‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 9 sur 55 · MORAXDF. PEINTRE DE MŒURS · texte numérisé non relu

MORAXDF. PEINTRE DE MŒURS

PariSj avec un poignard empoisonné qui déborde quatre doigts hors de sa soutane; et cela ne produit qu'un bon mot. Des frondeurs jettent par terre le Saint-Sacrement qu'on portait à un malade, valet de chambre du cardinal Mazarin, et chassent le prêtre à coups de plats d"épée; et l'on n'y prend pas garde. « Vaut-on mieux au xvni^ siècle, et la religion est-elle plus honorée ? Morandc le conteste ; et, employant son procédé habituel, il raconte le désagréable procès qu'attirèrent aux capucins de la rue Saint-Honoré, en 1764, les péchés mignons d'un certain Père Grégoire, qui. après avoir rendu mère une demoiselle Charlotte Bras-de- Fer, l'avait mariée au sieur Moutard, cordonnier. Sans doute, un fait isolé ne prouve rien, et tout cela est de la polémique légère, absolument dépourvue, au fond, d'intentions morales; mais ces arguments dans le sens de la tolérance réciproque entre clercs et laïques ne sont pas si futiles qu'on pourrait le croire au premier abord.

L'auteur de la Ga-{ettc noire, qui avait eu dans sa jeunesse maille à partir avec la Magistrature, ne garde pas avec elle plus de ménagements qu'avec le Clergé ou la Noblesse. Il accuse le Parlement de mettre obstacle à tous les progrès, de s'opposer à toutes les réformes utiles.

« Ce Parlement n'a Jamais fait de bruit que contre ce qui blesse sa vanité ou ce qui combat les chimères de cette vanité... Autrefois il fit proscrire l'imprimerie et fit empoisonner comme sorciers les premiers fauteurs de cet art respectable. Il interdit l'usage des pommes de terre^ de cet aliment que nous répandons aujourd'hui comme un des grands dons que Dieu ait faits à la terre pour la conservation de l'espèce humaine. » Qu'a-t-il fait encore? Il a proscrit rémétiquCj fulminé contre la saignée et la théorie de la circulation du sans, contrecarré rétablissement de la petite poste et retardé le développement de l'inoculation en France.

Morande reconnaît que le Parlement a bien voulu s'occuper du scandale des tripots et qu'il a mandé le lieutenant de police Lenoir à sa ,1 barre; mais il ajoute que ce dernier se tira d'affaire, en déclarant que le produit des jeux payait les frais de traitement des maladies syphilitiques, frais évalués, pour Paris seulement, à I million 142 livres 3 sols. Lenoir^ loin de recevoir un blâme, fut comblé de félicitations pour avoir produit cette triomphante Justification. Le moraliste rend encore au Parlement cette Justice, qu'il a proscrit par arrêt des Chambres réunies le Jeu de la Belle, mais il soutient que le pharaon, le brelan, le biribi,

M OR AN DE PEINTRE DE MŒURS. loi

le quinze, le vingt et un, le trente et quarante ont plus de vogue que jamais. Il cite par leurs noms les grands seigneurs auxquels la passion du jeu a fait commettre les actes les plus coupables : un duc de Duras qui, après avoir escroqué I million^ va fonder à Bordeaux une maison suspecte avec le juif d'Albuget, dit Belarise^ et une escorte d'autres fripons; un Maranisse qui va jusqu'en Pologne pour apprendre l'art de tricher; un duc de Mazarin qui s'est rendu fameux par tous les genres de désordres; et ce marquis de Fleury^ fils d'un premier gentilhomme de la chambre, qui dérobe à ses dupes une somme de r,5oo,ooo livres et se hâte, le coup fait^ de prendre la fuite. Les malheureux créanciers vont trouver le père, qui répond, avec onction : « Mon fils. Messieurs, vous vole en ce monde, mais Dieu sera votre récompense dans l'autre. » Le pharaon surtout faisait rage. Morande prétend que les escrocs se glissaient jusque dans les appartements du duc d'Orléans, au Palais-Roval. Le comte de Gcnlis est accusé

formellement par le libelliste d'avoir introduit chez le prince trois voleurs de profession, nommés Fontaine, Amiot et Dufour. Au Luxembourg, demeure de Monsieur, même .'■caudale. Le comte de Modène, gouverneur du palais, avait loué au banquier Landrieux un souter-

rain, dans lequel on avait installé un jeu prohibé. Il V avait d'ailleurs bien d'autres maisons de jeu à Paris, par exemple celle que tenait un chevalier de Saint-Louis, fils d'un aide de cuisine du prince de Conti ; et celle de monseigneur de l'Estang, aussi chevalier de Saint-Louis. Enfin l'ambassadeur de Venise, le même qui avait dans les jardins publics de si singulières aventures, tenait dans son hôtel un véritable tripot dont quatre courtisanes faisaient les honneurs, sous la direction du sieur Hazon et de ses commis Dumoulin et Villicr. Au surplus^ les maisons de jeux n'échappaient pas à la surveillance de la police. Le ministre Amelot avait même créé pour son protégé Gombaud un emploi de caissier de jeux. Tous les banquiers des tripots déposaient leurs fonds entre les mains de ce fonctionnaire de police et venaient lui rendre compte, chaque matin, de leurs opérations. Le caissier leur accordait ensuite un salaire proportionné à l'importance de leurs gains respectifs. D'après Morande, l'emploi de Gombaud ne laissait pas d'être fort lucratif; il avait le plus beau carrosse de Paris et pouvait encore suffire à l'entretien de laSainte-Hilaire, maîtresse du ministre '.

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