‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 15 sur 55 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MoRANDE ET l'Opéra. Lcs dcbuts dc l'Opéra en France. — Tutelle de la Ville de Paris, puis de l'État. — Organisation de TOpéra en 177Ô. — Papillon de la Fcrté, intendant des menus plaisirs, et ses collaborateurs. — Notes du directeur Dauvergne. — Susceptibilités des artistes. — Morandc biographe de l'Opéra. Les Danseurs : Vestris, son orgueil et ses mésaventures. — Facéties de Gardel, maître de ballet. — Les deux Vestris à Londres : leur humiliation et leur succès, — Dauberval, idole du beau sexe. — La souscription ouverte en sa faveur par M™<= Du Barry, — Ses relations et son mariage avec Mii= Théodore. — Démêlés des époux avec le ministre Amelot. — Le beau Nivelon. — Son aventure avec le fils de M. de Sartine et M. de Clugny. — Les Danseuses : M^io Guimard; sa vie fastueuse, son palais de la Chaussée-d'Antin ; sa liaison avec M. de Jarenle, évêque d'Orléans; ses vertus évangéliques. — Le foyer de l'Opéra et les mères d'artistes. — La galanterie à l'Opéra : le prince de Soubise et M"c la Prairie; le duc lie Bouillon et Mi'o Laguerre. — Mot d'un lord anglais sur M"'; la Chanterie. — Le Chant : M"'' de Saint-IIubcrty ; ses

débuts, ses principaux rôles; désordres de sa vie. — Epître satirique sur la cantatrice. — Sa fin dramatique. — Rosalie Levasseur; ses relations diplomatiques et autres. — Son duel avec Mil" Sainte- Marie. — M'ic Duplant et le boucher Colin. — Sophie Arnould à son déclin; son salon; ses ennemis et ses amis; sa liaison avec M. de Lauraguais. — M"'' Raucourt (la grande louve) et la Comédie-Française. — Mlle Miré et la Comédie-Italienne.

ON sait que le genre de spectacle appelé Opcra fut introduit en France par des gens d"Eglise. C'est Mazarin qui peut revendiquer l'honneur d'avoir habitue les Français à goi!iter ce genre de plaisir. Il Ht représenter avec grand succès la pièce italienne d'Orj^/îee et Eurydice. Après le cardinal vint l'abbé Perri n qui , en 1670, ouvrit une salle d'opéra rue Mazarine, dans l'ancien local du Jeu de Paume, vis-à-vis la rue Guénégaud. On joua dans cette salle la pastorale de Pomone dont l'organiste Cambert avait écrit la musique. Puis l'institution se développe et s'affermit. Le marquis de Sourdéac invente les machines. Lulli, en 1672^ évince l'abbé Perrin ; il se fait donner un privilège portant autorisation de tenir une académie royale de musique, qui s'installe d'abord au jeu de paume du Bel-Air, près le Luxembourg. Après la mort de Molière, l'opéra se transporte au Palais- Royal , dont Lulli et

Quinault font les beaux jours, La danse et les décors ajoutent leur charme à la musique et à l'action dramatique. La mort de Lulli, que ses deux fils ne remplacent pas, ouvre une période critique. L'Opéra devient une ferme exploitée par des directeurs avides.

Rien pour l'auteur de la musique, Pour l'auteur du poème rien; Et le poète et le musicien Doivent mourir de faim, selon l'usage antique.

Enfin le roi prit l'Opéra sous sa protection et en confia l'administration au Prévôt des marchands, sous l'autorité d'un ministre. Cette situation provisoire dura jusqu'en 1776. Alors s'ouvre le règne de Papillon de la Fcrté, intendant-contrôleur de l'argenterie et des menus plaisirs de la chambre du roi. Quatre ans plus tardj rOpéra est définitivement soustrait à la tutelle de la Ville et l'on y substitue la tutelle de l'État. Il y a des institutions moins complexes que celle-là, pour qui ne se contente pas d'un coup d'œil superficiel sur les choses du passé. La hiérarchie de l'Académie royale de musique est savante. Au sommet, le ministre de la maison du roi; au-dessous l'intendant des menus plaisirs; au-dessous encore, le directeur général, qui n'a pas d'autorité elîective,

car il ne peut rien faire sans l'approbation d'un comité de six membres, composé, aux termes du règlement du 27 avril 1780, du directeur général^ des deux premiers sujets du chant, des deux premiers sujets de la danse et d'un secrétaire. On devine tous les conflits que devait engendrer une pareille organisation. Les artistes voulaient se gouverneur euxmêmes et rendaient la vie insupportable au directeur. Le malheureux Dauvergne , qui exerça longtemps ces délicates fonctions, sous l'autorité de Tintendant la Ferté, nous a laissé des notes bien curieuses sur ses administrés des deux sexes. Plusieurs fois, il fallut menacer telle actrice de la prison, si elle refusait de chanter. Par-dessus tout cela, des jalousies violentes, des prétentions incroyables, une avidité sans bornes ; et les ministres, les gentils- JK^mmes venant à la traverse, poussant leurs maîtresses^ épousant leurs querelles et mettant leur crédit aux pieds des danseuses : un chaos pétillant de gaieté, une avalanche de passions libertines,d'amours-propres en lutte ; un monde factice, éblouissant, plein de parfums suspects, tel était l'Opéra dans les premières années du règne de Louis X"VI, au temps où Morande tenait la plume.

C'est principalement dans le Vul plus haiit^

OU l'Espion des principaux théâtres de la capitale, petit opuscule anonyme, daté de 1784, que l'on trouve de piquantes révélations sur ce monde de l'Opéra, qui comprenait environ trois cents personnes '. L'auteur des Petites C^r^zna/ aurait pu s'inspirer du Vol plus haut, s'il avait eu besoin de s'inspirer de quelqu'un, pour peindre les mœurs étranges des habitués du temple de la musique. Les voici tous; regardez-les. « Lelourd financier parle d'affaires; le militaire assiège la beauté qui ne capitule que par crainte; et l'abbé, tout en persiflant, se livre aux obligations de son état... « 11 fait valoir aux Crésus les charmes des « tendres objets de leurs désirs «. L'abbé^ dans ce que

I. Les érudits sont très divisés sur la question de savoir à qui duit être attribuée la paternité du Val plus haut, dont voici le titre exact : « Le Vol plus haut, ou l'Espion des principaux théâtres de la capitale, contenant une histoire abrégée des acteurs et actrices des mêmes théâtres, enrichie d'observations philosophiques et d'anecdotes récréatives, dédié aux amateurs. A Memphis, che:( Sincère, libraire, réfugié au puits de la Vérité. 1784. 9 Barbier pense que Fauteur est le comédien Dumont; mais il ne semble pas bien sûr de son fait, car il ajoute qu'on a aussi attribué le même livre à Mayeur de Saint-Paul, autre comédien-littérateur qui a commis quantité de petites pièces. Il nous parait possible que le Vol plus haut ait été écrit par Thevcneau de Morande. Ce qui nous porte à le croire, c'est que le Vol plus haut reproduit, presque mot pour mot,

Morande appelle « l'illustre emploi de Mercure i)j a pour rival le danseur^ qui se contente de faibles appointements, « parce qu'il ne doit qu'à sa maîtresse ses habits brodés, ses montres et autres bijoux, fruits des différents sacrifices qu'elle offre à la déesse des amours ».

Il ne faudrait pas trop médire des danseurs! Sous l'ancien régime, c'étaient des hommes de grande importance. Vestris ne voyait que deux noms plus glorieux que le sien : Frédéric le Grand et Voltaire. Le dioii de la danse, comme on l'avait surnommé, ne savait pas lire : c'est ce qui permit à son camarade Gardel , maître de ballet à l'Opéra, de lui jouer un tour pendable. Comme Vestris montrait à tout le monde un permis de chasse que le comte d'Artois lui

de nombreux passages de la Ga'^cite tioire, qui est duc, personne ne le conteste, à la plume de Morande. Il nous suffira de citer l'oraison funèbre de M"» Paris [Ga:^. n., p. ii6), qui devient dans le Vol plus haut (p. 72) l'oraison funèbre de « très sensible et très voluptueuse Laguerre, grande prêtresse de Vénus, etc. » Au chap. XX du Vol plus haut, lelibclliste anonyme réédite aussi les détails donnés dans la Ga:^cttc noire (p. 17O) sur la passion qu'inspira la courtisane la Prairie au prince de Soubisc, sans oublier certain mot de l'abbé Terray. lîst-il supposable que le Ga:^etier cuirassé ait osé piller aussi effrontément un autre écrivain que lui-ménic? Nous croyons plutôt qu'il a tiré deux moutures de son sac, par simple paresse ou par spéculation.

avait accordé sur ses terres, et annonçait lintention d'en profiter, Gardel substitua adroitement à ce vénérable parchemin un mémoire de blanchisseuse. Le lendemain Vestris part en guerre contre les lapins du comte d'Artois ; mais, quand le danseur fut requis par le premier garde d'exhiber son permis, on le prit pour un mauvais plaisant et on l'arrêta. Tout l'Opéra en fit des gorges chaudes. Vestris fils, qu'on appelait Vestr-Allard, parce qu'il était fils de Vestris et de M"^ Allard, avait hérité de l'orgueil paternel. Lorsqu'en février 1781 , les deux Vestris allèrent donner à Londres une représentation extraordinaire, le Parlement, qui avait cependant à discuter un bill économique de Burine, se prorogea pour assister à la représentation. Mais les organisateurs avaient eu la maladresse d'élever outre mesure le prix des places : il y eut un effroyable tumulte, Vestr-Allard, assisté d'un interprète, se mit en devoir de haranguer le public; mais les Anglais outrés le couvrirent de pommes et d'oranges, sans préjudice des sifflets et des huées. Le malheureux danseur dut rester prosterné devant le parterre pendant cinq minutes. Après quoi, le public s'apaisa, et les deux Vestris eurent un succès prodigieux, qui se chiffra par une recette de 1^200 guinées.

Dauberval a laissé un nom moins populaire que Vestris. Ses aventures valent néanmoins la peine d'être indiquées en quelques mots.

11 avait débuté à l'Opéra^ comme danseur, le

12 juin 1761, à l'âge de dix-neuf ans^ dans l'opéra de Zaïs, de Cahusac et Rameau. Jamais homme de théâtre n'excita à ce point l'adoration du plus beau des sexes. A la suite d'une maladie grave qu'il fit en mars 1776, les femmes de la plus haute aristocratie lui envoyèrent force pâtisseries j pièces de volaille et vins généreux pour hâter sa convalescence 1. C'était la Du Barry qui avait donné le mouvement, en ouvrant une souscription pour payer les dettes du danseur. Elle atteignit 90,000 livres^ et Louis XV avait versé 10,000 livres pour sa part -. Successivement amant de la

I . « Vous serezaffligé avec tout Paris, dit l'Espion anglais, de la maladie grave survenue au sieur Dauberval, qui fait désespérer qu'il puisse jamais reprendre le caractère de la danse avec cette vigueur et cette aisance qu'il réunissoit au suprême degré. » T. III, p. 273. — Lorsque Dauberval, en mars 1779, fut chassé de l'Opéra, sans retraite, par M. de Caumartin, prévôt des marchands, pour avoir avec M"" Duplan, qui fut l'objet des mêmes sévérités, fomenté une rébellion contre la direction de l'Opéra, les princes, les ministres les duchesses prirent parti dans ce grave conflit. V. Mcinoircs secrets, i5 mars 1779. jM"*'DupIan ne quitta l'Opéra qu'en avril 17S5, avec M"o Rosalie.

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