‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 17 sur 55 · Voici comment Grimm (t. VIII, p. 1Ô7 de la Cor · texte numérisé non relu

Voici comment Grimm (t. VIII, p. 1Ô7 de la Cor

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s'en indigne : « nos meilleurs acteurs, écrit-il, fêtent une danseuse d'Opéra; et que nous rapportent -ils? Une constitution fatiguée, qui déguise totalement les rôles qu'ils ont à repré-

respondance) raconte la brouille de M"e Guimard avec Fragonard, le décorateur de son temple :

« L'hôtel de M'i» Guimard est presque achevé; si l'Amour en fit les frais, la Volupté même en dessina le plan, et cette divinité n'eut jamais en Grèce un temple plus digne de son culte. Le salon est tout en peintures; M''^ Guimard y est représentée en 'l'erpsichore, avec tous les attributs qui peuvent la caractériser, delà manière du monde la plus séduisante. Ces tableaux n'étaient pas encore finis lorsque, je ne sais à quel propos, elle s'est brouillée avec son peintre, M. Fragonard; mais la querelle a été si vive qu'il a été renvoyé, et qu'on a fait marché avec un autre artiste. Depuis, curieux de savoir ce que devenait l'ouvrage entre les mains de son successeur, M. Fragonard a trouvé le moyen de s'introduire dans la maison. Il pénètre jusque dans le salon sans y rencontrer personne. Apercevant dans un coin une palette et des couleurs, il imagina sur-le-champ le moyen de se venger. En quatre coups de pinceau il efface le sourire des lèvres de Terpsichore et leur donne l'expression de la colère et de la fureur, sans rien ôter d'ailleurs au portrait de sa ressemblance. Le sacrilège consommé, il se sauve au plus vite, et le malheur veut que M"= Guimard arrive elle-même quelques moments après avec plusieurs de ses amis qui venaient juger les talents du nouvea.u peintre. Quelle n'est pas son indignation en se voyant défigurée à ce point! Mais, plus sa colère éclate, plus la charge devient ressemblante. Que de jolies découpures pour M. Huber! Les épigrammes d'un peintre valent bien quelquefois celles d'un poète. »

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senter. » La Guimard ne recevait pas que l'encens de ses camarades. Elle avait des adorateurs plus lucratifs. L'Évéque d'Orléans, M. de Jarente, qui avait la feuille des bénéfices ', affichait pour l'étoile de la danse une passion ardente. C'estce qui faisait dire à M'"^ Arnould: « Je ne conçois pas comment ce petit ver à soie est si maigre : il vit sur une si bonne feuille. » Pour se faire pardonner ses amours profanes, la Guimard distribuait aux pauvres d'abondantes aumônes. On la voyait sortir tous les matins, à ce que nous apprend le Vol plus haut, « cmbéguinée dans une coëffe noire avec tout l'attirail d'une dévote consommée ». La Chronique scandaleuse (t. I'"", p. 259) rapporte même que la belle n'accordait son appui qu'à des personnes d'une conduite immaculée. Un jour^ on lui annonce un jeune homme qui venait lui demander sa protection pour avoir une place dans les fermes. Elle se soulève sur sa chaise longue et dit ù son laquais : « Cet homme a-t-il des mœurs? « M. Grimm doute un

I. C'était un vrai ministre, nommant à tous les postes de rÉglisc de F"rancc. « Peu de prélats, dit l'Espion aiifflais de Pidansat de Mairobert, ont affiché le scandale avec plus d'éclat... Il avoit pour maîtresse en titre sa propre nièce. » T. 1, p. 255. Son secrétaire, l'abbé de Foix, trariquait impudemment des emplois sacrés.

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peu de la réalité de la légende qui veut que la Guimard ait un jour distribué aux pauvres une somme de 6,000 francs que le prince de Soubise lui avait envoyée pour ses étrennes (Grimm, t. V, p. 382). Aussi bien, ces vertus évangéliques ne cadraient pas absolument avec la vie de la danseuse : lorsqu'éclatèrent ses violents démêlés avec M"" Dervieux ' , Tune de ses camarades de l'Opéra, le poète anonyme qui prit la défense de la danseuse rivale, ne manqua pas de tourner en crime la libéralité de la Guimard :

Actrice au pays des pantins, Dévote et courant l'aventure; Buvant du vin outre mesure, Devant à Dieu comme à ses saints.

Le Vol plus haut remarque d'ailleurs équitablement qu'il est difficile de concilier le succès et la réputation de la Guimard avec l'affreux

I. C'est la même Dorvieux qu'épousa Tarchitecte Bellanger, l'amant de Sophie Arnould. Dervieux avait excité la verve de Dorât qui, nous dit Grimm (t. VII, p. (jy), est en possession d'adresser ses hommages à toutes les beautés célèbres, sans les connaître. La jeune danseuse s'était acheté en 1770, pour la somme de ()0,ooo livres, une maison située rue Sainte-Anne. Elle avait débuté, en décembre 1767, dans le Devin de village avec grand succès, bien qu'elle n'eût pas même quatorze ans.

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portrait qu'en trace l'apologiste de M"'" Dervieux ' :

Elle a la taille de fuseau-, Les os plus pointus qu'un squelette; Le teint est couleur de noisette Et l'œil percé comme un pourceau.

Le foyer de l'Opéra, autrefois comme aujourd'hui, était le théâtre de scènes piquantes. Ce type étrange, la mère d'actrice, y faisait parfois des incursions tumultueuses : on peut citer l'aventure de M"'= Dorival que sa mère, une pauvre journalière, voulait embrasser en plein foyer. M"'' Dorival repousse la pauvre femme

I. « Vous retrouveriez encore dans Mi'c Guimard, lit-on dans -le t. III de l'Espion anglais, cette danse maniérée, pleine d'alTéterie que je vous ai entendu lui reprocher, et que tant de gens prennent pour des grâces et de la volupté. C'est dans M"« Dorival qu'on admire ces qualités séduisantes que comportent sa jeunesse, sa figure et sa fraîcheur. » Grimm était plus indulgent pour Guimard, mais il écrivait ce qui suit en 1768, c'est-à-dire une dizaine d'années avant l'Espion anglais : « Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai toujours tendrement aimé M""^ Guimard et qu'il faut qu'elle soit aimable, car elle a beaucoup d'amis, quoiqu'ils disent que son excessive maigreur la fasse ressembler à une araignée. On dit qu'elle a le son de voix rauque et dur, et c'est un furieux tort à mes oreilles ; mais, comme je ne l'ai jamais entendue parler, ce défaut n'a pu diminuer ma passion pour elle. » T. V, p. 382.

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et l'appelle madame; fureur de la mère qui se met en devoir d'administrer à son ingrat rejeton une correction retentissante. Le marquis de Chabrillant eut grand'peine à séparer les deux interlocutrices et les ramena dans sa voiture. Tous ces brillants gentilshommes qui encombraient les couloirs de l'Opéra n'étaient pas attirés seulement par les charmes de la musique. Guidés par les conseils intéressés du personnel masculin des chœurs, ils prenaient l'Académie royale pour une académie de galanterie, pour une sorte de sérail à l'usage du grand monde. C'est là que le prince de Soubise rencontrait M"° la Prairie, qui fit les beaux jours de la petite maison de Pantin, avec ses camarades, M"'' Maillard et Coulon ' . Chez le prince

I. MUe Maillard avait dûbu te le 17 mai 1782, à l'Opéra, dans le Devin de village. Elle obtint un grand succès qui se confirma l'année suivante, quand elle joua l'un des rôles secondaires de VArmide de Sacchini. Elle remplaça M"e Laguerre dont la perte faisait un vide dans la troupe de l'Opéra; mais elle s'éleva difficilement aux premiers rôles, bien que M. de la Ferté, son amant, eût essayé de lui donner ceux de M™o Saint- Huberty.En septembre 1786, elle joua cependant avec grand succès le personnage de Médée, dans l'Opéra de la Conquête de la Toison d'Or. Quant à M"e la Prairie, elle était fille d'Audinot, le célèbre directeur de l'Ambigu. La sœur de la Prairie était aussi à l'Opéra. La maîtresse du prince de Soubise fit une fin en épousant Gardel l'aîné, maître des ballets de l'Opéra.

comme chez l'abbé Terray^ les costumes se distinguaient par la simplicité. C'est là encore que le prodigue duc de Bouillon se lia avec une actrice de l'Opéra, M'"' Laguerre*, pour laquelle il

I. M"'' Laguerre causa plus d'un scandale. En août 1772, on la surprit en flagrant délit dans une loge, pendant une répétition. Le complice était le président de Meslay, de la Chambre des comptes {Mémoires secrets, 37 août 1772). Les prodigalités du duc de Bouillon achevèrent de mettre l'actrice sur un piédestal. La reine en fut très indignée, d'autant plus que le duc avait dit que sa maîtresse était plus désirable que la souveraine elle-même [Ibid., 21 juillet 177b), ce qui avait été répété à Marie-Antoinette et n'avait que médiocrement flatté son amour-propre. Laguerre avait d'ailleurs du talent. Dans Alcesfc, eUe obtint un grand succès qui excita la jalousie de Sophie Arnould [Ibid., 19 mai 1776). En septembre 1778, le duc de Bouillon se réconcilia avec Laguerre, qui l'avait trahi pour son laquais et, en échange de nouveaux plaisirs qui ne durèrent qu'une nuit, la gratifia d'un service en porcelaine, d'une bague et d'une modeste somme de 1,000 louis (Ibid., i3 septembre 1778). L'actrice ne prit pas pour cela plus de considération pour la haute noblesse, car elle donna toute son affection à l'apothicaire Cassaigne, qu'on surnommait, à l'Opéra, le premier commis de la guerre. Le jour où il mourut, elle fut désolée et joua fort mal son rôle dans l'opéra à'IIcllé (5 janvier 1779). Elle se dédommagea dans Echo et Narcisse en août 1780. On s'accorda à vanter « sa voix touchante et sensible ». D'ailleurs un cœur d'airain : le fermier général Hudry de Soucy voulut la posséder. Elle lui répondit : 0 Je ne vous en donne pas pour deux ans, et l'exemple du duc de Bouillon doit vous instruire. » Le fermier général la prit au mot, et au bout de deux ans il avait

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dépensa, en trois mois, plus de 800,000 livres, sans qu'elle lui en sût le moindre gré. Le scandale fut si grand que le roi exila le duc dans ses terres. Quant au public, il chansonna :

Bouillon est preux et vaillant :

Il aime Laguerre.

A tout autre amusement

Son cœur la préfère :

Ma foi! vive un chambellan Qui toujours s'en va disant :

Moi j'aime Laguerre, ô gué,

Moi j'aime Laguerre *.

Les étrangers aussi accouraient à la curée galante, avides de plaisirs et semant l'or à plei-

fait banqueroute. Quand il fut bien ruiné, l'actrice le mit à la porte (février 1781). M"e Laguerre mourut le 9 février 1783. « Elle fut regrettée, disent les Mémoires secrets, des amateurs de l'Opéra, pour la belle qualité de sa voix et pour sa manière de chanter pure et flatteuse. » Au moral, c'était un type de perversité. Dans ses derniers instants, elle avait fait appeler le curé de Saint-Nicolas des Champs. Le pasteur la trouva dans une malpropreté dégoûtante et la croyait sans ressources. Elle venait simplement de liquider le mobilier donné par son dernier amant; elle laissait 3oo,ooo livres de billets noirs et 3o,ooo livres de rentes. Ses camarades de l'Opéra disaient qu'elle ne s'était jamais débarrassée d'un grand vice : le goût du vol. I. V. dans VEspion anglais, t. II, p. 173, le Dialogue entre le comte de Laiiragiiais et milard A II Kar, ait sujet des filles les plus célèbres de la capitale. .Morande n'a fait que copier. Conf. Galette noire, p. lùt.^ et suiv.

nés mains. Il leur en cuisait parfois : témoin ce lord anglais qui avait gardé de ses relations avec la danseuse la Chanterie certains souvenirs désagréables. Un jour le noble insulaire, visitant une église, se trouve en présence d'un portrait de l'Immaculée Conception pour lequel la Chanterie avait servi de modèle au peintre. « En vérité, dit-il, frappé de la ressemblance, voilà la Vierge qui m'a... rendu si malade. »

Mais quittons les sujets de la danse et passons en revue ceux dli chant.

L'étoile la plus brillante, à l'époque où écrivait Morande, c'est incontestablement M"'' de Saint-Huberty, dont la curieuse existence a déjà fixé l'attention de la critique '. Née à Toul, en 175 6, d'une famille misérable, elle débuta à Varsovie où le musicien Lemoine lui donna des leçons, puis épousa à Berlin le chevalier de Croisy et^ après des aventures variées, obtint, en juin 1777, un ordre de début pour l'Opéra de Paris. Son premier triomphe fut le rôle d'Angélique dans le Roland de Piccinni. Puis elle joua dans le Thésée de Gossec^ dans FElectre^

I. V. notamment le livre curieux de M. Adolphe .lui lien: l'Opéra secret au y-ww^ siècle de i -jj 0 à 17 go, l\iris, 1880, I vol. in-S". Mais l'auteur ne fait pas mention des renseignements fournis par le Vol plus haut sur l'illustre cantatrice.

de son maître Lemoine. Dans l'opéra d'^r/^«e, elle fit scandale, pour avoir eu l'audace de paraître avec un costume grec dessiné par Moreau jeune, les Jambes nues et chaussées du brodequin. Le rôle de Didon, dans l'opéra de Marmontel et Piccinni, mit le comble à la réputation de la Saint-Huberty. Les deux auteurs, saisis d'enthousiasme, se mirent à genoux devant elle et lui baisèrent les mains. Cette admiration était d'ailleurs partagée par la cour : Amelot enchaîna l'artiste à l'Opéra pour huit ans, en lui faisant des conditions superbes. Grimm dit d'elle, à propos de la dernière représentation de la Didon de Piccinni, en Janvier 1784 : « C'est la voix de Todi; c'est le Jeu de Clairon ' . » Quant à l'au-

I. T. XII, p. (j. On jeta à l'actrice une couronne de laurier, entourée d'un ruban blanc sur lequel on lisait : « Didon et Saint-Huberty sont immortelles. » En août 1785, elle donna plusieurs représentations à Marseille. Une fête digne de Gléopàtre- couronna cette saison théâtrale. Saint-Huberty se promena dans la rade sur une gondole, armée de huit rameurs vêtus comme elle à la grecque. 200 barques, chargées de ses admirateurs, lui faisaient cortège. Arrivée à terre, elle se coucha sur un divan et reçut les hommages du peuple. Il y eut ensuite une représentation allégorique où Apollon la sacra dixième muse; enfin un souper de 60 couverts où l'actrice chanta en patois provençal. » Grimn^ trouve ces honneurs exagérés et dit que Paris ne fêta pas avec un pareil enthousiasme Lekain et M"c Clairon, t. IX, p. 407.

teur du Vol plus haut, il laisse, bien entendu, de côté les admirables talents de Saint-Huberty et ne s'attache qu'à peindre ses passions et ses vices, (c Jamais, dit-il, TOpéra n'avait fourni l'exemple d'une pareille louve. » Et le libelliste désigne ses amants par leurs noms : Frédéric, Abraham et le Breton; il raconte sa fantaisie pour certain ami de M"'^ Duverger, ses liaisons avec le marquis de Louvois, avec Rameau et de Deformery, du Concert spirituel. Il cite une épître, adressée à l'actrice par un de ses prétendus admirateurs avec ce titre amphigourique : « Epître du très soumis et très respectueux seigneur de la Complaisance à la très aimable et très recherchée de Saint-Huberty, ministre plénipotentiaire de l'Opéra, distribuant les pensions, les gratifications, formant les cabales et les divisions, de concert avec M"^" Girardin, et partageant avec cette femme adroite la fatigue des plus fortes entreprises. » C'est en réalité une satire assez fine du xwn" siècle à son déclin, satire qui est bien dans le ton des autres œuvres de Morande. « L'Hymen tourné en ridicule ose à peine se montrer, écrit le pamphlétaire, en s'adressant aux actrices et aux femmes galantes. Vous paraissez publiquement dans les voitures de vos amants; vous portez leurs livrées, leurs couleurs et souvent les diamants de

leurs épouses. Vos petites maisons, faites des débris des grandes, forment par leur nombre, dans les faubourgs de la capitale et sur les boulevards, une espèce d'enceinte de circonvallation qui, la tenant bloquée, vous en assure à jamais l'empire... Oui, mesdemoiselles, vous êtes le véritable luxe nécessaire à un État ; l'appât puissant qui lui attire un étranger, sa considération, son goût et ses guinées. Vingt modestes citoyennes valent moins au trésor royal qu'une seule d'entre vous : aussi êtes-vous hors de tous les états, de tous les rangs, et les femmes, par excellence, de tous les hommes '. »

En même temps que Saint-Huberty, d'autres cantatrices qui ont eu leurs moments de gloire figuraient dans la troupe de l'Opéra. On peut nommer d'abord Rosalie Levasseur, qui, en 1784, se trouvait au déclin de sa carrière, prolongée pendant dix-huit ans. La Ferté songeait

I. Quoi qu'en dise Morandc, Saint-Huberty n'était pas une vulgaire courtisane. Après I7<S9, elle épousa le comte d'Antraigues et parcourut la Russie, l'Autriche, l'Italie. Elle reçut du comte de Provence le cordon de Saint-Michel, conspira avec son mari contre Napoléon et mit sur les dents la police de Fouché. Le ministre de l'empereur finit par faire assassiner Saint- Huberty et le comte son mari par un de leurs domestiques vendu à la police. Ce tragique événement eut lieu en 1812. Comcdiantc, tragcdiantc !

à liquider sa pension de retraite; et cependant VEspion anglais dit encore, en parlant d'elle dans le courant de l'année ijSS : « M'"= Levasseur est celle qui brille davantage aujourd'hui. » En dehors du théâtre, Rosalie était devenue presque une puissance, par la passion violente qu'elle avait inspirée au comte de Mercy-Argenteau^ l'ambassadeur de l'Empire près la cour de France. L'actrice demeurait dans une maison contiguë à l'hôtel du diplomate, et pouvait pénétrer chez lui sans être aperçue, au moyen d'une porte de communication. Pendant ces entrevues, l'ambassadeur était inaccessible et s'occupait, disaient ses gens, d'affaires d'État de la plus haute gravité '. La Chronique scandaleuse cite de l'ambassadeur un mot bien tendre : '< Un beau soir d'été, les planètes brillaient au ciel, et surtout celle de Vénus éclipsoit

I. Est-ce à Rosalie Lcvasseur que se rapporte l'anecdote suivante, insérée dans la Chronique scandaleuse? « Il s'est passé au bal de l'Opéra une scène du genre de celles dont la halle est souvent le théâtre, mais dont les suites ont été plus plaisantes. Deux courtisanes, Rosalie et Sainte-Marie, se sont prises de propos : les injures, les invectives ou les vérités dures, ce qui est à peu près synonyme entre ces demoiselles, ont été prodiguées. Le lendemain, un jeune homme se présente chez Sainte-Marie, qui était encore couchée : la femme de chambre refuse la porte; il insiste, enfin il pénètre dans la chambre où la belle reposait dans les bras de

les autres par son éclat. — Mon Dieu ! dit la nymphe, que cette étoile est brillante! Il n'y a point de diamant qui approche de cela. — Ah! ma chère amie, dit l'ambassadeur, Je vous le demande en grcâce, ne vantez pas tant cette étoile; je ne peux point vous la donner. »

Avec la Saint-Huberty et Rosalie Levasseur, M'"' Duplant chantait les grands rôles. Tous les chroniqueurs du temps vantent la splendeur et la majesté de ses formes, bien que les sceptiques n'insistent que sur sa forte corpulence. Quoi qu'il en soit, après vingt-deux ans de services, elle plaisait encore au public. Les camarades de M"'' Duplant la plaisantaient beaucoup à cause de sa liaison avec le boucher Golin, qui d'ailleurs se ruina pour elle. Un Jour, le chien du boucher s'aventura jusque sur la scène de l'Opéra. « Tiens! dit Sophie Arnould, voilà un

Morphée. Alors il ferme les verrous, il ouvre les rideaux avec fracas et se fait reconnaître. C'était Rosalie elle-même qui venait demander raison à son adversaire. Elle Vire deux pistolets et les présente à Sainte- Marie qui, à peine éveillée, saute de son lit en chemise et tombe aux pieds de Rosalie pour lui demander grâce. Celle-ci oiTre l'arme blanche, également refusée. Rosalie, après avoir traité sa rivale de poltronne, tire une grosse poignée de verges qu'elle avait cachée sous

sa redingote fustige Sainte-Marie jusqu'au sang et

se retire, satisfaite de sa vengeance. » Chronique scan* dalcuse, édit. de 1791, t. 1, p. i-j3,

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courrier de ton amant que je te présente. » Sophie Arnould! c'est un bon mot qui nous amène à parler d'elle; et aussi bien ne représente-t-elle pas tout l'esprit léger, sautillant, sceptique du xvni'^ siècle? Au moment où paraissait le Vol plus haut, c est- d- dire en 1784, la célèbre actrice avait la quarantaine et ses débuts remontaient à l'an de grâce ijSy. Sa carrière se terminait presque au moment où Saint-Huberty débutait '. Mais quelle longue suite de triomphes, depuis son rôle dans l'opéra

I. C'est en juillet 1775 que Sophie Arnould cessa de faire un service régulier à l'Opérn. Les directeurs lui ollrirent de la payer au cachet, à tant par représentation. Après avoir menacé de se retirer dctinitivcnient, Sophie accepta l'arrangement, au mois de novembre de la même année. On lui accorda loo francs par représentation, ce qui fut considéré comme énorme et provoqua la jalousie de Rosalie Lcvasseur et de M'i'' Chàtcauvieux. C'est à ces démêlés qu'il faut attribuer la cause de la grande brouille de Sophie et de Rosalie, qui avait repris le rôle de sa camarade dans l'Alccstc de Gluck. Sophie joua encore dans plusieurs opéras : Eiitliyme et Lyris de Deformcri, et dans Ipliigcnic, mais sans grand succès. Dans Adèle de Pontliieii, dès octobre 1775, on l'avait trouvée « vieille et sans voix » [Mémoires secrets, 23 octobre). Cependant son jeu était toujours aussi noble. La reine l'applaudit fort dans //'///g-tvn'c (23 février 1777); mais le public siftLait toujours. En août 1778, elle fut huée dans la représentation en l'honneur du duc de Chartres. II Aillait céder la place aux jeunes.

âiArmide et dans VAmour et Psyché (1762)^ Jusqu'à celui de Castor et Pollux l Les pièces où elle brilla dans toute sa gloire sont notamment : Aîphée et Aréthuse, P/iiléiuou et Baucis^ Veriinnne et Pomone, Dardamis et tant d'autres. Au premier concert de l'Opéra dans la salle du Concert spirituel (avril 1763), Sophie Arnould fait presque oublier que sa voix est faible par le charme incomparable de son jeu. « M"*^ Arnould joue plus qu'elle ne chante, disent les Mémoires secrets; sa voix anéantie n'a pas assez de force pour le lieu; mais elle répare cela par une âme prodigieuse, une expression de geste et d'yeux qu'elle ne peut contenir. » Tous les poètes lui tressent des couronnes. Dorât trace de son salon la plus séduisante peinture :

Chez toi, l'on badine et l'on rit; La gêne y semble insupportable, Et l'on y cache son esprit Afin d'en être plus aimable.

C'est là que sur une ottomane Qu'ombragent de légers testons.

D'un vol errant et diaphane Volent les jeux et les baisers*.

Jamais reine n'eut plus d'adorateurs. Elle

I. Sophie récompensa Dorât de ses épîtres enflammées en disant de certains ouvrages du poète, assez

traite d'égal à égal avec les princes. Un soir, au milieu d'une représentation d'Adèle de Ponthieii, le public trouva indécent qu'elle regardât si familièrement le comte d'Artois, et la siffla. Une autre fois , elle offre au duc d'Orléans un feu d'artifice, en l'honneur de la naissance du duc de Valois. Le puissant duc de la Vrillière la menace du Fort-l'Evéque, si elle refuse de jouer, en prétextant des indispositions imaginaires. Elle ne faiblit pas et vient le soir dans la salle pour prendre, dit-elle, une leçon de M"° Beaumesnil qui doublait son rôle « sans avoir l'âme nécessaire «. Le prince de Hénin est longtemps son fidèle ', et Voltaire, en 1778, va lui rendre hommage, lui le dieu et

insignifiants, mais ;ulmirablcment illustrés : « Dorât se sauve par fcs pianclics. »

I. En août 1774, Glucl< eut une altercation avec le prince de Hénin chez Sophie Arnould. Le prince, qui ne quittait pas le salon de l'actrice, se plaisait à tenir des propos désagréables pour la musique et les musiciens. Il arrive un jour chezSophic, alors'que Gluck s'y trouvait. Le compositeur ne s'étant pas levé: « L'usage en France, s'écrie le prince, est de ne pas rester assis quand on voit entrer un homme d'importance. — L'usage en Allemagne, répliqua Gluck, est de ne se lever que pour les personnes qu'on estime. » Et Sophie a3'ant essayé de réparer cette impertinence, Gluck irrité lui déclara qu'il ne reviendrait plus chez elle, puisqu'elle n'y était pas la maîtresse et ne faisait pas respecter l'art.

l'idole du xviri" siècle. Sophie Arnould n'était pas seulement une artiste merveilleuse, c'était aussi un cœur passionné, aimant, quoique traversé de caprices bizarres et de passions fougueuses. Elle aima successivement le comte de Lauraguais, Bellangerj le dessinateur des menus qui voulut l'épouser, et le comédien Florance qui supplanta Bellanger. Ce comte de Lauraguais est le même qui traita Theveneau de Morande d'une manière si cuisante et qui s'illustra par ses excentricités. N'est-ce pas lui qui, un beau jour, irrité de rencontrer constamment chez Sophie le prince de Hénin, appela gravement quatre docteurs de la Faculté et leur fit signer une consultation établissant par raison démonstrative qu'on pouvait périr d'ennui, et qu'une femme exposée à mourir d"ennui avait le droit incontestable de chasser de chez elle un homme qui la faisait bâiller à toute heure du Jour? Puis, le comte adressa ladite consultation à son rival, par ministère d'huissier. Lauraguais avait, du reste, la passion bien tyranniqueet l'actrice se révolta plusieurs fois. Voulant en finir avec le Jaloux, elle profita d'une absence du comte, qui était allé à Genève montrer à Voltaire une tragédie de sa façon, et renvoya à M'"'= de Lauraguais tous les bijoux qu'elle tenait de la libéralité du gentilhomme,

i5o THF. YEN EAU ])E MORANDF.

y compris deux enfants qu'elle avait de lui. A son retour, M. de Lauraguais se signala par le plus violent désespoir. Ce fut la clémente comtesse qui arrangea les choses et fit accepter à la maîtresse délaissée de son mari un contrat de deux mille écus de rente. Elle se chargeait aussi des deux enfants. Bertin, le richissime trésorier des parties casuelles^ membre par surcroît de l' Académie des belles-lettres, essaya de remplacer Lauraguais dans le cœur de Sophie... mais les largesses de Bertin ne servirent de rien. Le comte et l'actrice oublièrent leurs griefs réciproques et restaurèrent leur ménage irrégulier. Tout Paris s'occupa de ces querelles d'amoureux.

Un autre adorateur de Soohie Arnould, c'est M. de Murvillc, son poète ordinaire, qui nous a laissé tant de dithyrambes sur elle; témoin ce couplet qui se chantait en avril 1777, vers la fin de la carrière artistique de la grande actrice :

En vain l'envie aux triples dents,

Voulut blesser Sophie :

Elle répand que ses talents

Semblent rose flétrie; Mais elle parut dans Castor

Si touchante et si belle Que chacun s'écria d'accord :

« C'est toujours, toujours elle ! »

C'est encore lui qui avait inscrit ce quatrain

L'OPERA. i5l

au-dessous du buste de l'objet de son culte, comme on disait en ce temps-là :

Ce buste nous enchante. .Vli! fuN^ez, mes amis, F\iyez! que de périls on court près du modèle! Je n'ai jamais vu d'homme en sa présence admis Qui n'entrât inconstant et ne sortît ridèle.

Murville ' poussa le fanatisme pour Sophie jusqu'à épouser, en 1780, la fille de l'actrice qui n'était nullement jolie, et qui disait : « Ma mère a un an de moins chaque année : si elle continue, je deviendrai sa sœur aînée. « Sophie, à tout le moins, restait toujours jeune par l'esprit. Quand elle dut abandonner le théâtre, son salon lui resta, avec une pléiade d'hommes de génie ou de talent. Voltaire, Rousseau, Diderot, Sedaine, Beaum;irchaisj Dalembert, Duclos, Helvétius, toute la fleur du xviu" siècle, y brillèrent tour à tour. Et voilà ce que Morande, parlant d'un lieu illuminé par tant de rayons de gloire, appelle un sénat de tribadcsl Nous

I. l'"n août 17S3, les Mémoires secrets annoncent qu'on va donner sous peu aux Français une comédie de M. André de Murville, le gendre de Sophie. Les trois personnages du drame étaient ht belle-mère de l'auteur, Bcllanger et Fiorancc. On peut consulter sur la liaison de Sophie avec Bellangcr la jolie étude des frères de Concourt : Sophie Arnoidd, d'après sa correspondance et ses }nc)noires inédits, Paris, i vol. in-12,

i32 THEVENEAU DE MORANDE.

touchons ici à un point délicat : car Morande pouvait rivaliser de méchanceté avec une femme de théâtre, et il ne faut accepter ses médisances, empruntées pourla plupart à l'Espion anglais ', que sous bénéfice d'inventaire. Cependant la liaison de Sophie avec M"'= Raucourt est trop bien constatée par les témoignages contemporains pour qu'on puisse la révoquer en doute.

Qu'était-ce donc que M"" Raucourt? C'était la gloire de la Comédie-Française. Fille d'un acteur de province^ elle avait joué^ encore enfant, de petits rôles sur le théâtre de Cadix. Plus tard, elle prit des leçons de Brisart et de M'"^ Clairon, Grimm raconte avec enthousiasme ses débuts à la Comédie-Française, dans une pièce de Lefranc de PompignaUj Didon : « Les jours que M"° Raucourt jouoit, les portes de la Comédie étoient assiégées dès dix heures du matin. On yétouffoit; les domestiques qu'on envoyoit retenir des places couroient risque de la vie... » Le roi donna 5o louis à la débutante. M""" Du Barry, les princesses de Beauvau et de Guéménéc, la duchesse de Villeroy lui envoyèrent de magnifiques robes de théâtre. Le banquier Beaujon mettait son hôtel à sa dispo-

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