‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 38 sur 55 · MORANDE ET BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

MORANDE ET BEAUMARCHAIS

plein ', ferme n , la réponse de son adversaire est qualifiéede « gâchis... Des injures grossières, de mauvaises plaisanteries^ voilà ce qui le caractérise : ce sontlesgrimaces d'un singe méchant qui, fouaillé rigoureusement, affecte encore de rire pour déguiser son châtiment et sa rage. » L'intervention de Morande fit aussi le plus déplorable effet. On savait si bien de quelle manière il fallait s'y prendre pour obtenir le concours de cette plume vénale ! Un mauvais plaisant mit en circulation une prétendue lettre de « M. de Morande, auteur et rédacteur du Courrier de l'Europe «, à M. de Beaumarchais.

Dans cette lettre, apocryphe comme on pense, Morande est censé s'adresser à Beaumarchais, « pour être garanti de tout événement y^, M. Kornmann ayant porté plainte contre lui, à cause de quelques articles insérés dans le Courrier de l'Europe. Il est bien juste que Beaumarchais prenne la responsabilité des articles dont il s'agit, puisque c'est lui qui les a rédigés. « Vous savez, monsieur, écrit le pseudo-Morande, que par vos lettres des 4, i 3, 19, 27 mai

I. Mémoires secrets, 20 mai ij'^y -i juin. Il est curieux d'entendre M. de I.oménie qunlitier de f^alimatias le mémoire de Bcrgassc. Après tout, les deux mémoires peuvent sans doute être renvoyés dos à dos.

et 6 juin derniers, vous m'avez prié d'insérer dans le Courier de VEurope plusieurs articles que vous avez composés vous-même, auxquels articles vous m'avez défendu de rien changer; que vous avez cependant exigé que le tout fût imprimé sans guillemets, afin que l'on ne soupçonnât pas qu'autre que moi en fût l'auteur. Quatre de ces articles étaient contre M. Guillaume Kornmann; vous me les avez payés à raison d'une guinée par chaque ligne. Je ne me plains pas du prix : il était raisonnable. )) Mais quoi! Le Courrier de l'Europe ai 4,000 souscripteurs en France; s'il allait être interdit à la frontière française, le rédacteur n'aurait plus qu'à se jeter dans la Tamise, car il n'a pas d'autre corde à son arc. « Si je savais faire autre chose, s'écrie-t-il, à la bonne heure, je me consolerais; mais je ne sais que libeller, c'est mon unique métier. » Ah! continue le faux Morande, on a bien rarement l'occasion de traiter une bonne affaire. On n'a pas tous les jours sous la main des personnages comme Cagliostro. Kornmann ne le vaut pas, à beaucoup près. C'est un domicilié. « S'il n'était que passager, voyageur, comme l'était Cagliostro... Ah! comme j'aurais gagné de l'argent! Entre nous, ce Cagliostro est le roi des hommes, mais il était étranger et on lui a jeté la pierre : au fond.

MORAXDE ET BEAUMARCHAIS. 23;

c'est Juste, les domicilie's méritent quelques préférences. Les domiciliés paient la capitation, la taille, le brevet, les corvées, les ustensiles; que sais-je, moi? Ce sont des hommes précieux au trésor royal que des domiciliés : au lieu qu'un étranger est... un étranger et ne paie rien. A propos de ce Cagliostro, tenez, monsieur de Beaumarchais, vous me croirez si vous voulez: il m'a valu bien gros. J'ai eu, depuis quelques années, de bonnes aubaines, et, si j'avais su un peu me conduire, je serais riche maintenant, et très riche; mais il y a un chien de proverbe qu'il m'a toujours été impossible de faire mentir, et une sorte de fatalité a toujours voulu que ce qui venoit de la flûte retournât au tambour ». Et puis le métier d'entrepreneur de chantage comporte bien des désagréments. Par exemple, le Sosie de Morande a offert ses services au marquis de Saint-Hurugue, et ce gentilhomme a répondu d'un ton superbe, en montrant sa bourse, qui contenait 3oo guinées : « Monsieur, cet or est pour les misérables et non pour les méchants. » Hélas! pourquoi Beaumarchais n'a-t-il pas stylé ce farouche marquis? Il n'est personne qui sache mieux que Beaumarchais faire gagner de l'argent aux hommes de lettres. Il devrait laisser un enseignement à la postérité et écrire lui-même sa vie :

238 THr-;VENRAU DE MORAXDE.

a Pourdire cequ'il est, il fautêtre lui-même. »

En terminant , le Morande imaginaire souhaite à son protecteur de découvrir « quelque Figaro qui puisse faire la barbe à ce M. Bergasse qui le combat à toute outrance ». Linguet aurait bien convenu pour remplir cette mission, mais Beaumarchais a commis l'imprudence de se brouiller avec lui '.

Ainsi s'égayaient les frondeurs aux dépens des deux amis.

L'ex-Gazetier cuirassé prit fort mal la plaisanterie. L'accusation de vénalité l'exaspérait, et pour cause. Il nie avec assurance avoir reçu de l'argent pour attaquer Cagliostro et se trouve assez payé, puisqu'il « a réussi à chasser cet empirique d'Angleterre » -. Quant aux paroles

1. La Correspondance de Griiiun (cdit. Taschcreau, t. XIII, p. 372), après avoir parlé de l'allaire Kornmann, donne des couplets satiriques, composés à ce propos, sur le malheureux Beaumarchais. Nous n'en citerons c]u"un, à litre d'exemple :

Kornmann contre toi publie

Un factum rempli d'infamie;

Il est l'écho de Mirabeau.

Alil Beaumarchais povcrol

A ce mémoire véridique

Réponds en style marotique,

En calembours de Fif^aro.

Ah! Beaumarchais, bravo, bravo 1 (,bis).

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