CHAPITRE IX
Mort de Mirabeau. — Morande reprend son programme et fonde l'Argus patriote. — Situation de la cour. — Morande accepte la mission de défendre la monarchie constitutionnelle. — Il se prononce contre les émigrés et les princes étrangers. — Ses efforts pour expliquer la fuite de Varennes. — Louis XVI enlevé malgré lui. — Pélion et Brissot réclament la proclamation de la République. — Furieuse campagne de Morande contre Brissot. — Objections contre le régime républicain. — Robespierre et Condorcet qualifiés de naïfs. — Morande blàmc les prétentions de la noblesse et du clergé, en même temps que les doctrines des Jacobins. — Il encourage le club des Feuillants à résister aux anarchistes- — Inertie de Louis XVI; maladresse des députés de la droite. — Energie de Moramle. — Il se rattache à la Constitution. — Brissot désigné par la cour aux coups de Morande. — Motifs de haine entre les deux adversaires. — Réponse de Brissot à Morande. — Résumé des accusations dirigées contre le GayCtier cuirassé par les contemporains. — Réplique de Morande à Brissot. — Accusations contre Brissot. — Ses aventures à Londres. — Élections pour l'Assemblée légis-
ip THEVEXEAU DE MORANDE.
lative. — Morande réussit presque à faire échouer la candidature de Brissot. — Déception. — Réunion de l'Assemblée législative. — Morande juge la nouvelle assemblée. — Décret injurieux pour Louis XVI.
— Éloge de la Fayette par Morande. — Anarchie. — Massacres d'Avignon. ^ Insurrection de Saint-Domingue. — Morande réagit contre la Révolution. — Il déplore l'indiscipline de l'armée. — Nouvelles attaques contre Brissot et Condorcet. — ■ Ironies contre Pétion, nommé maire de Paris. — Pétion au club des Jacobins. — Scène attendrissante. — Morande tonne contre les Jacobins. — Les Feuillants réduits à l'impuissance. — Criliquescontre TAssemblée législative. — La pétition du laboureur de la Dordogne.
— Défilé des officiers de la garde nationale devant l'Assemblée. — ■ Situation impossible des ministres.
— Robespierre opposé à la guerre. — Carra et le duc d'York. — Politique extérieure de Morande. — La France au début de 1792. — Attroupements; désordres à Paris. — Théroigne de Méricourt conciliatrice. — Optimisme de Pétion. — Ses discours à l'Assemblée. — Morande devient moraliste. — Il flétrit les libellistes, les maisons de jeux et les petits théâtres. — Morande partisan de la paix. — Démission de M. de Narbonne. — Arrestation du jiiinistre Delessart. — Jugement de Morande sur le ministère girondin. — Dumouriez, Clavière, Roland. — Massacres en province. — Morande retourne un moment à Arnay-le-Duc. — Son découragement. — Il reprend la lutte. — Ses sarcasmes contre Camille Desmoulins.
— Sombres pressentiments. — Morande dénonce les républicains. — Le ministre Dumouriez aux Jacobins. — Le bonnet rouge condamné par Robespierre et les Jacobins. — Un baptême civique. — Les Suisses de Chàteauvicux. — Déclaration de guerre à l'Autriche. — Indiscipline des troupes. — Déportation des prêtres non assermentés. Morande cesse brusquement la publication de VA reçus patriote. — Mort
de Morande. — Erreurs accréditées sur la fin de sa vie. — Généalogie de sa famille. — .appréciation générale sur le rôle de Morande.
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UELLE était à cette époque la situation de la
France et de son gouvernement ? Mirabeau venait de mourir (2 avril)^ emportant avec lui, comme il le disait à son lit de mort « le deuil de la monarchie française «. Louis XVI. bloqué par le peuple aux Tuileries^ essayait de tromper l'opinion par les déclarations officielles des ministres; mais, tandis que Montmorin envoyait aux puissances la circulaire du 2 3 avril, les dépêches secrètes au roi de Prusse et à la gouvernante de Belgique protestaient contre les actes de la Constituante et déclaraient nulle toute sanction donnée par Louis XVI aux décrets de la représentation nationale. Au sein de l'Assemblée, l'inl^uence de Robespierre grandissait. Il venait de faire voter qu'aucun membre de l'Assemblée ne pourrait être réélu à l'Assemblée prochaine. Marat applaudissait à l'invention du docteur-député Guillotin et au maintien de la peine de mort, voté par les représentants du peuple. Marie-Antoinette méditait, avec son conseiller et correspondant le comte de Merci, des plans d'évasion.
C'est dans ces circonstances que Theveneau de Morande publia, le 8 juin 1791, le premier
numéro de sa nouvelle feuille. Il était précédé d'un prospectus, dans lequel le publiciste explique le titre du journal : « En prenant celui de ï Argus patriote^ je m'impose le devoir de veiller aux intérêts du patriotisme, en même temps que je me destine à en propager les principes. Je ne marcherai sur les traces d'aucun des journalistes qui se sont élevés depuis la Révolution. Je serai libre dans mes opinions et aucun parti ne me subjuguera. » Morande ne néglige pas de soumettre sa propre apologie à ses futurs lecteurs. Il se présente comme un précurseur de la Révolution, comme un ennemi résolu des abus de l'ancien régime. « Voué depuis longtemps à la cause de la liberté, j'ai anticipé sur les événements dont la France a été témoin, pour manifester le désir de la voir libre et le despotisme ministériel abattu. » Il a même l'audace de rappeler comme un titre de gloire la honteuse tentative de chantage contre la Du Barry, tentative qui lui avait rapporté de si beaux bénéfices. « J'ai été, dit-il, une des victimes de l'autorité arbitraire, mais je me suis vengé en mettant en question la toutepuissance des ministres de Louis XV, à une époque où rien ne pouvait leur résister. « Maintenant, la France a brisé ses chaînes; les écrivains peuvent exprimer leurs opinions avec
plus de sûreté qu'en Angleterre. « Après avoir vu expirer la liberté de la presse en Angleterre^ je l'ai vue renaître en France^ et j'ai abandonné le cadavre aux vers qui le rongent pour me rapprocher d'un nourrisson sain et vigoureux qui jouit de la santé la plus robuste, » Ces phrases et ces métaphores ne constituaient pas un programme. Cependant, il y avait un programme dans cette préface de ÏArg-us; car Morande^ 'en finissant,, promet d'attaquer les intrigues et de signaler ceux qu'il importerait d'exclure de la nouvelle législature, 11 devait effectivement réaliser ces promesses, en dirigeant contre Brissot les plus furieuses attaques.
UArgiis a paru tous les quatre jours, à peu près régulièrement, depuis le 8 juin 1791 jusqu'au 26 mai 1792, c'est-à-dire presque jusqu'à ^ la veille de la dissolution de la garde du roi. On peut étudier, en feuilletant le journal de Morande, toute une année de l'histoire de la Révolution; mais, en évitant de nous perdre dans le détail de faits historiques qui sont dans toutes les mémoires, nous nous attacherons seulement aux polémiques qui peuvent donner une idée exacte de la nouvelle attitude de Morande, et du caractère d'un journal qui, à notre connaissance du moins, n'a pas encore été l'objet d'une analyse approfondie.
Il n'y a pas à s'y méprendre. Le diable s'est fait ermite : l'ancien ennemi du trône en est devenu le détenseur respectueux. Toutefois, on ne doit pas le confondre avec ces fanatiques du droit divin quij par les exagérations de leur plume ou de leur action politique, ont fait tant de mal à la cause de la monarchie mourante. Sur la question de l'intervention étrangère^ par exemple, il se montre très catégorique. L'Argus, dès le 8 juin, se prononce nettement contre les intrigues des princes allemands et des émigrés français : « Voici le moment le plus important de la Révolution. Jusqu'à ce jour, elle n'a produit que des crimes isolés ou de lâches complots. Si elle prenait un autre caractère, ce serait celui de la plus atroce férocité. Le peuple se croirait permis de repousser les crimes que l'on voudrait commettre par des représailles qui seraient tout aussi criminelles... L'entrée des troupes dans le royaume ferait couler le sang dans toutes les parties de l'empire. « Et Morande invitait les princes émigrés û rentrer dans leur patrie. Il va même jusqu'à approuver la convocation des gardes nationales par l'Assemblée.
Un peu plus tard, après la fuite de Varennes et l'arrestation du roi, Morande^ est l'un des premiers à mettre en circulation la fiction que
l'Assemblée adopta^ sous la pression de la Fayette. Il intitule son article du 23 juin : « De r enlèvement du roi «. Son intention évidente est de faire croire au peuple que le malheureux Louis XVI n'a fait que subir l'influence néfaste de son entourage. « Le roi, en quittant sa capitale, a été trompé et égaré, ou il a été enlevé; dans l'un et l'autre cas, ce n'est pas sa personne qui est répréhensible, puisque la sûreté de la chose publique a exigé qu'il fût déclaré impeccable. » Avec une grande habileté, le journaliste tire parti de la lettre où M. de Bouille tiéclarait à l'Assemblée Nationale que lui seul avait tout ordonné et que, si l'on ôtait un cheveu de la tète du roi, il ne resterait pas pierre sur pierre à Paris. Bouille est en sûreté : on peut l'accabler d'injures et le charger à plaisir. Cela fera diversion. Aussi V Argus l'accuset-il (n" du 3 juillet) d'atroce perfidie. « C'est lui qui a conseillé au roi de l'éloigner... Il est heureux pour les Français que l'auteur du complot qui a dirigé l'enlèvement du roi se soit fait connaître à fond. « Mais déjà Pétion et Brissot, tirant parti des conspirations royalistes, demandaient l'établissement de la République. Brissot, l'ancien rédacteur du Courrier de l'Europe, l'ami de Pelporre et de Linguet, paraissait alors le plus dangereux des ennemis
de la cour: car Robespierre disait encore : « Qu'est-ce que la République *? » Aussi est-ce contre Brissot que Morande a reçu l'ordre de diriger les plus violentes invectives. Cette consigne semblait à Tex-libelliste d'autant plus agréable qu'il avait contre lui des griefs personnels : il lui reproche formellement dans VArgus (n° du 25 août 1791) d'avoir fourni à Manuel les détails peu flatteurs pour le Gazetier cuirassé qui figurent dans la Police dévoilée. Nous verrons tout à l'heure les attaques contre l'homme; voyons d'abord les objections contre l'idée même de la République.
« Les inconvénients de ce genre de gouver-
I. Dansson Drissot démasqué, public en février 1792, sept mois plus tard, Camille Desmoulins constate également l]uc Robespierre et Marat ne prenaient pas pour mot d'ordre à cette époque le mot de République. « Etait-ce d'une bonne politique, écrit Camille s'adressant à Brissot, lorsque la France avait été décrétée une monarchie, lorsque le nom de république effarouchait les neuf dixièmes de la nation, lorsque ceux qui passaient pour les plus fougueux démocrates, Loustalot, Robespierre, Carra, Fréron, Danton, moi, Marat lui-même, s'étaient interdit de prononcer ce mot; était-il d'une bonne politique à vous, Brissot, d'affecter de vous parer du nom de républicain, de timbrer toutes vos feuilles de ce mot République, de faire croire que telle était l'opinion des jacobins et d'autoriser les calomnies et la haine de tous ses ennemis: »
MORANDE ET LA RK VOLUTIO \. 2 io
nement sont connus, écrit Morande... la France a besoin d'un monarque à la tête de son gouvernement; elle veut en avoir un '. » A la rigueur, la forme républicaine pourrait convenir à une petite vallée; « mais il faut d'autres moyens pour gouverner 25 millions d'habitants, dans un pays accessible de toutes parts aux ennemis du dehors et à tous les genres de corruption dans son intérieur. Un pays habitué au luxe, dans lequel les fortunes sont inégales, est bien différent de ceux où l'égalité civique est fortifiée par celle des fortunes. » Numéro du 3 juillet. — Quelques jours après, VArg^ns patriote (numéro du 14 juillet) fulmine encore contre les rcpublicomanes qui veulent diviser les forces des Français, leur faire perdre le goût de la liberté et exposer de nouveau le royaume à toutes les horreurs de l'anarchie. Il signale violemment la publication des deux premiers numéros du Journal républicain, ce Ce journal s'imprime dans la caverne de Jean-Pierre Brissotj ci-devant Warville. Le nom de Brissot suffit seul pour faire voir dans quel esprit et pour quels motifs on imprime le
I. C'est évidemment par erreur queM.Ch. de Monscignat, dans l'ouvrage intitule : Un chapitre de la Rcvnliition française, Paris, 1831-!, classe l'Argus patriote parmi les journau.x jacobins.
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Journal républicain '. « Morande fait une grande différence entre Brissot, « le chef des bureaux des traîtres à la patrie^ l'agent général de tous les ennemis de la chose publique », et Robespierre, Pétion, Prieur, Buzot,Condorcet, qui ne sont que des gens trompes, des naïfs, animés des meilleures intentions, mais pleins d'inexpérience, suivant lui. « 11 n'est pas facile, écrit-il, de faire des éloges comme M. Condorcet, de débiter des discours avec autant de bonne grâce que M. de Robespierre, de faire des sermons aussi éloquents que M. Grégoire, mais on peut être moins ignorant qu'eux en politique. » Cependant Robespierre semble au journaliste un peu moins inoffensif que les autres. N'avait-il pas osé demander la mise en accusation du roi, et sa comparution devant la justice ordinaire, à la suite du voyage de Varennes? N'avait-il pas essayé de prolonger l'agitation, et de soumettre à une discussion approfondie la procédure à suivre dans cette circonstance? Morande croit devoir lui adresser une douce réprimande, comme ferait un pédagogue à un écolier en faute. Il s"'étonne que « M. de Robespierre, qui est un grave
I. Ce journal n"cut que quinze numéros. Il avait pour rédacteurs principaux : Condorcet, Thomas Payne et Achille Duchàtel.
MORAXDE 1:T LA REVOLUTION. 2m
magistrat, un sénateur de poids, une si bonne tête y>, ait pu livrer en pâture aux exagérés et aux violents une question aussi redoutable que celle de la responsabilité du roi. Il le conjure de « s'arrêter au bord du précipice^ d'en fixer la profondeur... de se retirer du groupe effravant à la tête duquel il s'est mis en scène «.
Si Morande s'élève avec énergie contre le parti républicain, il dit crûment son fait au parti aristocratique. Après avoir annoncé dans son journal que plusieurs châteaux viennent d'être brûlés par les gardes nationales et qu'il y a eu même des victimes, voici à quelles réflexions philosophiques il s'arrête : « Il peut arriver des malheurs à l'un et à l'autre parti, mais le moyen d'empêcher la ci-devant noblesse d'être exterminée est de se bien persuader, ainsi que le clergé, que leur règne est passé et que l'on ne croit plus ni à la chevalerie, ni aux augures » (numéro du lo Juillet 1791). Et, un peu plus tard, il ajoute : « Les émigrans auront beau faire, le talisman est brisé: ils ne renverseront point la constitution. Tout projet de contre-révolution est en même temps une atrocité et une folie. » Quant au clergé, Morande estime que ses prétentions outrées ont forcé l'Assemblée « de faire tomber tout d'un coup tous les prestiges », ou, en termes plus clairs,
de déclarer les biens de l'Église propriété nationale, et il n'y aura plus à revenir sur ce décret. Ainsi le rédacteur de l'Argus patriote reprend, pour sa modeste part, les plans de Mirabeau. 11 rêve une sorte de monarchie démocratique, le roi restant toujours le chef du pouvoir exécutif. On voit bien qu'au fond le principal grief de l'ex-gazetier cuirassé contre ceux qu'il appelle les rcpiiblicomanes , c'est qu'ils promettent au peuple la suppression de la liste civile (V. numéro du 14 juillet 1791); or, si la liste civile est supprimée, les pauvres journalistes vont chômer, et adieu les subventions! Mais, les mobiles intéressés de Morande étant connus, il faut bien reconnaître que sa tactique était fort habile, et que la cour eût agi sagement, si elle l'avait prise pour règle de conduite.
En se prononçant contre les brigues des émigréSj en rompant catégoriquement avec les espérances des aristocrates, il se donnait le droit de fulminer contre les Jacobins, contre ce club qui a la prétention de donner des ordres à la représentation nationale et qui réalise sa prétention. Après la journée du Champ de Mars^ préparée par les clubs et la presse violente, une grave scission s'était produite au club des Jacobins. Trois cents députés inscrits au club avaient
protesté par une démission en masse contre les tendances anti-constitutionnelles de la terrible société; et, sous la direction de Duportj des deux Lameth, de Barnave, s'étaient constitués en club distinct, aux Feuillants. Sept députés seulement restaient aux Jacobins, savoir : Robespierre, Pétion, Grégoire, Buzot, Corol- 1er, Prieur et l'abbé Royer. Morande, avec son intelligence avisée, a immédiatement compris le parti que pouvait tirer le roi de la démonstration des députés constitutionnels. Il cherche à stimuler la foule passive et molle des honnêtes gens en agitant le spectre de l'anarchie. Ne nous faisons pas d'illusions sur l'avenir, s'écriet-il. « Le calme apparent qui a suivi la crise du Champ de Mars nous annonce probablement de nouveaux orages. » Et il essaie de donner du cœur aux représentants constitutionnels^ en même temps qu'il insinue que les puissances étrangères, les ennemies de la France, ont des agents aux Jacobins et poussent le club aux résolutions extrêmes. L'occasion était bien choisie pour abattre les hommes de désordre et de sang. Marat effrayé se cachait dans une cave pour échapper aux mandats d'arrêt. Robespierre faisait voter aux Jacobins des adresses pleines de déférence pour l'Assemblée Constituante. Mais c'est en vain que l'habile journa-
liste manœuvre pour couvrir le roi et pour maintenir la direction du pays entre les mains des libéraux modérés. Le roi traverse comme un somnambule, jouet inconscient de la fatalité^ ces mois tragiques et troublés. C'est lui, c'est le côté droit de l'Assemblée qui ont laissé voter le décret du i6 mai, par lequel les constituants s'excluaient eux-mêmes de la scène politique. Morande blâme cette absurde décisioUj avec un sentiment prophétique (numéro du i5 août 1791). Il comprend et il devine les résultats futurs de la proposition de Robespierre. Il engage les constituants « à régler la montre, avant de la remettre à ceux qui doivent la porter ». Mais quoi? Faut-il déserter la lutte, quand les plus intéressés à la victoire se fatiguent et s'abandonnent? Non : cet homme vénal et taré puise en lui-même une énergie indomptable. La monarchie, ou plutôt la caisse du roi, c'est son dieu à lui.
Malgré le prodigieux aveuglement de ses augustes protecteurs, \'c\-Ga:{etier cuirassé reprend sa plume et il célèbre les vertus de la constitution nouvelle dont l'Assemblée achève la rédaction : « La Constitution est établie aujourd'hui, et, sous peu de jours, la Charte constitutionnelle^ présentée à l'acceptation du roi, cimentera les décrets rendus par les repré-
sentants du peuple. Ce sera cette Charte qui assurera le bonheur et la gloire de la nation et du roi ; elle sera le texte d'après lequel j'écrirai... Je ne séparerai jamais la nation du monarque, ni le monarque de la nation... J'ai pris ces mots pour épigraphe : Audax et vîgilans. Je prouverai que je suis l'un et l'autre « (numéro du 7 août). Morande, qui n'a rien pu faire des membres modérés de la Constituante, s'occupe déjà de la composition de la prochaine assemblée et s'efforce d'en écarter les éléments dangereux. Certes, il ne faut pas exagérer le rôle de Y Argus patriote et de son rédacteur en chef. Il n'a pas eu d'influence sur l'ensemble des élections; ce n'est pas une grande voix qui tonne et qui entraîne les masses, comme naguère celle de Mirabeau. Le journaliste limite son effort aux élections parisiennes, et^ entre les candidats à la députation, il en choisit un que la cour redoute plus que les autres et pour lequel il a personnellement une aversion particulière : j'ai nommé Brissot. L'ancien libelliste se sent revivre : il a une réputation à détruire, une idole à jeter dans la boue et des haines à satisfaire. Dès lors, Morande oublie presque le roi, la cour, l'Assemblée, la Constitution, le peuple immense qui bouillonne dans ses profondeurs, tel qu'un volcan à la veille d'une
colossale éruption. Il ne voit plus que l'adversaire à tuer : et il s'élance contre lui^ la plume à la main.
Il ne faut pas peut-être Juger Brissot avec trop de sévérité \ Certes son origine est modeste. Mais Morande lui-même ne lui impute pas à crime d'avoir eu pour père un brave pâtissier. Il reproche seulement à Brissot d'avoir rougi du nom paternel, et de s'être intitulé Brissot de Warville, par corruption du mot de Ouarville, nom exact d'un village où son père avait du bien. Cette sottise mise à part, Brissot avait eu une jeunesse laborieuse, exempte des hontes qui ont souillé celle de
I. Voici comment s'exprime, au sujet de Brissot, un éminent historien, M. Taine, qui, après avoir mis en relief, dans les Origines de la France contemporaine, les excès révolutionnaires, se réserve sans doute de peindre plus tard les fautes, les conspirations et les basses manœuvres des conseillers de Louis XVI et de Marie-Antoinette: « C'est ce malheureux, né dans une boutique de pâtissier, élevé dans un bureau de procureur, ancien agent de police à i5ofr. par mois, ancien associé des marchands de diffamation et des entrepreneurs de chantage, aventurier de plume, brouillon et touche-à-tout, qui, avec ses demi-renseignements de nomade, ses quarts d'idées de gazctier, son érudition de cabinet littéraire, son barbouillage de mauvais écrivain, ses déclamations de clubiste, décide des destinées de la France et déchaîne sur l'Europe une guerre qui détruira six millions de vies. » T. III, p. 1 33, des Origines de la France contemporaine, 1881.
Morande. Il a travaillé chez un procureur^ à côté de Robespierre, si nous avons bonne mémoire. Il a vécu de sa plume, comme Diderot, lorsque la chicane l'eut dégoûté. Que ses ouvrages philosophiques et juridiques ne soient pas des chefs-d'œuvre, bien des gens en tomberont d'accord, plutôt que de les lire; toutefois ils portent la trace de cet esprit chimérique, mais, à tout prendre, plein de noblesse et d'élévation qui le poussait, comme il le dit luimême, <c à diriger tous ses travaux vers l'émancipation universelle des hommes ». Quand il publia sa Bibliothèque philosophique sur les lois criminelles, Servan lui écrivit : « Vous avez réalisé l'un de mes vœux les plus anciens, la réunion de tous les ouvrages qui ont traité de la réforme des lois criminelles. Crions, monsieur, crions tout un siècle; peutêtre à la fin un roi dira : Je crois qu'ils me parlent; peut-être il écoutera, peut-être il réformera. » Pourquoi la cour du malheureux Louis XVI honorait-elle d'une telle haine un écrivain qui, dès ses débuts, avait fait preuve d'incontestables talents? La raison en est simple : d'abord on lui trouvait des « principes extraordinaires », — l'expression est du ministre Breteuil, c'est-à-dire des principes républicains; — puis il s'était enrôlé un moment dans
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la faction d'Orléans et s'était laissé nommer par le duc secrétaire général de la chancellerie du Palais-Royal. Il n'en fallait pas plus pour que la cour l'exécrât et le désignât aux coups d'un pamphlétaire à gages.
Personne n'était plus apte que Morande à faire une campagne de diffamation et de calomnies contre Brissot. Uex-Ga:{etier cuirassé avait bien des motifs de ne pas l'aimer. Il le savait intimement lié avec Linguet, qui avait dirigé et protégé ses débuts dans la carrière des lettres; et nous avons dit quels étaient les sentiments de Morande pour l'annaliste-avocat. De plus, le Ga:[etier cuirassé soupçonnaït Brissot d'avoir participe à la rédaction du Diable dans un bénitier et il contribua à le faire mettre à la Bastille, le 12 juillet 1784*, en même temps que son collaborateur présumé, M. de Pelporre. Morande avait obtenu l'arrestation de Brissot, en produisant et en adressant à la police française un certificat d'un garçon de l'imprimerie d'où était sorti le Diable dans un bénitier. Un rapport de M. le Noir ù M. de Bretcuil établit que ce certificat était
I. Rrissot dnnne la date de son incarcération dans sa Réponse à tous les Ubellisics qui ont attaque et attaquent sa vie passée. Paris, 10 août 1791, broch. in-S»,
« dénué d'authenticité >>. Il fallut quatre mois et les sollicitations pressantes de M""" de Genlis pour obtenir la mise en liberté de Brissot. C'est à la suite de sa captivité qu'il accepta les offres du marquis Ducrest ' , frère de M""" de Genlis et chancelier du duc d'Orléans. Il essaya de prouver son dévouement au duc en écrivant contre le ministère la brochure qui a pour titre : Point de banqueroute, ou Lettres à un créancier de l'Etat sur l'impossibilité de la banqueroute nationale et sur les moyens de ramener le crédit et la paix. Cet excès de zèle attira à son auteur une nouvelle lettre de cachet; mais^ averti à temps, il passa la fron-
I. Ducrest ne brillait pas par la modestie. II avait fait présenter au roi un mémoire où il se proposait lui-même comme l'homme le plus capable dé restaurer les finances et de rendre à Louis XVI l'amour de ses peuples. On chanta :
Grand génie, ardent citoyen, Ce que tu promets n'est pas mince; Mais, si tu possèdes si bien L'heureux talent de faire adorer notre prince, (Commence donc par faire aimer le tien.