‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 44 sur 55 · T. IX, p · texte numérisé non relu

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Français encore plus taré, plus vil, l'auteur du Ga:{etier citi}'assc,lQca\omniateuv deLomsX.V ^ et, pour tout dire en un mot, Morande! » Enfin^ pour achever la démonstration, Brissot insère à la fin de sa brochure des pages entières de la Police dévoilée de Manuel qui établissent qu'il a changé son ancienne entreprise de chantage pour le métier d'espion et de falsificateur de pièces. Il déclare, en terminant, que dans la persécution dont Morande est l'instrument « on ne peut méconnaître l'esprit infernal du ministère qui n'a cessé de le poursuivre depuis l'instant où il s'est déclaré l'apôtre de la liberté. »

Traité d'espion et d'agent vénal de la cour, Morande ne pouvait se dispenser de répondre. Il le fit dans le n" de VArgiis patriote du i8 août 1791 '. Le Ga^etier cuirasse commence par présenter longuement sa propre apologie et retrace, à sa manière^ l'historique de ses nombreux avatars. On a vu plus haut comment il essaie de détruire les allégations puisées par Manuel dans les notes de police,

I. L'article forme un supplément à ce numéro 21 de V Argus. Il porte ce titre : <( Réplique de Charles ThC' veneau de Âlorande à Jacques-Pierre Brissot sur les erreurs, les oublis, les infidélités de sa réponse. » II existe de la réplique un tirai^e à part, imprimé chez Froullé, quai des Auguslins, n" Imj, ijijr»

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et il n'y a pas lieu d'insister à cet égard; mais après la défense vient l'attaque. Morande apprécie d'abord la vie privée de Brissot et raconte en détail les entreprises et les voyages de son adversaire. Il insiste notamment sur l'affaire du lycce de Londres. Vers i783, Brissot se serait lié avec un savant musicien nommé Desforges, qui s'était fixé à Londres et cherchait à placer les débris de sa fortune, environ i5,ooo fr. Brissot aurait eu l'adresse de se faire confier cette somme, qui devait servir à faciliter la fondation du lycée de Londres et à soutenir la publication du Journal du lycée. Mais Brissot n'aurait Jamais fondé le lycée et le journal n'aurait eu que trois numéros. L'associé du pauvre Desforges liquida ses dettes en passant le détroit et en se réfugiant en France. On connaît la suite de ses aventures : son emprisonnement à la Bastille^ ses relations avec le duc d'Orléans et son voyage en Amérique. Ce qui met le comble il ses crimesj c'est qu'il cherche à renverser la monarchie et à la remplacer par la république. VoiU\ ce que Morande, défenseur du trône et de la liste civile, ne lui pardonne pas. « On a vu, écrit-il, la rage de Massaniel contre tous les membres de l'Assemblée nationale^ lorsqu'il a vu que cette idée était repoussée avec horreur...

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Aucune réputation n'a été à l'abri de ses calomnies et de ses injures, et il a infecté de sa sanie (je prie mes lecteurs de me passer ce terme) tout ce qui n'a pas été de l'avis du comité républicomane. »

Morande veut à tout prix empêcher Brissot d'obtenir un siège de député. C'est là une idée fixe, ridée inspiratrice de son journal, à tel point qu'on pourrait croire que YArgus patriote n'a été fondé que pour discréditer Brissot... aux frais du roi. Or, au moment où paraissait l'article de Morande, dans le n° du i8 août, les élections pour l'Assemblée législative allaient avoir lieu, et Brissot était l'un des candidats le plus en vue, celui, à coup sûr, que la cour redoutait par-dessus tous les autres. Aussi Morande, en terminant sa réplique, ne peut-il s'empêcher de laisser voir où il veut en venir : « Les électeurs de Paris, s'écrie-t-il, se respectent trop pour dégrader la première législature des Français en élisant un banqueroutier accusé de vol. » Les opérations électorales ont commencé le 27 août, et les électeurs de Paris, après avoir entendu la messe, ont nommé M. de Lacépède président. Morande espère que les choix seront bons. « La considération politique de la France parmi les puissances de l'Europe dépend du choix de ses pre-

miers représentants. S'ils sont tous constitutionnels, elle ne redoutera aucune ligue contre sa tranquillité » — n" du 29 août. — Jusqu'à ce que les résultats définitifs du vote à deux degrés soient connus, Morande continue vigoureusement sa campagne contre les candidats républicains : Condorcet, qui autrefois s'élevait dans ses ouvrages contre « l'influence de la populace, ce fléau dos États policés », et qui maintenant « s'est jeté dans la secte républicomane « ; Clavière, un Genevois et un agioteur; et surtout contre Brissot « qui réunit sur sa tête tous les genres de déshonneur ». Dans un dernier article (n" du 6 septembre), VArgiis patriote affirme que, si Brissot est nommé, une scission immédiate se produira entre les colonies françaises et la mère-patrie, car on croira que la France va mettre en pratique le fameux mot : « Périssent les colonies, pourvu que la liberté s'établisse! » Puis, répondant à l'allégation de son ennemi qui prétendait que le rédacteur de ï Argus était soudoyé par une bande, YQ\-Ga^etier cuirassé s'écrie : « J'avoue qu'il y a une bande qui m'a décidé à peindre Brissot. C'est le souvenir de la bande de Cartouche, dont les acteurs avaient^ comme lui, un chapelet passé en sautoir sur des mains de cire très proprement gantées, tandis que leurs

véritables mains travaillaient les poches de leurs voisins. »

Les furieuses invectives de Morande, les placards dont Paris était inondé, grâce à l'activité des agents royalistes, avaient produit sur le corps électoral un certain effet. En somme, les Feuillants avaient obtenu plus de suffrages que les Jacobins. La cour put croire un moment que les chefs du parti républicain échoueraient, maisj ciii un-{icme tour de scrutin, Brissot finit par être élu! Il faut voir avec quelle rage Morande annonce dans son numéro du 12 septembre le triomphe final du « vertueux, de l'immaculé^ du digne Brissot ». La déception était d'autant plus vive que^ pendant les quatre premiers jours, les électeurs parisiens avaient repoussé Brissot par une majorité de 3oo voix, en nommant Garaud de Coulon, Pastoret, Cerutti, Lacépède. Morande triomphait déjà. « Il est plus que probable, écrivait-ilj que^ de renvoi en renvoi, Brissot sera renvoyé aux calendes grecques. L'honneur de la prochaine législature est attaché à son exclusion et la partie saine du corps électoral est pénétrée de cette vérité. » Aussi, quand Brissot passe enfin, Morande est, atterré et perd un moment son magnifique sang-froid. Il explique le succès du Jacobin par les abstentions, et par cette cir-

constance que, le jour où le roi a juré d'observer la Constitution, beaucoup d'électeurs ont voulu voir passer le cortège! Désormais, VAr- {^iis ne s'occupera plus que de la vie publique de Brissot et jamais de sa vie privée. En vain^ le journaliste à gages cherche à faire bonne figure; il est visiblement décontenancé. Tout lui montre que la monarchie va aux abîmes, qu'elle a perdu la confiance de la nation. L'enthousiasme factice qui a suivi l'acceptation de la Constitution par le roi n'a pas plus duré que les illuminations de Paris. Depuis la déclaration de PilnitZj la France, soulevée jusque dans ses profondeurs par le grand souffle révolutionnaire^ s'indignait contre le double jeu de la cour et contre cette malheureuse reine qui écrivait à son frère^ l'empereur Léopold, de « culbuter » la Constitution au plus tôt. Les hommes modérés s'en vont. Bailly annonçait l'intention de donner sa démission, en avouant, dans une lettre adressée à la municipalité, « qu'il serait resté à sa place, s'il avait encore la force et les moyens nécessaires pour être utile ». L'/lr^w.ç annonce (n° du 27 septembre) que « MM. d'Ormesson, Freteau et Duport sont sur les rangs pour remplacer le maire de Paris. MM. d'André et Beaumetz sont désignés pour la place de procureur-syndic du dé-

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partement. Quelques membres du Club des Cordeliersont ptiru désirer le sieur Robespierre pour une de ces places et le fameux Rutledge pour l'autre. Ces deux citoyens ont toujours marché sur la même ligne; mais comme cette ligne n'aboutit ni à la mairie, ni à la place de ■ procureur-syndic, il est probable que la nomination des frères cordelicrs n'aura pas lieu. «

Cependant l'Assemblée législative se réunit le i" octobre 1791- Tout d'abord, Morande affecte d'être satisfait de sa composition. « La masse est sûre, écrit-il; et ce ne sont point les exagérateurs qui la conduiront^ ni les hypocrites qui pourront la pervertir. » Et qui sont CCS exagérateurs et ces hypocrites? Il le dit nettement : « Les membres qui sont le plus à redouter dans l'Assemblée sont les amis de cœur et les affiliés des Robespierre et des Pétlon, parmi lesquels on en remarque quelquesuns dont les exagérations sont si extraordinaires et si extravagantes que l'on a le droit de soupçonner qu'elles ne sont point sincères. » Et puis, cette majorité si sûre traite^ dès le début, la personne royale avec le plus insultant dédain. On vote le 5 octobre, sauf à y revenir le lendemain, que les mots Sire et Majesté ne seront plus employés, et que le roi n'aurait, toutes les fois qu'il viendrait assister aux séan-

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ces de l'Assemblée, qu'un fauteuil placé pareil à celui du président et placé à la gauche. Morande proteste. « C'est dégrader la nation, écrit-il, que de dégrader son chef. » La suppression du décret, obtenue par les Lameth et le président Pastoret, ne faisait qu'atténuer l'insulte. D'autre part, les modérés^ dont la cour repoussait l'alliance avec dédain, se retiraient sous leur tente, inquiets, découragés. A la suite de la clôture de l'Assemblée constituante, la Fayette avait donné sa démission de commandant de la garde nationale. Dans une lettre du 8 octobre, il avait remercié la milice de son zèle et recommandé au peuple « de ne pas paralyser l'action légale des autorités légitimes ». L'Argus patriote, dans cette circonstance, apprécie le rôle du général avec une équité parfaite : « M. de la Fayette, dit-il, a été attaqué par tous les partis, l'un après l'autre, et il se retire regretté et estimé généralement de tout le monde. On l'a accusé d'avoir une grande ambition; et il vient de prouver que toute son ambition a été de se retirer avec honneur de la scène d'action. Il a réussi à emporter intacte la gloire dont il s'est couvert par une conduite irréprochable et par la fermeté la plus intrépide au milieu des plus grands dangers (n''du i 3 octobre). « Dans le numéro suivant^ Morande cher-

che à poser la candidature de la Fayette à la mairie de Paris. En cela, le Gazetier se montrait plus politique que la reine, qui employait le peu d'influence dont elle pouvait encore disposer à soutenir la candidature de Pétion. Nous allons voir ce qui advint d'une attitude aussi folle.

Certes, si la cour voulait faire sortir Tordre du désordre, elle devait être satisfaite. L'anarchie était partout. Dans le vieux château des papes, dans la tour sombre de l'inquisition, Jourdan Coupe-Têtes et sa troupe de bandits avaient Jeté soixante cadavres; Avignon est glacé de stupeur. (( Ceci est la porte de l'enfer, écrit Michelet, la porte sanglante. La voilà maintenant ouverte et le monde y passera. » De la colonie de Saint-Domingue arrivaient aussi des récits de carnage. Blancs et noirs se fusillent et s'entre-tucnt. En France, le flot des émigrants s'élance aux frontières, surtout vers Coblentz « lacapitaledc la France extérieure «, comme disaient les royalistes. Mais la voix furieuse d'Isnard tonne à la tribune de l'Assembléc, et la guerre commence entre la Révolution et l'Aristocratie. Le roi, tout à l'heure si faible, a un accès de révolte. Il oppose son veto au décret du 7 novembre sur les émigrés, puis à celui du 29 sur les prêtres rcfractaires. Mo-

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ment critique où la nation s'exalte jusqu'à la fureur.

Que dit Morande dans ce conflit terrible: Il hésite, mêle les louanges aux critiques, essaie de séparer l'Église de l'État ou plutôt du roi, pour sauver celui qui peut encore reconnaître en espèces sonnantes le dévoûment des journalistes. Avec une habileté rare, le libelliste retors indique à son maître sinon la voie de l'honneur, du moins celle du salut. Rompez, lui dit-il, avec les influences cléricales; ne permettez pas à une secte religieuse d'en opprimer d'autres; proclamez l'égalité entre les ministres de tous les cultes. Les corporations religieuses doivent être bannies. « Quand on sera parvenu, lisonsnous dans le n" 44 de VArg-uSj à dissoudre ces terribles corporations, l'on aura assuré le retour de la tranquillité et le repos de la nation française. » Mais, cette concession faite aux idées révolutionnaires, Morande défend avec énergie les principes essentiels du gouvernement. Il s'indigne de la situation intenable que l'Assemblée fait aux ministres, en écoutant les perpétuelles dénonciations qui sont dirigées contre leurs actes : « On a vu, écrit-il, des séances pendant lesquelles tous les ministres ont été dénoncés, sans qu'aucune des dénonciations fût fondée... On se rappelle la morgue des minis-

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très de l'ancien régime et l'on cherche à s'en venger sur les ministres constitutionnels... Personne ne contestera que le temps que font perdre les dénonciations à l'Assemblée ne soit fort à regretter. C'est un vol fait à la chose publique. » Et le journaliste rappelle^ en flétrissant cette infraction déplorable à la discipline, que des simples soldats ont dénoncé le ministre de la guerre^ à propos des moyens de défense d'une place forte; que des commis, à 600 livres d'appointements, ont occupé toute une séance de l'Assemblée de la critique des travaux de leurs chefs. Il réclame des peines sévères contre les dénonciateurs.

En ce qui touche les émigrés, Morande approuve la conduite du roi et le loue d'avoir opposé son veto aux décrets, tout en écrivant à ses frères pour les engager à rentrer en France. Il aftirme que a la nation pense de la même manière; qu'elle veut être juste et humaine^ et sauver les émigrants, si elle le peut, de leurs propres fureurs ». Puis, passant de la défense à l'attaque, l'Argus patriote se retourne contre ceux qu'il appelle ironiquement « les quatre plus grands hommes de France », c'est-à-dire Gorsas, Carra^ Condorcet et Brissot. Il leur fait un crime de leurs protestations contre le veto royal et reproche à Brissot « d'avoir trouvé

dignes de son cœur les Jourdan et les Peytavinj les brigands d'Avignon que les commissaires de l'Assemblée viennent de faire arrêter, après l'occupation d'Avignon par M. de Choisy ». Enfin il rejette sur ses adversaires la responsabilité de la révolte des nègres de Saint-Domingue, qui « ont pris pour actes de§ apôtres les écrits des Brissot, des Condorcet et des Clavière ».

Si le jugement de Morande eût été entièrement libre, il aurait, à coup sur, lui l'admirateur de la Fayette et le partisan des constitutionnels, blâmé les absurdes manœuvres de la cour qui, aux élections du 12 novembre, avait assuré le succès d'un candidat pour la mairie de Paris, nettement hostile au pouvoir exécutif. Plus avisé, l'Argus avait prôné de son mieux les titres de la Fayette (n" du i 2 novembre). Le 2 3, Morande déplore la nomination de Pétion ; il prétend que l'échec de la Fayette tient à ce que, sur 27,000 électeurs inscrits, 10,000 seulement ont voté. Faut-il avoir grande confiance dans le nouveau maire? Le journaliste ne le croit pas. II raconte, non sans esprit, que le premier acte du chef de la municipalité a étéde courir au club des Jacobins où Couthon, président en exercice, l'a chaudement félicité. Ce fut une scène attendrissante. Suivant l'expression de Gorsas : Pétion était si ému qu'il ne put

« qu'arroser de ses larmes le sanctuaire de la liberté ». Gagnés par l'émotion^, plusieurs membres du club proposent d'élever un buste au nouveau maire. Le patriote Dusaulx trouve la proposition anti-égalitaire, mais il presse Pétion dans ses bras pour le consoler, et tous deux se remettent à pleurer! Ils avaient le don des larmes. « Ils en versent en si grande abondance, lit-on dansïAr^iis, que, s'ils avaient eu de longues barbes, ils auraient ressemblé à des Tritons sortant des flots. » Pour calmer ces effusions touchantes, Morande invite Pétion à s'occuper des trottoirs et des égouts de Paris. « Un maire de Paris acquerra plus de gloire en s'occupant de ces détails essentiels de son administration qu'en allant verser des larmes à la tribune des Jacobins. » Il est plus beau de se dévouer à une ville de 800,000 âmes qu'à une société de 1,000 ù i,5oo personnes. Le Ga:{etier cuirassé a compris l'incalculable puissance des Jacobins, dont les 5 ou 600 sections dominent la France entière et s'arrogent partout le contrôle du pouvoir exécutif. Dans son n° du 18 décembre, il dénonce à tous les patriotes cette usurpation redoutable :

Je ne blasphémerai point la Constitution en disant qu'il faudra bientôt opter entre l'Assemblée Nationale et les Jacobins; mais j'oserai dire que

le patriotisme doit arrêter les progrès du mal qui s'y prépare. J'oserai dire aussi (en bravant et les injures et les outrages et les calomnies de tous les instigateurs des désordres, ainsi que tous les insensés et les lâches adulateurs des sociétés perpétuellement révolutionnaires qui se sont arrogé le pouvoir dictatorial) que l'Assemblée Nationale doit prendre le dessus des sociétés qui ont l'audace d'empoisonner l'esprit du peuple. Si le pouvoir exécutif, les gardes nationales, les troupes de ligne et les membres des départements et des districts ne marchent pas^courageusement au secours de la Constitution et ne réduisent pas à leur insignifiance les fourbes qui se disent ses amis, ils finiront par entraîner dans Tabîme une nation qui, sans ces sociétés, aurait bientôt repris son rang en Europe. Si les lois ne sont pas respectées et observées, si les gens corrompus conservent leur influence dans les clubs dont ils sont membres, c'en est fait de la nation française.

Ces avertissements ne restaient pas absolument sans écho. On put croire un moment que le club des Feuillants allait faire contrepoids au club des Jacobins. Le lo décembre, l'Argus annonce avec joie que près de 25o membres de l'ancienne Assemblée se sont fait inscrire au Club constitutionnel, et que 5oo bons citoyens ont imité leur exemple. Mais, dès le 2 3 du même mois, une troupe de Jacobins envahit la salle des Feuillants et force le président

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à lever la séance. (n° du 28). Voilà les modérés chassés du local où ils se réunissent et déjà impuissants à repousser la force par la force. Quant à l'Assemblée Législative, elle tremble aussi devant les menaces de la rue et des clubs. Son temps se passe à des niaiseries^ quand ce n'est pas à écouter, comme le dit Morande, « des dépositions d'ivrognes et des contes à dormir debout ». Des séances entières sont employées à discuter des pétitions comme celles du laboureur delà Dordogne qui avait pour toute fortune un assignat de 5o livres. Les rats l'avaient rongé, sans penser à mal. Alors un député humanitaire s'empare de cet accident lamentable. Il apporte sur le bureau de l'Assemblée les lambeaux de l'assignat et demande qu'on restitue au laboureur de la Dordogne l'équivalent de la somme que les rats ont consommée. La chose fut gravement renvoyée au comité de l'extraordinaire. L'Assemblée n'était plus qu'un théâtre, une sorte de Cirque olympique où soldats et civils défilaient successivement, comme ce jour, — c'était le 1 5 décembre, — où Pétion présente à la représentation du peuple tous les nouveaux officiers de la garde nationale. Ils traversèrent la salle au nombre de i .5oo, en deux colonnes; et l'Assemblée traduisit son enthousiasme par des applaudissements frénétiques, surtout lors-

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que M. Chéron, député, cria pour la première fois : a La Constitution ou la mort! »

Morande s'indigne des inepties que des énergumènes venaient tous les jours débiter à la barre. Il s'élève notamment contre Anacharsis Cloots, qui eut l'ingénieuse idée de proposer à l'Assemblée de déclarer la guerre à toutes les puissances, et affirma que « la cocarde tricolore et l'air Ça ira seraient les délices de vingt peuples délivrés «. L'Argus ne peut admettre qu'on entrave à toute heure l'action du pouvoir exécutif, ni qu'après avoir réclamé à grands cris telle ou telle mesure, on s'empresse de la combattre et de la proclamer anti-nationale, aussitôt qu'elle est acceptée par les ministres. C'est ainsi que le parti avancé avait d'abord sommé Louis XVI de déclarer la guerre à l'Autriche. Dès que le ministre de la guerre, M. de Narbonne, obéit à ces sommations et annonce à l'Assemblée la formation de trois armées, sous les ordres de la Fayette, Luckner et RochambeaUj on fait volte-face, et Brissot, Carra, Robespierre accusent le roi de ne se prêter aux projets belliqueux que pour trahir la patrie. « Voilà le pouvoir exécutif dans une belle position! écrit Morande; Carra, séant aux Jacobins, avait d'abord enjoint aux ministres de se battre. Sur les observations de Robespierre, il

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ne veut plus que les troupes franchissent les frontières et oppose son veto à la guerre extérieure. Il est difficile de plaire à ces deux grands hommes^ mais il l'est moins de les envoyer aux calendes grecques. A Rome, on les aurait probablement envoyés aux murènes. » Carra, qui, d'après Morande, aurait été décrété de prise de corps pour vol en lySS par le bailliage de Mâcon, professait d'ailleurs de singulières idées sur le patriotisme. Dans la séance du club des Jacobins tenue le 5 janvier 1792^ n'osa-t-il pas demander la destitution de Louis XVI et son remplacement par le duc d'York, fils du roi d'Angleterre^ motion qui, ajoutons-le, lui attira une verte réplique et un rappel à l'ordre de Danton? V Argus, en ce qui le concerne, n'est pas partisan d'une politique d'effacement, mais il estime que, si la France a le droit de maintenir sa Constitution et son indépendance contre les attaques venues de l'extérieur^ elle n"a pas à intervenir dans les affaires des autres peuples. « Ceux qui soutiennent^ lit-on dans le n° du 2 I janvier i792^1e paradoxe inepte et impolitique que nous devons faire les frais des révolutions de tous les peuples, qu'il faut affranchir tout le genre humain; ces énergumèncs... rendent la France odieuse à tous les gouvernements et ù tous les peuples de l'Europe... Si

chaque peuple opprimé a le droit incontestable de résister à l'oppression, les Français n'ont pas celui de leur prêcher la résistance,, puisque cette oppi-ession leur est étrangère. »

A l'intérieur, la situation était assez meuciçante et assez troublée pour absorber l'attention de l'Assemblée et du Pouvoir exécutif. Au début de l'année 1792, la fermentation croissait d'heure en heure dans la capitale. Des bruits, habilement propagés par Carra, Gorsas^ Brissot, Prud'homme, circulaient. On disait que le roi faisait vendre la vaisselle des Tuileries et les bijoux de la couronne, en vue d'une nouvelle tentative de fuite; que les hôtels des ci-devant nobles étaient métamorphosés en casernes, et que le château royal était bondé de chevaliers de Saint-Louis armés Jusqu'aux dents. Les calomnies et les dénonciations pleuvent contre les ministres avec un redoublement de rage. Dans la rue les attroupements se multiplient, sous prétexte que le pain est trop cher. Une foule exaltée Jusqu'à la fureurveut piller lesboutiques et les magasins des marchands de sucre et de denrées coloniales. Le plus menacé parmi ces commerçants inoffensifs est M. d'André, l'ancien membre de l'Assemblée Nationale, qui demeurait rue de la Verrerie. « Des scélérats, écrit Morande le 2() Janvier, ont dit qu'il leur

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fallait la tête de M. d'André, et on demandait cette tête comme l'on aurait demandé un pain de sucre. » Qui le croirait? Ces rassemblements dangereux furent dissipés pour un jour par une des célébrités révolutionnaires. « La demoiselle Théroigne de Méricourt est arrivée, dhï Argus, et s'est montrée aussi constitutionnelle sur la terrasse des Feuillans qu'elle l'était peu dans la nuit du 5 au 6 octobre 1 789. On l'a entendue prêcher le patriotisme et le respect pour l'autorité, ce qui n'a pas peu surpris son auditoire. » Quant au maire Pétion, il laissait faire les hommes de désordre avec un optimisme étonnant. Des propriétaires, dhonnêtes négociants sont menacés du pillage, la garde nationale impuissante recule devant les huées et les insultes ; peu lui importe, il voit tout en bleu et en rose. Dans la séance du 24 Janvier 1792, on l'entend débiter un petit discours dont Morande nous donne l'analyse :

« Il a peint les tumultes avec des couleurs si douces, son maintien a été si gracieux, il a parlé avec tant d'aménité qu'il a été regardé par tout le monde comme un chérubin de paix. Selon M. Pétion, le peuple n'était que mal à l'aise : il s'agitait cependant... il se rassemblait dans les places... Il a parlé en passant de l'incendie de la Force. Le feu paraît avoir pris d'abord dans l'ap-

partement de l'abbé Bardy (qui n'était pas encore transféré, comme on l'avait dit, à la Conciergerie); M. Le Nain, après avoir vérifié que Bicètre et la Salpêtrière n'étaient point en feu, comme l'on en faisait courir méchamment le bruit, se rendit au faubourg Saint-Marceau, où l'on trouva des gens attroupés qui lui attestèrent, avec l'inquiétude de la probité, qu'ils ne voulaient point piller les miagasins de sucre, mais que la hausse de cette denrée leur causait du chagrin. 11 leur conseilla de s'adresser à l'Assemblée Nationale, et ils l'ont fait. Tout ce qui se passait n'inquiétait point M. Pétion. Tout allait bien, selon lui; le tumulte était apaisé. On cassait cependant encore les vitres de .M .M. Cholet et Boscaris; on entourait les magasins de M. Millot et C''', et l'on avait blessé dangereusement un commandant de bataillon. Mais tout, au reste, allait bien, et ces incidens légers n'empêchèrent pas M. Pétion de dire que la garde nationale était respectée, que la loi retenait tout le monde, et que la municipalité n'avait point à se plaindre du peuple. » Argus du 2 5 janvier 1792.

Le journaliste ne prétend pas dire que le maire de Paris reste inactif. Non : pendant que les bas-fonds remontent à la surface et que la tempête populaire se déchaîne^ il prend sa plume d'administrateur et libelle un arrêté condamnant à mort «... les chiens qui seront trouvés dans les rues, passé dix heures du soir ». Cet effort a épuisé le pauvre Pétion. Qu'on ne

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lui demande plus d'actes! Quant aux discours, aux manifestes, aux lettres, il en aurait à revendre. « Depuis quinze jours, écrit Morande le 6 mars, M. Pétion s'est vu obligé de doubler les travaux de sa place. Si cela continue, il lui faudra bientôt une demi-douzaine de secrétaires de plus. Il a écrit aux membres du directoire du département : il a écrit par le même canal au ministre de la guerre. Il fait des discours à la Ville, il en fait à la barre de l'Assemblée Nationale, il en fait aux Jacobins ; il écrit au Journal de Paris. On peut dire que jamais magistrat ne s'est donné tant de besogne et ne la si bien faite. Tous les écrits de M. Pétion sont des morceaux d'éloquence achevée; et ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu'il n'y a pas une ligne qui ne soit faite avec une aménité qui enchante ses lecteurs. »

Ainsi le sceptique Argus raille la phraséologie déclamatoire du maire de Paris et son inertie en face des hommes de désordre. Mais ce qui est plus extraordinaire, c'est la vertueuse horreur de Morande pour le déchaînement de la presse et de la littérature anonyme, pour le scandale de certaines représentations théâtrales et les divertissements malsains qu'offraient au public de la capitale les boutiques du Palais- Royal. Lui, le libclliste sans scrupules, le dif-

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famateur éhonté, il demande à la municipalité « qu'elle tienne la main à ce que les écrits que l'on publie portent le noni de l'auteur ou de l'imprimeur, et qu'aucun placard ne soit affiché sans ce passeport «. Lu i^ l'ancien joueur, l'ancien libertin que ses fredaines avaient conduit au Fort-l'Évéque, puis forcé cà s'expatrier, il s'indigne maintenant contre « la licence de la capitale, il blâme la liberté des théâtres ». « On pensera peut-être, écrit le saint homme, qu'à cet égard les principes de la liberté auront été poussés trop loin, et qu'en multipliant trop les théâtres, on s'écarte des principes de la régénération des mœurs, qui sont tout aussi nécessaires que les lois à une nation libre. « Les plaisirs faciles' du Palais-Royal lui inspirent une tirade indignée que n'eût pas renié la chaire chrétienne : « Il vient de s''ouvrir dans ce moment-ci un nouveau théâtre qui réunit tous les genres de corruption et qui se trouve placé au milieu du cloaque de tous les vices : c'est du Cirque du Palais-Royal que j'entends parler. Ce n'était pas assez que le jardin fût entouré de deux cents boutiques surmontées de quatre étages chacunCj où l'on trouve à la fois, dans la même maison, des bureaux d'escroquerie, des clubs de jeux, des cavernes de voleurs, des mauvais lieux. L'on a voulu renchérir sur ces

horreurs, et le cirque est devenu la table des matières des deux cents arcades qui l'environnent. On trouve bien càetlà. dans le Palais- Royal, quelques boutiques honnêtes et quelques appartements habités par des gens déplacés, mais plus des trois quarts des appartements sont des repaires où la jeunesse inexpérimentée trouve l'occasion prochaine de se ruiner et de se pervertir. » VArgiis invite la municipalité à prendre des mesures de salubrité publique, et à faire disparaître les 4,000 maisons de jeux qui existent à Paris ; le Palais-Royal, à lui seul, en contient de 12 à i,5oo.

Après ces échappées sur l'administration intérieure de la France et sur la situation de Paris, Morande revient à la politique générale. La guerre contre les puissances devenait de plus en plus probable. En recevant, le 14 janvier 1792, le ministre de France, le roi de Prusse avait affecté l'attitude la plus blessante. Une partie du ministère de Louis XVI, notamment Narbonne et Cahier de Gerville^ poussait le roi aux résolutions énergiques. Le ministre des affaires étrangères^ Delessart, cherchait au contraire à réagir contre les projets belliqueux. Quant à Morande, il paraît se ranger du côté des partisans de la paix, et témoigne peu de confiance dans la discipline de nos troupes : « Les deux

partis extrêmes, écrit-il le 6 mars 1792^ ont chacun une chance, si nous avons la guerre. Les répiiblicanistes et les Orestes de l'ancien régime se flattent que, dans un incendie géncya\, ils trouveront le moyen d'arriver à leur but. Les patriotes qui ne veulent que la Constitution croient avec raison que leurs espérances sont plus solidement fondées sur la défaite des exagérés dans tous les sens que sur les conséquences d'une invasion sur le terrain des puissances étrangère^. Pour faire la guerre chez les autres, et la faire sans fouler le peuple, il faut y porter de l'argent. Pour la faire avec succès, il faut y conduire de l'artillerie et des troupes disciplinées qui ne se laissent point enlever. Ce n'est pas le courage qui manquera aux Français... Il ne s'agit pas seulement de conduire des hommes braves au combat ; il faut qu'ils y marchent avec ordre, qu'ils n'aient qu'une volonté et qu'ils ne forment qu'un ensemble. «

Telle était évidemment l'opinion du roi, lorsqu'il redemandait son portefeuille à M. de Narbonne. Le ministre de la marine, Bertrand de Molleville, en désaccord avec Narbonne^ tomba par compensation. Quant à M. Delessart, ministre des affaires étrangères, l'Assemblée, par décret du 10 mars rendu sur la proposition de Brissotjle mettait en accusation pour avoir trahi

les intérêts de la nation en transmettant par M. de Noailles à la Cour de Vienne des détails faux ou exagérés sur l'état du royaume. Delessart, arrêté le même jour^ fut conduit à Orléans par deux ofticiers et six gendarmes. On le remplaça par Dumouriez. Les autres ministres constitutionnels ou Feuillants^ Gerville, Duportdu Tertre et Tarbé^ rentrèrent dans la vie privée. Morande juge sans passion et non sans justesse les ministres remplacés, ainsi que leurs successeurs. « Depuis si longtemps^ dit r.4r^z/5 du 5 avril, le gouvernement était arrêté dans sa marche, que le roi a jugé nécessaire à la paix et au repos de l'Empire de choisir des ministres qui jouissent de la confiance du parti dominant. « M. de Narbonne avait de grands talents, mais il n''avait pas été « formé et mûri par l'expérience i). On aime à croire que M. Dc- Icssart est innocent des fautes qui lui sont imputées, mais il aurait dû changer les anciens usages de lu diplomatie, et ne pas garder le silence sur certaines dépêches particulières. Dumouriez, le nouveau ministre des affaires étrangères, a une grande popularité; mais la conservera-t-il? ClavièrCj nommé ministre des finances, n'inspire pas une grande sympathie ù VAt^gus. « Que M. Clavière n'agiote plus, qu'il soit un ministre de finances habile et honnête;

que d'habile braconnier il devienne un gardechasse intrépide ', il méritera que l'on oublie les écarts de sa trop longue jeunesse. » MorandCj par d'autres motifs^ n'apprécie guère le nouveau ministre de l'intérieur, l'intègre Roland^ dont la capacité lui semble douteuse, a Nous sommes arrivés, écrit-il, à l'époque où nous avons plus besoin de talent que d'hommes irréprochables. »

Un ministère composé d'hommes de génie n''eùt pas été de trop, en effet, pour faire face à la situation. Du 3 au 8 mars^ les séances de l'Assemblée Législative furent, en grande partie, consacrées à entendre la lecture des dépêches qui annonçaient les plus graves désordres sur toute la surface du territoire. A Étampes, une troupe de brigands assassine, en pleine place publique, le maire Simoneau qu'abandonne son escorte de 80 cavaliers du 18'' régiment. A Verneuil, 5,000 anarchistes occupent le marché et dévastent les campagnes. A Corbeil, à Mont- Ihéry d'autres bandes taxent les grainset font la loi aux autorités. 4,000 hommes, sortis du faubourg de Marseille, ontchasséd'Aixle régiment Ernest. Malgré son optimisme d'emprunt, Mo-

I. Morandc applique ici à Clavière le compliment que Beaumarchais avait adressé au Cafetier cuirassé, après sa conversion.

2go THEVENEAU DE MORANDE.

rande se laisse envahir par le découragement. En février 1792, il abandonne son journal à un sous-ordre qu'il avait prié de « se restreindre à l'historique simple des événements qui se sont passés pendant son absence ' ». Il retourne à Arnay-le-Duc auprès de sa mère malade et semble avoir songé dès lors à déserter la politique et ses dangers. De retour à Paris, il raconte en ces termes les sentiments contraires qui Font envahi : « Si je faisais plus de cas de ma tranquillité que je n'ai d'ardeur pour le bien de mon pays, j'aurais pu me dispenser de rentrer dans le tourbillon dans lequel je me suis replongé. Je n'ai voulu que remplir un devoir sacré en allant voir ma mère dangereusement malade, à laquelle je devais bien l'hommage que j'ai été lui rendre. Je l'ai vue, je l'ai pressée sur mon cœur^ elle m'a serré dans ses brasj et, quoique je ne me sois éloigné d'elle qu'avec douleur... quoique j'aie quitté avec bien du regret le sol qui m'a vu naître... j'ai résisté au penchant qui m'entraînait. J'ai embrassé des parents que j'aime, des amis qui m'ont comblé de marques d'attachement; je

I. Les numcros 6G, 67, 68, 69 ont ctû imprimés en l'absence de Morande. De là beaucoup de fautes t3'pographiques dont il crut devoir, à son retour, s'excuser Auprès des lecteurs.

me suis arraché de leur société et suis venu reprendre ma tâche pour dévouer tout mon temps à ma patrie. » Et il annonce qu'il ne restera pas neutre entre les patriotes et les ennemis de la Constitution; qu'il veut encore a concourir à écraser les partis pour maintenir les pouvoirs légitimes, démasquer les intrigans et les dénoncer à la nation ».

Comme pour marquer sa rentrée dans la polémique des partis, il s'en prend d'abord à Camille Desmoulins, qui venait de publier une brochure contre Brissot '. Mais Morande la trouvait trop modérée^ et, de plus, il reprochait à Camille d'avoir parlé de ÏQx-Ga:{etier cuirassé

I. Il s'agit ici du pamphlet intitule /Jr^'^so^ démasqué. Camille avait été attaqué par le Patriote français, journal de Brissot, sous prétexte que, dans une consultation donnée à un sieur Dithurbide que le tribunal de police correctionnelle avait envoyé à Bicêtre en vertu de la loi sur les maisons de jeu, C. Desmoulins s'était constitué l'apologiste des jeux, de hasard. Le signataire de l'article du Patriote était Girey-Dupré, le futur Girondin; mais l'irascible Camille s'en prit au rédacteur en chef. « Le maître est responsable des délits du domestique, lit-on dans le Brissot démasqué... Il est commode à un journaliste de prendre ainsi M. Girey en croupe pour couvrir son dos. Mais je saute à la bride, parce que c'est vous qui la tenez et qui m'avez lâché cette ruade. » Camille insistait principalement sur les idées politiques de Brissot, et pas assez sur les imputations dirigées contre sa probité. Morande avait été moins généreux.

2Q3 THEVENEAU DE MORANDE.

avec trop de légèreté '. A en croire VÂJ'gus, la brochure contre Brissot « annonce bien peu d'énergie et bien peu de moyens pour le combattre ». Dire d'un homme qu'il a été l'ami de la Fayette^ ce n'est pas là de quoi le discréditer -. Morande avait,, il est vrai^ beaucoup plus d'imagination lorsqu'il s'agissait de mettre en cause Brissot. Mais le crime irrémédiable de Camille, c'est d'avoir montré peu de consi-

1. Voici le passage de Brissot démasqué qui concerne Morande : « Je ne vous citerai point non plus Morande, avec qui votre procès criminel reste toujours pendant et indécis, et qui va disant partout assez plaisamment à qui veut l'entendre : Je conviens que je ne suis pas un honnête homme; mais ce qui m'indigne, c'est de voir Brissot se donner pour un saint, et Ambroisc de Lamela, devenu le frère Antoine, méconnoitre son frère d'armes, et ne plus se souvenir de la caverne et de dame I.éonarde. »

2. C'est notamment dans la Tribune des patriotes (journal publié en mai 1702 et qui n'eut que quatre numéros) (juc Camille attribue à la F"ayette des visées ambitieuses et une profondeur de machiavélisme qui offrent peu de vraisemblance. 11 le compare à Cromwell, tout en ajoutant qu'il peut devenir un Monk, selon les circonstances. Il l'appelle le W'arwick des ministres qui ne font la guerre que pour élever leur protecteur à la dictature. D'après le journaliste, la Fayette trompe tous les partis. Il n'a jamais regardé de quelle opinion on était, pourvu qu'on fût de ses partisans. Et Camille conclut ainsi : « Le ciel nous préserve de la république de la Fayette! Ce mot république, que CvQmwell avait continuellement à la bouche, ne m'en impose plus. »

M GRANDE ET I.A R i; V O L L" Tl O \. 293

dération pour Morande lui-nicmc. « Comment ce Camille de la petite espèce, réplique le rédacteur de ÏA7'gus, s'est-il avisé de me prêter un soliloque qu'il dit plaisant et qui est aussi sot que son ouvrage? Je me permettrai de lui rembourser cette avance, en observant qu'à son ordinaire il a oublié d'être vrai, comme il oublia d'être brave, le jour qu'un homme impoli lui appliqua un si violent soufflet au Palais-Royal, qu'il lui imprima quatre doigts sur la joue droite et, de son pouce, le lit saigner du nez en abondance. 'Voyez les mémoires de Camille Desmoulins écrits par lui-même. «

Après avoir ainsi tancé l'imprudent Camille, Morande revient à des questions plus générales et, résumant les lamentables nouvelksqui arrivent de la province, affiche de nouveau sa profession de foi politique. Il n'est pas de ceux qu'il appelle les Orestes, de ces aveugles qui veulent ramener le pays en deçà de 1789 et révent la restauration du pouvoir absolu. La stricte observation de la Constitution, la lutte contre « les exagérés dans tous les sens y, voilà tout son programme. Même en présence des déchaînements révolutionnaires, il repousse nettement le retour à l'ancien régime : « L'insurrection de Noyon , celles d'Etampes et de Montlhéry, écrit-il le i5 mars, celles qui ont

294 THEVENEAU DE MORAXDE.

éclaté dans près de vingt départements, l'armement des Marseillais et les assassinats qui se commettent çà et là, tant dans la capitale que dans les diverses villes du royaume, sont autant d'essais que font nos ennemis, soit pour détruire le gouvernement établi , soit pour dégoûter lepeupledela liberté. Queces projets sontvains! Jamais les Français ne perdront de vue qu'ils sont libres ; jamais on ne leur persuadera de cesser de l'être. On aura beau rappeler aux Français les jouissances délicieuses de l'ancien régime, ce n'est plus de celles-là qu'ils sont jaloux. » Ces déclarations une fois faites, — et elles ne manquaient pas d'à-propos, au moment où l'on accusait le roi de méditer une Saint-Barthélémy de patriotes, — Morande ne conserve pas d'illusions sur la véritable cause des désordres qui se produisaient aux quatre coins du territoire. Suivant lui, il est ridicule d'en accuser le roi. « Les écrivains incendiaires^ dit YAt^giis du 20 mars, les attribuent tous indistinctement au Pouvoir executif^ comme s'il était à supposer que le Pouvoir exécutif, qui est déjà sans force pour faire exécuter la loij voulût s'affaiblir encore davantage... » Les émigrés peuventbien avoir prêté la main au désordre dans certains cas particuliers; mais le rédacteur de VArgiis estime qu'il y a des gens beaucoup plus dange-

reux, à savoir les agents ou les complices des puissances étrangères, et surtout les j-épublicomanes. «... J'ai déjà dit plusieurs fois et Je le répète encore, ce sont les républicomanes qui croient pouvoir mettre tout le royaume dans leur dépendance et se donner une existence brillante aux dépens des propriétaires; ce sont ces malheureux qui cherchent à détourner le peuple travaillant de ses occupations, pour lui faire entrevoir la possibilité de partager les propriétés de ceux des citoyens qui ont des terres, en les lui faisant regarder comme des aristocrateSj et l'invitent sans cesse à les opprimer; ce sont ceux-là qui sont nos plus grands ennemis. »

En fait, le parti avancé, dont Morande n'osait même plus prendre les chefs personnellement à partie, dominait absolument l'action du Pouvoir exécutif. Sous la date du 2 3 mars, Y Argus nous donne l'analyse d'une célèbre séance du club des Jacobins où le ministre des affaires étrangères comparut en personne. Dumouriez, — car c'est de lui qu'il s'agit, — monte à la tribune et, se coiffant du bonnet rougequelui passe un préopinant, adresse un discours à ceux qu'il appelle jFrére.? et amis. La harangue roule sur la question de paix ou de guerre et le ministre déclare, en substance, que, si les négociations

295 THEVENEAU DE M GRANDE.

ne réussissent pas, si la guerre est déclarée, il rentrera dans l'armée « pour vivre triomphant ou mourir libre avec ses frères ». Quand Dumouriez a terminé, le président lui répond par quelques motsflatteurs.Surce,Collotd'Herbois bondit et s'étonne qu'on réponde à un ministre. « Le plus beau titre dont s'honorât le ministre^déjà membre de la société^ étant celui de citoyen, lui répondre, c'était^ suivant l'orateur, une atteinte à l'égalité! » Robespierre s'exprime dans le même sens, tout en ajoutant^ à titre de correctif, « qu'il ne croit pas impossible qu'un ministre soit vraiment citoyen » . La théorie n'avait rien de particulièrement aimable pour Dumouriez, mais le ministre affecta de prendre cette double sortie pour un compliment, et, se jetant au cou de Robespierre, l'embrassa avec effusion, ce qui souleva des applaudissements frénétiques. On n'était pas remis de tant d'émotions, quand arriva une lettre du maire de Paris, Pétion, lettre dont Morande donne le texte. Elle contenait une protestation contre le bonnet rouge, le nouvel emblème patriotique auquel le ministre Dumouriez venait de rendre hommage. « Le signe que vous arborez, écrivait le maire de Paris, effarouche les esprits, les éloigne de vous et sert de prétexte à la malignité de vos détracteurs Le peuple ne se

contente plus des images stériles de la Liberté; il veut la liberté même. 11 ne se contente plus de hochets, mais des lois sages, des institutions bienfaisantes... Nous avons eu le bonheur d'avoir un signe général consacré par l'opinion ; les ennemis de la liberté n'osent pas en prendre un différent; n'y aurait-il pas dès lors une souveraine imprudence à donner l'exemple d'un siffne nouveau.' Bientôt vous verriez des bonnets verts, des bonnets blancs; que ces bonnets de diverses couleurs se rencontrent, alors une guerre ridicule et sanglante s'engage ; l'ordre public est troublé, la paix intérieure est altérée et peut-être la liberté compromise. » Qui le croirait? Cette lettre de Pétion, après tout fort raisonnable, ne fut pas mal accueillie par les Jacobins. Sur la motion de Robespierre, ils décidèrentj ce jour-là-, que les membres du club ne porteraient plus d'autre signe de la liberté que la cocarde nationale. Malheureusementj la proscription du bonnet rouge ne dura pas. Dans le n° suivant de ï Argus (5 avril 1 792), le rédacteur, parlant de la fête donnée aux Champs-Elysées par les forts de la Halle, en l'honneur des vainqueurs de la Bastille^ nous raconte que le maire Pétion s'y est rendu, et que le fils de l'un des convives a été baptisé par Tévêque Fauchet. Le journaliste ajoute ces détails : « L'enfant a

été nommé Pétion-nationaJe-piqiie , et le père, le bojinet ronge sur la tête, a prêté le serment civique au nom de sa fille *. »

Cela n'était que puéril. Il y eut bientôt des parades plus tragiques, telles que la réception triomphale faite aux Suisses du régiment de Chàteauvieux que le décret d'amnistie avait tirés des galères. Manuel, Pétion, CoUot d'Herbois, Robespierre, honorèrent la fête de leur présence. La municipalité fut invitée à y figurer par une pétition qui porte les signatures de Marie-Joseph Chénier et de David. Le poète Roucher, l'auteur du Poème des Mois, avait été désigné dans sa section pour faire partie de la députation qui devait suivre le cortège; Morande nous a conservé la réponse du poète à

I. A la même époque, Camille Desmoulins s'élevait énergiquement, dans son journal la Tribune des patriotes, contre les restrictions imposées au culte catholique. A propos d'une procession de la Fête-Dieu interdite sur l'initiative de Manuel, Camille écrit : « Mon cher Manuel, les rois sont mûrs, mais le bon Dieu ne l'est pas encore... Le soleil de la philosophie a mûri les têtes; mais, à Paris commedans les départements, le réquisitoire du patriote Manuel a le grand inconvénient de soulever contre la Constitution les prêtres constitutionnels qui nous ont rendu de si grands services et qui ne peuvent voir dans un semblable arrêté que le plus sinistre présage pour leur marmite : et c'est toujours par le renversement des marmites que s'opèrent les révolutions et les contre-révolutions. »

cette sommation : « Je m'y rendrai volontiers, pourvu que l'on place sur un char de triomphe le buste de Desilles, massacré à Nancy, afin que le peuple puisse voir l'assassine au milieu des assassins ! »

Cependant les événements se précipitent. Le 20 avril, Dumouriez vient, au nom du roi, proposer à l'Assemblée Législative de déclarer la guerre au roi de Hongrie et de Bohême; et la déclaration de guerre est votée par l'unanimité des représentants, moins quatre ou cinq voix. On sait les premiers incidents de la guerre, aggravés par l'indiscipline de nos troupes, en face de l'ennemi. Le ministre de la guerre, après l'assassinat du général Dillonà Lille, vient déclarer à l'Assemblée « qu'il ne peut plus y avoir d'armée, si les soldats ne respectent plus leurs chefs ». Et le ministre (M. de Grave) donne sa démission. Les généraux Biron, Rochambeau, se plaignent hautement de l'insubordination de leurs soldats que les déclamations furibondes de Marat, dans VAini du peuple, provoquent publiquement à l'assassinat des chefs. Le maréchal Rochambeau, dans une lettre au roi, que reproduit VArg-iis du lo mai, s'exprime en ces termes : a Je n'ai rien vu de pareil à ce que je vois, et j'espère que V. M. me dispensera de le voir longtemps. Tous ces non-succès feront

3oo THEVENEAU DE MORANDE.

perdre la confiance : on ne parle plus que de trahison. Quant à la discipline, il n'en est plus question. » Le maréchal^ dans une autre lettre, datée du 20 avril, se plaint aussi des ministres et notamment du ministre des affaires étrangères a qui veulent jouer toutes les pièces de l'échiquier » où les généraux ne sont plus que des pièces passives. Malgré les instances du ministère et de l'Assemblée^ Rochambeau maintint sa démission et Luckner dut le remplacer, à son corps défendant. Morande retrace dans son journal toutes ces misères et réclame énergiquement des mesures décisives pour rétablir la discipline. L'Assemblée se contenta d'envoyer à l'armée française une adresse, décrétée le 8 mai. Elle exhorte les troupes à traiter généreusement les prisonniers. « Ces hommes que nous combattons aujourd'hui sont nos frères; demain peut-être ils seront nos amis. « L'adresse rappelle ensuite à l'armée française qu'elle combat non plus pour satisfaire le caprice d'un roi, mais pour le salut de la nation. « Aujourd'hui, c"'est vous-mêmes, ce sont vos enfants^ ce sont vos droits que vous défendez; il faut vaincre ou retourner sous l'empire de la gabelle, des aides, de la taille, de la dîme, des corvées, des privilèges féodaux, de la honteuse milice, des emprisonnements arbitraires, de tous les genres d'im-

MORAXDE ET LA REVOLUTION. 3oi

pôtSj d'oppression et de servitude. « L'Assemblée reconnaît que des crimes ont été commis. Elle annonce qu'ils seront punis avec sévérité et engage les soldats à se défier de ceux qui ne parlent que de trahison. Ce sont des ennemis de la liberté française. D'ailleurs, on poursuivra la guerre, coûte que coûte : il faut vaincre ou mourir. « Nous avons juré, disent les représentantSj de ne capituler ni avec l'orgueil, ni avec kl tyrannie. Nous tiendrons notre serment. La mort, la mort, ou la victoire et l'égalité! »

Ainsi, il n'est déjà plus question du roi; le divorce avec la monarchie s'achève. La municipalité donne des ordres comme si elle craignait une nouvelle fuite de Louis XVI. On ne tient aucun compte des protestations du malheureux prince^ qui écrit au maire : « Vous reconnaîtrez aisément que ce bruit^ dans les circonstances présentes, est une nouvelle et horrible calomnie, à l'aide de laquelle on espère soulever le peuple et l'égarer sur la cause des mouvements actuels. » Les imprudences des royalistes rendent désespérée la situation de la famille royale. La ridicule manifestation des douze ou quinze soldats qui, dans la journée du 20 mai. arborent à Neuilly la cocarde blanche et menacent les passants de leurs sabres, porte au dernier degré l'exaspération populaire. Dans

3o2 THEVENEAU DE MORANDE.

la séance du 2 3, Gensonné et Brissot dénoncent le comité autrichien formé autour de la reine. Un décret licencie la garde du roi^ considérée comme un foyer de réaction^ et met M . de Cossé- Brissac, le commandant de cette garde^ en accusation. Au-dessus de la grande porte des Tuileries, on fixe une pique, entourée de rubans aux trois couleurs et surmontée « du bonnet de la liberté ». Le 27, l'Assemblée prononce la déportation contre les prêtres non assermentés. L'Hôtel de Ville organise l'insurrection et prépare le renversement de la monarchie. On sent que le dénoùment approche et que la cause de Louis XVI est une cause perdue.

C'est à ce moment que Morande, qui dans son Journal a marqué toutes les étapes de cette marche vers l'abîme, s'arrête découragé et pose brusquement la plume, soit que l'argentait manqué, soit que le rédacteur commençât à craindre pour sa sûreté personnelle '. Ses craintes, d'ail-

I. l,n dernière livraison de l'Argus patriote porte le numéro 94 et la date du 3 I mai 1792. Au bas de cette livraison, qui termine le troisième tome de l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, on lit cette mention manuscrite. « Le journal finit à ce numéro. » Aucune annonce n'avait prévenu le public, car, en têtede ce même numéro 94, se trouve l'avis suivant : v MM. les souscripteurs dont l'abonnement finit au i^r juin sont priés de le renouveler, afin qu'il n'y ait point d'interruption dans le service du journal. »

MORANDE ET LA REVOLLT[OX. 3o3

leurs, n'étaient paschimériques^ car il fut arrêté après le lo août, et, d'après M. de Loménie, qui, dans son ouvrage sur Beaumarchais, a consacré une note à Morande, le pamphlétaire n'échappa que par miracle aux massacres de septembre 1792. Les biographes croyaient même, Jusqu'à ces derniers temps, que le Ga^^etier cuirassé avait été l'une des victimes des septembriseurs. Mais il ne reste plus rien de cette légende dramatique, en présence de l'acte de décès de Theveneau de Morande, acte qui a été retrouvé en 1875 dans les archives de l'Hôtel de Ville d'Arnay-le-Duc '. Il résulte de l'acte

I. Cette découverte est due à M. Albricr. Voici le texte même de l'acte de décès du pamphlétaire : « Du dix-huitième jour de messidor an treize, à neuf heures du matin, acte de décès de Charles-Theveneau Morande, mari d'Elisabeth Saint-Clair, décédé à Arnaysur-Arroux, le dix-septième jour de messidor an treize, à neuf heures du soir, né à Arnay-sur-Arroux, département de la Côte-d'Or, le neuvième jour du mois de Novembre an mil sept-cent-quarante-un, fils de Louis Theveneau, qui était notaire audit Arnay, et de Philiberte Belin, sur la déclaration à moi faite par Louis- Claude-Henry- Alexandre Theveneau, demeurant à Arnay-sur-Arroux, homme de loi, âgé de cinquantequatre ans, qui a dit être frère du défunt, et par Georges-Louis Theveneau Morande, demeurant audit Arnay, propriétaire, qui a dit être fils du défunt ; et ont signé, après lecture faite du présent acte : Theveneau, Guiot, Theveneau. »

Morande, de sa femme Elisabeth Saint-Clair, décé-

3of THKVCXEAU DE M OR AN DE.

que Morande est mort dans sa ville natale d'Arnay-le-Duc le 17 messidor an XIII (6 juillet i8o5). En outre, Theveneau n'a jamais eu l'honneur^ comme on l'a cru', d'exercer, sous le Directoire^ les fonctions de juge de paix. C'est un de ses frères, non pas Lazare-Jean, l'ami et correspondant de Beaumarchais -, mais Louis- Claude-Henry-Alexandre Theveneau qui siégea au tribunal de paix d'Arnay-le-Duc et mourut sans alliance à Arnay-le-Duc^ le 3i août 1808. Quant au Ga:{etiercuirassé^ il préféra s'éteindre dans l'obscurité et dans le calme, entouré des siens, auxquels il laissait le souvenir de ses talents plutôt que l'exemple de ses vertus.

dce à Arnny le 28 novembre 1807, laissa plusieurs enfants dont M. Albrier a ainsi reconstitué le tableau et la descendance : i" Cjeort;es-Louis, né à Londres le 24 janvier 1772, mort à Arnay-le-Duc le i'"" novembre i8i5, marié à sa cousine Marie-Louise \'illedev, dont cinq filles; 20 Elisabeth-Françoise, née à Londres, le 21 février 1779, morte à Arnay le 23 mai i833, mariée à Antoine Guiot, percepteur des finances, fils d'un député aux Ktats généraux de 1780; 3'" Henriette-Anne, née à Londres le i"'"" septembre 1780, dccédée à Arnayle-Duc, sans alliance, le 11 août iS5().

Les armes que s'était données Morande étaient : d'azur, à cinq trèfles d'or poses 2,2 et I.

1 . \'. notamment la reproduction de cette erreur dans Beaumarchais et son temps, de M. de Loménie, 1. 1, p. 38 1 .

2. Lazare-Jean devint seigneur de Francy-lcs-Arnay, conseiller secrétaire du roi et capitaine de marine. Il mourut jeune et sans postérité à Dunkerque, en 1783.

MORAXDE ET LA REVOLUTION. 3o5

Sij jetant un coup d'œil en arrière, on essaie de caractériser la vie et les œuvres de Theveneau de Morande, on n'éprouve aucun embarras. M. de Loménie ' pouvait se dispenser, pour répondre aux susceptibilités très respectables des descendants de l'audacieux pamphlétaire, d'établir doctement que Morande n'a pas toujours été un citoyen honorable et que les très graves écarts de sa jeunesse méritent le blâme. II a été, dès le premier jour, et il est resté jusqu'à la fin le moins scrupuleux des hommes : un aventurier de lettres, vendant sa plume au plus offrant et prêt à changer de drapeau suivant les hasards du combat. Joueur, libertin, escroc, il débute par se brouiller avec sa famille et avec la justice ; et bientôt, réduit à sortir de France, organise, sous le couvert de l'hospitalité britannique, une véritable officine de chantage. Sans s'attarder à l'attaque des personnages de second ordre, il vise à la tête d'un roi, en le menaçant de dévoiler au monde le scandale de ses basses amours; défiant les petites ruses de la police française, il force le monarque à lui envoyer presque un grand homme comme ambassadeur et réduit l'amant de la Du Barry à composition. Ainsi devenu riche, à force d'audace et de

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