I. V. plus haut, p. loi
SJO THEVENEAD DE MORANDE.
très, et, d'une voix unanime, il fut nommé successeur du défunt grand-maître. » L'apologiste ajoute que le duc ne tarda pas à trouver que rhonneur de diriger la franc-maçonnerie coûtait trop cher. H céda la charge de grandmaitre au comte d'Artois son cousin, moyennant la somme de 32,ooo livres, dont 20,000 furent dépensées au Vauxhall pour les fêtes de la réception du comte. Quant au surplus , le duc de Chartres le garda.
Morande insiste davantage sur les débuts guerriers du duc de Chartres, et cette partie de Yapologie mérite qu'on s'y arrête.
Le 17 juin 1778, l'amiral anglais Keppel avait engagé de fait la guerre avec la France , en canonnant la frégate la Licorne. Quelques jours après, les flottes des deux pays se trouvaient en présence, entre l'île d'Ouessant et les Sorlingues. De chaque côlé, plus de trente vaisseaux. Le lieutenant-général d'Orvillîers avait sous lui trois escadres dont l'une était commandée par le jeune duc de Chartres, ayant pour conseil le brave amiral Lamotte-Piquel, Quand le combat s'engagea, le 27 juillet au matin, le duc montait le Saint-Esprit. Au fort de l'engagement, d'Orvilliers rit une tentative hardie pour couper la flotte ennemie.
Mais le duc de Chartres ne comprit pas ses
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signaux et par un retard malheureux compromit le succès de la journée. Les commentaires les plus variés caractérisèrent Tattitude du duc de Chartres pendant la bataille d'Ouessant, et ce qu'il y a de singulier, c'est que l'opinion publique alla successivement d'un extrême à l'autre. Lorsque le duc vint à Paris, le 2 août, peu de temps après le combat, tout le monde portait aux nues la valeur qu'il avait déployée ^ Louis XVI et la cour le reçurent froidement, non sans une pointe de dépit. Mais à l'Opéra on lui fit une véritable ovation. L'acteur Larrivée, au milieu de la représentation d'JFrmelinde^ se tourna vers le duc et lui adressa ces mauvais vers de la pièce^ en lui présentant une couronne :
Jeune et brave guerrier, c'est à votre valeur
Que nous devons cet avantage; Recevez ce laurier, il est votre partage :
Ce fut toujours le prix qu'on accorde au vainqueur.
Après la représentation, le triomphe continua. Les jardins du Palais-Royal furent ouverts au peuple, et M"® Arnould vint chanter dans les salons du prince que chacun accablait de félici-
I. Sur le rôle du duc de Chartres au combat d'Ouessant, on peut consulter V Espion anglais^ t. IX, p. 3 il et suiv.
iq.
-Il THEVENEAU DE MORANDE.
tations. Mais cet enthousiasme dura peu. Leduc de Chanres était allé rejoindre la flotte à Brest. Ses ennemis et ses envieux profitèrent de son absence pour substituer à la légende héroïque les calomnies les plus outrageantes. D'Orvilliers disait bien haut que, sans les fausses manœuvres de l'escadre commandée par le duc, la victoire eût été complète. D'autres ajoutaient que non seulement le prince avait été incapable, mais qu'il avait fait preuve d'une extrême lâcheté'. Morande adopte, bien entendu, cette seconde version, et il affirme que pendant le combat le duc de Chartres se tint à fond de cale « entre les bras du comte de Genlis, son tendre ami, lequel, peu accoutumé aux concerts de semblables instruments, faisait avec lui un duo de crainte ><. Hâtons-nous d'ajouter que cette accusation ne repose sur aucun fondement. Il est possible que les premiers enthousiasmes des Parisiens aient dépassé la mesure, comme il arrive souvent dans notre
I. Les provinciaux furent plus équitables pour le doc. On peui lire dans rEj;'toitflny/aw plusieurs couplets où son courage est vanté, entre autres celui-ci, qui a pourauteur un sieur Peziey, de Bardeaux :
lJ*Or1éan« >|ui vitul CDiiibiiUiï, Faiiant pointer «s canons.
Se bat comme un Henri Quatre :
C'eit l'uiigc des Bourbons.
pays \ mais le venimeux apologiste pourrait être facilement convaincu de mauvaise foi^ car il reproche au duc d*avoir commandé lui-même la manœuvre, au lieu de laisser ce soin à Lamotte-Piquet. On ne s*explique pas dès lors qu'il ait pu commander la manœuvre et rester en même temps à fond de cale. D*ailleurs les historiens royalistes démentent eux-mêmes les assertions calomnieuses de Morande. « Des témoins oculaires m'ont affirmé, écrit Montjoie, que le duc se tint constamment pendant la bataille sur le tillac , exposé au feu ennemi, et même que^ voulant s'assurer si ses confidens avoient bien entendu le sens des signaux, il s'étoit jeté dans une chaloupe et avoit été, pour s'assurer de la vérité, se présenter au vaisseau que montoit le comte d'Orvilliers, qui lui avoit répondu avec humeur qu'il venoit trop tard, que le mal n'étoit pas réparable *. »
1. Suivant l'habitude du temps, on rima la déconvenue nationale. Voici un couplet assez joli :
Les catins en fireift la fête :
On dansa au Palais-Royal.
Les sots, au bruit de la conquSte, Criaient au héros sans égal.
Mais la nouvelle de la guerre Répétait, la nuit et le jour :
Il a vendu la peau de l'ours, Sans ravoir pu jeter par terre.