‹ Theveneau de MorandeChapitre 26 sur 46 · Histoire de la conjuration dé Louis-Philippe-Jo · texte numérisé non relu

Histoire de la conjuration dé Louis-Philippe-Jo

de lui donner la survivance de la charg grand amiral^ sa situation à la cour deve presque insoutenable. Les courtisans et 1 femmes ne lui épargnaient aucune humiliât Un jour qu'on discutait sur le signalen d'une femme que le duc rangeait dans la c gorie des abominables^ M"" de Flesselles, avait des raisons de croire que le prince Ta classée elle-même dans cette catégorie, s'é

seph d'Orléans, surnommé Egalité, De son côté, VKs anglais (dans le chapitre intitulé : Dialogue entn vers fameux nouvellistes du Palais-Royal, au suji combat d'Ouessant et de ses suites (t. fx, p. BSg), dire à un des interlocuteurs : c On a trop exalté le de Chartres, et l'on le déprime trop aujourd'hui va jusqu'à attaquer sa bravoure personnelle. Or qu'il avoit une peur du diable, qu'il se faisoit bas guer de tous côtés, qu'il demandoit force mate Moi, j'ai vu une lettre du capitaine de grenadiers de régiment qui écrivoit : t C'est M. le duc de Chai qui, avec sa gaieté et sa vivacité ordinaire, a engaj combat en faisant tirer la première bordée. Il a chanté tout le monde par sa contenance, pendant c a essuyé le feu de trois vaisseaux anglois dont i trois ponts. » V. aussi, ibid,, t. IX, p. 43, la lettn La Motte-Piquet au comte de Genlis. Le brave mi dit que le duc « a donné le plus bel exemple i

devant une nombreuse assistance : « Il ne faut pas contredire Monseigneur : il connaît beaucoup mieux les signalements que les signaux. » Et, lorsqu'il monta dans le ballon des deux Robert, la duchesse de Vergennes dit ce mot : « Apparemment M. le duc de Chartres veut se mettre ainsi au-dessus de ses affaires. »

Comme Taérostat s'élevait trop haut, le duc fut saisi par le froid et fit éventrer le ballon pour redescendre plus vite. Malgré les rames et le gouvernail de l'appareil, il s'abattit brusquement dans un étang. On chansonna :

Chartres ne se vouloit élever qu'un instant; Loin du prudent Genlis, il espéroit le faire : Mais, par malheur pour lui, la grêle et le tonnerre Retracent à ses yeux le combat d'Ouessant.

Le prince effrayé dit : Qu'on me remette à terre ; J'aime mieux n'être rien sur aucun élément.

Dans une autre complainte, on plaisante plus amèrement encore sur sa chute piteuse :

Mais quel soudain revers, hélas!

Ne vois-je pas mon prince en bas?

Comme il est fait! comme il se pâme!

On dirait qu'il va rendre Pâme...

— L'âme? oh! qu'il n'est pas dans ce cas!

Peut-on rendre ce qu'on n'a pas?

Le duc sentit Inopportunité de se soustraire à tant de quolibets et d'outrages et fit part

»i6 THEVENEAU DE MORANDE.

au roi de sa résolution de faire un voyage en Italie. Louis XVI, à ce que rapporte le bienveillant Morande, ne retint pas le prince et lui dit : n J'ai un dauphin. Madame peut être grosse. M. le comte d'Artois a plusieurs princes. Je ne vois pas en quoi vous pouvez être utile  la patrie : ainsi, partez quand vous voudrez, et que votre retour s'exécute quand bon vous semblera. » Après avoir confié ses enfants à la comtesse de Genlis, le duc prit ■ pour compagnons de voyage le prince de Guéménée et le duc de Fitz-James, puis alla se faire oublier en Italie. Comme trait du Parthe, on décocha encore des couplets satiriques au noble voyageur :

Grâce à Dieu, dans l'Italie Il est allé voyager ; Mais Ig peuple ne t'oublie Et veut toujours en parler.

Il le déteste de sorte Qu'il dit dans son souvenir:

11 Que le diable l'emporte!

C'est notre plus grand désir, n

Morande enregistre tout cela avec délices et remplit en conscience sa tâche de diffamateur vénal. La cour, tout entière à des sentiments de mesquine rancune, ne voyait pas qu'en ayant recours à de tels auxiliaires et en usant

MORANDE ET LE DUC DE CHARTRES, jî?

de telles armes pour ruiner la réputation d'un prince de sang royal, elle se faisait d'abord un ennemi irréconciliable et détruisait du même coup le prestige, déjà bien affaibli, delà riionarchie traditionnelle.

Le temps marchait , et chaque jour, chaque heure rendaient la catastrophe plus inévitable. Après l'orgie financière du ministère de Galonné, après la scandaleuse affaire du Collier, voici que la grande voix de la nation commence à se faire entendre, aidée par la maladresse et l'imprévoyance du gouvernement. L'Assemblée des Notablesj convoquée par Galonné, c'est déjà la préface des États-Généraux et de l'Assemblée Nationale. Tous ces courtisans, toutes ces belles femmes poudrées et fardées qui remplissent encore les salons de Versailles, dans l'enivrement de leur dernière fête, commencent à entrevoir le suprême dénouement, le déluge prédit par Louis XV. Le vieux Richelieu plaisante et le jeune Ségur s'indigne. II n'y a plus ni autorité ni pouvoir. Qu'est-ce qu'un roi comme Louis XVI, en face de tout un peuple qui ne veut plus de la livrée ? Qu'est-ce qu'une cour qui s*appuie sur des Brienne pour détourner la tempête? La France passe « du chaos tranquille au chaos agité», comme disait Mirabeau. Ghose étrange ! les vieilles institu-

tions monarchiques se dérobent sous la main du prince affolé. Les Parlements refusent l'enregistrement des édits et se font exiler. L'assemblée du clergé refuse A un ministre archevêque de quoi faire vivre la couronne une heure de plus. Quand Necker rentre aux eftaires, le trouble moral est déjà dans toutes les âmes. En haut, préjugés^ incohérence, faiblesse incurable, traversée d'impuissantes colères; en bas, aspirations confuses mais infinies, irrésistible élan vers un nouvel ordre de choses, réveil immense d'une nation tout entière qui, de ses mains inhabiles et violentes, veut toucher au problème de ses destinées.

Page 1