‹ Theveneau de MorandeChapitre 4 sur 46 · I. Ce qui prouve, dit l'auteur de VEspion anglais · texte numérisé non relu

I. Ce qui prouve, dit l'auteur de VEspion anglais

3s THEVENEAU DE MORA.NDE.

le maréchal de Richelieu. Il faut voir aussi avec quelle désinvolture le pamphlétaire parle de cette manie de lire des mémoires à tout propos, en toute occasion et en tout lieu, qui était de mode au xviii* siècle. « Il y a tous les jours une assemblée de beaux esprits chez M^Geoffrin, composée de M. le duc de la Trémouille, du duc de Montmorency, du marquis de Bcthune, de Soyecourt et de Feuquières, etc.. M. le comte de C**, ayant été conduit par le marquis d'Asnières, a lu un mémoire sur la meilleure méthode de cultiver

que le génie n'est pas la chose essentielle à la cour, c'est rirnmutabillté de ce ministre-ci qui ne passe pas pour un aigle. Le duc delà Vrillière, ci-devant comte de Saint-Flore min, était le doyen du conseil où il était entré à 23 ans en 1723 : il avait le département de ta maison du roi auquel il joignit, en 1757, aprùs la disgrâce du comte d'Argenson, le département de Paris, Obligé de résigner ses emplois en 1775, il mourut à Paris en février 1777, On lui avait rédigé d'avance son épitaphc :

Ci-gî

Ci-gtt dant ce petit lombciu Lcpitit montieur Phélîppeiu, Qui fui, malgré sa taille ronde, Compta parmi Ici grandi du monde.

Parce qu'il éloît, ce di1-on.

Petit gink et grar d fripon.

MORANDE LIUELLISTE. Î3

les chardons qui a fait grand plaisir à toute la compagnie, »

Mais Theveneau de Morande vise plus haut que la noblesse, plus haut que l'Académie. Il s'attaque au roi lui-même et à sa favorite, préludant ainsi à la campagne lucrative qu'il entreprendra un peu plus tard. Audacieusement, il s'égaye sur les maladies secrètes et contagieuses de la Du Barry ; « Le bruit court que le jeune vicomte Du Barry est à Pierre en Cise, pour avoir communiqué à la comtesse de ce nom de petites inquiétudes de santé, dont elle a fait confidence au roi de la même manière : il y a tous les jours une députation de la Faculté à Bicétrej pour faire des essais sur les malheureux qui sont dans le même cas :

un arrêt du nouveau Parlement permet aux députés de pousser leurs essais jusqu'à la mort inclusivement, n Quant à la Du Barry, il lui adresse quelques avertissements précurseurs^ qui avaient sans doute pour objet de montrer ce qu'on pouvait attendre de lui, si l'on n'achetait pas son silence. C'est une assez plaisante invention que celle de l'ordre de Saint-Nicole; il en attribue l'idée à t favorite, qui, suivant Morande, se réserve à elle-même la grande maîtrise. N'entrera pas qui veut dans ce nouvel ordre de dignitaires : les femmes u devront

J4 THEVENEAU DE MORANDE.

avoir vécu avec dix personnes différentes au moins s ; quant aux hommes, la comtesse n'admettra t que ceux qui ont eu l'honneur d'être bien avec elle ». Aussi croit-on que l'ordre de Saint-Nicole « sera plus nombreux que l'ordre de Saint-Louis ». On devine l'effet que produisaient de pareils sarcasmes sur la maîtresse du roi. Morande allait encore plus loin et se permettait d'élever des doutes sur la santé de la favorite. 11 place dans la bouche du marquis de ChabriHat, brillant officier, en disgrâce à Montélimart au moment de ce qu'il appelle l'élévation de M°" la comtesse, cette réflexion philosophique ; » Quelle heureuse maladie j'ai euel — On lui demande pourquoi. — C'est que c'est la Dubarry qui me l'a donnée, et qu'elle m'en dédommagera sûrement. »

En butte à des plaisanteries aussi féroces, la toute puissante courtisane voyait sa vie empoisonnée. Morande, très bien renseigné par ses correspondants français et même, s'il faut en croire Manuel, par des personnages considérables, savait à merveille que ses coups ne portaient pas à faux et, défendu par l'hospitalité britannique, poursuivait implacablement sa campagne diffamatoire. A peine le Cafetier cuirassé avait-il paru, que l'audacieux aventurier reprenait la série de ses entreprises de

chantage. Il adressait à tous les personnages illustres du temps, à Voltaire entre autres, un aperçu des calomnies ou des médisances éhontéesqu'ilseproposait de publier sur leurcompte et ajoutait que, moyennant certaine somme, il se ferait un devoir de donner un autre cours A sa verve. Ces manœuvres n'étaient pas sans offrir quelques dangers. Bachaumont et Manuel racontent la mésaventure que Morande s'attira, en essayant d'amener à composition le comte de Lauraguaîs. Le pamphlétaire avait eu l'imprudence, pour donner au public un avant-goùt du libelle qu'il préparait sur ou plutôt contre ce seigneur, de faire insérer dans les feuilles du temps une pièce de vers calomnieuse. Lauraguais , qui n'était pas d'humeur endurante, cita Morande devant la )uridiction du banc de la reine, et le malheureux libelliste, pour éviter d'être mis au carcan et transporté, dut faire l'amende honorable ta plus humiliante '. On peut en trouver le texte dans la

I. Morande, dans sa Réplique à BHssot, explique à sa manière l'histoire de sa querelle avec le comte de

( Dans le mémoire intitulé : Mémoirepaurmai, par moi, Louis de Brancas, comte de Lauraguais, il se trou vedans l'épi tre dédicatoire adressée! M. de Brancas son pire un passage qui me fit imprimer une réponse. Desvers furent insérésaussi contre moi parun homme

qui garda Tanonyme. On m^assura qu'ils étaient de M. de Lauraguais, et ils n'étaient point de lui. Je fis imprimer une réponse à ces vers; et je 6s un pamphlet pour répondre à l'article qui me concernait dans le mémoire. J'en lus les épreuves à quelques amis de M. de Lauraguais, qui avait sur moi l'avantage de connaître les loix de l'Angleterre, où je ne faisais que d'arriver : il me fit un procès pour ce libelle, et l'attaque fut dirigée plus habilement que la défense. Nous étions arrivés à la veille du jugement, lorsqu'une conférence entre l'avocat de M. de Lauraguais et le mien termina ce procès. Je consentis par mon procureur à brûler la réponse que j'avais faite au mémoire. Le faussaire, le calomniateur Brissot affirme que c je m'agenouillai publiquement, et que je fis l'amende honorable la plus humiliante ». De pareilles assertions n'auraient pas besoin de réponse; mais je veux répondre à tout. Ma réponse fut brûlée chez l'avocat de M. de Lauraguais. Trois ou quatre gazettes, au lieu d'une, rendirent compte le lendemain de cet événement, chacune à sa manière. On commence à connaître en France ce que sont les versions différentes d'une même affaire, et le cas que l'on doit faire d'un paragraphe de gazette. Mais voilà la véritable version de ce qui s'est passé entre M. de Lauraguais et moi. i Morandeajoutequ'ilarevu M. de Lauraguais à Londres en 1774, et que leurs relations ont été excellentes. Ce qui aurait d'abord aigri le comte contre le libcllistc, c'est qu'on aurait répandu le bruit que le noble gentilhomme avait collaboré au Gas^^etier cuirassé, et les mauvaises langues prétendaient que Morande prenait lui-même plaisir à confirmer feff<» mf'Hicnnr*» nu /-«►»*»

guais administra à son biographe une volée de coups de canne dont il le for^a à donner quittance. Il s'agissait pour Morande de se dédommager d'une opération aussi cuisante et aussi peu lucrative. Sans hésiter, il revint à sa mine d'or, la toute-puissante Du Barry.

On peut présumer quelle fut l'exaspération de la favorite, lorsqu'elle apprit par une lettre du libelHste lui-même qu'il allait publier un ouvrage en quatre volumes, sous le titre de Mémoires secrets d'une femme publique..., avec gravures, « Le Cafetier cuirassé, dii Bachaumont, est à l'eau de rose, en comparaison de ce nouveau chef-d'œuvre '. Les notes

1. C'est à tort que Barbier, dans sa première édition, attribuait à Morande l'ouvrage qui a pour titre : les Anecdotes sur madame la comtesse Du Barry: L^ondres, 1775, in-12. En réalité, ce recueil, dont M. Octave Ûianne a donné en 1880 une fort belle édition (Paris, Quantin,: vol. in-S"), n'a rien de commun avec lei Mémoires secrets d'une femme publique, \e pamphletque Morande vendit si cher à la cour. Les Anecdotes doivent être attribuées à Pidansat de Mairobert, secrétaire des commandements du duc de Chartres. On trouve dans VEspion anglais, t. III, p. 46, une lettre, d'ailleurs probablement apocryphe, de M"°" Cahouet de Villers, femme d'un ti-ésorier général de la maison du roi, à M» Du Barry. Elleaflirmc que les Anecdotes ne ressemblent, ni de près ni de loin, au libelle détruit par Morande. El M'°° Du Barry répond ; s Vous avez raison, ma chère amie, c'est à quelques

de police recueillies par Manuel peuvent servir à donner une idée de ce que contenait la nouvelle œuvre de Morande. Elle mettait en scène Louis XV a faisant le cafï de Ckonckon, qui lui disoit en rîant à gorge déployée : Croiroiton que tu es le maître de vingt millions de sujets et que je suis ta sujette > cette même Ckonckon se faisant mettre ses pantoutlesj en sortant de son lit, par i archevêque de Reims, qui les baisoit comme celles du pape; la même qui, soupant à Trianonavec Sa Majestéj ôtela perruque au Chancelier et, pendant qu'on la met en papillotes, couvre de son mouchoir ce chef de la justice, » Tout Versailles tremblait. Comment prévenir un pareil scandale?

igards l'auteur des Anecdotes qu'il aurait fallu soudoyer, s'il eût été homme à cela, et non ce gueux de Morande, que l'on m'a fait payer si cher pour m'avoir dit les iniures les plus infâmes d'un style plat et dégoûtant. « Grimm dit, de son côti : t II faut distinguer de l'Histoire de madame Du Barry un ouvrage du même genre qu'on vient de publier sous le litre A'Anecdotes. Le premier est d'une platitude qui passe toute eipression : ce ne peut Être que l'ouvrage d'un laquais. On peut soupçonner les Anecdotes d'être au moins celui d'un valet de chambre; on y trouve une sorte de bonhomie et d'impartialité. A en juger par quelques faits dont nous avons été plus directement instruits, il parait que l'auteur dit à peu près tout ce qu'il sait, m=is il ne le sait qu'à demi...»Correï^. de Crimm, £dil. Taschereau, t. IX, p. iSo.

MORANDE LIBELLISTE. Sg

Morande s*étaît chargé d'indiquer lui-même les moyens de le réduire au silence. Dans plusieurs lettres adressées au chancelier et au duc d'Aiguillon^ il avait indiqué ses conditions : il réclamait modestement 5,000 louis comptant et 4,000 livres de pension sur sa tête, réversibles sur celles de sa femme et de son fils. Avant de passer sous les fourches caudines de l'aventurier, la cour de France essaya de supprimer celui qui bravait la monarchie absolue avec tant d'impudence et de cynisme. Des dévoûments s'offraient pour venger la Du Barry. Un officier invalide, M. de Champreux, promettait d'enlever Morande, que le gouvernement britannique avait refusé d'extrader, bien que l'ambassadeur d'Angleterre près la cour de France eût officiellement transmis la demande d'extradition. Pour exécuter son coup de main, M. de Champreux demandait qu'on mît à ses ordres un bâtiment^ qui stationnerait sur la Tamise, quatre hommes prêts à tout oser, 1 ,600 livres et un délai de six mois pour tendre ses filets. En cas de succès, il aurait de plus 4,000 louis, réversibles par moitié sur la tête de sa femme, et un brevet de capitaine. Cette proposition fut mûrement étudiée au Conseil du roi ; mais on comprit bien vite que les plus fins limiers de la police étaient seuls

capables de mettre la main sur un homme aussi redoutable et aussi habile que l'était Morande. Une brigade de policiers partit donc pour Londres, vers la fin de 1773, sous la conduite d'officiers de la connétablie; mais le pamphlétaire avait été immédiatement prévenu par des correspondants, dont plusieurs tenaient à la cour, et par M"° de Godeville, une Française tarée qui s'était réfugiée en Angleterre et à laquelle les gens de M. de Sartine s'étaient imprudemment confiés '. Morande était sur SCS gardes et laissa les agents de police arriver jusqu'à lui. Affectant une confiance entière dans ses nouveaux amis, il débuta par emprunter à chacun d'eux une trentaine de louis, puis, levant le masque, il fit retentir toutes les gazettes de Londres dedénonciationsardentes contre le gouvernement français, qui méditait de porter atteinte d l'hospitalité britannique et ne craignait pas d'envoyer ses valets et sesespionssurla terredela liberté! Morande

I. En octobre 17741 M°" de Godevill» publia ses mémoires, sous ce titre piquant : tVqyage d'une Française à Londres, ou la Calomme détruite par la virile des faits, t Ce fui une déception. On croyait trouver dans ce livre des révélations sur les lîbellistea que M" de Godeville avait connus; 1 mais rien, rien du tout, c'est une véritable attrape ■, disent les Mém. secrets sous ta date du i** oci. 1774.

réussît à enflammer si bien la vieille passion des Anglais pour la liberté individuelle et pour leur indépendance nationale que les policiers français en furent réduits à s'enfuir au plus vite, et se virent au moment d'être jetés dans la Tamise par la populace de Londres.

Morande, enchanté d'avoir joué la police de Louis XV, redoubla de menaces, adressa de nouvelles lettres au chancelier et à Théroïne des Mémoires secrets : 6,000 exemplaires étaient déjà tirés et allaient entrer dans la circulation. La situation devenait critique pour la Du Barry et pour le roi. Ce n'était pas le peuple, mais la monarchie qui demandait un sauveur. Le sauveur qui s'offrit ou qu'on offrit à Louis XV porte un nom illustre : il s'appelle Beaumarchais *.

Tout le monde connaît le procès de Beaumarchais contre le conseiller Goëzman et les éloquents Mémoires auxquels ce procès donna

I. Sur la mission de Beaumarchais, on peut consulter les Anecdotes sur la comtesse Du Barry, édit. Uzannc p. 261. V. aussi VEspion anglais, t. VIII, p. 23, en ce qui touche la mission de Beaumarchais relative aux papiers du chevalier d'Éon. L'auteur qualifie Beaumarchais « d'intrigant, d'une tournure d'esprit et de caractère propres à le faire soupçonner de toutes les missions, excepté celles qui n'exigent que de la droiture et de rhonnéteté».

lieu. Beaumarchais, malgré tout son talent et tout son esprit, malgré l'évidente justice de sa cause, avait été condamné au blâme, le 26 février 1774, par arrêt du parlement Maupeou.

C'était une peine infamante qui le rendait incapable d'exercer aucune fonction publique. Bien que <i toute la France se fût fait inscrire chez lui », comme il l'écrivait à un ami ', quelques jours après la sentence, Beaumarchais, frappé d'une flétrissure légale, forcé de se taire par un ordre exprès de M. de Sartine que le roi lui-même avait dicté, paraissait irrémédiablement perdu, lorsque le contre-coup des intrigues de Morande vint lui offrir un moyen de salut. Le Wilkes /ranimais, comme on avait surnommé le futur auteur du Barbier de Séville, avait pour ami le courtisan dilettante La Borde *, qui était premier valet de chambre

I. Voir cette lettre dans l'ouvrage de M. de Lom^ nie : Beaumarchais et son temps, t. I, p. 374. M. de Loménie a résumé très exaciemeni dans te mfme livre l'histoire des rapports de Beaumarchais avec Morande et avec le chevalier d'Éon. Mais il y a encore bien à dire «ur les intrigues de cette remuante colonie d'ai français qui avait établi à Londres son r général et dont Voltaire disait : ■ Je ne con- ;n à ce monde. » Il y a quelque intérêt àfaire re ce que les contemporains eui-mémea ne démâlaicnt qu'avec peine.

î. La Borde a fait notamment la musique de VAn-

de Louis XV. C'est La Borde, fort bien en cour puisque le maître l'autorisait à faire de la musique dans son propre cabinet, qui désigna Beaumarchais au vieux roi, alors à la recherche d'un

neau perdu et retrouvé, paroles de Sedaine, Cette pièce fut iouée sans succis le 20 août 1764. Avec Cham fort pourcollaborateur,LaBordedonnaauui,lG8mai 1765, les Amours de Gonesse, autre insuccis, et avec Saint- Marc Adèlede Ponthieu, en décembre 1773. [1 était pLus heureux avec M"" Guimard qu'avec le public, et faisait lamusiquedespiècesdeCarmonteljouéesàPantindans le petit palais de la danseuse. En 1769, La Borde fut en partie ruiné, ce qui chagrina M"» Guimard, d'autant plus qu'à la même époque le prince de Soubise lui retira ses z,ooo écus par mois.

Mais la danseuse se récuncilia avec le prince, qui eiigea, en juin 1773, le renvoi de La Borde dont la présence el la cour assidues avalent été jusque-là tolérées. « A force de rechercher les causes de ce procédé, disent les Mémoires secrets, les gens de Ruel ont trouvé que le sieur La Borde a voit donné ce qu'on appelle en leur langage une galanterie à la demoiselle Guimard; que celle-ci l'avoit procurée au maréchal prince de Soubise, le maréchal kM"' la comtesse de fHôpital,et la comtesse à... Ici se perd cette généalogie... n La Borde se consola en allant à Genève mettre en musique Pandore, opéra de Voltaire. M"" Du Barry lui avait donné pour mission d'embrasser de sa pari le grand homme sur les deux }oues. Voltaire répondit à la favorite :

Quoi! deux baisera, sur la an de ma viel Quel passeport tous daignez m'enïoyerl Deux, c>n est trop, adorable EgÉrie ; Je serois mort de plaisir au premier.

Il y avait un second couplet dans lequel Voltaire,

homme « supérieur dans la négociation » pour remplacer les invalides et les policiers et avoir raison du terrible biographe de M"" Du Barry. Beaumarchais accepta la mission délicate qui lui était proposée et se rendit à Londres en mats 1774, sous le nom de Ronac, anagramme de Caron. Morande ne demandait qu'à se laisser corrompre. Dans les lettres qu'il avait adressées au duc d'Aiguillon et à M. de Sartine,

Bprts avoir dii à la comtesse qu'il avait pris la liberté de rendre les deux baisers â son portrait, concluait avec une exquise galanterie :

Voui ne poovcz empêcher cet hommage.

Faible tribut de quiconque 1 dei yeux ; C'est aux mortels d'adorer votre image; L'original étolt fait pour les dieai !

Après la mort de Louis XV, La Borde fut naturellement disgracié, sous l'influence desennemisdeMBi Du Barry. Il transmit sa charge de premier valet de chambre du roi â Richard de Livry, fermier général, qui lui céda de son côté moilié de sa charge. Le nouveau financier, qui avait beaucoup voyagé, fit graver, S" I777i 'es nombreui croquis qu'il avait rapportés de Suisse et d'Italie. Le roi de Prusse lui acheta, diton, les dessins originaux pour ],5oo,ooo livres, ce qui était un joli denier. On voit que La Borde avait plusieurs cordes à son arc, et qu'il cultivait un peu tous les arts d'agrément, depuis la danse, ou plutôt les danseuses, jusqu'à la musique et au dessin. Nous avons un peu insisté sur cet aimable personnage parce qu'il représentel'un des types lesplus accomplis de l'homme du monde au iv[[[° siicle.

l'auteur des Mémoires secrets d'une fille publique avait lui-même fait son prix. D'après ce que raconte Dutens, dans les Mémoires d'un voyageur qui se repose, il fut convenu entre renvoyé de Louis XV et le libelliste que ce dernier supprimerait toute l'édition, moyennant une somme de 32 ,000 livres et une pension de 4,000 livres, dont la moitié serait réversible sur la tête de sa femme *. M. de Loménie dit, nous ne savons sur la foi de quels témoignages, que Morande ne toucha qu'un capital de 20,000 francs comptant; mais la Police dévoilée et le Diable dans un bénitier donnent le même chiffre que Dutens, qui tenait ses

I. Dans sa réponse, d'ailleurs probablement apo<r cryphe, à M">eCahouet deVillers, M""® Du Barry s'exprime ainsi au sujet de Tachât du libelle de Morande : a Sans avoir lu cet abominable libelle^ je ne me soudois point de Tacheter. Je me suis toujours mise audessus du qu'en dira-t-otiy et je me f... de tout ce qu'on peut écrire de moi. Il a fallu que Tenjôleur Beaumarchais vînt employer toute son éloquence pour me déterminer à acheter un manuscrit que j'avbis refusé à meilleur compte par Tentremise de Benaven. Il a prétendu que c'étoit par zèle pour la gloire du roi que je devois empêcher cet ouvrage de paroître, si ce n^étoit pour moi. D'ailleurs le duc d'Aiguillon avoit aussi intérêt d'étouffer ce libelle; et voilà comme je me suis laissée aller à choisir un pareil négociateur, bien digne au surplus de cette mission et qui s'en est acquitté à merveille, i Espion anglais, t. III, p. 5i.

4S THEVENEAU DE MORANDE.

renseignements de Beaumarchais en personne.

Quant à la pension de 4,000 livres, d'autres disent 4,800 francs, c'était un contrat de rente bien authentique. Tous les exemplaires de la biographie de M°" Du Barry furent brûlés dans un four à briques, aux environs de Londresj on n'épargna qu'un seul exemplaire. Les feuilles furent coupées en deux moitiés : Beaumarchais garda l'une et Morande l'autre. Si l'ouvrage reparaissait, le contrat serait frappé de nullité. Tel fut l'étrange marché que passa Beaumarchais '. Le duc d'Aguillon aurait bien

I. A cdté de la version de Manuel, il est équitable de placer la version donnée par Theveneau de Morande lui-même dans sa Réplique à Brissot. Paris, 1791, page îo.

■ M'*' d'Lon sait comment je fis les mémoires sccreis de M"* du Barry que le Manuel de la Police appelle -^un libelle effroyable, et pour lequel il dit que j'ai été soudoyé par des personnes considérables. C'a été tout uniment, il faut dire la franche vérité lorsqu'on se confesse en public, le dépit de me voir expatrié qui me fit imprimer cet ouvrage. M"" d'Eon peut mieux que personne rendre compte de la résistance que j'opposai aux efforts que l'on fit dans les derniers momens pourm'cngagerà supprimer ces mémoires. M. deLormois, qui était en Angleterre à cette époque, avait été chargé aussi de travailler à cette suppression. Je refusai ses offres et je lui fis même l'injustice de croire qu'il avait des liaisons avec un nommé Bérenger qui fut envoyé exprès pour me faire lomberdans un piège. [1 était accompagné par des suppôts de police que je

Toulu savoir quelles personnes de la cour renseignaient Morande avec une pertidie et une exactitude si dangereuses pour le repos du roi ; mais le pamphlétaire ne livra pas des secrets qui faisaient sa force; et Beaumarchais affirme dans un mémoire adressé à Louis XVI qu'il refusa, de son côté « de jouer le rôle infâme de délateur ».

Le tour était joué; l'audacieuse tentative de chantage avait réussi au delà de toute espé-

fis repartir, en prenant des warrant (ordre d'arrêter) contre toute la bande. Ce furent MM. de Lauraguais et de Beaumarchais qui parvinrent à arrêter la publication des mémoires secrets, en achetant l'édition entière. Ce marché se tit comme s'ils eussent été des libraires. Les caissesd'envoi étaient faites, et elles allaient partir lorsqu'ils arrivèrent à Londres. Mais Michel Rey, d'Amsterdam, le libraire Hirchmann, plusieurs libraires de Bruxelles, quelques-uns de Rouen et de Paris attendaient leurs envois; mais l'édition et le droit de propriété ayant été vendus en gros, les envois n'eurent pas lieu. Au lieu d'avoir moi-même proposé de vendre, des offres spontanées d'acheter me furent fiiites; CI le marché fut conclu. Je donnerais aujourd'hui la moitié de mon sang pourque l'éplire dédicatoireau roi d'Aquitaine et l'introduction aux mémoires secrets eussent été publiés. Ces prétendus philosophes, qui ne sont tout bu plus que des aboyeurs de Hollande, auraient vu si je savais juger les événements qui devaient résulter de l'oppression. Les pesans volumes, les plats ouvrages qu'ont écrits et qu'écriront tous les Brissot nés et à naître ne valent pas dix pages de l'introduction des mémoires secrets. •

rance et voilà Morande devenu capitaliste et pensionnaire de la cour de France. Il avait choisi le moment psychologique pour spéculer sur la réputation de M"" Du Barry. A peine le négociateur Beaumarchais ' touchait-il la terre

I. Les relations ne furent pas rompues entre Beaumarchais et Morande à la suite du traité qui assurait une fortune au pamphlétaire. Loin de là; l'intimiié des deuï personnage» devint plus étroite, lorsque Beaumarchais, après la mort de Louis XV, fut envoyé en Angleterre par M. de Vergennes pour obtenir du chevalier d'Ëon la remise de la correspondance secrète du feu roi. Plusieurs publications ont fourni assez d'éclaircissements sur le rôle du chevalier d'Éon pour qu'il soit inutile de rappeler ici les circonstances qui ont précédé la mission de Beaumarchais. Nous sortirions de notre sujet en traçant à notre tour la biographie de l'étrange personnalité dont le véritable sexe n donné lieu aux discussions passionnées des contemporains; et nous renvoyons, à cet égard, au livre très intéressant de M. Gaillardet : Mémoires lur la chevalière d'Éon. Dcntu, i vol. in-8". L'auteur de la Tour de Nesie a fait disparaître dans l'édition de 1866 les fantaisies romanesques qui gâtaient la première, publiée en [83â et obiet d'un plagiat en [861. Ce que nous devons préciser, c'est le rôle de Theveneau de Morande et l'étendue du concours qu'il prêta au spirituel envoyé de M. de Vergennes. D'Éon avait refusé de rendre la correspondance secrète qu'il avait reçue de Louis XV, à moins d'être complètement justifié des accusations dirigées contre lui par le comte de Cuerchy cl le duc de Prasiin.ll demandait en outre une indemnité de plus de 3oo,ooo livres. Le marquis de Pruncvaux et M. de l'omezcux avaient essayé vainement d'amadouer l'obstiné sous-ordre du comte de

de France et arrivait-il à Versailles pour recevoir la récompense de ses succès diplomatiques

Broglie, Tancien directeur de la diplomatie secrète de Louis XV. Cest alors que le comte de Vergennes envoya Beaumarchais en Angleterre. On« sait que, moyennant la promesse d'une pension de 12,000 livres, Beaumarchais obtint la remise du coffre de fer qui renfermait les papiers déposés chez lord Ferrers. Mais le négociateur, d'accord avec Morande, ayant spéculé dans les paris énormes auxquels se livraient les Anglais sur le sexe du chevalier d'Éon, ce dernier rompit brusquement avec Beaumarchais et adressa, le 27 mai 1776, une longue et curieuse lettre à M. de Vergennes dans laquelle Morande est traité avec la dernière violence :

c La véritable raison secrète de la mauvaise humeur de M. de Beaumarchais envers moi dans cette aflaire provient du refus constant que je lui ai fait, ainsi qu'à son intime ami M. de Morande, de les laisser avec leurs associés gagner tout Targent des polices scandaleuses qui se sont élevées sur mon sexe, sans qu'ils aient pu même m'ébranler par leur promesse de mettre dans ma poche sept ou huit mille louis, si je voulais avoir pour eux cette infâme complaisance... 11 semble qu'il soit venu à Londres plutôt pour ses plaisirs que pour ses affaires, plutôt pour négocier avec Morande qu'avec moi... Lorsque vous avez eu la bonté. Monseigneur, d'envoyer ici M. de Beaumarchais, je croyais n'avoir à traiter qu'avec lut seul. Quel a été mon étonnement, lorsque je me suis vu avoir plus à négocier avec son favori Morande, auteur du Gai^etier cuirassé, c'est-à-dire avec un homme qui n'a ni mœurs ni fortune, ni réputation à perdre, et qui est l'âme de tous lesplaisirset de tous les conseils du sieur Caronf.., Ce n'est qu'avec répugnance que je prononce le nom

So THEVENEAU DE MORANDE.

que Louis XV rendait le dernier soupir, sans avoir acquitté sa dette. Cette catastrophe était

de cet associé : il est su-dessous de mon mépris. Je v< supplie donc, Monseigneur, de ne pas prendre com un manque de respect envers vous, ni um volonté de ma part, la résolution sage et constante où je suis de n'avoir plus aucune négociationà faire avec deui pareils sujets. Je ne vous dirai pas que le sieur Caron a communiqué au sieur de Morande ce que j'ai écrit à son sujet au feu roi et à M. le comte de Brogtie, en 1774, par rapport à son ouvrage sur M»' Du Barry; que de pareilles infidélités cl tant d'autres sont bien désagréables dans mon état; mais je me plaindrai de ce qu'il lui communique presque toutes mes affaires avec la COur, et que celui-ci s'en va par la ville, les distribuant de café en café, de maison en mai' son. Est-ce ainsi que vous prétendiez être servi. Monseigneur, dans une affaire, sur laquelle vous me faisiez imposer un silence profond? Cette imprudence est une des moindres qu'on ait commises. A quel risque, en effet, M. de Beaumarchais ne s'esc-il pas exposé en faisant, à mon insu, retirer de l'hôtel de lord Ferrera le coffre de mes papiers ministériels par son ami Morande qui, peu de temps après, a témoigné le regret qu'il avoit de n'avoir pas retenu ce coffre pour mettre M. de Beaumarchais ou la cour de France à contribution ! • Comme M. de Pomereui, Beaumarchais avait pris sérieusement d'Éonpour une femme et lui avait offert de l'épouser. D'Éon, dans la même lettre, se moque agréablement de la méprise du négociateur: ( Comme il s'était mis en tête qu'en m'épousant il deviendrait bientôt ambassadeur extraordinaire, et Morande son secrétaire d'ambassade, ils peuvent prendre en passant cette leçon politique de M"" de Beaumont. 1 V. aussi l'Espion anglais t. IX, p. 1 i a5.

MORANDE LIBELLISTE. Si

bien faite pour décourager Beaumarchais; et il ne put s'empêcher, dans une lettre adressée à Morande, de faire ressortir ce contraste entre la bonne aubaine échue au pamphlétaire et la déception éprouvée par l'agent secret du roi : « Je travaille nuit et jour pendant six semaines; je fais prés de sept cents lieues, je dépense près de 5oo louis pour empêcher des maux sans nombre. Vous gagnez à ce travail 100,000 francs et votre tranquillité; et moi, je ne sais plus même si je serai jamais remboursé de mes frais de voyages. »

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