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CHAPITRE II

Le braconnier devient garde-chasse. — Morande agent de Louis XVI à Londres. — Tableau du groupe des réfugiés français en Angleterre. — La littérature en exil : Linguet; Lafitte de Pelporre; Brissot. — Le Courrier de l'Europe et ses rédacteurs. — Le libraire Boissïère et ses collaboraieurs. — Nouvelle incarnation du conseiller GoSïman, dit baron de Thurne. — Le club de Boissïère. — Expédition de la police française à Londres pour détruire les libelles conlre la reine. — Theveneau de Morande policier, agent de M. de Vergennes et de Lenoir. — Il donne des consultations au pouvoir. — Son projet de bill destiné au Parlement britannique. — La mission de d'Anouilh. — Escroqueries de cet agent : M. de Castries l'envoie à la Bastille, — Mission de Receveur,— Morande l'assiste. — Le chevalier de Launay est écroué à la Bastille et y meurt. — Suppression du sieurJacquet, inspecteur de la police de la libraire.

— Les Passe-temps SA ntoinette et du vi^îr de Vergennes. Les Petits Soupers de l'hôtel de Bouillon . — Opérations de Receveur, dit le baron de Livermont.

— M. de Moustier, chargé d'affaires de France, ré' clame le concours de Morande. -~ Indignation des

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Anglais. — Échec de Receveur ; sa noie de dépenses. — Ce que coûte un policier. — Morande dirige seul la police secrèle i Londres.

M GRANDE s'était vendu. ■ De braconnier littéraire devenu garde-chasse», comme l'écrivait Beaumarchais, il opère, dès ce moment] un habile changementde front. Au voluptueux Louis XV succédait un monarque vertueux et chaste. Qui allait se soucier maintenant de la réputation d'une courtisane? Le Ga\etier cuirassé ne brillait pas par un excès de pudeur, et, après avoir mis sur les dents la police française, il ne se fit aucun scrupule de lut offrir son concours. La considération publique lui important peu, il trouvait de bonne guerre, avec l'absence complète de sens moral qui le caractérisait, d'entrer dans la compagnie suspecte de ces mêmes policiers qu'il avait naguère dénoncés au peuple anglais comme des misérables bons à jeter dans la Tamise.

11 y avait alors à Londres une petite colonie de réfugiés français qui troublait souvent le sommeil des ministres du roi Louis XVI. Tous les exilés, tous les mécontents s'étaient groupés sous la protection de l'hospitalité britannique : car dans aucun autre pays du monde ils n'étaient aussi bien à l'abri de l'extradition. Presque tous avaient sur la conscience quel-

ques gros péchés. C'étaient d'abord les caissiers infidèles, comme le Texier, ce type bizarre d'aventurier qui, après avoir, en 1775, enlevé la caisse de la ferme de Lyon où se trouvaient i,SoOj00o livres, s'était si bien insinué dans les bonnes grâces de la haute société anglaise qu'il lisait au roi et à la reine des ouvrages dramatiques de sa composition, organisait publiquement des quêtes à son profit et vivait avec le plus grand luxe; emprisonné en 1780 pour escroquerie dûment constatée, il était revenu k Londres et, après un voyage en Irlande, avait repris sans se troubler son métier de lecteurconférencier; Préaudau, ancien banquier qui avait fait une banqueroute colossale mais lucrative (son frère était resté en France et se prétendait volé, tandis que lui, qui avait emporté 800,000 livres en Angleterre, vivait, sans se soucier de ses créanciers, dans le magnifique domaine de Gravellane] ; Delaunay, ancien caissierdu mont-de-piété de Douai, deux fois banqueroutier et pendu en effigie: il vivait en donnant des leçons dedessin dans les écoles; le chevalier de Montgrand, chevalier de Saint Louis et ancien capitaine au régiment de Penthièvre, joueur incorrigible qui, après trente années de bons services militaires, avait passé la Manche avec la caisse de son régiment.

Puis venaient les prêtres défroqués : l'abbé de Séchamp, ancien chapelain du prince des Deux-Ponts, soupçonné d'avoir empoisonné le négociant Bustel, de concert avec le chirurgien Gallois, dans undesseinde vol; cela n'empêchait pas l'abbé de rêver la fondation d'un journal « pour le bien de l'humanité »; le père Roubault, frère de l'économiste abbé Roubault, ancien jésuite qui, au Canada, avait capté la confiance de Montcalm, puis livré ses papiers aux généraux anglais Amherst et Murray, ce qui lui valut une pension du ministère britannique; Dom Louis, ex-moine de l'abbaye de Saint-Denis, dont il avait volé les médailles; Delatouche, ex-jésuite, ex-acteur, ex-procureur, repris de justice ; enfin Perkins de M***, « prêtre apostat, dit la Police dévoilée de Manuel, Irlandais d'origine, né en France, vicaire de paroisse à Rouen, d'où il décampa en 1771 ou 1772 avec une jeune fille sa pénitente. Ce M*** est auteur de plusieurs écrits 1res licencieux contre la cour de France qui s'impriment dans le Morning-Heraid, dont il est le sous- rédacteur, sous le titre ordinaire : Extrait d'une lettre de Paris; enfin presque toutes les anecdotes calomnieuses et controuvées qui ont été imprimées dans les papiers anglais sur la cour de France, ont été écrites par ce M*** qui a été

longtemps un des coopérateurs du Courrier de l'Europe *. Il s'est brouillé avec le sieur de la Tour qui, depuis quelque temps, le regrette, M*** ayant réellement des talents, mais c'est un prêtre apostat dans toute la force du terme. » Les officiers déserteurs fournissaient aussi un sérieux contingent à Témigration française à Londres. 11 suffira de citer le baron de Navan, réputé pour ses mœurs violentes ; le chevalier Joubert, ancien sous-lieutenant au régiment de Rohan-Soubise qui, en 1782, avait quitté la France sans congé et vivait d'expédients; Joly de Saint- Valier, ancien lieutenant-colonel français, ancien agent du chevalier d'York, ambassadeur d'Angleterre à la Haye. A côté des officiers ou anciens officiers, les anciens soldats,

I. Dans le n» du 29 septembre 1786, le Courrier de VEurope insère un avis recommandant un nouvel établissement à Paris. «Un ménage honnête, tranquille, connu et de bonne société, demeurant dans un beau quartier et dans une belle maison à la portée des promenades et des spectacles, prend des pensionnaires, en hommes seulement, étrangers ou autres : ils sont logés, chauffés, éclairés, nourris et servis très proprement. Le prix de la pension est de six à huit louis par mois, suivant Tappartement qu'on choisit. » Suit le menu, etc. Au bas cette mention : S'adressera Londres, chez M. Parkyns Mac-Mahon, n* 80 Hay-Market; à Paris, chez M. Langlois, la deuxième porte cochère à droite, à côté de la rue Saint-Philippe, rue Bourbon- Ville-Neuve..

comme Tumerel, l'associé suspect du chevalier Echlîti , cet Irlandais naturalisé Français qui avait été agent de la police des mœurs à Paris et qui aurait dû s'arrêter lui-même ; La Roche de Champreux, ancien gendarme, compromis pour avoir, en 1763, avec un autre gendarme, nommé Pernet et qui fut pendu, assassiné un clerc de notaire de la rue Saint-Honoré.

Mais les gens de lettres, les confectionneurs de libelles tenaient incontestablement le haut du pavé dans cette étrange société des réfugiés Français. On peut signaler parmi les plus connus : le )Ournaliste-avocat Linguet, que ses démêlés avec ses confrères du barreau, l'Académie et les philosophes avaient contraint à quiner la France à la suite de l'avènement de Louis XVI, et qui, ayant été deux ans logé gratuitement à la Bastille, s'était établi à Londres, dont le séjour devait bientôt lui devenir insupportable, après son altercation avec Morande, qui le souffleta en pleine rue ';

I. Morande rappelle cet incident dans la Réplique à Brissot,p. 35 ;

■ J'ai fait confidence à toute l'Europe par le Courrier, de la dispute que j'ai eue en ijSb avec le sieur Linguet... Je critiquai le projet ridicule qu'aviiit rormé cetannaliste de donner uneédition corrigée des œuvres de Voltaire. Sept à huit lettres, qui se trouvent dans le Courrier de r Europe, prouvent: l'que je l'ai convaincu

MORANDE POLICIER. 5ç

Pelporre, qui se faisait appeler Lafine de Pelporre, parce qu'il avait trouvé, parmi les femmes de chambre de la reine d'Angleterre, une vieille fiUe, nommée Lafitte, à laquelle il avait persuadé qu'il était son parent. Ce Latîtte, âls d'un gentilhomme de Monsieur, était, à vrai dire, un assez mauvais drôle. Renvoyé de deux régiments où il avait servi, enfermé quatre ou cinq fois sur la réquisition de sa famille, d'une moralité douteuse, il avait infiniment d*esprit. On lui attribue généralement la paternité de libelles qui Brent grand scandale et sur lesquels nous reviendrons : les Petits Soupers de Vhôteî de Bouillon, les Amusements d'Antoinette.

d'ignorance lorsqu'il a parlé de la banque d'Angleterre; 2^ que je l'ai cmp^hé de donner une édition capucine des Œuvres de M. de Voltaire; elles prouvent aussi que, si sa digne compagne le quitta pour se réfugierdans un logement où je la visitai, ce ne fut pas moi qui l'engageai i dénoncer l'annaliste au lord Mansfield pour lui avoir retenu (eile disait volé) ses eiTeis... Je ne rappelle ce trait que pour donner une explication du paragraphe des annales rapporté par Brissot. M. Morgan d'Amiens a été témoin qu'au milieu de la rue de Piccadilly de Londres, sa figure reçut de moi la récompense de ce paragraphe. Si je n'appuyai pas avec force un instrument contondant sur ses épaules, j'en pris au moins la mesure. Linguec a pu dire <\a.'i\ fallait traiter mon nom comme la Justice traiterait mes cendres; mais, comme le vent n'emportera jamais ce que je lui ai placé au milieu du visage, il peut se liguer avec

6o THEVENEAU DE MOBANDE.

Pelporre avait pour intime ami un autre réfugié, Brissot de Warville, qui devait jouer un rôle si important dans les événements révolutionnaires et porter sa tête sur l'échafaud avec les Girondins. Encore à ses débuts, Brissot subissait l'influence et acceptait le patronage de Linguet. 11 fulminait contre les abus de l'ancien régime, et les notes de police l'accusent de « crier partout que la France, qui s'endort sur un abîme, ne peut être sauvée que par un tremblement populaire u.

Les réfugiés français avaient un organe important et qui fournit de vives lumières pour l'étude des mœurs à la fin du xvni' siècle.

Nous voulons parler du Courrier de l'Europe, cette gazette anglo-française qui préoccupait si sérieusement les ministres de Louis XVI. Le journal appartenait pour un tiers à Latour de Serres,que d'autres appellent Serres de Latour', et, pour les deux autres tiers, au fameux Swinton, qui était cfiargé de tous les frais de la publication. Latour, Brissotj Perkins de Mac-

I. Serres de Laiour s'était enfui enAngleierre avec la femme de M, Guerrier de Bezauce, maître des requêtes; et, pour Ee procurer des moyens d'existence, il fonda le Courrier de l'Europe, dont il devint le rédacteur enchef.V.^e'M. secretsdu b mai 178^. Serres de Laiour prit une part beaucoup moins active à la rédaction du Courrier depuis le mois de janvier 1784.

MORANDE POLICIER. 6l

Mahon, Morande, écrivaient tous dans le Courrier, Ils se réunissaient d'ordinaire chez le libraire Boissiëre, Genevois d'origine, le véritable créateur de cette fabrique de libelles qui, de Londres, inondait l'Europe de ses produits et faisait trembler les souverains. Ce Boissière, par ses antécédents et sa vie accidentée, avait tous les titres nécessaires pour diriger une vaste entreprise'de chantage. Laquais pendant sept ou huit ans du Polonais Matousky, l'escroc distingué, il avait volé à son maître une somme considérable pour ne pas démentir le proverÊe : A voleur voleur et demi, et on l'eût pendu dans la bonne ville de Lubeck si les preuves du vol n'avaient pas semblé insuffisantes. Instruit par cette aventure, Boissière était venu s'installer à Londres, tout en conservant des correspondances avec les libraires allemands et hollandais, notamment avec Gosse fils, de la Haye, et il consacrait ses aptitudes spéciales à monopoliser le commerce des libelles anonymes et desouvrages obscènes. Spéculateur équivoque et louche, peu lui importaient les moyens, pourvu que l'argent vint à sa caisse. Afin de prendre toutes ses sûretés, il intéressait dans ses audacieuses opérations plusieurs agents de la police française à Londres, tels que Boucharderie, de son vrai nom Belson, qui révéla au gouvernement

6a THEVENEAU DE MORANDE.

anglais les employés infidèles qui vendaient ses secrets à la France, et le fameux Goëzman, dont personne n'ignore le procès retentissant avec Beaumarchais, L'ancien membre du parlement Maupeou, tombé de la magistrature dans la police, avait été envoyé en Angleterre par Maurepas et de Sartine, dans le courant de l'année 1778, sous couleur de travailler à une histoire de la guerre d'Amérique, mais, en réalité, pour surveiller la confection et la vente des libelles dirigés contre la cour de France. 11 louchait 100 pistoles par mois et correspondait avec le lieutenant-général de police par l'intermédiaire des sieurs Guillaume Larcber et J.-B. Carré qui demeuraient tous deux au n" 46 de la rue de Richelieu. 11 signait ses lettres John Williams et se servait d'un chiffre, ni plus ni moins qu'un ambassadeur. Avec l'absence de scrupulesqui caractérise les hommes tarés, GoËzman, qui se faisait appeler le baron deThurne,avaitliésa fortune à celle du libraire Boissière. Goëzman et Boissière étaient bien faits pour se comprendre, car ils poursuivaient le même but : s'enrichir, en trahissant à la fois les réfugiés français et le gouvernement du roi Louis XVI. Entre temps, les deux associés espionnaient aussi la cour d'Angleterre. Boissière avait introduit le baron de Thurne chez

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lord Shelburne, le collègue de Fox, Burke et Sheridan dans le ministère anglais qui avait remplacé le malheureux cabinet dirigé depuis douze ans par lord North. Ayant ainsi un pied partout, dupant la police française au profit des littérateurs clandestins et les littérateurs au profit de la police française, battant monnaie avec tous les scandales, Boissiëre était une puissance. Le club qu'il avait fondé, et dont nous avons signalé les principaux membres, comptait) par hasard, quelques honnêtes gens, comme de la Rochette, l'ingénieur géographe, et d'ipréville, le professeur de mathématiques ; mais cela ne tirait pas à conséquence, et la boutique de Boissière n'en était pas moins l'officine oQ mille mains criminelles distillaient le poison d'une littérature de combat. On reste confondu devant l'impèritie des ministres du malheureux Louis XVI, qui, débordés en France même par la marée montante d'une opposition chaque jour plus implacable, le laissaient exploiter, à l'étranger, par des agents infidèles et prévaricateurs.

Une œuvre étrange nous permettra de donner une idée des campagnes coûteuses et, le plus souvent, sans résultats, qu'entreprenait en Angleterre la police française, à la veille de la Révolution, pour conserver le prestige et l'hon-

neur de la monarchie ébranlée. Nous voulons parler du libelle qui a pour titre : a Le Diable dans un bénitier et la métamorphose du Gazetier cuirassé en mouche, ou tentative du sieur Receveur, inspecteur de la police de Paris, chevalier de Saint-Louis, pour établir à Londres une police à l'instar de celle de Paris. Dédié à M^' le marquis de Castries, ministre et secrétaire d'État au département delamarine. Revu et corrigé par M. l'abbé Aubert, censeur royal, par Pierre le Roux, ingénieur des grands chemins. A Paris. De rimpri~ merie royale, avec approbation et privilège du Roi. » Le Diable dans un bénitier, c'est, nous dit le continuateur de Bachaumont, à la date du 17 octobre 1784, « le sieur Morande, auteur de libelles, forcé au silence à ta poursuite de ses confrères n. Les contemporains ne savaient trop à qui attribuer la paternité du singulier et curieux pamphlet qui a perça avec peine i dans la capitale, à la hn de l'an de grâce 1784. Aujourd'hui même, à notre époque de Critiqvs, ^î'-^niHition et de bibliographie savante, la lumière ne s'est pas faîte sur ce point d'histoire littéraire. Les auteurs des Supercheries littéraires dévoilées rangent, contre toute vraisemblance, le libelle dont il s'agit parmi les œuvres de Morande; M. Quérard, dans sa

France littéraire, en rapporte l'honneur ou le déshonneur tantôt à Morande et tantôt à Lafitte de Pelporre. Les notes de police recueillies par Manuel se prononçaient dans le sens de cette seconde conjecture, qui nous paraît beaucoup plus sérieuse, car l'auteur anonyme du Diable traite Morande avec un profond mépris. 11 est vrai que le Cafetier cuirassé était bien capable de se traîner aux gémonies de sa propre main, pour donner le change à la police française, aux gages de laquelle il se trouvait déjà '.

I. Voici en quels termes violents l'auieur anonyme du Diable dans un bénitier parle de Theveneaude Morande : « On manda le Gaielier cuirassé. Peu de gens étoient plus propres que !uià former une société agréable pour le baron de Livermoni {pseudonyme de l'agent de police Receveur). Godard lui-même(iju(reii^en( de police) avoittrop de noblesse dans l'âme. Un cœur aussi noir, aussi dur, quoique pleurant quand it en a envie, une tournure d'esprit aussi commune, des expressions aussi basses, ce même argot qu'il a apporta de Bicétre et que le baron, qui y passe la moitié de sa vie, possède supdrieurement pour le genre humain, le même front qui ne rougit jamais, la même lâcheté dans l'âme, en un mot une sympathie dont il est bien peu d'exemples dans ce monde, sembleroit prédestiner notre Gazetier cuirassé à partager les pinisirs du recruteur de Bicétre. Le gazetier joignoit à des qualités analogues à celles du sbire une grande connoissance . du théâtre des exploits du baron, un plaisir à entendre le récit du destin de ses anciens compagnons, un certain goût qu'il a cotiservé pour les histoires de voleurs dont se repaissent à Arnai-Ie-Duc ses oncles, ses

Il s'assurait par cette tactique les bénéfices considérables attachés à la vente du libelle et se posait, du même coup, en victime de la haine de ses anciens confrères, mais c'est là un raisonnepient trop spécieux pour tenir lieu de preuve. Quel que soit, du reste, l'auteur du Diable dans un bénitier, ce petit ouvrage fournit de vives lumières sur les opérations de la police française à Londres, aux derniers jours de l'ancien

-s de l'endroit, qui connaissent par leurs noms et surnoms tous ceux qui ont fini en public, en Bourgogne. ■

Dans la Réplique à Brissot, p. 3y, Morande attribue à Brissot lui-mfme la paternité du Diable dans un bénitier, i Je suis étonné, écrit-il, que Brissot n'ait pas parlé du Diable dans un bénitier, ouvrage très curieux, très piquant, très spirituel et surtout très moral. Il y a de grandes probabilités que c'est avec ses plumes, son papier et sur sa table, si ce n'est de sa plume, que cet ouvrage a été écrit. J'en suis encore le héros. C'est moi qui suis ce diable dans un bénitier, et on ne m'a trouvé diabolique que parce qu'en effet, j'empêchai, en 1784, que l'on n'achetât des projets de libelle qu'un auteur inconnu (Brissot était alors à Londres et intimément lié avec le négociateur) proposait de vendre pour quelques centaines de guinées. ■

Plus loin (p. 41) Morande avoue qu'il a remis t non pas à la police, avec laquelle il n'a point eu de liaison (c'est lui qui le dit), mais à M. d'Adhémar, ambassadeur de France en Angleterre, le certificat d'un imprimeur qui atteste que les épreuves du Diable dans un bénitier avaientété corrigéesparBrissot.Si les épreuves dudiabledansun bénitier... ont été corrigées par Bris-

régime, et nous permet de préciser le rôle de Theveneau de Morande « métamorphosé en mouche ' ». Bien qu'il convienne de n'accepter qu'avec une certaine réserve les allégations d'un pamphlet anonyme, elles contiennent une assez grande part de vérité ou de vraisemblance pour mériter l'attention de l'histoire, surtout quand on les complète par d'autres documents très authentiques.

sot, il devait y avoir une affinité enlj Brissot, s'il n'y avait pas identité de personne. C'est à la rage que l'on a eue de n'avoir pas réussi dans la tentative que l'on avait faite que j'ai dû l'honneur d'avoir été confit à l'eau bénite. • Morande se défend d'ailleurs d'avoir contribué à l'arrestation de M. de Pelporre, l'ami de Brissot et l'auteur présumé du Diable dans un bénitier et des Petits Soupers de l'hôtel de Bouillon. Ce serait un agent de police, nommé Buard deSennemar,qui aurait fait saisir Pelporre à Boulogne, aprËs lui avoir donné le conseil de quitter l'Angleterre pour revenir en France; mais Morande déclare qu'il avait demandé justice aui tribunaui anglais et avait obtenu un warrant, signé « lord Mansfield >, pour faire arrêter M. de Pelporre, circonstance qui aurait déterminé la fuite du malheureux écrivain. On sait qu'il passa cinq années à la Bastille, et, quoi qu'il en dise, Morande a dû être pour quelque chose dans l'ar-

I. Cette expression de moiicAf, synonymed'espion, remonte à l'époque du procès d'Anne Dubourg, L'un des juges de l'illustre magistrat s'appelait Antoine Mouchy, du collège de Sorbonne et pénitencier de Noyon. Le peuple prit l'habitude d'appeler ses gens des mouches.

6S THEVENEAU DE MORANDE.

Depuis le jour où Marie-Antoinette, la fille de l'empereur d'Allemagne François I" et de l'impératrice-reine Marie-Thérèse, était venue en France en 1770, à l'âge de quatorze ans et demi, pour épouser le dauphin qui fut Louis XVI, elle s'était trouvée en butte aux calomnies, à la haine sourde de la cabale des dévots, qui regardait < l'Autrichienne » comme la protégée et la complice de Choiseul. On eût dit, en vérité, à voir l'acharnement des filles de Louis XV contre la dauphine, que c'était elle qui avait aboli la Société de Jésus. Madame Adélaïde notamment se signalait par l'amertume de son langage et encourageait scus main la difTamation. D'autre part, la coterie des Du Barry, appréhendant l'influence que pouvait prendreàlacour la jeune et charmante princesse, unissait ses rancunes aux saintes colères de ■ la Vauguyon ' et de ses pareils. L'impopularité

I. Lorsque le duc de la Vauguyon mourut, en 1772, Grimm (t. VII, p. 435) ne lui ménagea pasles sarcasmes. H se moque surtout du billet de mort, qui contenait uneénumération interminable de litres baroques, celui de juveigneur des comtes de Perhoit, par exemple. Or la malice publique prétendait que le noble duc descendait tout simplement d'un chirurgien, dontle fils, au temps de la minorité de Louis XIV, aurait eu l'adresse de se faire épouser par l'héritière de la maison deSaint-Mégrin.

était venue tout de suite, hâtée par la funeste catastrophe de la place Louis XV, pendant les fêtes données par la Ville. Quand le dauphin fut devenu le roi Louis XVI, il ne sut même pas faire respecter la reine et permettait à des histrions de parodier sur le théâtre de Versailles les coifiFures à plumes de Marie-Antoinette.

Sous Louis XIV, pas un courtisan n'eût osé relever les plus énormes inconséquences d'une princesse du sang. Louis XV lui-même conservait^ au milieu de ses dérèglements, à travers les hontes de sa vie privée, ce grand air bourbonien qui couvrait tout et tenait la cour en respect. On se trouvait encore devant une attitude imposante, qui conservait aux personnes royales un reste de prestige. Mais, après 1774, il n'y a plus ni autorité, ni décision, ni clairvoyance : le représentant du pouvoir absolu n'abandonne pas seulement l'action gouvernementale, mais rhonneur de sa maison aux discussions passionnées de la cour, aux invectives des démagogues et à la haine raffinée des pamphlétaires. En 1789, le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d* Autriche à Paris, écrira à Marie- Antoinette : « Il devient très urgent que le roi fasse sévir contre l'effroyable licence de la presse. On est inondé de brochures infâmes qui déshonorent la nation à la face de

Ta THEVENEAU DE MORANDE.

l'Europe, et qui entretiennent la plus dangereuse fermentation parmi le peuple... Quelque exemple sévère en arrêterait le cours, et il est étonnant que cette nécessité frappante ne fixe pas toute l'attention des ministres. ■ Hélas! il y avait longtemps que durait l'inondation de libelles dont parle l'ambassadeur autrichien, et l'attention des ministres français était éveillée de longue date. Nous avons raconté plus haut la campagne entreprise parla police pour forcer Theveneau de Morande au silence; mais alors il ne s'agissait que de la maîtresse du roi de France, d'une simple courtisane. Les pamphlets infâmes dirigés contre Marie-Antoinette avaient un caractère bien plus grave. Ils ébranlaient le fondement même de la monarchie et prêtaient les vices révoltants d'une Messaline à une reine peut-être imprudente et légère, mais assurément fidèle à ses devoirs. Les ministres de Louis XVI avaient très bien compris, quoi qu'en dise Mercy-Argenteau, la portée des calomnies que dirigeaient contre la famille royale les pamphlétaires anonymes qui faisaient de la capitale de l'Angleterre leur quartier général. La police secrète s'ingéniait à faire face au danger, et nous ne pensons pas nous livrer à une recherche inutile en étudiant les procédés qu'employaient les défenseurs du trône, afin

de supprimer les libelles ou d'apaiser la rage des iibellistes réfugiés en Angleterre. On possède encore assez de documents pour préciser les tentatives plus ou moins heureuses de la cour de France et donner une idée exacte des moyens d'action qu'elle mit en œuvre. Theveneau de Morande a joué un grand rôle dans les campagnes de la police; et cet étrange personnage, passé en apparence au service du gouvernement du roi, a été l'instrument principal d'une répression d'ailleurs impuissante, après avoir mis lui-même en pratique, avec une habileté terrible, l'art déshonorant et lucratif du chantage littéraire.

11 ne sera pas sans intérêt de suivre dans leurs péripéties curieuses quelques-unes des expéditions de la police française auxquelles Morande prêta son concours,

On reprochait un jour à M. d'Argenson de recruter la police parmi les fripons et lescoquins. i Trouvez-moi d'honnêtes gens qui veuillent faire ce métier >i, répondit-il. La police étant alors composée d'hommes tarés, sans scrupules, prêts à se vendre au plus offrant, le ministère français n'avait pas moins à se défier de ses agents que de ses adversaires avoués. L'exconseiller Goêzman, par exemple, qui, nous l'avons dit plus haut, avait été envoyé en

s'entendre avec ceux dont il devait signaler 1 dangereuses spéculations. Les notes de poli l'accusent formellement de n'avoir appris t ministère l'existence du pamphlet intitulé h Amours de Chariot et de Toinette que poi le faire acheter à son ami Boissîère, qui, trc probablement, partageait avec lui le prix d marché. Boissière délivra un reçu, daté di 3i juillet 1781 et constatant que ledit Goëz man, surnommé baron de Thurne, avait pay»

1,000 livres sterling toute l'édition, au nom di gouvernement français. Lorsque le ministère tardait à financer, Jh lui annonçait immédiatement la prochaine publication d'un autn pamphlet, tantôt une Vie de la reine^ tantôi une Vie du comte d'Artois. Sous le coup d< pareilles menaces, le comte de Vergennes écrivait au lieutenant-général de police Lenoir le 8 avril 1783 : « C'est une bien mauvaise tête que ce Goêzman, mais, à moins de preuves (il n'ignorait point pourtant ses liaisons perfides avec lord Shelhurn^N î-»

pour surveiller le surveillant de Boîssiëre? Ce mémeTheveneaudeMorande qui avait naguère réduit à merci le gouvernement du feu roi.

« Morande peut être utile, lit-on dans la lettre de Vergennes; le drôle se connoit en fripons. » Et Lenoir répondait au ministre : e Je tremble, quand j'envisage qu'un libelle affreux pourra être répandu, faute d'un sacrifice d'argent. » Voilà par quels procédés ingénieux on amenoit le contrôleur général à signer une ordonnance pour remplir les traites sur Londres qui servaient à faire prospérer l'honorable commerce des libellistes français. Le comte de Vergennes n'était pas assez simple d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'on le traitait en simple dupe. Morande, dans le dessein de se rendre nécessaire, affectait de partager l'indignation du ministre, et l'engageait à faire retomber sur Boîssiére toute la responsabilité du chantage. Il donnait une véritable consultation sur les moyens à employer pour se débarr.isser des libellistes; citait l'exemple de Shebbeare, mis au pilori pour des lettres contre le feu roi Georges II et la maison de Hanovre; énumérait complaisamment les noms des libraires condamnés, par suite de leurs méfaits, Â diverses peines, entre autres : Bingley, mis au pilori pour avoir imprimé les lettres de Junius; Griffitz, empri-

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sonné pour avoir avancé que iady Sarah Bunbury était grosse de son neveu, M. Fox; de Bâtes, éditeur de gazettes^ condamné à trois mois de prison pour avoir imprimé la conversation d'un tiers sur un homme connu pour ses habitudes contre nature; de Finny, aussi éditeur, emprisonné six mots pour avoir laissé imprimer que M. Burke, élevé par lesJésuiteSj protégeait l'introduction en Angleterre des mœurs de la Grèce, etc. Enfin Morande rappelait le cas du chevalier d'Éon ', cet étrange personnage sur lequel nous reviendrons, el qui n'échappa aux conséquences de ses démêlés avec le comte de Guerchy que par son déguisement et sa retraite de deux années à la campagne. L'édifiant mentor du comte de Vergennes concluait en l'engageant à se défaire de Boissière comme du plus vulgaire voleur

1. On peut tire dans l'Espion anglais, l. VIII, p. i*), le sauf-conduit royal autorisant le chevalier Cliarlcs- Geneviève-I.ouisc-Auguste-Timothfe d'I^un de Beaumont à rentrer en France où il devait loucher une pension de 12,000 livres. C'est seulement après son retour en France que la cour enjoignit au chevalier de prendre un costume de femme, afin que le jeune comte de Guerchy put se dispenser de se battre conire l'insulteur de son père. D'après l'Espion anglais, d'Éon portait une robe noire, comme veuve du secret de iouiï A' V. Ses manières étaient celles d'un homme, V. aussi Mèm. secrets du 24 mars 177().

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de grand chemin^ et regrettait le temps oii la Chambre étoilée faisait couper les oreilles aux libelliscesj après leur avoir infligé de longs mois de prison préventive, les fers aux pieds, dans de sombres cachots. Certes, le ministère français eût volontiers suivi les conseils du a Cafetier cuirassé métamorphosé en mouche n . Mais la phillppique de Morande ressemblait à une ironie mordante; car la législation anglaise ne permettait pas d'employer de pareils moyens de répression. La procédure de Yinformation au banc du roi pouvait durer plus d'un an.

Le tribunal des justices of the peace, composé d'épîcierSj de drapiers, de charpentiers et d'autres gens de petit état, n'était pas compétent pour juger les libellistes. Quant à la loi commune, elle ne permettait pas de réprimer les abus de la presse. Il fallait recourir à des 5fafuff qui autorisaient la détentiondescitoyens anglais, accusés d'avoir diffamé leur souverain, jusqu'à ce qu'ils eussent représenté en justice les véritables auteurs des écrits diffamatoires. Le ministre des affaires étrangères de Louis XVI eut l'idée de demander l'extension de ce5.ï/<i/uf.; aux libelles injurieux, publiés en Angleterre contre un prince étranger. Il fit élaborer par Morande un projet en ce sens, qui portait que les réfugiés français, reconnus coupables de

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tentatives de chantage, seraient expulsés du territoire britannique et conduits au port le plus voisin de leur pays d'origine; en second lieu, que le libraire, agent ostensible du chantage, serait considéré comme partie principale dans l'affaire. Le projet dont il s'agit devait être distribué aux membres du Parlement anglais, parmi lesquels plusieurs seraient gagnés à prix d'or'. Mais on n'achetaitpas le Parlement britannique comme une édition de libelle; la cour de France put bientôt se convaincre que les Anglais n'avaient aucune envie de protéger Louis XVI et la famille royale contre les calomnies des réfugiés français.

En désespoir de cause, le ministère demanda encore une foisconseilà Morande. Le Cafetier cuirassé qui, par espièglerie pure, avait d'abord poussé le gouvernement du roi aux mesures violentes, finit par se déclarer partisan du système du laisser-faire. Cet homme qui naguère avait misen pratique.avec un succès incroyable, l'art périlleux du chantage, adressait maintenant à M. de Vergennes ces judicieux conseils

I. Morande se vante lui-même dans la Réplique à Brissot, p. 37, d'avoir remis à M. de Mousiier, ministre de France en Angleterre, un projet de bill contre les libelles et une longue note sur la manière de poursuivre les libcllisies en Angleterre.

que Beaumarchais auraitdû donnera LouisXV, lorsqu'il s'agissait de défendre M"" Du Barry contre la plume de Morande : < La recherche des libelles est plus capable de faire naître l'idée du mal que de les prévenir; cela donne de l'activité à des malheureux qui, si on neparaissoit pas s'occuper de leur existence, crou pi roient dans l'ignominie, sans qu'on entendit parler d'eux. Le papetier et l'imprimeurd'un libelliste suffiroient presque pour le punir du projet de faire un libelle, s'il n'est pas bien fait, ce qui est le plus ordinaire... Malgré toutes les menaces des sommateurs, je suis très assucé qu'un mépris soutenu mettra tin à tous les projets de ceux qui ont faim... Il y a d'ailleurs des moyens de les embarrasser dans des Hlets sans se compromettre en aucune manière, ni sans leur faire croire que l'on s'occupe d'eux, b Et, joignant l'exemple au préceptCj Morande racontait au ministre comment il avait suscité au libelliste Chamorand une afTaire combinée de manière à l'intimider, si bien que la victime de ce petit complot ne s'en était tirée qu'en brûlant toute une collection de pamphlets. Bien que Vergennes ait dû faire des réflexions peu agréables, en songeant que le Cafetier cuirassé, pour s'être fait une idée exacte de la naïveté du gouvernement royal, avait, d'un seul coup

irançais à l^ondres appuyait d ailleurs de soi autorité officielle le système du laisser-faire Mais, si Ton renonça à réclamer du gouverne' ment britannique une intervention qu'il « serait fait un cruel plaisir de refuser, la police française ne resta pas inactive.

Le successeur de M. de Sartine^ le lieutenantgénéral de police Lenoir^ avant de s'adresser à Morande, avait d'abord eu la main très malheureuse. De concert avec le marquis de Castries, ministre de la marine, il avait envoyé à Londres un nommé d'Anouilh. Cet aventurier^ qui se faisait fort de corrompre le ministre anglais Sheridan, avait reçu de M. de Castries une somme de 5,ooo louisj partie en argent, partie en billets de banque, partie en billets de la Caisse d'escompte. D'Anouilh, déguisé en marchand de parapluies, ne s'occupa nullement de remplir la mission qu'il avait acceptée} et, après avoir gaspillé en un mois avec des filles 1 2^000 francs^ prélevés sur les fonds de la marine, revint en France. Il raconta à M. de

MORAXDE POlJCiER. 7g

lui avait dépéché des constables qui s'étaient emparés de 5j0O0 louis. Le ministre feignit d'ajouter foi à ce conte et envoya d'Anouilh à la Bastille. Puis, comme l'agent in tidèle n'avouait rien quant à l'emploi des sommes qu'on lui avait remises, de Castries, furieux, s'adressa alors â Receveur, l'un des plus fins limiers du lieutenant de police. Receveur voyageait et opérait avec le faste d'un grand seigneur. Cette fois, il s'arrêta à Calais et se contenta d'expédier en Angleterre son secrétaire. Barbier, pour faireune enquête sur la conduite de d'Anouilh. Barbier, dès son arrivée à Londres, se mit en rapports avec Theveneau de Morande, et les deux inquisiteurs installèrent leur tribunal d'enquête dans un cabaret borgne de Saint-Martin's Lane. Morande amenait les témoins et Barbier écrivait les dépositions sur un brouillard qui devait être reporté sur le grand livre de la police. Un sieur Olîvierj maître d'armes, qui avait gagné au jeu quelques-unes des gui nées confiées à d'Anouilh, attesta que ce dernier avait rapporté en France la majeure partie des 5,000 louis. Barbier repassa la Manche avec cette conclusion. On donna à d'Anouilh la question ordinaire et extraordinaire, et il dut rendre gorge pour sortir de la Bastille.

A la suite de cette mission , dans laquelle

8o THEVENEAU DE MOR\NDE.

Morande avait joué un rôle essentiel. Receveur fut pourvu d'un brevet de colonel et nommé chevalier de Saint-Louis; il avait déjà 40,000 livres de rente, ce qui prouve que le métier d'agent de police ne laissait pas d'être lucratif vers la fin de l'ancien régime. Receveur faisait pendant à Morande, avec cette différence que le premier n'avait jamais été libelliste, faute de style sans doute. Ces deux hommes eurent bientôt l'occasion d'associer encore leurs remarquables aptitudes policières. Au commence.nent de 1781, on avait appris qu'un sieur Jacquet, inspecteur de la police de la librairie, avait fait imprimer plusieurs pamphlets scandaleux, qui avaient pour sujet les amours d'une princesse de la cour de France.

Receveur fut envoyé en Hollande, y passa les mois de juillet et d'août à rechercher les ouvrages signalés, fut assez heureux pour les saisir à Bruxelles et les rapporta à Paris. C'est par suite des renseignements donnés par Receveur que le chevalier de Launay fut écroué à la Bastille. On accusait le chevalier d'être en relations étroites avec les auteurs présumés des libelles qui venaient d'être saisis : le malheureux de Launay mourut A la Bastille, au moment de la détention de Linguet; et sa mort subite passe pour n'avoir pas été naturelle.

MORANDE POLICIER. 8i

Quant à Jacquet, la police s'en défit sans doute, car il disparut et personne ne sut ce qu'il devint. Le dépositaire des libelles édités par lui jugea que le moment était venu d'en tirer parti, et il s'entendit avec le sieur Boissière, le fameux éditeur de Londres dont nous avons indiqué plus haut le genre de commerce. Il s'agissait encore une fois de supprimer les libelles qui renaissaient de leurs cendres et, en première ligne, les Passe-temps d'Antoinette et du vi:{ir de Vergennes et les Petits Soupers de l'hôtel de Bouillon, satire sanglante contre M"® de Bouillon, maîtresse de M. de Castries ^ Le 6 février 1783, Receveur reçut les instructions de M. Lenoir, qui lui ouvrit un crédit de 200 guinées pour acheter le libelle contre la reine, et de 1 5o guinées pour les Petits Soupers. Receveur partit le 8 mars; il était adressé

I. Les Mémoires secrets annoncent l'apparition des Petits Soupers sous la date du 14 janvier 1784; mais l'avis de cette édition déclare qu'une première édition, imprimée en juin 1782, avait été saisie aux portes de Paris. Il y a lieu de croire que cette saisie ne porta que sur un ballot. L'ouvrage n'avoit que 93 pages en gros caractères. La princesse de Bouillon, la princesse d'Hénin, la duchesse de Lauzun, le duc de Bouillon, le duc de Chartres, le comte de Genlis, le prince de Guemené, le chevalier de Coîgny, le marquis de Castries, le chevalier Jerinhim et le théatin Fortuné sont les principaux personnages mis en scène.

dut héberger dans son propre 1 bande des policiers , qui compre baron de Livermont, son adjoin' dard, agent de police payé à Pari jour et 12 francs à Londres, ] Hunibert, ancien abbé, ancien F.

deux hommes parlaient un peu 1 son premier entretien avec M.

Receveur comprit la nécessité de lumières de Theveneau de Me l'inspiration du pseudo-baron de le chargé d'affaires de France éci Vergennes pour insister sur la s'assurer le concours du Ga\etit (c Le plus désirable en pareil cas cette lettre, seroit d'avoir à sa homme qui auroit fait le même m( que Ion pût se persuader que c l'homme lui-même. Je lui {à Rea un particulier distingué dans ce table, en lui nommant le sieur M( devine que Receveur accepta imi la collaboration du Ga\etier cuira

régulier de la police française qu'il avait autrefois mise sur les dents. M. de Moustier l'avait mandé, sous prétexte de lui parler du plan de police que Morande avait rédigé pour le comte de Vergennes; mais, au fond, pour le prier d'aider Receveur à découvrir les véritables auteurs des libelles. Morande n'avait garde de refuser ses services, qui n'avaient rien de désintéressé. Enchanté, M, de Moustier écrivit aussitôt il M. de Vergennes ; « J'aurai l'honneur de vous informer un jour, Monseigneur, de la manière dont j'ai fait connoissance du sieur Morande qui désire, m'a-t-il écrit, que son nom ne soit plus une injure. S'il se rendoit utile dans cette circonstance, et qu'il s'engageât, comme il a déjà fait, sans condition, à renoncer à son ancien genre, il me semble que vous pourriez m'autoriser. Monseigneur, à lui promettre son pardon pour le passé et une gratification pour ses services. » Les propositions de M. de Moustier furent ratifiées par le cabinet de Versailles, et Receveur, aidé par Morande, se mit immédiatement en campagne '.

i. La Chronique scandaleuse, de l'ex-bénédietin Inibert, confirme la version du Diable dans un bénitier sur la mission de Receveur et le concours que Morjnde préu à la police française. V. le I. t, p. ^9 de la Chr. scand., Édition de lyQi.

«au liUCliC 111 11 LU iC ; iCS I^UùSC'l

nette et du vi^ir de Vergen furent répartis. Tandis que Ga rait des spécimens de Técritun réfugiés à Londres, Humbert tavernes, en quête de renseignei seule apparition de ce dernier à Grobetty, oîi se réunissaient les 1 suffi pour les mettre en dérout beau faire insérer dans le New tiser que la police de Paris aval quelques agents à Calais pour £ leurs dangereux^ mais qu'ayant tation de ces malfaiteurs par la de r Ile-de-France, les agents question avaient poussé jusqu* par simple goût des voyages, rassuraient personne. Linguet, publier ses mémoires, Sainte-F fugié qui avait sur la conscienc tions plus ou moins irréprochable menacés. Un sieur de la F*** é( que Receveur avait été mis à Ne^ irait certainement le voir pend

ci-dessous : « Tocsin ou avis à toute personne et surtout aux étrangers. — L'esprit généreux des Anglais esl indigné contre une bande de désespérés coquins, arrivés de PariSj munis de bâillons et de poignards, pour enlever les auteurs des trois brochures suivantes : les Passe-temps d'Antoinette; les Amours du vi:{ir Vergennes ; les Petits Soupers del hôtel de Bouillon. Ils ont amené des chaises de poste à panneaux , dans lesquelles on peut aisément cacher un homme et qu'ils tiennent aux environs de Duke sireet. » On voit que Morande avait fait des élèves : il avait autrefois appris aux réfugiés comment on pouvait ms-ttre les policiers français en déroute. Le Tocsin produisit en effet une émotion indescriptible à Londres : les gens de métiers, surtout les compagnons imprimeurs, défenseurs-nés de la liberté de la pressCj s'ameutèrent et promirent démettre les espions en pièces, s'ils parvenaient à les saisir. La situation devenait difficile pour Receveur, Déjà, itsecroyaittrahî parMorandCj et le soupçonnait d'être lui-même l'auteur des PetitsSoupers. Morande, pour se justifier, lui dénonça comme le véritable auteur du libelle un Français, nommé Maurice, dont il avait séduit la femme et contrefait l'écriture, avec la complicité d'un officier déserteur. Mais

Morande réporidit avec cynisme fait bien d'autres. Pour combb un jour que les deux amis se prc semble, une main adroite vola de Receveur une tabatière de grai dupéy volé et ridiculisé, le cheva Louis ne songea plus qu'à cacher sur la terre de France. C'est à ce M. d'Adhémar, l'un des protég chesse de Polignac et du comte d arriva en Angleterre avec le titr deur de Louis XVI. M°* Camp qu'il avait eu le malheur d'ennu pour le punir, on lui avait donne sade. Le comte d'Adhémar se 1:

partir les policiers en détresse, air Moustier qui les avait appelés, dédommagea de son insuccès, en M. Lenoir une note de dépenses q derrière elle le plus beau mémoire c En voici quelques articles qui son

€ ...Pour avoir été obligé h i r

MORANDF POMCIER. 87

...Dépensé h la taverne où, pour le bien de la mission, j'ai donné à manger aux sieurs Morande, Chevalier, Joubert, Mongrand, abbé Landisse, Pelporre et autres 162 livres.

...Pour huit visites d'un chirurgien, lors d'un gros rhume, opéra, comédie où j'ai été six fois, commissionnaires, observateurs, ports de lettres, papier, encre et autres petites dépenses de curiosités 35o livres 17 sols.

Sommes avancées :

Au sieur Morande. . . 40 guinées, 987 livres. Au chevalier Goudard. 4guinées, 10 sols.

Au baron de Thurne, i,233 livres, 1 5 sols.

A Pelporre, 7G livres, 7 sols.

Au chevalier Joubert. i56 livres, 5 sols.

Plus au même, compris une chemise, un col et un mouchoir que je lui ai achetés, 148 liv. losols.

Receveur rappelle en outre dans sa note qu'il a quitté Paris le 8 mars, et est arrivé à Calais le 10, après avoir couru trente-cinq postes dans une voiture à trois chevaux et un guide; qu'il a dépensé, tant à Londres qu'à Paris, 4,275 livres, et avancé une somme de 4, 104 livres. Il déclare qu'il a touché à Londres des mains de M. Texier, banquier, une lettre de crédit de M. Wandeniven s'élevant à 400 louis de France; mais que, par suite de la réduction en livres sterling, il n'a réellement reçu que

22 avril, ma boëte m'a été vol intrinsèquement dans son poi( louis et demi. Le magistrat e avoir égard. » Voilà ce que coû pagne avortée de la police. Quar il trouvait toujours son compte sions infructueuses des agents ofâ payer le plus cher possible un c< la sincérité restait sujette à cauti départ de Receveur, le Gazetier cessa pas de diriger la police secret pour le compte du gouvernement garda à sa disposition un secrétaire rier. Dans un pamphlet anonyme l'échec piteux de la mission de R( fait dire au célèbre policier, lorsc pied sur la terre de France : « J< vengé, cruels Anglais : je vous laisse

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