‹ Thiers à l'Académie et dans l'histoireChapitre 2 sur 8 · U THIERS A L'ACADEMIE · texte numérisé non relu

U THIERS A L'ACADEMIE

flexible » ; je mis : « il avait celte heureuse flexibilité qui est le don propre dii- politique. » Dans le parallèle entre M. Thiers et le général Changarnier, j'ajoutai : (( malgré son patriotisme, M. Thiers ne comprit pas ainsi le devoir. Un homme s'est trouvé, qui n'ayant iii son autorité ni ses lumières, par un simple 77îouvement de cœur, arriva à plus de clah^voyance, le noble général Changarnier. » Enfin, je rétablis l'équilibre dérangé de mon discours par quelques phrases admiratives sur la vie laborieuse de notre illustre collègue et sur son culte de la beauté artistique. J'avais rendu beaucoup plus qu'on ne m'avait donné.

Après ces remaniements il restait de grave^ dans les deux discours, le jugement de M. Henri Martin sur la guerre et le mien sur la conduite de M. Thiers après nos revers. Mais entre les deux jugements il y avait cette différence que le mien, net mais sans accompagnement d'aucune qualification blessante, atteignait uniquement la personne politique de M. Thiers, tandis que celui de M. Henri Martin, âpre et insultant, frappait non-seulement ma personne, mais une Chambre, un Gouvernement, la France entière, qui avait cru la guerre commandée par Fhonneur. Néanmoins la commission, aveuglée par son parti pris passionné, trouva tout naturel le langage de M. Henri Martin, dont, pour ma part, fidèle à mes

principes de liberté, je ne me plaignis pas; elle s'acharna, au contraire, à mon parallèle entre M. Thiers et le général Changarnier. M. Dufaure reprit avec plus d'insistance son argumentation de la séance précédente. M. Mignet formula les plus insultantes appréciations sur les mobiles du général Changarnier. M. Jules Simon poussa l'obligeance jusqu'à m'indiquer comment je pourrais combler le vide fait dans mon discours par un nouveau retranchement. Je laissai dire et, fidèle à mon système, je me contentai de refuser en quelques phrases brèves une discussion inutile. « Yous avez fait tant de concessions, me dit-on, pourquoi en refusez-vous une dernière?— Précisément, parce que j'en ai déjà fait beaucoup, je me refuse à en faire une nouvelle. — Ce qu'on vous demande est si peu important ! — Si c'était si peu important, vous ne mettriez pas autant d'insistance à Tobtenir. » Je terminai le débat par cette déclaration : « Ne dites pas que je ne veux pas céder, dites que je ne le puis pas : je suis allé aux dernières limites des concessions honorablement permises; maintenant je me trouve en présence d'un devoir de conscience à remplir, je m'arrête; je ne retrancherai plus une seule ligne de mon discours. »

On alla aux voix. M. Camille Doucet reprit la thèse que M. Legouvé avait annoncée partout comme devant être la sienne et opina pour que, sous ma responsabilité, on me laissât parler. A mon grand étonnement M. Legouvé combattit avec aigreur l'avis qu'il avait émis le premier. MM. Dufaure, Jules

Simon, Boissier, Sardou, Marinier le suivirent. Mon discours fut refusé et on décida d'en référer à l'Académie.

Je me rendis à la séance du 29 mai, sans m'ètre concerté avec personne, résolu à défendre vigoureusement mon droit. Aussi éprouvai-je quelque surprise et quelque désappointement en entendant M. J.-B. Dumas proposer l'ajournement de la réception à six mois. « Toute autre solution paraissait inacceptable à notre éminent confrère. La lecture complète rendrait superflue la séance publique. La lecture des passages contestés aurait le double inconvénient de ne donner qu'une idée imparfaite des discours, et surtout de rejeter sur la Compagnie entière la responsabilité que, d'après le règlement, la commission doit seule assumer. Transporter au chancelier ou à tout autre membre la mission de recevoir l'élu après l'avoir enlevée au directeur, ce serait entrer dans des voies nouvelles pleines de danger et créer un précédent dont on ne saurait calculer les conséquences. Ce serait en outre violer le règlement, aux termes duquel on peut suppléer un directeur empêché, mais non destituer un directeur prêt à remplir son devoir. »

M. de Falloux appuya cette proposition. « 11 ne pouvait être suspect de marchander un hommage à M. Thiers, sans le concours duquel il n'aurait pu, en 1850, introduire la liberté d'enseignement. Cepen-

dant il n'hésitait pas à approuver les considérations de M. J.-B. Dumas. Lui aussi, il considérait une lecture complète comme impossible ; une lecture fragmentaire comme une trahison ; quant à la substitution violente d'un directeur à un autre, il y voyait un fructidor académique. »

M. Cuvillier-Fleury répondit aux deux orateurs avec une telle acrimonie de suppositions désobligeantes contre un discours dont il ne connaissait pas les termes, que M. Jules Simon dut l'interrompre et lui dire : « Rien dans le discours de M. Emile Ollivier n'autorise votre langage. J'en repousse quelques passages, mais, même dans ces passages, la forme n'est pas violente. »

Pendant toute cette discussion, j'étais fort perplexe. La perspective d'un ajournement à six mois, qui ne résolvait rien, me contrariait fort; cependant j'hésitais à me mettre au travers d'une proposition qui paraissait inspirée par une pensée bienveillante. L'insistance avec laquelle MM. Legouvé et Cuvillier- Fleury me pressèrent de m'expliquer triompha de mes incertitudes, et, puisqu'ils désiraient tant m'entendre, j'en conclus que je devais me taire. L'ajournement fut voté par les quatorze voix de MM. J.-B. Dumas, de Falloux, duc de Broglie, 0. Feuillet, E. Augier, Sandeau. Mezières, C. Roussel, de Champagny, d'HaussonviJle, Marmier, Caro, de Vieil-Castel, Nisard. Votèrent contre MM. Victor Hugo, J. Favre, Charles Blanc, Legouvé, Cuvillier- Fleury, Dufaure, Mignet, Renan, J. Simon, C. Doucet, J. Lemoinne. Je m'étais abstenu. MM. Alexan-

dre Dumas et Sardou s'étaient excusés par lettres. Dès que le résultat eut été annoncé, M. de Falloux me dit à haute voix : « Ce vote est un appel à votre cœiir. » Surpris par ce commentaire imprévu qui, fait pendant la discussion, m'eût arraché à mon mutisme, je répondis : « Ce n'est pas à mon cœur qu'il faut faire appel, c'est au cœur de ceux qui ont pris l'initiative des attaques contre lesquelles j'ai dû me défendre. » A l'issue de la séance, M. de Falloux renouvela son conseil. Dès lors, je ne pus me méprendre sur la signification du vote d'ajournement. C'était moins une reconnaissance de mon droit qu'une invitation à capituler; on ne m'exécutait pas, on me réservait l'honneur de m'exécuter moi-même ; on m'accordait six mois pour m'y décider. Comme j'étais résolu à n'en rien faire et à ne pas même comparaître de nouveau devant une commission hostile, je ne voulus pas prolonger une équivoque à laquelle j'avais involontairement contrihué; et sans aucune colère, avec un parfait sang-froid, par loyauté, pour rétablir la vérité de la situation défigurée par le vote d'ajournement et ne pas autoriser plus longtemps des espérances illusoires, j'indiquai mes intentions et je défendis mon droit dans une lettre adressée au Figaro,

Pa ssy. le 30 mai.

Mes chers confrères.

Vous avez refusé de me fructidoriser, je vous en remercie. Mais cela ne suffit pas. Si vous voulez que dans six mois les difficultés ne soient pas aussi aiguës qu'elles le sont aujourd'hui, il est indispensable de donner à votre commission des notions plus exactes sur votre rôle, sur le sien, sur celui d'un directeur dans une réception académique.

Commençons par le directeur. Peut-on dire qu'il représente l'Académie et qu'il parle en son nom? Evidemment il la représente dans tout ce qui est du cérémonial de la réception ;, il parle en son nom lorsqu'il maintient l'ordre et qu'il veille au respect des régies traditionnelles. Mais il ne la représente pas en ce sens qu'il soit obligé d'exprimer les opinions de la Compagnie sur les actes et sur les idées soit du récipiendaire, soit du défunt. Comment pourrait-il le faire ? L'Académie n'a pas une opinion officielle sur chacun de ses membres comme elle en a une sur les mots de son Dictionnaire ; elle ne formule jamais sur eux un jugement auquel on soit tenu de s'astreindre. Faites un tour de parole sur n'importe lequel d'entre nous, sur M. Thiers, par exemple, vous verrez quelles contradictions il y aura dans les discours, et même, parmi ceux qui concluent à admirer, quelle diversité dans les mo-

tifs. D'ailleurs, une doctrine officielle sur les idées et sur les actes de chacun de nous ne saurait être le résultat d'une génération spontanée : elle devrait être précédée d'un examen, d'une discussion, d'un vote. Enfin, lorsqu'il s'agirait de la porter devant le public, on ne s'exposerait pas à lui donner comme interprète un orateur qui ne l'admettrait pas. Or jamais un débat réglé, aboutissant à un vote, ne s'est établi sur la valeur d'un des membres quelconque de notre Compagnie , et l'orateur qui doit porter la parole dans une réception est désigné par le hasard et non par une élection réfléchie. vSans doute, en élisant un directeur, l'Académie sait qu'il peut être appelé à prononcer un discours sur quelqu'un en réponse à quelqu'un, mais elle ignore celui dont la succession s'ouvrira et celui qui la recueillera. Il est certain, par exemple, que si elle avait prévu que pendant ma direction nous perdrions M. Thiers et qu'il serait remplacé par M. Henri Martin, elle ne m'aurait pas choisi.

Si le directeur n'est pas obligé d'exprimer une opinion officielle de l'Académie, laquelle voulezvous qu'il exprime, si ce n'est la sienne?

Mais, dit-on, en exprimant cette opinion, il doit s'astreindre rigoureusement aux convenances académiques. J'en demeure d'accord. Ainsi il doit ne choquer ni les lois, ni les habitudes de la courtoisie et de l'urbanité, ni oublier que celui sur lequel il porte un jugement a été un de ses confrères. « Ce n'est point assez, me répond-on : la première des convenances académiques est que l'éloge soit plein,

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sans restriction ; à peine peut-on tolérer quelque réserve voilée. »

Jugez de mon embarras.

En 1874, je présente à une commission mon discours sur Lamartine. M. Guizot me dit avec hauteur : « Monsieur, nous ne sommes pas ici pour faire des panégyriques, vous avez été beaucoup trop louangeur à Fegard de Lamartine; il ne mérite pas plus le titre d'homme d'Etat que Mirabeau, auquel vous le comparez. »

En 1879, je présente à une seconde commission mon discours sur ^[. Thiers , dans la même salle, à la même place. M. Jules Simon me dit avec onction : (( Monsieur, nous sommes ici pour faire des panégyriques; quoi que vous pensiez des actes de M. Thiers, vous n'auriez pas du amoindrir sa valeur d'homme d'État. »

Ne sachant à qui entendre, j'ai recherché les précédents, et je me suis mis à relire les discours de tous les directeurs depuis le rétablissement de Tlnstitut. Voici d'abord un discours de Morellet à la réception de Lacretelle , successeur de La Harpe (5 mars 1804) :

Un mérite de M. de la Harpe , c'est un intérêt si vif et si vrai à la conservation des principes de la bonne littérature, que, forcé de blâmer souvent l'aigreur et la dureté de la censure , on voudrait pouvoir y trouver une excuse dans la bonne foi du censeur. — Mais, il faut l'avouer, cette excuse serait insuffisante. Un caractère d'âpreté, de sécheresse et de raideur qu'on reprochait à M. de la Harpe de porter dans le commerce de la vie, se retrouve trop souvent dans ses critiques littéraires : elles sont souvent cruelles et contre l'intérêt

des lettres, plus propres à décourager les jeunes littérateurs qu'à les instruire. — Cette amertume, portée quelquefois jusqu'à l'injustice, s'est montrée surtout dans ses derniers temps contre quelques hommes de lettres , dont la philosophie contrariait des opinions qui n'avaient pas toujours été les siennes. On ne peut jnéconnaitre, dans la manière dont il les combat, l'esprit de parti toujours injuste, même dans la défense des meilleures causes. Enfin, en lisant cette partie de ses ouvrages, on ne peut s'empêcher de Kii appliquer une maxime qu'il a lui-même enseignée : a Oh! qu'il faut se garder d'être ennemi du talent quand on en a soi-même. »

Quel éloge plein et sans restriction que celui qui consiste à dire d'un critique qu'il a été sans bonne foi, âpre, sec, raide, cruel, amer jusqu'à l'injustice, animé de l'esprit de parti, envieux!

L'abbé Sicard, sous ses formes alambiquées, n'est pas plus panégyriste pour ïarget , en recevant son successeur le cardinal Maury (6 mai 1807) :

L'amour du bien était naturel à son âme tranquille et douce. Mais il est des temps difficiles où cet amour du bien (ayons le courage de le dire) n'a plus le caractère auguste de la vertu, lorsque l'honneur commande d'en avoir l'héroïsme et qu'on en redoute les dangers.

Ce jugement était d'autant plus dur qu'il admettait comme justifiée une accusation contre laquelle ïarget n'avait cessé de protester.

Merlin exécute encore plus lestement Naigeon , l'éditeur de Diderot et le célèbre athée. Pour tout éloge, après quelques compliments insignifiants, il se contente de dire :

C'est à ces tilres que M. Naigeon avait dû l'amitié de l'un des écrivains qui avaient le plus illustré le dix-huitième siècle

de Diderot, et si, comme vous l'avez très-judicieusement observé, c'est cette amitié qui, portée de sa part jusqu'à un dévouement enthousiaste , a entraîné son esprit dans des systèmes non moins antisociaux qu'antireligieux, du moins son cœur est resté pur.

Le panégyrique est maigre.

Je citerais de nombreux exemples si Montalembert n'avait déjà résumé devant vous toute cette tradition, en quelques-unes de ces hautes paroles familières à son âme vaillante (5 février 1852) :

Depuis que la forte et dure main du cardinal de Richelieu l'a fondée , l'Académie a subi bien des orages sans y succomber, traversé jDien des régimes sans s'inféoder à aucun. Quelles qu'aient pu être les défaillances individuelles, elle n'a jamais complètement abdiqué devant le monopole de l'opinion dominante ou devant l'éternité chimérique de la force contemporaine. C'est votre indépendance qui est le gage de votre durée. En plein dix-huitième siècle, un prêtre, parlant envotre nom, devant la tombe ouverte de Voltaire, osa blâmer hautement ce triomphateur de n'avoir pas dédaigné la triste célébrité qui s\icquiert par Vaudace et par la licence.

Depuis que Montalembert vous a parlé ainsi, vous avez assisté à un fait non moins significatif. Le 1" juin 1876, notre éminent et regretté confrère Saint-René Taillandier recevait M. J.-B. Dumas, le successeur de M. Guizot. M. Guizot était un personnage bien plus académique que M. Thiers. Celuici paraissait parmi vous les jours de vote seulement; M. Guizot élait Tàme de toutes vos réunions. Avec quelle libre allure, cependant, votre directeur a pu en parler! Comme entrée en matière, il pose en thèse « qu'il a été un grand philosophe poli-

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tique plus qu'il n'a été un homme d'État. » Puis il arrive à la crise de 1848, et il dit :

L'ardeur de la défense nuit à la sagesse des conseils. Où est cette puissance de Tesprit qui permet de rester calme dans la tempête, afin de veiller à tout? Où est cette souplesse hardie qui désarme l'assaillant en lui cédant à propos? Où est ce don de saisir au vol les secrètes pensées d'un pays , de ne pas s'isoler sur les sommets, de ne pas s'enfermer dans sa pensée hautaine et solitaire, de se tenir en communication avec le sentiment public? Est-ce que la politique, avec un fonds de doctrines supérieures et de principes invariables, ne doit pas être avant tout le grand art de démêler les choses opportunes? Il n'entend pas tant de voix amies qui lui répètent : (( Prenez garde ! Ne jouez pas le jeu de vos adversaires, ne leur donnez pas de justes griefs, ne refusez pas les réformes bienfaisantes , ne provoquez pas les révolutions désastreuses, ne faites pas le vide autour du trône , ne faites pas que les cœurs se ferment, » Un jour, la liberté, qui portait si noblement la monarchie de Juillet, se cabra... ou plutôt la défiance, la désaffection, provoquées par l'inflexibilité du ministre, paralysèrent un instant la défense nationale. — M. Guizot tomba d'une chute désastreuse. Je n'ai pas dissimulé ks fautes de notre illustre confrère. A l'égard dhin tel homme , la franchise est un hommage. On épargne les petits et les faibles; traiter ainsi M. Guizot, ce serait lui faire injure.

Après de tels précédents, il n'y a plus à douter. Sous prétexte de convenances académiques, vos directeurs ne sont pas condamnés aux mièvreries affadissantes des panégyriques sans conviction.

Le rôle du directeur déterminé , il est facile d'en déduire celui de la commission. Elle n'a pas à examiner et à juiicr la vérité de ce que pense le directeur, pas plus qu'elle n'a à se prononcer sur la qualité de son slyle; son unique mission est de faire,

si je puis dire ainsi , la police extérieure' du discours, et de veiller à ce qu'il ne méconnaisse aucune des véritables convenances académiques.

La manière dont la commission est composée suffirait à justifier cette conclusion. L'élection n'y a aucune part. Une moitié des membres est désignée par le tirage au sort, l'autre moitié par le hasard. Le bureau a été élu, mais non en vue de cet office, et, suivant que les discours sont prêts ou non à une certaine époque, les juges sont différents indépendamment de toute intervention de l'Académie. Ne serait-il pas déraisonnable d'attribuer, par le sort ou par le hasard, le pouvoir d'imposer une opinion quelconque sur les faits, sur les personnes et sur les idées? A quels résultats monstrueux ne serait-on pas conduit? Si une combinaison aussi extraordinaire que celle qui a réuni dans la même commission les amis personnels de MM. Thiers et Henri Martin mettait dans une autre commission des matérialistes et des athées, ils auraient donc le pouvoir d'arrêter un discours spiritualiste?

Des deux propositions incontestables que je viens d'établir, d'une part, que le directeur n'exprime que ses idées propres, d'autre part, que la commission chargée de le maintenir dans les convenances académiques est un produit du sort et du hasard, non une délégation instituée par l'élection, il suit que l'Académie n'est pas plus responsable du discours que du jugement de la commission; que, dès lors, elle n'a ni à demander ni à recevoir un référé devant elle; elle est incompétente. La commission procède

comme un jury, sous sa responsabilité propre; ses décisions sont irréformables , définitives.

A l'aide de ces principes, le différend, entre la commission et moi, que l'ajournement n'a pas supprimé, est aisé à apprécier.

A la fin de mon discours, j'ai exprimé sous une forme très modérée une opinion sur la conduite de M. Thiers après nos revers, en la rapprochant de celle du général Changarnier à la même époque. La commission a voulu se constituer juge de la valeur de cette opinion, et deux fois M. Dufaure m'a provoqué à la discuter. Quoique parfaitement en fonds d'arguments, j'ai refusé; ne voulant pas accepter le jugement, je ne me suis pas prêté à l'examen. Ce n'est pas la vérité de ma thèse que j'entends défendre et faire prévaloir devant vous, c'est le droit, fût-elle erronée, de la manifester à mes risqueset périls. Je ne m'obstine pas à plaider pour mon infaillibilité , mais pour ma liberté, àlaquelle vous êtes tous intéressés. Sans le droit de se tromper, il n'y a pas de liberté.

Pendant tout l'Empire, chacun de vous a pu convertir notre bureau en une tribune politique, d'où parlaient les traits les plus acérés contre le gouvernement; et sous la République, qui devrait être le maximum de la liberté , votre directeur ne pourra pas dire de M. Thiers, après l'avoir comblé d'éloges, qu'un jour il a été dans son patriotisme moins clairvoyant que le général Changarnier? M. Henri Martin a pu n'épargner aucune sévérité à une majorité dont j'étais le chef; on a eu raison de le lui permettre, et je n'ai jamais demandé qu'on le lui inter-

dît. Mais pourquoi me refusez-vous Tusage modéré d'un droit de critique dont vous avez autorisé Tusage véhément dans le discours auquel je réponds?

La commission, toujours dans les meilleures intentions, a commis une erreur encore plus capitale : elle n'a pas voulu assumer la responsabilité de son déni de liberté, et elle vous a demandé de la couvrir de votre assentiment.

Ceci était périlleux. Il est indifférent que je prononce ou non un discours ; il est , au contraire , essentiel que l'Académie ne modifie pas sa constitution par un coup d'Etat intérieur, et qu'aux vieilles coutumes gardiennes de ses franchises elle ne substitue pas des procédés insolites qui prépareraient sa décadence. Vous avez été bien inspirés en rejetant un référé sans précédents qui ne fût pas resté sans conséquences. Créer à un degré quelconque la responsabilité collective de l'Académie dans ce qui se dit devant elle, c'est à l'instant même détruire la spontanéité de chacun de ses membres et la mettre elle-même à la chaîne. On lui imputerait d'abord ce qu'elle n'aurait pas empêché, puis tout ce qu'elle n'aurait pas dit, et on finirait par lui disputer même la dignité du silence. Partout l'originalité individuelle est menacée par l'intolérance des majorités. Restez l'asile inviolable de la libre pensée et de la libre parole. Ne vous asservissez jamais aux caprices d'une prétendue opinion publique qui change à chaque instant sans cesser d'être également tyrannique !

Emile Ollivier.

Je n'envoyai pas officiellement cette lettre à l'Académie en même temps que je la publiais, afm de ne pas l'embarrasser en l'obligeant à me répondre. Plus tard j'ai regretté de ne l'avoir pas soumise à cette épreuve, dont elle aurait eu quelque peine à se tirer.

Mes raisons parurent sans réplique. Cela déplut aux chers confrères qui méditaient d'exécuter leur petit coup dans le mystère du huis clos. Quelquesuns de ceux qui avaient inventé l'ajournement ne furent pas moins mécontents. Ils s'étaient imaginé que je les dispenserais par une concession impossible de prononcer entre la commission et moi, qu'en me désavouant je leur éviterais la nécessité de la condamner ou de prendre leur part de responsabilité dans un nouvel acte de violence. Ils furent irrités que j'eusse mis le sentiment du droit, les principes, ma dignité, mon honneur, ma loyauté, au-dessus de leurs convenances personnelles et des petites habiletés académiques.

YI

Tout cela éclata à la séance du 5 juin. Comme je ne m'y rendis pas, je n'en puis dire que ce qu'on m'a raconté. M. Mézières, auquel on avait reproché son vote en ma faveur, proposa pour rentrer en grâce la résolution suivante : « L'Académie, ayant acquis la certitude qu'aucune entente n'est désormais possible entre M. Emile Ollivier et la commission de lecture, délègue au chancelier les pouvoirs

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du directeur et charge M. Marmier de recevoir M. Henri Martin. »

M. Camille Doucet déposa, de son côté, une autre résolution : « L'Académie, ne consultant que sa dignité et n'ayant pas à tenir compte d'une lettre qu'elle n'a pas reçue , passe à l'ordre du jour. »

La proposition de M. Mézières, mise la première en discussion, fut soutenue successivement par MM. Cuvillier-Fleury, Dufaure, qui prononça un véritable discours, J. Favre et Legouvé. Aucun de ces orateurs n'essava de discuter ma lettre et de contester les preuves irréfutables qu'elle contient. Ils l'invoquèrent avec accompagnement de fort méchants propos pour en conclure , ce qui était vrai , que toute espérance d'une concession de ma part devait être abandonnée. Malgré une mauvaise humeur qu'en mon absence surtout, il eut le tort d'exprimer en termes peu mesurés. M. de Falloux persista à soutenir l'ajournement voté. MM, Nisard, Albert de Broglie, d'Haussonville, Camille Doucet, l'appuyèrent. « L'ajournement, dirent-ils, en substance n'a pas été voté dans le désir d'être agréable à M. E. Ollivier; il Fa été dans l'intérêt de l'i^cadémie, afin de donner aux esprits le temps de se calmer et pour sauvegarder l'indépendance de nos directeurs. C'est donc moins en considération de M. E. Ollivier qu'en vue d'elle-même, que l'Académie doit maintenir sa décision sans en espérer beaucoup, mais sans avoir sitôt le droit d'en désespérer tout à fait. »

La proposition de M. Mézières fut votée par les

treize voix de MM. Mignet, Victor Hugo, Legouvé, Dufaurc, Cuvillier-Fleury, J. Favre, Mézières, Lemoinne, J. Simon, Ch. Blanc, Sardou, Boissier, Sandeaii. Elle fut repoussée par les douze voix de MM. de Falloux, Nisard, J.-B. Dumas, de Broglie, Feuillet, Doucet, d'Haussonville , Bousset, Yiel- Castel, Caro, Augier, Benan. Si MM. de Champagny et Marmier, tous les deux présents, ne se fussent pas abstenus ou si MM. Alexandre Dumas et de Laprade n'eussent pas été empêchés, l'ajournement eût été maintenu. Ubi intenderis ingeniimi, valet; si lubidopossidet, ea dominatur, animus nihil valet (1).

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Pendant que l'Académie délibérait, j'avais préparé deux lettres. La première, pour le cas où l'Académie confirmerait sa première décision, adressée à mes confrères eux-mêmes, était ainsi conçue :

« Mes chers confrères,

Vous venez de repousser une seconde fois les conseils de la violence, j'en suis très touché et je vous témoigne aussitôt ma reconnaissance en dénouant la difficulté inextricable où vous a jetés l'intolérance d'une commission, création du sort et du hasard et non de votre vote. Il m'est impossible en conscience d'accorder le retranchement

(1) Salustii Conjuratio catilinaria, LI.

qu'on a voulu m'imposer et plus impossible encore de reparaître devant ceux qui ont voulu me l'imposer. Je publie mon discours afin de rendre les hommes impartiaux juges du dissentiment que vous avez eu raison de ne vouloir pas connaître , et désireux de ne pas interrompre plus longtemps le cours paisible de vos séances publiques, je prie moi-même M. Marmier de se charger de la réponse réglementaire à M. Martin. »

La seconde lettre, pour le cas plus probable où l'Académie révoquerait sa décision, était adressée à M. Francis Magnard, rédacteur en chef du Figaro. Elle disait :

« Monsieur le rédacteur en chef,

Dans sa séance d'aujourd'hui, l'Académie, revenant sur sa décision d'ajournement à six mois, vient de décider que M. Marmier serait chargé de répondre à ma place au discours de M. Henri Martin.

Je n'aurai pas le mauvais goût de caractériser ce revirement, ni surtout de discuter les motifs qui l'ont provoqué. Il me suffira de soumettre mon discours au jugement des hommes impartiaux, et j'ai pu me convaincre ces jours-ci que le nombre en est encore considérable. Qu'ils disent si j'ai outragé M. Thiers et si c'est par l'excès de dénigrement que j'ai péché!

Je vous prie de souligner le passage que j'ai refusé de supprimer. Plus tard on lira le passage autorisé de M. Henri Martin sur la guerre. En rapprochant ce qu'on a permis à celui-ci de ce qu'on m'a

interdit, on ponrra mieux juger de l'esprit qui a animé la commission.

Je n'exagère pas la portée de cet incident; cependant, comme indice de la manière dont certains républicains ont pratiqué la liberté quand ils étaient les plus forts, l'historien attentif ne le négligera pas.

Veuillez agréer, etc.... »

Dès que je fus informé du revirement de l'Académie, j'envoyai cette seconde lettre avec mon discours. Le Figaro les reproduisit immédiatement.

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