DISCOURS
(( Monsieur,
« Le cardinal de Retz aperçut un jour entre les mains de M. le Prince quelques ouvrages sur les événements auxquels ils avaient été mêlés ensemble. — « Ils nous ont faits, dit M. le Prince, vous et moi, tels qu'ils auraient été s'ils s'étaient trouvés en nos places. » On en peut dire autant de la plupart des histoires. Ecrites par des hommes de cabinet privés des intuitions que donne le maniement des affaires d'Etat, ou par des politiques de parti uniquement occupés à chercher dans le passé des arguments pour leurs ambitions et leurs rancunes présentes, elles ne sont que des imaginations systématiques ou des contrefaçons de la vérité. Telle n'est pas votre œuvre, Monsieur, celle qui s'arrête
à 89. Elle est digne du siècle historique dans lequel elle a été composée. Vos maîtres avaient i^enouvelé la méthode, éclairé les origines, expliqué les évolutions principales, retracé quelques épisodes intéressants, fouillé, compulsé, pesé les documents originaux; vous avez réuni dans un ensemble complet ces riches matériaux, rapproché des membres épars et présenté à la France une image d'ellemême dans laquelle il ne lui a pas déplu de se reconnaître. On a dit que l'œuvre d'Augustin Thierry était une narration, celle de Guizot une analyse, celle de Michelet une résurrection, la vôtre est une synthèse. Aucune des expressions de l'activité nationale ne vous échappe, car vous ne pensez pas qu'on puisse se rendre compte du développement d'un peuple par l'histoire seule des gouvernements et des armées; vous y joignez celle des mœurs, des idées, des sciences, des arts; vous ne faites pas la place du penseur et de l'artiste moindre que celle du politique et du général, et vous nous rendez Descartes, Domat, Poussin, aussi bien que Richelieu ou Colbert. Sous la variété incessante des transformations , vous avez retrouvé le fond persistant dans lequel la vitalité exubérante du Gaulois s'est unie à la forte culture du Romain pour composer, par le plus heureux des alhages, une race privilégiée destinée, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, à devenir la leçon des peuples. Votre récit s'avance à travers les temps au milieu des péripéties les plus diverses, sans s'attarder ni se précipiter, cahne, ferme, judicieux, et selon une ordonnance
si heureuse qu'à tous les tournants de la route, on découvre toujours le point d'où l'on est parti et celui vers lequel on marche. A la narration animée vous savez mêler le tableau qui, en quelques pages, résume une époque et le portrait qui, en quelques lignes, caractérise un personnage. Votre langue est de la meilleure trempe et, si l'on n'y admire pas les élans d'imagination qui rangent Michelet parmi les poètes, on y trouve de la sûreté, de la force, un ton soutenu et une gravité vraiment historique. Que vous racontiez le martyre de l'héroïne populaire ou la domination éclatante du roi de Molière et de Bossuet, partout on sent l'attachement passionné au noble pays dont vous retracez les dramatiques annales. Ses succès vous réjouissent, vous souffrez de ses fautes, et ses épreuves vous désolent, quoique vous sachiez bien qu'elles ne furent jamais qu'une préparation à des gloires nouvelles. Vous ne dissimulez nulle part vos convictions démocratiques, et, néanmoins, vous savez admirer notre vieille société monarchique, si héroïque et si charmante, qui a anobli et rendu aimable notre nom, créé nos mœurs, notre langue, notre unité et nous a façonnés à la grandeur.
Depuis longtemps l'Institut vous avait décerné ses plus hautes récompenses ; l'Académie, vous en a accordé une dernière et non la moins précieuse , en vous jugeant plus digne que tout autre de l'entretenir du confrère qui est une de ses chères illustrations. Au premier abord, ce choix a étonné. Il est
peu des appréciations de votre prédécesseur que vous n'ayez contestées; vous avez combattu la plupart de ses actes et, sans Finsistance du confrère qui a rhonneur de vous recevoir, très influent en 1863 sur le corps électoral de Paris, vos amis eussent tenu éloigné de la tribune celui qui, à cette époque, n'était à leurs yeux comme aux vôtres que le grand orateur de la vieille Europe (1). Mais votre enthousiasme bien connu pour les derniers actes de M. Thiers a rassuré et donné la confiance que vous seriez d'autant plus fervent dans vos éloges que vous auriez à réparer d'anciennes rigueurs.
Peut-être avez-vous trop accordé à cette attente. Il appartient à notre compagnie de sauvegarder les qualités de mesure et d'urbanité qui constituent le propre de notre génie et lui assurent cet ascendant où le charme du goût a autant de part que la beauté de l'éloquence ou la puissance de la dialectique. Ailleurs, on dispute; ici, on cause; ailleurs, on est
(1) Je pourrais multiplier les citations. Voici, par exemple, le jugement de M. Henri Martin sur le concordat, que M. Thiers considérait comme une des plus belles œuvres de Napoléon : u Ainsi fut renversé ce régime de la liberté religieuse inauguré par la Révolution dans la i)ériode où elle avait tenté de s'organiser selon ses principes; ainsi fut rétablie cette alliance de l'Etat et de l'Eglise romaine, qui rendait à la hiérarchie ecclésiastique l'appui de l'autorité publique, asservissait dans le présent l'Eglise à l'État et compromettait pour l'avenir l'indépendance de l'État, surtout dans la question capitale de l'enseignement. — De tous les coups portés par Bonaparte aux libertés publiijues et au progrès des temps nouveaux, aucun n'a intiigé à la France une blessure plus difficile à guérir. » {Hhtoivc liopidaive, t. IV, p. 564). En 1869, tandis que je soutenais la candidature de M. Thiers, que j'avais imposée en 18G3, M. Henri Martin poussait contre lui celle de M. d'Alton Shée !
jugé comme l'était ce maréchal Soult qui avait gagné ou perdu la bataille de Toulouse, suivant qu'il était dans l'opposition ou au pouvoir; ici, quand on a une fois gagné la bataille, on ne la perd plus. Ces mœurs de l'Académie ne se montrent jamais mieux qu'au monient oii Tun de nos confrères nous quitte; c'est alors comme une émulation entre nous à qui en parlera le plus dignement et « luiprestera mieux quelque tour d'espaule pour le haulser » ; et, si parfois l'épigramme se môle au compliment, c'est afin de lui donner plus de saveur. Pour que cette courtoise harmonie ne soit pas troublée, il y a une sorte d'accord tacite de ne toucher qu'en passant et d'une main légère aux sujets qui irritent ou qui divisent, de manière à rendre facile ces séances triomphales OLi l'hommage emprunte à son unanimité je ne sais quoi d'émouvant qui va loin dans le cœur des hommes.
Vous n'avez pas cru possible de vous astreindre à cette discrète coutume; vous ne vous contentez pas de louer grandement l'écrivain, l'orateur, l'esprit universel qu'une démonstration de Laplace attachait autant qu'une fresque de Raphaël, vous célébrez avec une prédilection particulière l'homme d'iv tat et n'avez estimé aucune qualification, même celle de Père de la patrie, au-dessus de ses mérites. Un tel panégyrique obligerait à une contradiction motivée, s'il n'était préférable de se souvenir, sauf sur les points où l'honneur ne permet pas le silence, que nous ne sommes pas dans une arène politique.