THIERS A LAÇA DEMIE
Vous nous avez rendu avec art l'orateur et l'historien, et Ton ne saurait assez faire écho à vos justes louanges.
Celui qui n'avait pas entendu déjà la merveilleuse parole de M. Thiers éprouvait d'abord quelque déception. Il ne possédait, en effet, aucun des prestiges extérieurs auxquels des orateurs célèbres ont du une partie de leui's succès. Sa tète était pleine, disposée pour une vaste curiosité, Tœil pétillant, d'une vivacité lumineuse, la lèvre ferme et malicieuse, la physionomie toute parlante et d'où sortaient sans cesse comme des étincelles d'esprit; mais de sa stature courte, il dépassait à peine le marbre delà tribune: sa voix, dépourvue d'inflexions musicales, était impuissante aux accents solennels ou pathétiques, et l'on avait au début quelque difficulté à saisir ses paroles. Cette première impression se dissipait vite, car l'enchanteur déployait bientôt ses séductions. Il ne cherchait point ces coups terribles qui soulèvent l'auditeur et le rejettent sur lui-même haletant d'émotion: il procédait par une multitude de petits coups assénés avec prestesse : c'était d'abord, plutôt qu'une action oratoire imposante, une causerie délicieuse semée de détails spirituels, qui donnait le plaisir de ce qu'il y a de plus sensé, de plus net, de plus vif, de plus attique dans le langage français; peu à peu les développements prenaient de l'ampleur, les répétitions diminuaient, la diction acquérait de la force; une passion communicative animait, portait, poussait les raisonnements; la voix devenait vibrante, le geste dominateur, et le
causeur se transformait en un orateur entraînant qui subjuguait les assemlilées.
La valeur de l'historien dépasse encore, cependant, celle de Forateur.
Sa supériorité se révèle d'abord par le choix du sujet : la Révolution. Cet événement grandiose se divise en trois parties inséparables, comme dans une trilogie antique. La première est celle de l'enthousiasme : la nation est unanime, elle marche confiante et enflammée d'espérances sans limites vers un idéal de justice et de liberté auquel elle veut en France associer toutes les classes et en Europe toutes les nations. Cette heure d'enivrement est fugitive; l'unanimité se rompt; ceux qui avaient trop ne veulent pas abandonner assez, et ceux qui n'avaient pas assez veulent prendre trop ; l'Europe refuse le bienfait que nous lui offrions et, craignant la contagion de l'exemple , ne nous permet pas d'en profiter nous-mêmes; la guerre civile et la guerre étrangère éclatent à la fois et s'excitent réciproquement. La deuxième période, celle de la convulsion, commence; elle est terrible et sublime : soulevés par la tempête au sommet des flots, des hommes ordinaires s'élèvent à des hauteurs extraordinaires. Mais ce combat herculéen ne tarde pas à user Téiicrgie de la Révolution; essoufflée, à bout de forces, des féroces ou des fanatiques elle tombe aux mains des incapables ou des corrompus , et ces temps recommencent oi^i Ton est plutôt sans maître qu'en liberté, magis sine domino quani in libertate ; j^uis^ l'incertitude devenant plus cruelle que les maux, la
contre-révolution elle-même apparaît comme une délivrance. A ce moment, un jeune capitaine, tel que les siècles n'en comptent pas deux, qui devine tout ce qu'il ne sait pas, se met à la tète de la Révolution à la veille de finir comme une révolte éphémère, la protège, la relève, l'organise et en fait une époque impérissable. Lui ayant assuré la victoire intérieure, à coups de prodiges, il lui conquiert dans l'Europe la place qu'on lui dispute, et il rend à jamais impossible chez nous le retour de l'ancien régime en le détruisant partout. Dans cet effort, il dépasse le but et il ne respecte pas assez chez les autres l'indépendance qu'il nous assure. Cependant nul ne peut le dompter, et devant lui tous plient ou sont dissipés. Pour l'arrêter, il faut que la Providence se montre : elle déchaîne ses éléments et un hiver précoce triomphe du triomphateur. Toutefois elle ne le frappe que pour l'avertir. A l'île d'Elbe, comme du fond d'un tombeau, il comprend la leçon et il devient un homme nouveau. Sur d'avoir placé les conquêtes de 89 au-dessus de toute atteinte, il renonce à la domination universelle et à la dictature qui en avait été la condition nécessaire ; il ne songe plus, après avoir repris nos frontières naturelles , qu'à clore la Révolution par l'établissement d'un gouvernement démocratique et libre. A quelles splendeurs ne serions-nous pas parvenus, s'il avait réussi! Par malheur, la victoire était lasse de le suivre. Quoique égal à lui-même, il succombe à ^yaterloo sous la fatalité. Rien, néanmoins, n'était perdu : les forces nationales restaient immenses
et la lutte pouvait être continuée avec espoir; mais les factions qui n'avaient pas changé , tandis que Napoléon changeait, ne le permirent pas. On vit alors une chose nouvelle. Jusque-là, nous avions considéré comme impossible d'abandonner un chef vaincu, qu'elles qu'eussent été ses fautes. César avait noté ce tirait de notre caractère, que Machiavel a retrouvé. Chez tous les peuples grands ou destinés à le devenir, il en a été ainsi, car c'est par la manière dont elles supportent Finfortune que les nations montrent ce qu'elles valent. En 1815, au lieu d'imiter le libérateur de 92, Carnot, et le maître de la liberté, Benjamin Constant, de soutenir avec eux le souverain qu'un plébiscite libéral venait de consacrer de nouveau, Lafayette, indigne de lui-même, le méconnaît, Taffaiblit, le mine et obtient sa déchéance d'une assemblée sans patriotisme. Le peuple paralysé subit cette félonie en la maudissant. Quand le héros a expiré sur son calvaire de Sainte- Hélène, il le transfigure et, avec son imagination plus riche que celle des poètes, il crée cette légende de gloire et de douleur contre laquelle les clameurs injurieuses viendront se briser impuissantes. Qu'on débaptise partout dans nos villes les rues qui le rappellent! On ne l'arrachera ni des souvenirs, ni des institutions, ni des faits. Il plane toujours au-dessus de notre société, comme s'élève au-dessus de la cité le dôme resplendissant sous lequel il repose. En république, aussi bien qu'en monarchie, nous vivons de ses maximes. On ne peut, a dit le poète, « remuer rien de grand sans toucher ta son nom. ^)
Veut-on apprendre à nos officiers comment on remporte des victoires? On met ses écrits dans leurs mains. Veut-on sauvegarder la paix religieuse? On invoque son concordat. La France ne répudierait cette mémoire que si elle devenait infidèle à la Révolution dont Napoléon a été le sauveur, le législateur et l'immortelle personnification.
Voilà le sujet. Il n'en existe pas de plus beau, et, en même temps, de plus immense et qui exigeât une telle variété de connaissances et d'aptitudes. M. Thiers le parcourt avec une puissance que la fatigue n'affaiblit pas un instant. Dans sa composition harmonieuse, les événements se succèdent sans se heurter et se coordonnent sans se confondre. Chacun n'obtient que sa juste part en étant aussi bien présenté que s'il était l'objet unique du livre; de l'un on passe à l'autre par des transitions si heureusement ménagées, quoique l'art en soit invisible, que l'intérêt, changeant sans cesse de nature, ne s'épuise pas. Les mouvements secrets ou contradictoires du cœur humain sont démêlés avec autant de sagacité que les manœuvres des armées ou que les combinaisons de la diplomatie, et l'étendue d'esprit qui saisit l'ensemble des faits et les embrasse d'un coup d'œil n'exclut pas l'analyse pénétrante qui en aperçoit les nuances les plus délicates. Le style précis, transparent, d'une justesse imperturbable, d'une soui)lesse prodigieuse, à l'occasion fort ou éloquent, d'un mouvement qui varie à t(Hit instant d'allure sans se ralentir, négligé parfois mais
jamais lourd, à défaut du relief des mots offre celui des choses ; il ne reluit pas, il coule ; il ne colore pas, il dessine; il n'est pas forgé pénildement, il s'échappe avec une intarissable aisance d'une intelligence toujours ouverte; il n'impose pas l'émotion par l'emportement concentré de quelques traits, il l'insinue par la force toujours agissante de la simplicité, de la vérité et de la vie. Il fournit la preuve du précepte de l'auteur : que l'expression naturelle d'une grande pensée fait toujours un grand écrivain.
Le don du justicier est le seul qui manque à l'historien. « Ses justices, a dit Lamartine, dont vous avez invoqué le témoignage, semblent s'exercer plutôt sur l'insuccès que sur l'immoralité des actes. » Après avoir tout accordé au Napoléon des années prospères, il n'excuse plus rien, sauf le génie militaire, dans le Napoléon des jours malheureux, et il déroule avec une impassibilité presque laudative le récit des cyniques abandons. Ces défaillances ne sont, à la vérité, que la moindre partie de la composition immense de M. Thiers consacrée surtout au récit. Or l'art de raconter, au degré où il le possède, c'est plus que du talent, c'est du génie, et son nom restera, entre ceux de Thucydide, de Tite-Live, de Tacite et de Guicciardini, inséparable de la notion même de l'histoire.
Il est trop tôt pour porter un jugement définitif sur Tensemble de la carrière publique de notre confrère. L'œuvre politique de laquelle dépend dé-
sormais sa gloire est encore en voie d'accomplissement, et lui-même a laissé une grave prophétie sur les éventualités qui peuvent en arrfMer l'avenir. « En tout pays, a-t-il dit dans son Eistoire du Consulat et de VEmpire, en tout pays déchiré par des factions, menacé par des ennemis extérieurs, le besoin d'être gouverné et défendu amènera tôt ou tard le triomphe d'un personnage puissant, guerrier comn:e César à Rome, riche comme les Médicis à Florence... Si ce pays a toujours vécu en monarchie, que la folie des factions l'ait pour un instant arraché à son état naturel pour en faire une république éphémère, il faudra quelques années de trouble pour inspirer l'horreur de l'anarchie, moins d'années encore pour trouver le soldat capable d'y mettre un terme, ramener ainsi le pays à ses habitudes et dissiper le songe de ceux qui avaient cru changer la nature humaine par de vains décrets (1). » Tant que l'expérience n'aura pas refuté cette page, ne trouvez-vous pas quelque témérité à donner si tôt à celui qui l'a écrite l'honneur d'avoir conclu la Révolution?
Dès maintenant, ce qu'on ne peut lui dénier, c'est la variété des aptitudes pratiques. Il ne croyait pas que la politique fût gouvernée par des règles inflexibles auxquelles on doit s'asservir : il la considérait comme déterminée par des circonstances auxquelles il est sage de s'adapter; il prisait peu les
(1) Consulat et Empire, liv. XIX.
sectaires inconséquents qui, invoquant de prétendus principes, veulent introduire dans la portion la plus mobile de la science du relatif, l'absolu qu'ils mettent leur ambition à exclure du domaine philosophique. Dans la conduite, il était inépuisable en ressources, aisé à se retourner et à prendre toutes les formes nécessaires à ses desseins, prompt à trouver les tours par lesquels on pousse les hommes en leur donnant des lueurs de crainte ou d'espérance, possédant au plus haut degré cette heureuse flexibilité d'esprit qui est le don propre du politique, résolu de langage parce qu'il savait que la plupart, superficiels ou inattentifs, sont conduits surtout par la force de Taffirmation, mais dans les actes circonspect, ne marchant qu'à coup sûr, toujours éveillé, attentif, persévérant. En un point, cependant, sa pénétration lui a fait défaut. Homme d'esprit, il a trop cru à la puissance exclusive de l'esprit; homme d'expansion, il a trop dédaigné les taciturnes. Etre sans esprit n'a nui à personne en politique, et plus d'un a tiré grand profit d'être réputé n'en avoir pas; ne rien dire a toujours été, dans certaines situations, une force incalculable; parfois cela vaut Fadmiration universelle.
Cette vie si remplie donne d'autres exemples que ceux de l'éloquence ou de la science d'écrire l'histoire et de se conduire à travers les accidents d'une vie publique. Aux ambitieux pressés de tout obtenir sans effort et habitués à tout trancher sans études, elle enseigne au prix de quelles longues constances de la volonté et de quels pénibles labeurs on se rend
digne de dominer dans les assemblées sérieuses. Aux esprits enclins à tout ramener au jeu des forces matérielles, elle démontre combien le culte de la beauté artistique profite même au maniement des affaires. Autour du cabinet où il suivait sur ses cartes les évolutions stratégiques des armées, où il décrivait les détails les plus minutieux de l'administration, notre confrère avait fait reproduire les chefs-d'œuvre de la peinture. Il se reposait ou s'inspirait dans la contemplation de \ Ecole (V Athènes ou du Jugement dernier. Juste conception de l'art qui n'est pas seulement un délassement d'oisif ou une agréable excitation des sens, mais un des moyens les plus efficaces par lesquels Dieu verse à nos âmes le cordial qui les relève, les rafraîchit, les tient alertes et mieux disposées à remplir avec vaillance la tâche grande ou petite qui leur a été destinée.
M. Thiers a-t-il mérité par sa conduite, en 1870, d'être appelé le Français entre tous? Pour justifier ce titre fastueux, vous vous montrez bien sévère envers la Chambre de 1870.
Yous lui reprochez d'avoir accueilli par des outrages des conseils (jui lui déplaisaient. C'est une erreur. Loin de s'associer aux clameurs d'un petit groupe, elle approuva les paroles suivantes du garde des sceaux : .( Plus un courant d'opinion est unanime et violent, plus il y a de grandeur d'àme, quand on le croit erroné, à tenter de l'arrêter. »
Yous la représentez comme frappée de vertige. Avant de la qualifier ainsi, il eût été équitable de
se rappeler rexcilaiion dans laquelle notre confrère la tenait lui-même depuis quatre ans. Depuis quatre ans, il ne cessait de se lamenter sur la perte de notre prépondérance nationale, lamentation d'autant plus contagieuse qu'elle était accompagnée de l'exaltation de l'armée française, « Rien, disait-il, n'est au-dessus de ses forces (1) ». Le 30 juin 1870, il répétait encore : « Nous sommes forts, nous sommes imposants. » On ne dit pas à tout propos à un peuple fier qu'il vient d'être humilié et qu'il possède une armée invincible, sans lui inspirer le désir passionné de relever son prestige amoindri,
Yous supposez que des revers inévitables, que l'abîme était la conséquence de la résolution du 15 juillet. Or M. Thiers ne le croyait pas, puisque, même après l'événement, gardant de nos soldats l'opinion qu'il en avait exprimée auparavant, il a déclaré « que si, au début, on avait agi avec vigueur « et présence d'esprit, on aurait rabattu les Prus- (( siens, peut-être percé leur ligne, rejeté leur (( énorme masse sur Mayence et changé la face des (( événements » (2). Il avait raison. Aucune armée, depuis le camp de Boulogne, n'avait été autant que notre héroïque et malheureuse armée du Rhin en état d'opérer des prodiges. Elle l'a prouvé dans ces combats de géants qui auraient pu si facilement devenir des victoires décisives et après lesquels l'honneur n'était plus à sauver (3).
(1) 10 décembre 1867.
(2) Déposition devant la Commission d'enquête.
(3) « J'ai été blâmé d'avoir voté la guerre, a dit M. Kératry, « parce qu'un succès pouvait réconforter l'empire. »
Dans des circonstances non sans quelque similitude avec les nôtres, Démosthènes disait aux Athéniens : « Qu'un orateur se lève et vous dise : C'est Diopithe qui cause tous vos maux, c'est Charès, Aristophon, ou tout autre qu'il lui plaît de vous nommer, vous aussitôt d'applaudir et de vous écrier en tumulte : Oh ! qu'il dit vrai ! mais qu'un homme sincère vous dise : 0 Athéniens ! le seul auteur de vos maux, c'est Philippe, cette vérité vous irrite, et c'est comme un trait qui vous blesse. » Ailleurs que dans cette réunion, je m'approprierais cette plainte de l'Athénien et je ferais entendre une parole publique qui ne serait pas l'affirmation du bon droit de la Prusse. Mais il serait trop long d'expliquer ici les causes et de suivre les péripéties de ces tragiques événements. La Justice, qui s'avance d'un pas boiteux mais sûr, dissipera les ivresses de la passion triomphante et rendra à chacun ce qui lui appartient.
M. Thiers a bien mérité de la nation en acceptant la tâche difficile de libérer le territoire. On discutera les moyens auxquels il a eu recours; aucun juge impartial ne refusera son admiration à ce vieillard infatigable, jour et nuit au travail, passant du conseil à la tribune, au champ de bataille, aux conférences avec un ennemi implacable, usant les derniers restes de sa vie à arracher notre territoire à l'étranger, notre capitale à l'anarchie.
Mais, avant ces jours-là, une grandeur plus haute, lui avait été offerte par la destinée. Le 9 août , à la première nouvelle de revers aussi foudroyants quim-
prévus , s il avait tenu le raisonnement qu'il fit le 4 septembre au profit des envahisseurs du Corps législatif, et dit : « Uenneini approche, pas de divisions, pas de luties intestines, pas de l'évolution l Faisons tous le sacrifice de nos sentiments jjersounels aux dangers jniblics (1) »^ par la force des choses, par la volonté de la Chambre et de l'assentiment général, il fût devenu aussitôt le maître des affaires quand rien n'était encore perdu; il eût sauvé vraiment le pays et empêché les malheurs qu'il a pu seulement atténuer. Malgi^é son patriotisme , M. Thiers ne comprit pas ainsi le devoir. Un homme s'est trouvé qui, n'ayant ni son autorité ni ses lumières, par un simple mouvement de cœur arriva à plus de clairvoyance : le noble général Changarnier. S'inspirant de la tradition de Carnot, il oublie son emjvnsonnement, son long exil, sa carrière brisée ; et, ne pouvant à la tribune conseiller l'abnégation, il court au quartier général, serre la main de l'Empereur et s'enferme à Metz, quoique plié par l'âge, pour lutter et souffrir avec ses anciens lieutenants !
Voilà la conduite magnanime qu'il faut proposer à r admiration du temps présent; car si, ayant tant à nous pardonner les uns aux autres, personne ne donne l'exemple de V oubli généreux, que deviendrons^ nous (2) ?
L'ordre social n'est pas resté fermé à l'esprit
(1) Discours prononcé à la Présidence, le soir du 4 septembre.
(2) Ce passage souligné est celui dont la commission a exigé le retranchement.
d'ciudaeieuse recherche qui travaille ce siècle créateur. Tandis que la science diminue peu à peu l'action des fatalités mystérieuses, que Fart emploie la beauté accomplie des formes antiques à exprimer des sentiments nouveaux, Forganisation actuelle s'affaiblit sous l'assaut d'une critique infatigable; la plupart des maximes d'après lesquelles la société était arrangée sont mises en question ; le peuple excité et non dirigé, tourmenté de vagues désirs et d'aspirations confuses, attend Féclosion du monde nouveau qu'on lui a promis : il faut tour à tour le satisfaire et le contenir. Plus que jamais au-dessus des débats politiques d'importance secondaire, se montre le devoir social de soulager les détresses morales et matérielles des déshérités. Dans une telle situation, grosse de périls et d'incertitudes, est-ce bien le moment de saisir dans tout malheur public l'occasion attendue de triompher des pouvoirs contre lesquels on a des griefs ? N'est-ce pas même trop de les poursuivre de récriminations byzantines, après que, disparus de la scène du monde, ils sont tombés dans le passé ? Ne serait-il pas mieux de reconnaître que si, au milieu de la mobilité imprévue des circonstances, aucun gouvernement n'a su toujours discerner le bien ou le réaliser, tous, d'un même effort sincère, Font cherché et voulu ? .
Napoléon écrivait à son frère Louis : « Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs et, depuis Clovis jusqu'au Comité de Salut public, je me tiens solidaire de tout, et le mal qu'on dit de gaieté de cœur contre les gouvernements qui m'ont précédé, je
50 ■ THIERS A L'ACADÉMIP].
le tiens comme dit dans l'intention de m'offenser. » Ainsi parlent les grands hommes d'Etat et les véritables patriotes. Les grands hommes d'Etat savent que le respect est le ressort principal de l'autorité, et qu'on ne saurait l'exiger à son profit quand on Fa refusé aux autres. Ils n'oublient pas que, quelles que soient leurs bonnes intentions ou leurs lumières, ils se tromperont ou seront trompés par la fortune, et ils n'ont pas l'imprévoyance de se montrer impitoyables à l'égard de leurs devanciers, ayant à craindre qu'on ne le devienne envers eux. Les véritables patriotes sentent que les peuples sont inséparables de leurs gouvernements et qu'on les déconsidère en outrageant les chefs auxquels ils ont obéi longtemps. Une existence nationale ressemble à ces édifices élevés par des générations successives. Les architectes n'ont pas tous eu le même génie, et parfois, comme à Saint-Pierre, d'un Bramante ou d'un Michel- Ange on est tombé à un Carlo Maderno; et cependant la pierre du plus mauvais ouvrier est aussi indestructible que celle du meilleur, et, si Ton en arrachait une seule, l'édifice entier serait en péril ! »
On n'a pas d'exemple d'une résistance aussi obstinée, m'a-t-on dit. — C'est qu'il n'y avait pas encore eu d'exemple d'une telle intolérance. Une fois un conflit de cette nature avait été sur le point de se produire. Il s'agissait de la réception de M. Guizot,
par M. de Ségur (1836). Par une coïncidence aussi piquante que celle qui avait réuni dans ma commission tous les amis de M. Henri Martin et tous mes ennemis, la commission de M. Guizot se trouva composée de MM. Royer-Collard, Thiers et Dupin. M. Royer Collard s'excusa sous prétexte qu'il arrivait de la campagne, qu'il lui fallait ranger ses livres et ses papiers et qu'il faisait tout lentement. M. Thiers et surtout M. Dupin ti^ouvèrent excessifs les éloges que le directeur fort enthousiaste du juste-milieu prodiguait au récipiendaire, et lui demandèrent d'en rabattre. Comme moi, le directeur M. de Ségur n'en voulut pas démordre, et l'on crut que la séance allait être contremandée. Seulement, mieux avisés que mes juges, MM. Dupin et Thiers se contentèrent de légères modifications et le différend s'arrangea (1).
Pourquoi un accord pareil ne s'est-il pas conclu entre les amis de M. Thiers et moi? La rupture aurait-elle pu être évitée^ comme ont semblé le croire les esprits inattentifs, par quelques habiletés de formes? S'il en avait été ainsi je n'aurais pas résisté, je ne tenais pas assez à mes phrases pour ne pas les sacrifier avec empressement à la concorde et au désir d'éviter des ennuis à des confrères avec lesquels je vivais en relations courtoises. En réalité, il s'agissait d'un dissentiment de principe, du plus grave qui puisse être porté devant une nation indépendante.
(1) Doudan. Lettres des 17 et 20 décembre 1836.
ri2 THIERS A L^ACADEMIE.
Lorsqu'un gouvernement qu'on déteste est malheureux sur le champ de hataille, où est le devoir? Est-il d'oublier ses ressentiments, de lui venir en aide contre Fétranger, dût-on le consolider? Est-il, au contraire, de lui refuser tout concours sérieux et, sous prétexte qu'on apaisera l'ennemi, de travailler à son renversement? Chez les peuples sains de telles questions ne se posent même pas. Quiconque n'est pas avec le gouvernement de son pays contre l'étranger est un traître noté de la réprobation générale. Chez les peuples infectés de l'esprit de parti il est, au contraire, admis par certains hommes qu'on peut profiter des revers nationaux pour satisfaire sa haine. Ainsi ont pensé, en 1814, ïalleyrand, en 1815, Lafayette.
Napoléon a dissipé de sa forte parole les sophismes par lesquels on a essayé de déguiser en acte de sagesse politique un calcul de véritable félonie. «Ce n'est pas quand les ennemis sont à vingt-cinq lieues qu'on renverse un gouvernement avec impunité. Pense-t-on que des phrases donneront le change à l'étranger? Si on m'eût renversé il y a quinze jours, c'eût été du courage mais je fais partie maintenant de ce que l'étranger attaque, je fais donc partie de ce que la France doit défendre... En me livrant, elle se livre elle-même, elle avoue sa faiblesse, elle se reconnaît vaincue, elle encourage l'audace du vainqueur (1). » Pendant que le grand vaincu parlait ainsi à Jienjamin Constant, à TElysée, l'avenue
(l)2Benjamin Constant, les Cent jours, quatrième note.
THIERS A L'ACADPLMIE. 53
de Marigny retentissait des cris de ViveTempereur ! Une foule d'hommes, pour la plupart de la classe indigente et laborieuse , se pressait dans cette avenue, saisie d'un enthousiasme en quelque sorte sauvage, et tentant d'escalader les murs de l'Elysée pour offrir à Napoléon de l'entourer et de le défendre (1;.
Les républicains de l'époque héroïque sentirent comme Napoléon et comme le peuple. Laissant les libéraux purs, à l'exception de Benjamin Constant et de Sismondi, suivre Talleyrand etLafayette,Carnot, le plus illustre d'entre eux, écrivit à l'empereur : « Sire , aussi longtemps que le succès a couronné vos entreprises, je me suis abstenu d'offrir à Votre Majesté des services que je n'ai pas cru lui être agréables. Aujourd'hui que la mauvaise fortune met votre constance à une grande épreuve, je ne balance pas à vous faire l'offre des faibles moyens qui me restent. C'est peu de chose, sans doute, que l'effort d'un bras sexagénaire; mais j'ai pensé que l'exemple d'un soldat dont les sentiments patriotiques sont connus pourrait rallier à vos aigles beaucoup de gens incertains du parti qu'ils doivent prendre, et qui peuvent se laisser persuader que ce serait servir leur pays que les abandonner. » (24 janvier 1814.) La grande majorité du parti républicain imita cet exemple de Carnot. Le brave général Lecourbe repoussa les ouvertures de son ancien ami Moreau. Le conventionnel Grenier de Saintes dit à la tri-
(1^ IbifL
biine : « Il importe que TEiirope le sache : aucun dissentiment ne subsiste parmi nous quand il s'agit de sauver la France ; dans ce but glorieux nous ne faisons qu'un avec l'Empereur , comme l'Empereur ne fait qu'un avec nous, et lui-même devenu l'homme de la nation ne peut plus être séparé d'elle (1). »
Depuis, les âmes vraiment patriotiques se sont rangées du côté de Napoléon et de Carnot contre Talleyrand et Lafayette. Il serait trop long de citer tous les témoignages qui méritent d'être recueillis : je m'en tiens à ceux de Benjamin Constant, de Déranger, de M. Mignet.
Benjamin Constant : « Saisis d'une étrange préoccupation, les amis de la liberté s'attachèrent à compléter la ruine d'un homme, quand il fallait sauver l'Etat menacé. Les passions ont un merveilleux penchant à croire ce qui les flatte : on s'obstina, malgré les nombreux exemples inscrits dans les annales de tous les peuples, à penser que la guerre cesserait à l'instant où la France aurait abjuré son chef. Comme on avait obéi à cet homme extraordinaire quand la résistance aurait été louable et utile, on l'abandonna quand on ne pouvait se séparer de lui qu'en favorisant le pire des maux, l'invasion étrangère. Une révolution intérieure, au milieu de Tacharnement des étrangers déjà triomphants , ne tendait qu'à nous enlever nos dernières ressources (2). »
Béranger : « Lui seul (Napoléon) , en dehors du
(1) Mémoires de Carnot par S07i fils, t. II. p. 410.
(2) Les Ceyit jours. Notes III et IV.
peuple, fut patriote dans ce moment solennel. Lui seul?Non : il y en eut un autre, un de nos anciens chefs suprêmes, guerrier savant, vieux républicain désintéressé, proscrit délaissé à qui Napoléon rendit justice trop tard, et qui, voyant la France en danger, n'écouta ni son juste ressentiment, ni même ses opinions, ce qui est un devoir de haute vertu en pareille circonstance. Il est inutile de dire que je parle de Tillustre Carnot (i). »
Mignet : « En présence du parti de Tancien régime vaincu mais menaçant, à l'approche de l'Europe coalisée s'avançant en armes, Napoléon n'était plus que le représentant de la Révolution, le défenseur du territoire. Il ne fallait pas, par des défiances intempestives, l'entraver et l'affaiblir (2). La Chambre des représentants, dévouée aux principes de la Révolution, mais dépourvue de la prévoyance et de la vigueur qui pouvaient les sauver, libérale et défiante hors de propos, discuta l'étendue des droits politiques de la France , lorsqu'il aurait fallu défendre son indépendance en péril , exigea l'abdication de celui qu'elle aurait dû armer de la dictature, moins redoutable, en ce moment, que l'invasion; et nomma un gouvernement provisoire, désuni, incertaiu;, qui ne sut ni combattre avec honneur, ni traiter avec avantage (3). »
Ces idées étaient les miennes. Depuis mon enfance j'étais habitué à croire que haine, amour,
(1) Ma biographie, p. 149.
(2) Notice sur Comte.
(3) Notice s?ir Bigi^on.
préférences, opinions, calculs personnels, tout doit se taire dès qu'il s'agit du salut ou de l'honneur ou de la gloire de la patrie. Je ne connais pas un seul homme, fiit-il mon plus cruel ennemi, que je ne sois prêt à défendre et à servir dès que, même par la défaite, il sera devenu le représentant de la cause nationale. Aussi est-ce avec chagrin que j'avais vu M. Thiers s'abaisser au rôle des libéraux de 1815; avec désespoir que j'avais entendu mon noble pays admirer, au lieu de la maudire, cette funeste aberration de la haine. Le hasard, en me plaçant à la tête de l'Académie le jour de la mort de M. Thiers, n'avait pas voulu me fournir le prétexte de débiter quelques périodes plus ou moins heureuses sous la coupole de l'Institut; il m'avait mis là pour que je fisse entendre la première protestation publique contre la légende de la vengeance, de l'imposture, de la crédulité et de la félonie. Aucune considération humaine ne m'eût fait déserter ce devoir qui m'était providentiellement imposé. J'avais poussé la réserve aux limites extrêmes, trop loin peut-être, en n'exprimant ma pensée que d'une manière détournée, par l'éloge du brave général qui avait renouvelé la conduite de Garnot, au moment même oii M. Thiers reprenait celle de Lafayette. Toute autre concession eût été une défaillance répréhensible.
Au contraire, parmi les membres prépondérants de la commission, l'un était auteur, les autres bénéficiaires ou admirateurs du renversement ourdi et consommé, grâce àFinvasion, du 9 août au A sep-
THIERS A L'ACADf:MIE. o7
tembre. Ils considéraient comme des citoyens dignes d'éloges^es hommes qui, recommençant i81o en 1870, avaient essayé de séparer la cause d'un Napoléon de celle de la France au moment oi^i le sol était déjà ébranlé autour d'eux par les pas de l'ennemi triomphant. M. Mignet lui-même avait oublié ses'sages jugements d'autrefois. Quelle conciliation pouvait-on espérer entre deux points de vue aussi radicalement opposés?
Ce qui s'est passé à l'érection de la statue de M. Thiers, à Nancy (3 août), a rendu bien plus manifestes les motifs impérieux de ma résistance. Là a éclaté la délicatesse d'àme de l'inspirateur de la commission, M. Legouvé. En face de notre frontière mutilée , à quelque distance de Metz qui gémit aux mains de l'étranger, il n'a pas craint de célébrer M. de Bismarck, et à ses pieds, qui nous ont tant foulés, d'immoler toutes nos gloires.
Trois hommes dans ce siècle, à force de génie, De lem' terre natale ont refait les destins.
Ces trois hommes de génie sont MM. Cavour, Thiers et Bismarck. Napoléon P"" n'a pas existé, ni aucun de nos grands hommes. L'orateur ne se contente pas d'exalter notre implacable ennemi, celui qui plaisantait sur l'odeur d'oignon rôti exhalée par les paysans brûlés à Bazeilles, celui qui, à tout propos, s'écriait : « Trop de prisonniers! trop de prisonniers! » celui dont la femme eut voulu qu'on
égorgeât jusqu'à nos jeunes enfants (1). Il l'invite à sa fête comme don Juan invitait la statue du commandeur à son festin !
Car c'est vous honorer que de vous invoquer!
Ce témoin est nécessaire à la gloire de son héros. En effet, aucun Prussien n'a, mieux que M. Thiers, plaidé la cause du Prussien!
Et maintenant venez vous mêler avec nous; Oui, sans que notre honneur ou votre orgueil s'en fâche. Nous pouvons maintenant, nous, ses amis élus, Pour rendre un solennel hommage à sa mémoire, Demander, pour ce bronze, un hommage de plus : Le vôtre »
Lorsqu'on sent aussi peu les convenances du patriotisme on ne saurait en comprendre les. devoirs; et il n'est pas surprenant que l'admirateur enthousiaste de M. de Bismarck à Nancy, ait, à l'Académie, jugé irréprochable la conduite tortueuse de M. Thiers après nos revers.
De tous les votes émis contre moi, le seul qui m'ait affligé est celui de M. Yictor Hugo. J'ai toujours admiré, même quand je ne pouvais le suivre, ce vaste esprit dans l'œuvre colossale duquel on ne
(1) Buscn, Le comte de Bismarck et sa suite pendant la guerre de France , chap. V) ix, 23 décembre, 24 janvier et passim — 28 octobre : « Puis-je vous demander, ajouta le prince en s'adressant au comte de Bismarck, comment se porte madame la comtesse? — Ohl beaucoup mieux. Elle ne souffre plus que de sa haine contre les Gaulois, qu'elle voudrait voir tous brûlés ou passés par les armes, tous, même les plus petits enfants, qui ne sont pourtant'pas coupables d'avoir de si horribles parents. »
THIERS A L'ACADEMIE. o9
trouverait pas un sentiment qui ne soit haut, clément, généreux, d'une douce et forte sérénité. Comment n'a-t-il pas compris que, lorsqu'on est Yictor Hugo, venir, dans une académie où l'on ne parait presque jamais, assurer par son vote une conjuration d'intolérance contre un confrère qui, toute sa vie, a réclamé la liberté de tous, c'était déchoir. Certains hommes ne doivent pas se mêler des besognes subalternes. Il m'a semblé entendre comme un regret dans cette phrase d'une ironie méprisante, prononcée par l'illustre poète au Châteaud'Eau le jour même de la fête de Nancy, et qui dépasse toutes mes sévérités : « Il y a quarantecinq ans, à la tribune de la Chambre des députés, un homme distingué, M. ïhiers, a déclaré que les chemins de fer seraient le hochet de Paris à Saint- Germain. » La commission eût interdit ce discours!
En rapprochant du portrait qui a déplu à l'Académie celui que je proposerai à l'histoire, on jugera mieux des sacrilices que, sans abandonner mes opinions, j'avais faits au désir d'éviter un éclat. Pour plus de clarté, je reproduirai à leur place logique les quelques passages de l'éloge officiel que je maintiens sans modifications dans le jugement historique.