THIHKS. rrUIZOT. RKML'SAT
vivail. On lui a dit plus tard : « C'est sous le drapeau de la République que nous avons réorganisé la France. » On pouvait aussi ajouter que c'est sous ce drapeau et grâce à lui qu'on avait vaincu l'insurrection.
On a répété que M. Thiers, dans ce discours, s'engage à ne rien faire ni pour ni contre la République, et que, plus tard, il s'est prononcé pour la République. Mais il faut tenir compte des temps et de la situation. En avril 1871, il parle à une assemblée monarchique, et dans un moment où le parti républicain est divisé contre lui-même par une guerre furieuse. Tout ce qu'il peut demander aux monarchistes qui l'entourent, c'est de ne pas user du pouvoir constituant; car, s'ils en usaient, ils renverseraient la Républi(|ue, et il s'ensuivrait une lutte formidable, dont l'issue ne manquerait pas d'être fatale à la France. La droite avait, à cette date, la sagesse de le comprendre. Mais elle comprenait aussi que la durée de la république de fait faciliterait l'avènement de la république défini-
Eh bien, messieurs, quoique j'aie dit : « L'avenir est réservé, » au risque de servir la République, je gouvernerai le moins mal que je pourrai. {Rires.)
» ... Le fait qu'on m'a livré, que j'ai accepté on dépôt, c'est la République ! Je ne trahirai pas la République. L'avenir que vous avez voulu réserver, c'est celui de la monarchie. Je ne ferai rien contre cet avenir. »
Mais il gouverna bien, comme il \o promettail; et la République eu profita.
Les plus grands ennemis de la République ne peuvent se dissimuler qu'après nos désas- Ires le parti républicain avait fait de grands progrès dans la politique. Les plus avancés eux-mêmes s'étaient assagis ; le gros du parti, après les premiers jours d'efTervescence. s'était sur-le-champ montré raisonnable.
Quoiqu'il eût été systématiquement tenu pendant tant d'années en dehors de toule participation aux affaires, il avait pris rapidement, sous la direction de quelques-uns des siens, et sur les avis de M. Thiers, l'esprit gouver-
'.»: THir.HS. (UlZnT, lîEMlSAT
neiiiental. Le pays, en voyant le gouvernement respeclé, s'était remis au travail et ne demandait pas de changements; il en vint même assez vite h les craindre. M. Thiers en était très frappé. Il observait tout très attentivement, et ne communiquait ses impressions qu'à deux ou trois amis qui avaient sa confiance entière. Je ne puis citer plusieurs billets trop personnels et qui touchent d(» trop près à quelques-uns de ses amis ou de ses courtisans d'alors, qui depuis l'ont abandonné* Mais voici une dépêche, que je crois inédite, qu'il nous adressa de Trou ville le i 5 septembre 1872, par voie télégraphique. Elle indique le mouvement qui commençait à s7)pérêr dans son esprit.
« Tiouvillo, lo l."l îîHplemlni' 1872.
» Mes chers collègues,
» J'ai fait hier ma visite au Havre, et tous ceux qui ont pu y assister vous diront que l'accueil a été extraordinaire. Je ne crois pas que jamais aucun personnage en ail reçu un plus chaleu-
Eh bien, messieurs, quoique j'aie dit : « L'avenir est réservé, » au risque de servir l.i République, je gouvernerai le moins mal que je pourrai. (Rires.)
» ... Le fait qu'on m'a livré, que j'ai accepté en dépôt, c'est la République ! Je ne trahirai pas la République. L'avenir que vous avez voulu réserver, c'est celui de la monarchie. Je ne ferai rien contre cet avenir. »
Mais il gouverna bien, comme il le promettait ; et la République en profita.
Les plus grands ennemis de la République ne peuveirt se dissimuler qu'après nos désastres le parti républicain avait fait de grands progrès dans la politique. Les plus avancés eux-mêmes s'étaient assagis ; le gros du parti, après les premiers jours d'effervescence, s'était sur-le-champ montré raisonnable.
Quoiqu'il eût été systématiquement tenu pendant tant d'années en dehors de toule participation aux affaires, il avait pris rapidement, sous la direction de quelques-uns des siens, et sur les avis de M. Thiers, l'esprit gouver-
<•? 1111 K K S , (i r 1 Z OT , lî K M l S A T
nemeiital. Le pays, en voyant le gouvernement respecté, s'était remis au travail et ne demandait pas de changements; il en vint même assez vite à les craindre. M. Thiers en était très frappé. Il observait tout très attentivement, et ne communiquait ses impressions qu'à deux ou trois amis qui avaient sa confiance entière. Je ne puis citer plusieurs billets trop personnels et qui touchent de trop près à quelques-uns de ses amis ou de ses courtisans d'alors, qui depuis l'ont abandonné. Mais voici une dépêche, que je crois inédite, qu'il nous adressa de Trouville le 15 septembre 1872, par voie télégraphique. Elle indique le mouvement qui commençait à s'opérer dans son esprit.
(( Trouville, [o i;i s»'nteinl»ii' 187'j. » Mes chers collègues,
» J'ai fait hier ma visite au Havre, et tous ceux qui ont pu y assister vous diront que Taccueil a élé extraordinaire. Je ne crois pas que jamais aucun personnage en ait reçu un plus chaleu-
reiix, plus cordial, plus unanime. Le peuple était dans les rues, les classes aisées aux fenêtres, agitant des milliers de mouchoirs. En arrivant, en partant, les jetées étaient couvertes d'une foule immense agitant ses chapeaux, ses mouchoirs. Nous sommes partis avec nos voitures remplies de bouquets. On a crié : « Vive Thiers! Vive le Président! » Beaucoup plus : (( Vive la République ! » Mais il ne faut pas s'y tromper ; une grande partie des cris de : « Vive Thiers! » étaient un remerciement à l'homme politique qui avait loyalement tenu sa parole envers la République ; et en observant bien cette population, remarquablement sage dans son attitude, je suis resté convaincu qu'avec l'idée seule de la République on peut rallier la nation et en faire un ensemble gouvernable. Avec l'idée contraire, on satisferait une partie riche sans doute, mais on mettrait le feu dans le pays. C'est chez moi une conviction sincère et désintéressée, et les lettres nombreuses que je reçois me confirment dans cette pensée.
» Quant à moi, il vaudrait mieux me retirer sur la bonne bouche ; car jamais je ne retrouverai le pays comme il est à mon égard. J'en ai été touché jusqu'au fond de l'âme. Ce qui a com-
piété le spectacle, c'est le concours des Anglais et des Américains. Les Anglais m'ont fait la surprise, à laquelle je ne m'attendais pas, d'envoyer la plus belle partie de l'escadre de la Manche, c'est-à-dire le Sultan et le Northumberland, les deux plus grands vaisseaux de la marine britannique. Ils se sont embossés au large du Havre, et j'ai passé, sur /e Cuvier, entre ces deux géants, me saluant de tous leurs feux, les équipages dans les vergues et les musiques jouant la Marseillaise. Les Américains en ont fait autant, et la frégate la Shenandoah m'a fait un accueil magnifique... Je n'ai pas besoin de vous dire que cette dépêche est trop confiante pour être publiée.
» A. Thiers. »
A cette époque, et pendant tout le cours de sa présidence, M. Thiers croyait que, si la couronne était disputée, les plus grandes chances seraient aux impériahstes, parce que seuls ils étaient présents, connus et organisés. Les orléanistes avaient contre eux quinze ans d'absence, et ils étaient primés, de leur propre aveu, par le comte de Cliambord, qui
s'obstinait noblement, mais follement, à ramener un drapeau dont la France ne voulait plus. La mort a fait dans toutes ces situations des changements énormes, que personne ne pouvait prévoir. M. Thiers jugeait les choses telles qu'elles étaient, et non telles qu'elles seraient dans un avenir impénétrable. Je ne songe pas un seul instant à persuader aux monarchistes qu'il avait raison; je ne veux que constater l'état de son esprit, les causes de ses résolutions, et la parfaite loyauté de sa conduite. Ils n'ont à lui reprocher que ses opinions. Pour ce reproche-là, je l'accepte pour lui. Il est mérité; il est juste. M. Thiers n'a pas voulu travailler à une restauration; c'est un fait avéré. Il a cru, après longue délibération et long examen, que la république était possible ; et quand son opinion a été faite, quand le moment de se déclarer est venu pour tout le monde, il a voté le premier. Voilà l'entière vérité.
Il crut sérieusement au succès définitif de la RépubHque à partir du miheu de 1872,
quand il eut éprouvé la sagesse des républicains et constaté la situation des esprits dans presque tous les départements.
Il a résumé lui-même ses impressions dans ces termes, le 24 mai 1873 :
« On dit souvent que le pays n'est pas républicain. Voici ce qu'il y a devrai ; je l'ai dit déjà, je le répète et je l'affirme : oui, dans les classes élevées qui sont préoccupées de Tordre,, et qui ont raison, il y a des appréhensions , des répugnances , mais, dans les masses, ne vous y trompez pas, la République a une immense majorité.»
Jamais, jusqu'aux six derniers mois de 1872, je ne l'avais entendu exprimer une préférence pour la République ; au contraire, il avait des ombrages, qui se dissipèrent peu à peu. Ni sur l'impôt, ni sur l'armée, ni sur l'organisation sociale, ni sur l'organisation politique, ni sur l'organisation de la République, il ne pensait comme les républicains. Il le leur disait à eux-mêmes. Il leur disait qu'ils étaient les pires ennemis de la République; qu'elle n'avait jamais réussi et ne réussirait jamais
riiEFACK y;
entre leurs mains ; qu'ils avaient un passé bien lourd et qu'ils ne cessaient de le rappeler maladroitement par leur langage, leurs théories, leurs alliances.
Mais il avait beau dire, les républicains ne s'irritaient pas. Tout au contraire, ils s'amendaient. Leur conduite contrastait avec les colères et les témérités de la droite. Ils croissaient en popularité à mesure qu'ils croissaient en maturité. M. Thiers se demandait s'il n'en était pas de la République comme du suffrage universel, dont il disait : « 11 nous a fait et nous fera du mal, mais il est impossible d'y toucher. » Il n'acceptait que la République conservatrice. 11 disait : « La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas. » Les démarches des monarchistes et leur jjolitique, l'affaire du drapeau blanc, les explications qui suivirent, et, plus que tout cela, la sagesse croissante des républicains, la modération de leur langage, leur union dans les circonstances graves, contribuèrent h augmenter la force et les chances
9S THIERS, GUIZOT, UEMUSAT
de la République, parce que beaucoup do libéraux, qui auraient accepté une monarchie constitutionnelle avec le drapeau tricolore et les doctrines dont il est le symbole, ne voulaient pas de la monarchie du drapeau blanc. Il faut un peu faire un effort pour se représenter l'état des partis en cette année i873, qui semble si loin de nous à cause des changements extraordinaires que les dernières années ont apportés. M. Thiers en vint a croire que l'immense majorité des citoyens repoussait toute idée de révolution; que, par conséquent, l'empire avait perdu presque toutes ses chances; que la monarchie traditionnelle, comme on l'appelait, n'en avait plus aucune, et que, la monarchie constitutionnelle s'étant volontairement placée derrière la monarchie traditionnelle, le pays n'avait plus qu'une chose h faire, c'était de sortir du provisoire en proclamant la Répuljlique. Telle était sa manière de voir sur la situation, non pas théoriquement, mais pratiquement. Il ne cédait ni h dos doctrines, ni à dos sympa-
tliies. Il consultait l'intérêt public, il constatait des réalités. Toute la question est de savoir si, voyant cela, pensant cela, et parvenu presque au terme de son mandat, puisque la Chambre allait se dissoudre, il avait le droit et le devoir de le dire.
Il avait gouverné impartialement, pendant toute la durée de sa mission ; il rendait intact le dépôt qu'on lui avait remis. Au moment de quitter le pouvoir, il donnait au pays un avertissement salutaire. Tel est le sens du message ; telle est la différence entre le message et les déclarations des 27 avril et 8 juin 1871.
Il est bien entendu qu'il ne s'agissait que d'exprimer son avis sincèrement, fidèlement, et en disant à l'Assemblée d'abord, au pays ensuite : « Vous jugerez, vous déciderez. » L'imminence des périls provenant de trois causes : la désorganisation générale, la Commune et la présence de l'armée allemande, avait seule rendu possible un gouvernement
100 TIIIERfci, GUIZOT, IIEMUSAT
neutre. Depuis que ces raisons existaient moins, ou n'existaient plus, la France avait besoin d'un gouvernement définitif. Le Président, obligé de parler tous les jours à la France, ne pouvait plus continuer à lui dire : « Ajournez! attendez! » Ce langage était impossible désormais; il devenait presque ridicule, surtout en présence du mouvement général qui poussait tous les esprits vers la République. On était h la veille d'élections qui devaient avoir tous les effets d'un plébiscite. Le silence aurait été couardise. Le rôle d'un gouvernement, au moment décisif, n'est pas de s'effacer, mais d'avoir un avis, et de le dire hautement, à ses risques. M. Tliiers conseillait la République. Il va sans dire que, si la majorité n'en voulait pas, il s'en allait. Amis et ennemis auraient du reconnaître qu'il remplissait un devoir.
Je viens certainement d'exposer avec exactitude le mouvement de son esprit, le résultat de ses observations, et les motifs déterminants de sa conduite. Aucun de
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ceux qui ont vécu dans son intimité pendant ces trois années ne me démentirait. Je ne manque pas de témoins à l'heure oii j'écris, mais on en manquera dans quelques années ; raison de plus pour bien établir la vérité. De nos collaborateurs de ce temps-là, il ne reste déjà plus qu'un petit nombre. Jules Favre, Rémusat, qui lui succéda [mdU fiebilïor quàm mïhi)^ Dufaure, le général de Cissey, l'amiral Pothuau, Picard, Lambrecht, De Larcy, Victor Lefranc, tous sont morts. Morts aussi Casimir Perier, do Goulard, qui vinrent parmi nous à la dernière heure. Je ne vois que le général Leflô, Teisserenc de Bort, Pouyer-Quertier, Léon Say, qui subsistent encore, et qui pourraient attester comme moi la fidélité scrupuleuse avec laquelle il se maintenait dans son rôle de gardien de la France contre toutes les agressions. Barthélémy Saint- Hilaire, qui ne le quittait jamais, pourrait l'attester encore mieux que nous, puisque c'est un témoin de tous les instants. « La
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France jugera, la France décidera, disaitil. » Il le disait encore dans le message. Ce message tant reproché n'était que l'accomplissement régulier de son mandat. Il faisait son rapport, et disait son avis suprême, comme conséquence des faits, à la veille des élections générales. Tout cela n'était-il pas son devoir? N'était-il pas comme une sentinelle à son poste? comme un gardien à côté d'un trésor? Au fond, que lui reprocbet-on? De n'avoir pas trahi, car c'est en cela que toutes ces accusations se résument; d'avoir rendu le dépôt tel qu'il l'avait reçu, c'est-à-dire la Répubhque de fait. S'il s'était décidé pour un des deux rois, ou pour l'empereur, ou pour la Commune, ou pour les républicains jacobins et exclusifs, n'aurait-il pas substitué sa volonté à celle de l'Assemblée et à celle du peuple? Et comment cela s'appelle-t-il dans toutes les langues? Un coup d'État ou une révolte, selon la position qu'on occupe. Eh bien, c'est la vérité; je le confesse encore une fois; il a refusé absolument
de faire un coup d'État, voilà son crime. Il s'est contenté m extremis de dire consciencieusement son avis. Voulait- on qu'il fut muet? Pour être président, n'était-il plus citoyen? Cet avis était la dernière dette qu'il fût tenu d'acquitter envers le pays.
On a prétendu qu'au fond, ce qui le préoccupait, ce n'était ni la guerre civile, ni la crainte du drapeau blanc, ni l'horreur pour le régime impérial, mais seulement le désir de se perpétuer dans l'exercice du pouvoir. C'est une vile calomnie. 11 aimait le pouvoir, je le reconnais : il l'aimait en honnête homme, qui se sent capable de bien mener la barque, et qui, pour ce motif, veut mettre la main au gouvernail. Il est permis d'aimer le pouvoir, il est criminel de le préférer à l'intérêt public.
Il n'a jamais eu l'idée de se perpétuer dans l'exercice du pouvoir. On lui parla plusieurs fois d'un titre viager, d'un septennat. Il refusait péremptoirement. Il nous disait dans le conseil : « Me voyez-vous consul pour dix ans, et ensuite consul à vie? » 11
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en riait; il se moquait de ceux qui croyaient lui faire leur cour avec ces propositions. Il suffit, pour être convaincu de sa parfaite franchise, d'avoir vécu dans son intimité, ne fût-ce que peu de temps. Il arrêtait la conversation par une plaisanterie quand elle prenait ce tour-là. Il n'accepta que de durer autant que l'Assemblée, dont les jours étaient comptés. On lui remontra dans le conseil que c'était une imprudence, que les deux pouvoirs finiraient ensemble, qu'il fallait au moins un intervalle. « Un mois, disaitil, pour se reconnaître; il n'en faut pas davantage. » Il ne voulait pas être enchaîné h sa place. Il tenait par-dessus tout h pouvoir s'en aller. Il nous disait : a Ma force est de pouvoir être discuté et renvoyé à chaque instant. » A vrai dire, sa vie entière, sauf de bien courts intervalles, a été une bataille.
Il a si souvent bravé l'Assemblée en lui mettant le marché au poing, que je suis étonné d'avoir à prouver son désintéressement. Il est possilde qu'il eût regretté le
l'IlKFACK Ion
pouvoir, mais il esl certain qu'il était prêt à le quitter, et qu'il ne fît jamais aucun sacrifice de dignité ou de conscience pour le conserver. Qu'on se rappelle, par exemple, la séance du 8 avril 1871, oii il força les députés à revenir séance tenante sur le vote relatif à l'élection des maires. Jamais on n'avait demandé à une assemblée un tel sacrifice, une soumission si éclatante.
« Certes, lorsque dans une ville comme Marseille, qui est une ville éclairée, personne ne ]e conteste, qui est une ville très riche, ayant par conséquent un grand intérêt à la conservation de l'ordre, il faut faire descendre cinq cents marins de leurs vaisseaux pour arriver à rétablir l'ordre compromis ; lorsqu'il faut prendre d'assaut l'hôtel de la préfecture..., et savez-vous comment? à la hache d'abordage!... (Mouvement.) C'est dans de telles circonstances que l'on vient demander de remettre au hasard de l'élection le gouvernement des grandes villes!
» Messieurs, je dois le dire, c'est inacceptable !
»... Jamais je n'aurai la prétention imperti-
loi T II 1 1-: Il s . ( ■- 1: 1 z 0 t , u k m u s at
nenle de faire la loi à l'Assemblée ; mais nous subissons tous la loi des circonstances, et, dans un moment où nous sommes obligés de réunir cent mille hommes pour attaquer le désordre là où, par son audace, il a pu s'établir, vous viendriez infirmer tous nos efforts et énerver nos moyens d'action... [Réclamations sur quelques bancs à gauche.) Yous viendriez diviser le parti de l'ordre! [Vif assentiment.)
» ... Il ne conviendrait pas qu'on vînt nous imposer une charge, si l'on ne nous laissait pas la possibilité de la soutenir. Quant à moi, je le répète, je ne saurais accepter l'article en discussion que s'il est amendé. »
L'article n'était pas en discussion comme il lui plaisait de le dire par euphémisme, il était voté. Et il ne s'agissait pas d'un amendement, mais d'un retrait; car l'amendement Paris, qui fut immédiatement voté, n'était pas autre chose qu'une palinodie adroitement déguisée pour obéir à la lettre du règlement. Tout le monde croyait, au commencement de ce discours, que la Chambre allait persévérer, et même qu'elle allait se soulever.
PREFAOK luT
Nous n'en doutions pas au banc des ministres. En arrivant à la séance, car il était absent au moment du vote, il avait dit au ministre de l'intérieur : « Vous avez laissé passer cela? Eh bien, ou la Chambre se déjugera ou elle me remplacera. » Et sur-le-champ il monta à la Tribune.
Qu'on rehse aussi la séance si dramatique du 27 avril 1871.
« Si dans une partie quelconque de cette Assemblée, il se trouve des hommes qui, plus que moi, aient la confiance du pays, qu'ils s'expliquent ! Personne ne leur transmettra le pouvoir plus volontiers que moi. Je serai bien heureux de trouver un successeur. (Très bien! très bien! Applaudissements . )
M. Paris. — Notre confiance ne vous a jamais manqué !
M. TmERS. — Eh bien, alors, si la confiance ne me manque pas, que le silence me soit accordé pour que je puisse exposer complètement ma pensée ; et, quand j'exprime mes douleurs, qui doivent être les vôtres... [Interruptions.)
» Eh quoi ! vous croyez que c'est sans effroi et sans souffrance que je préside, en vertu du
lOS T II I K R S . fî r I Z < > T , IJ K M T S A T
litre que vous m'avez donné, k une guerre civile! Je vous le dis, c'est avec une parfaite résolution que je m'acquitte de la mission que vous m'avez confiée, mais c'est, en même temps, avec une douleur aussi vive que ma résolution est énergique. » {Très bien! très bien! Appiaffdissements nombreux.)
Je prends encore la séance du 1 1 mai 1871 . Il s'agit, dans cette séance, de la promesse qu'on disait faite par M. Thiers de laisser les portes de Paris ouvertes pendant huit jours pour laisser aux chefs de l'insurrection le temps de s'enfuir. M. Mortimer Ternaux avait porté cette accusation à la trihune.
« M. TmERS. — Messieurs, je demande pardon à l'Assemblée de l'émotion que j'éprouve ; j'espère qu'elle la comprendra, quand elle saura que, consacrant jour et nuit ma vie au service du pays, avec un désintéressement que je crois évident...
Sur un grand nombre de bancs, — Oui ! oui I el tout le monde vous en sait gré !
M. Thters. — Exposé à tous les dangers, je rencontre ici, passez-moi le mot, une tracas-
série... [Murmures et réclamations sur wKjrand nombre de bancs à droite. — Ai^plaudissements à (jauche et au centre.)
M.MoRTiMER ÏERNAux. — Je protestc contre le mot dont M. Thiers vient de se servir.
M, Thiers. — J'ai raison, je l'affirme ; j'ai raison. [Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
M. LE COMTE DE Maillé. — Lcs applaudisscments répétés venant de ç,Qcdi^[L' orateur désigne lagaucJie.) prouvent que ce n'est pas une tracasserie ! [Applaudissements sur quelques bancs à droite. — Rumeurs à gauche.)
M. Henri Brisson et plusieurs autres membres à gauche. — C'est une injure ! Nous demandons le rappel à l'ordre, monsieur le Président î [Agitation.)
M. Thiers. — Je maintiens le mot. [Murmures à droite. — Nouveaux applaudissements à gauche et sur divers bancs dans les autres parties de l'Assemblée.)
Oui, messieurs, lorsque prévoyant des ingratitudes... [Réclamations à droite .)
M. Langlois et plusieurs membres à gauche. — Très bien ! très bien !
M. LE vicomte de Lorgeril. — Eh quoi ! vous
110 TlIIEUS, GUIZOT, IIEMUSAT
dites que nous ne sommes pas reconnaissants ! [Nouvelle agitation.)
M. LE Président. — Messieurs, je vous invite au silence. Je rappellerai nominativement à l'ordre quiconque inteiTompra.
M. Thiers. — Oui, messieurs, lorsque prévoyant des ingratitudes, n'en ayant aucun doulo, je dévoue ma vie au service public, il ne faut pas du moins que vous m'affaiblissiez.
Eh bien, que tous ceux qui entendent m'affaiblir se lèvent et prononcent ; que l'Assemblée décide ; je ne puis pas gouverner dans de telles conditions.
Sur plusieurs bancs. — Très bien! très bien! C'est vrai!
M. Jules Simon. — Et on le sait bien !
M. DE JuiGNÊ. — On ne vous attaque en rien, monsieur Thiers !
M. TmERS. — Je demande un ordre du jour motivé.
Sur des bancs à gauche, — Très bien ! très bien!
M. Thiers. — Ma démission est prête.
Une voix à droite. — Remetlez-la!
M. TmERS. — Oui ! mais ce n'est pas à vous qui
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m'avez interrompu, c'est au pays que je la remettrai; c'est de lui, c'est de cette Assemblée qui représente la France, que je dois recevoir l'autorisation d'aller chercher dans le repos l'oubli de tous les traitements que j'essuie de la part de certains membres de cette iVssemblée. (RiimeiiJ's et protestations à droite.)
M. Margaine. — Le pays tout entier est avec vous!
M. ÏHiERS. — Pas d'équivoques ! nous sommes dans une situation où il faut une absolue franchise. Il m'est impossible de me dévouer au service public lorsque je ne recueille que des traitements comme ceux dont je suis l'objet en ce moment. [Nouvelles protestations à droite.)
« Si je vous déplais... {Non! non!) Il faut nous compter ici, et nous compter résolument; il ne faut pas nous cacher derrière une équivoque. Je dis qu'il y a parmi vous des imprudents qui sont trop pressés. Il leur faut huit jours encore; au bout de ces huit jours, il n'y aura plus de danger, et la tâche sera proportionnée à leur courage et à leur capacité ! »
Il faut se souvenir que 3L Thiers parlait
112 T H I K RS , (. L 1 Z < ) i . K E M U S A T
ainsi h une assemblée où la droite était ajj^olument souveraine.
11 donna un jour, le 20 janvier 1872, sa démission par lettre, d'une façon définitive; et à propos d'une cause sur laquelle j'avais le regret de ne pas être d'accord avec lui (l'impôt sur les matières premières). L'Assemblée tout entière se rendit chez lui pour le supplier de revenir sur sa détermination. Il y consentit; et ses ennemis ne manquèrent pas de dire qu'il avait joué une comédie, qu'il était sûr qu'on le rappellerait. C'était constater, par leurs attaques mêmes, qu'il était riiomme nécessaire. Ses amis n'avaient pas manqué de le lui dire de leur côté, pour l'engager à ne pas donner sa démission ; mais il leur répondait : (( Cette ressource (l'impôt sur les matières premières) m'est indispensable. Me la refuser, c'est me mettre hors d'état de remplir mes engagements; je me retire. » 11 se fit violence ce jour-là, non pour donner sa démission, mais pour la retirer. Il m'avait dit dans la matinée, avec une profonde tris-
tesse : (( Ils vont être cruellement embarrassés. )) Nous avions pendant assez longtemps cherché des noms, dans l'Assemblée et dans l'armée. Il était moins difficile que moi. Et pourtant, sa conclusion revenait toujours, et toujours avec la même inquiétude patriotique: « Ils vont être cruellement embarrassés. »
Je ne le vis décidé à lutter pour sa position personnelle, et désireux de vaincre, qu'une seule fois, et c'est cette fois-là qu'il fut battu. La provocation, au lieu de venir de lui comme les précédentes, venait de la droite, qui avait proposé une demande d'interpellation signée de trois cents membres. On lui offrait la bataille, et avec des forces supérieures; il était dans sa nature de combattre. Il commença, avant d'entrer en campagne, par sacrifier deux de ses ministres, qui d'ailleurs, ne pouvant pas continuer à siéger ensemble dans le cabinet, lui avaient offert leur démission. Il régla son plan de bataille. M. Dufaure devait soutenir le premier choc ; il venait ensuite en personne à
l'arrière-garde, pour frapper le dernier coup. J'eus une longue conversation avec lui quelques jours avant la lutte. Je le trouvai préoccupé, mais non découragé. Il me dit, comme en cherchant : « Ils n'ont personne. » C'était son mot du 20 janvier 1872; mais, cette fois, il l'entendait autrement. Je lui citai le maréchal de Mac-Mahon. « Oh! pour celui-là, me dit-il, il est possible qu'on y songe; mais je suis sûr de lui, il refuserait. » Je le revis encore le 22, et je lui dis : « Êtesvous toujours aussi rassuré sur les résolutions du maréchal? » Il me répondit : « Non! » sans s'expliquer davantage.
Il est certain que, le 24, tous les députés savaient qu'il s'agissait de sa déchéance, et que le successeur était nommé. Cependant M. Thiers était libre de rester s'il Favait voulu. La Constitution, ou ce qui nous en tenait heu, lui en donnait le droit. Quelqu'un le dit ci la préfecture. Il reçut cette insinuation avec un suprême dédain. En réahté, il n'y a ni loi ni constitution qui tienne
contre la majorité d'une chambre unique, et c'est le plus fort argument que je connaisse contre le régime de la Convention. Il partit. On le poussa l'épée dans les reins pour lui faire vider les lieux, de sorte qu'il fut obligé de camper quelque temps à Paris chez une parente, jusqu'à ce qu'on lui eût trouvé un logement. Il fit ce qu'avait fait M. Guizot en 1843; il se remit à ses chères études, comme si rien n'était arrivé. Des hommes tels que ceux-là nous font mourir de honte, nous que le moindre travail fatigue à un âge bien moins avancé. Guizot, Thiers, Rémusat étudiaient et écrivaient sans relâche, à quatre-vingts ans. On eût dit qu'ils avaient à se faire une carrière. Rémusat est mort à soixante-dixhuit ans ; il venait de publier Lord Herbert de Cherbury, en 1874; V Histoire de la Philosophie en Angleterre , depuis Bacoii jusqu'à Locke, en 1875, l'année même de sa mort. M. Guizot écrivait à quatre-vingt-six ans le dernier volume de \ Histoire de France racontée à mes petits-enfants. Quant à M. Thiers, il
avait repris ses études littéraires el scientifiques. Pasteur le revoyait à l'École normale, Leverrier à l'Observatoire ; il avait aussi ses jours pour Frémy et le Jardin des plantes. Il faisait de l'art avec Charles Blanc et Guillaume. Il restait attentif, comme il l'avait été toute sa vie, à tous les détails de la politique. Je conserve une correspondance que j'ai eue avec lui, à l'époque des élections de 1878, et elle montrerait, si je pouvais la publier, à quel point il était au courant de la politique et du personnel des partis. Il ne m'aurait pas écrit autrement s'il avait été encore président, et si j'avais été encore ministre de l'intérieur. On n'a de lui, dans cette période de sa vie, que cette profession de foi qui parut après sa mort, et fit une impression si profonde. Mais il travaillait tous les jours à son livre de philosophie, qui est malheureusement resté inachevé. Toutes ses études d'histoire naturelle, de chimie, d'astronomie devaient aboutir à ce livre, où il déposait aussi ses vastes connaissances en histoire,
en législation, en économie, en politique. Il fallait être vieux pour avoir amassé de si riches matériaux en tous genres , et il aurait fallu être jeune pour avoir le temps d'en faire la synthèse. Anquetil a commencé à quatre-vingts ans une histoire universelle qui n'a pas moins de quatorze volumes ; mais ce n'était qu'une histoire ; un système philosophique tel que voulait le construire M. Thiers demandait un effort bien plus vigoureux. Je crois vraiment que, si Dieu lui avait laissé deux années de plus, il aurait achevé son œuvre. Toutes ses facultés étaient en pleine santé et en pleine activité. Il m'avait dit bien souvent : « On se possède jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. » Je ne sais pourquoi il avait mis ce chiffre-là dans sa tête. Il considérait quatre-vingt-quatre ans, non comme le terme de sa vie, mais comme le terme de sa vie intellectuelle.
Il écrivait beaucoup de lettres. On publie une correspondance de Rémusat et de sa mère, dont j'ai parlé plus haut, qui est bien
l'histoire anecdotique la plus piquante, la plus instructive, et la plus spirituellement écrite de la cour impériale et de la première Restauration. On nous a donné aussi un précieux recueil des lettres de M. Guizot. Je voudrais qu'on en fît autant pour M. Thiers. On n'imiterait pas les éditeurs insatiables qui publient sans discernement tout ce qu'ils peuvent trouver. On choisirait. D'abord il le faudrait bien, car il parle de trop de personnes, et trop franchement.
Si je ne craignais de grossir outre mesure cette préface, je donnerais ici quelques échantillons de cette correspondance. Je ne craindrais pas de déflorer le recueil futur, car, à moi seul, j'ai les mains toutes pleines, et on n'aura, en s'adressant h ses principaux amis, que l'embarras des richesses. Voici une lettre écrite de Lausanne en 1875, et que je choisis parce qu'elle se rapporte à ce que je disais tout à l'heure de son adhésion sincère et raisonnée à la forme répubhcaine.
c( Ouchy, le 17 septembre l87o.
» Mon bien cher collègue,
» J'ai reçu votre bonne lettre du 12 et je vous en remercie sincèrement. Nous nous portons tous très bien, sauf un léger accident qui m'est arrivé en bateau à vapeur, et qui, pour trois ou quatre jours, a suspendu mes promenades. Il s'agit d'un coup sur le devant de la jambe, qui n'a aucune gravité.
» Le jeune homme qui a rapporté, dans les Débats, une conversation qu'il avait eue avec moi a été exact et bien intentionné; mais il a exagéré ou atténué certaines choses sans le vouloir, car les nuances du langage sont toujours difficiles à rendre. En tout, je ferai ce qu'exigera l'intérêt de la cause que nous soutenons, et qui est celle de la France elle-même, car je ne sais pas ce qu'elle deviendra si la République modérée ne réussit pas. Tous les étrangers, et les plus considérables, en jugent comme nous.
» Je vois souvent mon voisin, le chancelier russe. Il est pour moi un très ancien et fidèle
120 THIE.RS, GUrzOT, RÉMUSAT
ami; mais ce qui vaut mieux encore, il est l'ami de la France. Il est très formel pour le maintien de la paix, et il y croit très fermement. 11 espère qu'on apaisera l'affaire qui paraissait surgir en Orient. En somme, comme bon Français, j'ai été charmé de tout ce qu'il m'a dit. Il juge comme nous le danger d'une politique qui serait cléricale, et le dit tout haut. Le dehors m'inquiète beaucoup moins qu'il y a un mois. Reste l'intérieur. Je compte sur le courant qui se manifeste dans les esprits. M. Naquet aurait pu se dispenser de parler de l'impôt progressif, du rachat des chemins de fer et de la Banque, etc. Avec une pareille économie politique, nous n'irons pas loin. Du reste, autant en emporte le vent. Dites à H. les vœux que je forme pour lui. Mes plus tendres respects à madame Simon. » Tout à vous de cœur.
» A. TmERS. »
Il insistait encore, l'année suivante, sur la nécessité de ce qu'il appelait la république habitable (et moi, j'ai dit plus poliment la république aimable), dans une lettre qu'il m'écrivait peu de temps avant ma rentrée aux affaires.
« Genève, 6 septembre 1876.
» Mon cher collègue et ami,
» J'ai reçu votre bien bonne lettre et je veux vous en remercier exactement, ce que je ne fais pas toujours; car, lorsque je ne suis pas au sièg-e de l'activité intellectuelle, c'est-à-dire à Paris, je deviens paresseux, et je me livre au plaisir de ne penser à rien, de ne dire rien, de ne faire rien, sauf mon livre, qui peut-être ne se fera jamais. Je suis toujours enclin à me dire qu'il faut se reposer du monde, et laisser le monde se reposer de soi.
» Cependant, comme toujours, j'excepte mes amis de ces réflexions un peu trop bouddhiques. Je vous écris donc pour vous conter ma mésaventure, que d'ailleurs vous savez déjà. Je me suis laissé envahir par la fièvre (infiniment petite fièvre) qu'on a attribuée aux terres remuées autour de Lausanne, et que j'attribuerais plus volontiers au changement de température, qui a été d'une brusquerie incroyable. On a bien vite fait venir de Genève le docteur de Binet, qui est un médecin de premier ordre,
HZ TIIIERS, GUIZOT, RÉMUSAT
et qui deviendra, je crois, le Tronchiii de notre temps. Yile, vite, on a tiré le sulfate de quinine du sac de la pharmacie, et j'en ai pris une assez bonne dose. Je n'ai plus revu la fièvre, et souhaite fort de ne pas la revoir.
» Je me promène tous les jours, je mange comme un ogre, et j'assiste avec joie aux succès des Turcs, avec la joie d'un ardent ami de la paix. Mes amis les Russes sont mécontents, et je les calme tant que je peux avec la philosophie d'Epictète, qui en ce moment n'est pas de leur goût... Je ne puis pas vous dissimuler que cette affaire d'Orient m'inquiétera tant qu'elle ne sera pas finie.
» Quant à nos affaires intérieures, elles languii'ont jusqu'à la session prochaine, et alors je crois qu'il y aura plus d'un choc, car le train des choses mène à la République, et, à l'Elysée (Elysée et environs), on ne la veut pas. Je crois que toute spéculation actuelle serait vaine, mais je serai avec le train, et avec mes amis, dont vous serez toujours l'un des plus chers et des plus appréciés. »
Je prendrai encore une lettre dans mon portefeuille, une lettre qui n'a rien de poli-
tique, mais qui fait bien connaître le tour d'esprit et le cœur de M. Thiers. Elle est pleine de compliments à mon adresse ; on se souviendra, pour en expliquer l'exagération, qu'il parlait à un ami, et qu'il avait une blessure à panser. Il la croyait plus profonde qu'elle n'était. J'ai toujours trouvé que ce ne serait pas une trop sotte affaire que de quitter Paris et le monde sans espoir de retour pour aller étudier et travailler dans quelque recoin ignoré sur les côtes de Bretagne, et je lui en avais parlé comme on parle d'un projet de promenade.
« Ouchy, hôtel Beau-Rivage, 23 septembre 1873. » Mon cher collègue et bien cher ami,
» Je vous remercie de votre lettre du 21, pom^ laquelle je vous dois cependant une grosse querelle. Quoi! vous quitteriez Paris! Et pourquoi, je vous le demande ! Parce que vous êtes sorti du ministère après trois ans, avec la réputation méritée d'un administrateur incomparable et d'un grand orateur, et d'un citoyen
sans reproche ! Et cela, quand il y a si peu d'hommes, aujourd'hui, capables de défendre la cause d'une liberté sage, quelle que soit la forme du gouvernement ! Ce serait de la folie, et je ne puis voir là qu'un accès de cet abattement nerveux, dont les hommes les plus fortement organisés sont souvent atteints. Et que devrais-je donc faire, moi, avec mes soixante-seize ans, et avec pas mal de dégoût des hommes et des choses? Eh bien, je prends l'univers comme Dieu l'a fait, et, soyez-en sûr, il en a fait une grande et sublime chose, laborieuse pour ceux qui l'habitent, mais où le prix est pour ceux qui ont le courage de travailler et de marcher jusqu'au bout. On n'a le mot de l'énigme qu'à la porte de sortie ; mais, en attendant, le spectacle est sublime, et les émotions qu'on y éprouve, mêlées de peines et de plaisirs, valent bien qu'on s'y résigne. La retraite, quand la santé n'en fait pas une loi et une excuse, est un commencement de suicide, et le suicide est une absurdité, sans compter qu'après l'assassinat, il prend place dans la classe des crimes.
Je me rappelle toujours cette scène de Kleber à Marceau, qui, sur les bords du Rhin, venait
de commettre une grande faute et qui voulait se brûler la cervelle : « Tu as raison, mon ami, lui dit Kleber; il faut te brûler la cervelle, tu l'as bien mérité ; mais il faut te la faire brûler par les Autrichiens ! » Tous deux attaquèrent l'armée ennemie, la repoussèrent à deux journées, et repassèrent le Rhin dont Marceau, par sa faute, avait compromis le passage.
» Vous, vous n'avez pas commis de faute. Ce sont les électeurs de Barodet qui en ont commis une, et c'est à nous de la réparer. Il n'est pas possible qu'on ne puisse pas donner à la France un gouvernement libéral et modéré! Songez que vous avez quinze ans de moins que moi, et que vous devez par conséquent à notre patrou la Providence un tiers de journée au moins.
» Lisez, je vous prie, une lettre que j'ai écrite à Legouvé pour une chose qui vous concerne, et tournez de ce côté vos nerfs un peu endoloris.
» J'ai besoin pour mes affaires dépasser deux jours à Paris. On me fait mille sottises place Saint-Georges, pendant que je suis ici à contempler des granits , des carbonates de potasse, etc. Demandez à M. Sée si je cours un
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danger à passer trois jours à Paris, en prenant les précautions nécessaires, etc.
» A vous de cœur.
» A. Thiers. »
La variété infinie des aptitudes de M. Thiers rendrait particulièrement intéressant un recueil de ses lettres. Il a été toute sa vie mêlé aux plus grandes affaires, en relation avec ce qu'il y avait de plus grand, en tout genre, en France et en Europe, capable en tout et curieux de tout, très variable lui-même dans son humeur, et allant avec une facilité sans égale de la gaieté à la tristesse, et de la plus haute philosophie aux historiettes de salon. Il a passé par toutes les situations et par toutes les émotions, puisqu'il a été tour à tour journahste, historien, chef de parti, ministre, ambassadeur, proscrit, dictateur. Il a occupé successivement presque tous les ministères : les finances, l'intérieur, les travaux publics, les affaires étrangères. Partout il s'est montré un maître. Collaborateur de Laffite , après 1830, il a rétabli nos finances; ministre de l'inté-
rieur, il a remis le calme dans les esprits et la tranquillité dans la rue ; aux travaux publics, il a laissé la trace durable de son activité dans une foule de directions; aux affaires étrangères, il a rendu à la France le rôle prépondérant dont elle était déchue depuis la Restauration. Il ne faut pas s'étonner qu'une fois souverain, en 1871, il se soit mêlé de tous les départements ministériels, dont il effaçait à peu près les chefs en les réduisant au rôle de commis. Ses ennemis disaient qu'il se perdrait dans les détails. La vérité est qu'aucun détail ne lui échappait, et qu'il ne perdait pas de vue un seul moment l'enchaînement de ses idées. Quand on le croyait absorbé par les infiniment petits, c'est à sa pensée générale qu'il obéissait, c'est son plan, bien combiné et bien arrêté d'avance, qu'il poursuivait imperturbablement. Il excellait à mener de front les préoccupations les plus diverses, sans précipitation , sans confusion , et même à éclairer les questions l'une par l'autre. A toutes les connaissances en fi-
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nances, en industrie, en matériel et personnel de guerre, en police, en administration, qui sont indispensables à un chef d'État pour gouverner par lui-même, il joignait une culture littéraire très complète, un goût très vif pour les sciences physiques, naturelles et mathématiques, et une ardeur passionnée pour les arts, secondée par un grand sens critique. Pasteur, Leverrier m'ont dit souvent qu'à la vérité il n'était pas un collaborateur, mais qu'il était plus qu'un élève. Joignez à tous ces dons naturels et acquis, un fond de gaieté, qui ne manque jamais à un Provençal, et vous n'aurez pas encore une idée complète de cet homme, également digne d'être aimé et d'être admiré. Il y a trois époques lumineuses dans sa vie : la part considérable qui lui appartient dans la Révolution de 1830 ; sa lutte ardente en 1870 pour s'opposer à la guerre, la reconstruction et la libération de la France après nos désastres. Il a rendu d'éminents services à l'ordre, comme ministre sous Louis-Philippe, comme orateur
SOUS la République de 1848 et sous l'Empire, comme chef du gouvernement sous la troisième République, et il n'a pas été moins utile à la liberté et à la cause de la Révolution, qu'il a constamment servie dans ce qu'elle a d'élevé et de sage . Il est, par sa vie , au premier rang de nos hommes d'État, et par ses œuvres au premier rang de nos historiens. Il ne lui a manqué que de finir son livre de philosophie, et d'assister au triomphe définitif de la république aimable.
Paris, le 3 janvier 1885.