‹ Thiers, Guizot, RémusatChapitre 4 sur 12 · NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE HISTORIQUE

liuc dans la séance publique annuelle de l'Académie des sciences morales ' et politiques du 8 novembre 1884.

Messieurs,

J'ai à vous parler d'un homme qui a été journaliste, historien, chef d'opposition et chef^de gouvernement ; qui a fait une révolution, guéri les blessures d'une autre, vaincu une troisième ; qui était célèbre à l'âge où l'on en est encore à chercher sa voie, et qui, après avoir été calomnié, abandonné, proscrit, s'est retrouvé puissant et populaire jusque dans l'extrême vieillesse. Si j'avais prononcé ce discours il y a sept ans, au moment oh M. Thiers venait de mourir.

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je n'aurais été en peine que de répondre à l'exaltation du sentiment public. Il n'en est pas de môme aujourd'hui ; et, parmi tant de statues que lui ont votées ses contemporains, il en est une qui reste dans l'atelier du sculpteur, parce que ceux qui l'avaient commandée n'en veulent plus. En la commandant, ils ne pensaient qu'à ses services; en la refusant, ils pensent à ses opinions. Il ne faut ni s'en étonner, ni s'en irriter, ni même le regretter. On voit aussi clairement ce qu'il ferait aujourd'hui que ce qu'il faisait hier. C'est peut-être une partie do sa gloire.

Louis-Adolphe Thiers naquit à Marseille le 15 avril 1797, d'une famille de commerçants ruinée par la Révolution. Il était parent des deux Chénier par sa mère. 11 entra comme boursier au lycée de Marseille en 1806, el, après de brillanles études, où il ne se distingua pas moins dans les sciences que dans les lettres, il se rendit à Aix pour y fahie-SûP droit. C'est là, en 1817, qu'il rencontra M. Mi-

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gnet, et qu'il commença avec lui une amitié qui ne devait finir qu'avec sa vie. Ils furent reçus avocats ensemble et s'attachèrent au barreau. C'était un grand barreau, mais un barreau de province qui ne pouvait suffire h l'activité de leur esprit. Ils s'occupèrent de travaux littéraires. M. Mignet fut couronné par l'Académie de Nîmes pour son éloge de Charles VU, et partagea avec M, Beugnot le prix de l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour un Mémoire sur l'état du gouvernement et de la législation en France à l'époque de l'avènementde saint Louis. L'Académie d'Aix avait mis au concours l'éloge de Vauvenargues. M. Thiers concourut. Son ouvrage fut très remarqué ; mais on sut ou on devina le nom de l'auteur, et, comme il fallait qu'il rencontrât devant lui la politique dès son premier pas dans la vie, on ne voulut pas donner le prix à l'un des chefs de la jeunesse libérale, et on prorogea le concours jusqu'à l'année suivante. M. ïhiers se soumit de bonne grâce et annonça très haut qu'il allait

refaire son travail. Il le remania en effet, et il venait de le déposer au secrétariat, en se cachant pour obéir au règlement et en se laissant voir pour prouver sa docilité, quand on apprit dans Aix qu'il y avait un nouveau concurrent, et qu'un Mémoire était arrivé directement de Paris. Ce ne fut pas une médiocre joie pour l'Académie. Elle donna le prix au Parisien et l'accessit seulement au Marseillais. Mais, quand on ouvrit les enveloppes cachetées qui accompagnaient les deux Mémoires, il se trouva que M. Thiers était Fauteur de l'un et de l'autre, et que l'Académie, qui n'avait pas voulu lui donner une couronne, était réduite à lui en donner deux à la fois. Il quitta Aix après cet exploit, et rejoignit à Paris M. Mignet, qui l'y avait précédé de quelques semaines.

Les deux amis s'étaient installés dans une chambre plus que modeste du passage Montesquieu. Ils ne connurent pas les longs déboires qu'ont subis tant d'autres jeunes hommes venus à Paris, comme eux, avec

beaucoup de talent et peu de ressources. M. Mignet, arrivé le premier, faisait déjà partie de la rédaction du Courrier Français. M. Thiers était recommandé à Manuel.

Manuel le présenta à Etienne; Etienne l'introduisit au Constitutionnel, et il se trouva d'emblée l'un des rédacteurs du journal le plus influent et le plus répandu de l'opposition libérale.

M. Thiers avait les deux qualités principales dujourad^^^^ la décision et la précision. Il voyait sur-le-champ le point capital et la solution pratique de toute question ; et, ce qu'il voyait, il le disait sans ambages. Il avait compris, dès le premier jour, que, dans un siècle de discussion, sous un régime de publicité, il fallait avant tout avoir le courage de l'esprit; je crois fermement qu'il se serait donné ce courage par des efforts de volonté, s'il l'avait fallu ; mais il l'avait naturellement et il l'eut toute sa vie au plus haut degré. Dans ses écrits , dans ses discours , dans s£s actes, il était clairyoyjiitet résolu. 11 va au-

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devant des responsabilités, comme tous les ambitieux de haute volée qui aiment le pouvoir pour lui-même et veulent en avoir les périls puisqu'ils en ont les avantages.

Il avait encore le mérite d'être infatigable. Il ne tarda pas à être chargé de la politique dans le Constitutionnel. Non seulement il suffisait à cette rude besogne; mais il publiait par fragments son éloge de Vauvenargues. il donnait carrière à sa passion pour les arts en décrivant le Salon de 1822, celui de 1824; il parcourait tout le midi, de Marseille à Bayonne, et rendait compte de son voyage dans des articles charmants ; il entrait avec Mignet, Rémusat, Jouffroy, Dubois aux Tablettes universellesy sans ralentir sa collaboration au Constitutionnel. En même temps, il voyait le monde, non pas le monde des salons frivoles, mais le monde politique; M. de Talleyrand, qui se prit de goùl pour lui très rapidement, le baron Louis, le général Foy, Jomini; et il trouvait moyen, au milieu de tout cela, de commencer son grand ou-

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