T II I E R S
vrage sur la Révolution française, dont les deux premiers volumes parurent en 1823.
Ses salons de 1822 et 1824 furent très remarqués, le premier dans /^ Constitutionnel, le second dans le Globe. Il ne faisait pas, comme la plupart des critiques d'art, un catalogue de médiocrités ; il allait droit au talent, ne voyait que lui, le jugeait avec respect, mais avec indépendance, sans parti pris, quoiqu'il fût en art comme en littérature un classique déterminé, et quelquefois le devinait, comme il fit pour Eugène Delacroix, dont il comprit le génie et prédit l'avenir. Le Voyage dans les Pyrénées et le midi de la France, qui au fond est un pamphlet, a été réédité en 1 87 7 , et on y retrouve encore aujour- Id'liui avec un plaisir extrême l'armée de la Foi qui venait d'être culbutée par Mina et jetée sur nos frontières, le roi Mata-Florida avec ses pages, son moine et ses ministres, tout semblables, et pour cause, à des clercs d'avoués de province ; le trappiste portant un grand sabre pendu par un cordon autour de
son cou et flottant sur sa robe de capucin en compagnie d'un rosaire immense. Il ne restait en Espagne pour soutenir les droits de Ferdinand que le baron d'Érolès, à qui l'on donnait 40.000 hommes à Montpellier, 20.000 à Narbonne, 10.000 à Perpignan, 5.000 sur les frontières, et qui, peut-être, de l'autre côté des Pyrénées, n'avait plus rien.
Il est à croire que M. Thiers, tout occupé de sa lutte contrôla Restauration, avait considéré surtout r Histoire de la Révolution française comme une arme de guerre. Les deux premiers volumes, qui contenaient l'histoire de la Constituante et de la Législative, parurent en 1823. M. Thiers avait vingt-six ans. Ils étaient signés Adolphe Thiers et Félix Bodin. Bodin était un rédacteur du Constitutiomiel un peu plus âgé que M. Thiers, un peu plus ancien dans le journalisme, et, à cause de cela, plus connu des hbraires, qui avaient demandé l'adjonction de son nom comme garantie de succès. Ce nom disparut des volumes suivants et fut effacé, dès la seconde édition, sur les
deux premiers volumes. Bodin mourut en 1827. On dit qu'il avait donné à M. Thiers l'idée d'écrire son livre : il ne peut lui avoir donné que cela. On y reconnaît M. Thiers à toutes les pages et on n'y trouve nulle part la trace d'une autre main.
Le livre paraissait en pleine Restauration , presque au lendemain des affaires de Belfort, de Saumur, de la Rochelle, de Strasbourg; l'année même de l'expulsion de Manuel.
C'était la première histoire de ces années magnifiques et terribles, dont les témoins vivaient encore et dont on semblait séparé par tout un siècle : la première du moins qui fût écrite par un ami delà Révolution. L'œuvre magistrale de M. Mignet, qui comprend en deux volumes la Révolution et l'Empire, ne parut qu'en 1824. Jusqu'au livre de M. Thiers, on n'avait sur la Révolution que des dissertations philosophiques telles que les ouvrages de Burke, de Fichte, de madame de Staël, les journaux du temps, qui sont innombrables, une quantité prodigieuse de Mémoires, quel-
l45 TIIIKRS, GUIZOT. RE MIS A 1
ques ouvrages décorés par leurs auteurs du nom d'Histoires de la Révolution, mais qui. loin démériter ce litre pompeux, n'étaient qup des notes prises au cours des événements^, quelque chose comme des journaux sans périodicité. De ces prétendus historiens , les uns s'arrêtaient en 1797, comme Bertrand de Moleville ; d'autres avaient commencé la pubhcation de leur livre en 1790, comme les deux amis de la liberté (Kerverseau et Clavelin),ouen 1801, comme Lecomle, Beaulieu, Toulongeon, Ségur. Toulongeon s'occupait surtout de l'armée et des événements militaires; Ségur, des négociations diplomatiques. V Histoire delà Révolution^ de Papon,n'aété publiée qu'au commencement de la Restauration ; mais l'auteur était mort depuis 1803. Cette histoire n'est donc pas une histoire : c'est un Mémoire contemporain. 11 en est de même du Précis historique de la Révolution , par Lacretelle le jeune. 11 doit être tiré de la foule à cause de sa vogue immense ; mais il parut pour la première fois en 1801, et
n'est, sous sa première forme, qu'un pamphlet contre la Révolution. La plus grande crise sociale de l'humanité n'avait donc pas, en 1823, une histoire digne de ce nom, c'est-à-dire rétablissant les faits dans leur exactitude historique, les présentant dans leur ensemble et les jugeant sous leur véritable point de vue philosophique. La Révolution, à peine terminée, se perpétuait dans la mémoire des hommes, non par son histoire, qui eût éclairé et apaisé, mais par ses légendes, éternel ahment de l'enthousiasme et de la haine.
Les deux premiers volumes de M. Thiers fournissaient la preuve irrécusable d'un très grand talent ; ils n'étaient pas de tous points irréprochables. L'auteur avait travaillé vite; il n'avait pas eu recours aux sources. Il n'entrait pas dans le détail approfondi des 11nances; il ne rendait compte ni de la force militaire dont le roi pouvait disposer pour se défendre au dedans, ni de celle qu'il avait préparée avec le concours de l'Assemblée
pour couvrir la France au dehors. 11 se contentait de signaler les grands coups portés à la Constitution et à la législation de l'ancien régime, sans faire connaître l'immense travail de réorganisation qui, résumé, condensé, fixé sous le Consulat, aboutit à la création de nos Codes. Mais ces deux premiers volumes, quoique certainement incomplets, avaient un double mérite qui présageait la grandeur et l'importance de l'œuvre : la justesse des appréciations et l'art incomparable de la composition.
Rien n'était plus difficile que de présenter avec clarté l'histoire de ces deux années qui terminaient un monde et en créaient un nouveau, sans pourtant creuser entre l'un et et l'autre un abîme aussi profond que le croyaient les contemporains. D'abord, il fallait faire marcher de front l'histoire des faits et celle des idées. Et puis il y avait trois histoires: celle du roi, derrière lequel se groupaient la noblesse et les classes privilégiées; celle de la bourgeoisie, celle du peuple.
Roi, noblesse, bourgeoisie, peuple, tous étaient enflammés du désir de mettre fin aux abus de l'ancien régime. Mais le roi voulait régler et adoucir sa prérogative sans y renoncer ; le peuple, éclairé par les philosophes sur ses droits, et beaucoup plus vite sur la cause de ses souffrances, sentait croître chaque jour sa haine et ses convoitises. Seule, la bourgeoisie savait ce qu'elle voulait et ce qu'elle faisait; mais, n'ayant par ellemême d'autre force que la justice de sa cause, et contrainte d'appeler le peuple à son secours , elle tremblait devant cette puisssance inconsciente et terrible, après l'avoir efle-même évoquée. Attaquée à la fois par le roi qu'elle voulait éclairer, et par le peuple, qu'elle voulait guérir et grandir, la bourgeoisie fit comme ce personnage de la Révolution à qui l'on demandait : « Qu'avez-vous fait sous la Terreur? » Et qui répondit par ce grand mot, qu'il faut savoir comprendre : « J'ai vécu ! » Le jour vint oij la Commune fut terrassée, le club des Jacobins dispersé, la multitude ras-
146 thip:rs, guizot. kémusat
sasiée de fureurs, ('îpuisée, écrasée; et, ce jour-là, malgré le 31 mai, le 25 ventôse, le 11 germinal, il se trouva que les fondateurs de la Révolution étaient sur leurs bancs, qu'ils avaient la puissance de faire des lois, et qu'ils en usaient pour achever leur œuvre. Ils avaient vècn^ et la Révolution vivait avec eux. Le second volume de M. Thiers s'arrête au moment où la royauté était anéantie et la multitude maîtresse de la rue et de la loi. Jamais tant de lumière n'avait été jetée sur cette suite terrible d'événements. La clarté incomparable du récit en faisait la force. M. Thiers conduisait cent mille faits, comme un général habile conduit cent mille hommes.
Pendant que tous les libéraux applaudissaient, seul, M. Thiers n'était pas content de son œuvre. Il s'était senti devenir historien, en écrivant^^te histoîrer- La passion de la vérité s'était emparée de son âme, et ne la quitta plus. Il comprit qu'il fallait, avant d'écrire, avoir rassemblé et pesé tous les
témoignages, et qu'on devait chercher les causes des événements, non seulement dans l'étude approfondie du caractère, des passions, des intérêts, mais dans les institutions, dans la statistique, dans la géographie, dans les données positives de la science tinancière et de la science militaire. Comme l'histoire raconte tout et explique tout, il lui parut que l'historien devait tout savoir ; en tout cas, n'être étranger à rien, a Je me serais cru déshonoré, me disait-il un jour en parlant de ce grand ouvrage de sa jeunesse, si j'avais écrit une seule phrase dont je n'ejusse pas compris le sens et prévu toutes les apphcations. » Il avait été un polémiste ; il devint un savant. Les documents s'accumulèrent autour de lui. Use montra plus assidu chez Talleyrand et le baron Louis, parce qu'au lieu d'y porter uniquement, comme autrefois, la curiosité très éveillée d'un esprit adonné à la politique, il y allait avec l'ardente préoccupation d'un historien qui veut
être complet et juste. Il connaissait Jomini, qui fut son maître dans la guerre comme le baron Louis dans la finance. Il voulut même tâter de la pratique. Il était lié avec des officiers d'artillerie; il assista avec eux, et comme un d'entre eux, aux expériences qui se faisaient à Vincennes. On commençait dès lors à le railler, parmi ses amis, sur son génie militaire. Il laissait dire, et se souvenait que Carnot avait gagné des batailles dans son cabinet. Dès son troisième volume, on vit le résultat de ces nouvelles et fortes études.
L'ouvrage entier avait dix volumes et se trouva complètement publié en 1827. L'effet fut considérable, et ne fit que s'accroître dans les années suivantes, surtout lorsque la révolution de Juillet eut placé l'auteur en pleine lumière. On s'explique ce succès en lisant le livre aujourd'hui, car il n'a perdu pour nous aucune de ses grandes qualités ; mais il paraissait, en 1827, au milieu de la lutte décisive entre ceux qui voulaient consolider la
Révolution en la réglant et ceux qui voulaient la détruire. C'était à la fois un livre durable et un livre de circonstance : une œuvre et un acte. (( 11 fît l'effet d'une Marseillaise, » dit Sainte-Beuve. Quelque voisin qu'on fût alors de la Révolution, il la révélait à la génération précédente, caries contemporains ne voient pas toujours ce qui se passe sous leurs yeux, et ne le comprennent presque jamais. L'enseignement donné par M. Thiers pénétrait dans les esprits d'autant plus profondément qu'il ne se montrait pas. L'auteur ne soutient j)as de thèse; il ne fait pas de dissertations. Il n'a pas même de ces mois frappants qui arrêtent l'attention et se gravent dans le souvenir. Il est tout entier, et on est tout entier à son récit ; mais ce récit-là contient tout ; il donne la leçon de philosophie en même temps que la leçon d'histoire. V HistoivjideJa Révolution est la première entrée de M. Thiers dans la gloire. C'est sa campagne d'Italie.
Les dernières années du xvin' siècle et les premières de celui-ci ont été marquées
IbO TIIIERS, GUIZOT, UÉMUSAT
p<ir de ieh triomphes de la force, qu^ les esprits n'étaient pas moins asservis que les volontés. On croyait à la fatalité de l'histoire, aux hommes nécessaires, à l'absolution du crime par le succès. On entendait retentir dans les chaires de philosophie ces étranges paroles : « Le grand homme n'est pas une créature arbitraire, qui puisse être ou n'être pas. Le succès, quand il est éclatant et délinitif, est la consécration du génie et la justification de la faute. » Ces doctrines, aujourd'hui si justement décriées, mais que la plupart des libéraux de la Restauration ne désavouaient pas, furent imputées à M. Thiers dès l'apparition de son livre, par tous les ennemis de la Kévolution, et par les républicains eux-mêmes, qui prirent soin de rappeler et d'envenimer ses jugements sur la Convention, pour se donner le droit de crier à l'apostasie.
M. Thiers, disaient-ils avec une modération apparente et une habileté cruelle, M, Thiers se serait coiltenté, au début de la
Révolution, d'un roi constitutionnel. Mais il pense que Louis XVI ne pouvait être ce roi, parce qu'un roi dépouillé ne songe qu'à retrouver ce qu'il a perdu. Il admet donc le 10 août ; il ne blâme, dans cette journée, que les excès. Supprimant le roi, la Révolution veut tuer l'homme : M. Thiers n'est pas, tant s'en faut, pour le régicide ; mais il dit que la Gironde a laissé tuer le roi pour se sauver, qu'on l'attendait là, qu'elle était perdue si elle hésitait. Il n'approuve pas, à Dieu ne plaise! Il excuse. Quand la Gironde à son tour est attaquée, il la loue avec un enthousiasme sincère ; mais il ajoute qu'elle avait compromis le pays. Et comment l'avait-elle compromis? Ce n'est pas en soulevant les départements, puisque cette révolte a suivi la journée du 31 mai et en a été, pour ainsi dire, la revanche. Serait-ce en luttant contre la Montagne pour empêcher le régime de la Terreur? Dans ce conflit entre girondins et jacobins, M. Thiers donne toute son admiration aux modérés ; mais il ne leur donne que
cela, il leur refuse son adhésion. Suivant lui, c'est la Montagne seule qui peut lutter, au dedans, contre la Vendée et les trames secrètes des royalistes; au dehors, contre la coalition. Il cite ce grand mot, ce mot redoutable de Danton : « Il n'y a qu'un moyen d'empêcher l'invasion, c'est de faire peur aux royalistes du dedans . » 11 en voit l'affreuse portée. 11 le rapproche des journées de septembre et de l'étabHssement du tribunal révolutionnaire, qui en sont l'application. Mais, tout en exprimant son horreur pour les hécatombes commençantes, il convient que le salut de la Révolution était à ce prix. Lorsque Danton, qui, selon l'expression de M. Mignet, était exterminateur sans être féroce, croit « qu'on a fait peur » assez longtemps et demande à se reposer après tant d'égorgements, la Montagne répond que le moment de désarmer n'est pas venu, et, comme on ne pouvait alors se séparer sans s'entre-tuer, elle tue Danton. Que fait M. Thiers? 11 glorifie la victime qui n'est
pas tant à glorifier, et en même temps il la condamne pour le seul de ses actes qui soit vraiment grand. Il laisse voir que, si la Révolution s'était arrêtée en ce moment-là, elle périssait. Ainsi, la Révolution est solidaire de la Terreur ; la Gironde et Danton ont deux fois compromis la Révolution : la Gironde en essayant d'empêcher la Terreur, Danton eu voulant l'arrêter. C'est seulement au 9 thermidor que la Terreur cesse, non pas d'être abominable, elle l'était depuis le commencement, mais d'être indispensable. Lamartine, qui écrivait après la publication de V Histoire du Consulat et de l'Empire, déclare que M. Thiers s'y montre fidèle à lui-même, qu'il admire son héros au point de ne plus pouvoir le juger, qu'il accepte et glorifie le 18 brumaire. Le réquisitoire est complet, et Lamartine en donne en ces termes le résumé et la conclusion : « C'est un écrivain complice de la fortune ; il ne reconnaît le tort que quand le tort est puni par le revers. » Si l'arrêt était mérité, je ne le trouverais
pas trop sévère. Je crois, j'affirme, et tous les moralistes affirment avec moi, qu'il n'y a pas une morale privée et une morale publique, que la justice est la même pour les individus et pour les peuples, la même pour tous les peuples et pour tous les siècles; qu'il ne saurait être permis de placer le devoir d'un côté de la balance, et, de l'autre, un intérêt, quelle qu'en soit la dimension; qu'en pesant tout, la véritable habileté est l'accomplissement du devoir, et qu'aucun avantage, aucun progrès ne compensera jamais le mal fait à l'humanité par le spectacle du crime triomphant.
Mais est-il vrai que M. Thiers soit fataliste, et surtout qu'entre le crime triomphant et la justice opprimée il prenne parti pour le crime? Est-ce donc être fataliste que de rattacher les événements à leur cause et de les disciphner sous des lois? La doctrine qui nous apprend à voir dans les révolutions successives l'exécution d'un grand dessein auquel nous obéissons, non pas passivement
comme les forces inconscientes de la nature, mais eïi luttant et en souffrant, comme le veut la glorieuse destinée des forces intelligentes et libres, est plus ancienne que V Histoire de la Révolution^ plus ancienne que le Discours sur r histoire universelle; elle remonte jusque dans l'antiquité, aux premiers bégayements de la philosophie de l'histoire. Et telle est chez les grands historiens la pénétration, l'étendue et la sûreté du jugement, que si, par un cataclysme, tous les témoignages se trouvaient anéantis, quand d'ailleurs l'action est engagée et le caractère du personnage déterminé, un Polybe, un Tacite, un Montesquieu seraient capables de reconstruire une époque, comme Georges Cuvier refaisait un monde avec des débris imparfaits. N'est-ce pas là ce qui élève l'histoire au-dessus de la curiosité et en fait une partie de la philosophie et comme la reproduction de la psychologie en grands caractères? Entendre ainsi le développement des générations et des siècles, est-ce du fatahsme? Dépouillerons-nous
l'hisloire de sa substance? Olerons-nous h l'histoire son enseignement et son expérience à rhumanité? Et ne dirons-nous pas avec M. Thiers, qui a défini Thistorien dans une préface célèbre, qu'il ne suffit pas, pour mériter ce grand nom, d'avoir la connaissance des événements, et qu'il faut surtout en avoir l'intelligence?
On veut qu'il ait pris parti pour la force contre le droit. 11 a pu dire que, pour consacrer à jamais la Révolution dans sa partie civilisatrice, l'âme d'un Napoléon valait mieux que celle d'un Louis XYI. Mais est-il donc injuste ou malveillant dans le jugement qu'il porte sur le malheureux roi? Personne n'a plus fermement attesté ses vertus privées, ni raconté ses malheurs avec plus de sympathie, ni mieux dépeint la noblesse de son altitude pendant son procès et sa captivité, le courage, la dignité et la sainteté de ses derniers moments. A-t-il approuvé les décrets contre les prêtres insermentés, la loi des suspects, les réquisitions, les confiscations, le maxi-
mum? N'a-t-il pas flétri avec indignation la domination de la Commune et des jacobins, le pillage, l'impiété, le massacre, et toutes les horreurs de la guerre civile, qu'on l'accuse d'avoir ou approuvées ou pardonnées? Les adversaires systématiques et violents de M. Thiers ont tout exagéré. Ils ont pris une explication pour une absolution. Ils l'ont jugé par ses imitateurs et ses plagiaires plutôt que par ses propres paroles. Ils ont mis en pleine lumière ce qui les servait, et laissé dans l'ombre ce qui les réfutait. Non, M. Thiers n'a pas passé sa vie à obéir aux majorités ; il n'a pas été le courtisan et le flatteur de la force : il a été constamment le contraire. S'il sort de son livre une apothéose de la Révolution, c'est qu'il Faimait, c'est qu'A voulait en ranimer l'esprit, en conquérir une seconde fois les bienfaits. J'avouerai cependant que nous ne voyons plus, en 1884, comme il voyait et comme il sentait en 1823. Il me paraît que, tout entier à son idée principale, excité par l'ardeur imprévoyante de la jeu-
y^S THIERS, ÇtUIZOT, RÉMUSAT
nesse, et par los idées en sens divers qui régnaient autour de lui, il n'a pas monlr<'' une haine assez vigoureuse contre les forfaits des années terribles. Il n'a pas compris combien son apologie de la Révolution aurait gagné en éclat et en puissance, s'il avait séparé plus profondément la grande réforme sociale et libérale des convulsions et des horreurs qui l'ont souillée. Sans jamais aller, comme on l'en accuse faussement, jusqu'à pardonner le crime, il a tenu trop de compte des résultats dans les suprêmes arrêts de l'histoire. C'est une erreur de croire avec Joseph de Maistre que nos neveux, en dansant sur nos tombeaux, se consoleront des crimes que nous avons vus, et qui leur auront donné la paix et la prospérité. L'humanité ne se guérit pas des grands crimes ; elle en conserve la blessure à travers les âges. Et c'est une faute de dire avec Cousin qu'on peut pardonner aux grands hommes le marchepied de leur grandeur.ll faut aimerlajustice, elle seule, et Taimer h la fois d'un amour ardent et impitoy^ible .
Au reste, si M. Thiers, historien, écrivant à vingt-cinq ans, au milieu des ennemis de la Révolution, sous le coup de leurs anathèmes et avec la ferme volonté de lui conquérir des partisans, n'a pas assez durement condamné ceux qu'on appelle et qu'il appelle les géants de la Convention, M. Thiers, au pouvoir, n'a pas ménagé leur détestable et médiocre postérité. Il a dit qu'on ne trouverait pas dans son livre une ligne, une seule ligne qui excuse le crime; on ne trouverait pas, dans sa vie politique, un jour, une heure, où il n'ait été prêt à le réprimer ou à le combattre.
Tout en écrivant l'histoire de la Révolution, il avait continué son métier de journaliste au Constitutionnel. 11 avait même donné à V Encyclopédie progressive une série d'articles sur Law, qu'il fit paraître à part en 1826; exposition aussi claire que complète du fameux système qui a causé tant de désastres pendant les premières années du règne de Louis XV, et, par une sorte de compensation dont la postérité recueille les fruits, jeté
sur l'adminislration des finances dans un grand Élat de si vives lumières. Mais, soil qu'il sentît quelque lassitude après Y Histoire de la Révolution^ soit qu'il désespérât d'un succès prochain de ses idées, soit enfin qu'il fût attiré par un penchant irrésistible vers les études historiques, il conçut le projet d'écrire une histoire universelle, et résolut, conformément à ses habitudes, de commencer par se familiariser avec le théâtre des événements, en étudiant à fond, et sur place autant que possible, la géographie du globe. Justement, un officier de la marine royale, le capitaine Laplace, était sur le point de partir pour un voyage de circumnavigation; c'était pour M. Thiers un coup de fortune. 11 demanda et obtint d'accompagner à ses frais l'expédition. Sa cabine était retenue, ses malles étaient faites, quand le Moniteur du 5 août 1829, annonça la formation du ministère Polignac. M. Thiers comprit qu'il fallait rester et combattre.
Parmi les membres actifs de l'opposition,
bien peu rêvaient le retour à la République ; tous les vœux étaient pour une monarchie constitutionnelle ; mais les uns voulaient conserver la famille régnante, et la contraindre, par des moyens légaux, à subir et à pratiquer la liberté; les autres regardaient cette espérance comme une vaine utopie, et croyaient qu'il fallait de toute nécessité modifier la Constitution et changer la dynastie ; en un mot donner à notre Révolution française la même conclusion que les Anglais en 1688 avaient donnée à la leur. M. Thiers était de ce dernier parti. Dans son journal, il rappelait sans cesse les ultras à la légalité, en sachant bien et en espérant même qu'ils la violeraient, et fourniraient ainsi une occasion et une justification à la résistance. Il disait plaisamment qu'il les enfermerait dans la Charte, et fermerait si exactement toutes les portes, qu'il les contraindrait de sauter par la fenêtre. Il avait pu, à diverses reprises, exprimer cette opinion dans le Constitutionnel^ mais en passant, pour ainsi dire, et
sans y insister. Le Constitutionnel était trop puissant, et surtout trop riche, il avait trop d'intérêts à ménager pour se mettre à la tête d'une campagne qui pouvait aboutir à une accusation de haute trahison. Il fallut donc se résoudre à créer un organe nouveau pour une situation et une politique nouvelles. M. Thiers s'entendit avec MM. Mignet et Armand Carrel, qui partageaient toutes ses vues, et ils fondèrent ensemble le Natioiial. Le premier numéro parut le 1" janvier 1830. C'était un journal de combat. Le gouvernement de la Restauration n'avait pas encore été attaqué avec cet esprit de suite, cette entente des affaires, et ce parti pris d'arriver à un changement radical de politique par un changement de dynastie. Dès le 5 janvier, M. Thiers propose « comme une ressource d'un usage facile et légal » le refus absolu du budget. Refuser un crédit spécial, c'est peutêtre désorganiser un service ; mais refuser le budget entier, c'est seulement mettre le roi en demeure d'exercer sa prérogative consti-
tutionnelle, en dissolvant la Chambre, ou en renvoyant le cabinet. Le 7 janvier, il discute l'article de la Charte sur lequel roulait toute la polémique de la réaction. « La Cour dit : (( Le dernier mot est au roi ; il est supérieur » à la Charte, puisqu'il l'a octroyée. » Nous répondons : (( Le dernier mot est au peuple. La » Charte n'est l'œuvre de personne; elle est le » produit du temps et de la nécessité. La nou- )) velle royauté ne date que de 1814, quoique » la famille qui en est investie date de dix )) siècles. »
Le 1 8 ,JJ[p^ublie le manifeste qui devient son prograjnme et celui de tout le parti hbéral. 11 le résumait dans cette phrase célèbre, la plus républicaine qui ait jamais été^ prononcée sous une Monarchie : « Le roi règne et ne gouverne pas. » Le 9 février, il pose la candidature au trône du duc d'Orléans. C'était une idée qui venait alors à beaucoup d'esprits ; la logique de la situation y conduisait tous ceux que la légitimité irritait et que la République effrayait. M. Thiers n'avait
alors aucune relation directe ou indirecte avec le prince. 11 pensait avec raison que, si l'on voulait éviter la République, il fallait se hâter d'accepter une Monarchie constitutionnelle. « Passez avec nous le détroit, disait-il, ou vous serez contraints de pousser jusqu'en Amérique. » Mais le plus important à ses yeux était de se débarrasser au plus tôt de la branche aînée, qui n'oubliait rien, qui ne pouvait et ne devait rien oublier. On n'oubHe pas le sang d'un frère! Lamartine, qui, dans un camp opposé, regardait ce mouvement et cette activité avec une sorte d'admiration mêlée d'un certain effroi, prétendait « qu'il y avait assez de salpêtre dans ce petit homme pour faire sauter dix gouvernements » .
Pour que le nouveau journal acquit toute sa force, il lui fallait un procès et une condamnation. Ces articles lui donnèrent l'un et l'autre. Une souscription publique aussitôt organisée couvrit les frais de l'amende. M. Thiers et son journal tenaient décidément la tête du parti. Quand les journalistes de
l'opposition se réunirent, le 26 juillet, pour délibérer sur la situation faite à la presse pai les ordonnances, la réunion eut lieu au. National. Ce fut M. Thiers qui proposa une protestation commune, ce fut lui qui la rédigea. Quelques voix s'élevèrent pour proposer de la publier dans tous les journaux, mais sans signature, et par conséquent sans autre responsabilité que celle des gérants : « Non, dit M. Thiers, il faut nos signatures, et il les faut toutes. Il faut des têtes au bas de ce manifeste. » C'est lui qui, aussitôt après ces paroles, fît l'appel des journaux représentés à la réunion. Il y en avait quinze. Le Globe fut appelé le premier. M. de Rémusat s'avança et signa. Tous les rédacteurs àw. National signèrent ensuite. Ce document porte quarante-trois signatures.
C'est encore dans les salons du National que se réunirent le lendemain les électeurs de la Seine. C'est M. Thiers qui les conduisit à la réunion des députés chez Casimir Perier. C'est lui qui, le 29, chez M. Laffitte, prononça lèpre-
mierlenom du duc d'Orléans, lui qui rédigea sur un bout de table, pendant la discussion, une proclamation orléaniste répandue aussitôt dans lafoule,luiqui, le lendemain, accepta du général Sébastianila mission d'aller chercher le duc d'Orléans à Neuilly. « Je le verrai là pour la première fois, » dit-il. Mais, quand il arriva, après d'assez grandes difficultés, au terme de son ambassade, le prince élait au Raincy. On peut affirmer que, pendant ces trois journées, M. Thiers fut toujours sur la brèche, et toujours au premier rang. On parlait de résistance légale : il parla, lui, do révolution. On proposait une protestation anonyme : il voulut que chaque journaliste jouât sa tête. On s'égarait dans des projets de restauration impériale ou de République : il indiqua sur-le-champ la solution et l'homme, lljavait plus que personne préparé les esprits à J[ajréyoluhga*-^t il'tJnn^^ sonne à l'acconiplir..
Avei3 Favèncment du roi Louis- IMiilippe se termina la carrière de M. Thiers comme
journalist^e. llfut d'abord attaché au baron Louis, ministre des finances, comme conseiller d'Etat et commissaire du gouvernement. Lorsque le baron Louis, vieux et fatigué, désira se retirer des affaires, il désigna au roi, pour être son successeur, ce jeune homme de trente-quatre ans, qu'il avait luimême formé. Le roi fît appeler M. Thiers, qui ignorait cette présentation, a Êtes-vous ambitieux, monsieur Thiers? » lui dit-il en souriant; et il lui offrit le portefeuille des finances. M. Thiers était ambitieux et il ne le cacha p^s ; mais il avait ce genre d'ambition honnête et réfléchie, qui n'accepte le pouvoir qu'à la condition d'être en mesure de l'exercer dans sa plénitude. Il ne se récusa pas ; il s'ajourna. Sous-secrétaire d'État sous Laffîtte, qui était absorbé par la politique et par ses affaires personnelles, il fut le véritable ministre des finances. Il ne fut pas employé dans le cabinet de Casimir Perier, qui succéda à celui de Laffitte. Il était alors député des Bouches-du-Rhône ; et, quoique Laffitte,
168 THIERS, GUIZOT, RÉiMUSAT
ancien ministre, resté son ami, fût rentré dans l'opposition, il soutenait énergiquement dans la Chambre la politique de résistance que Casimir Perier avait inaugurée.
Enfin, en 1832, il fut compris comme ministre de l'intérieur dans le cabinet du 11 octobre. Il n'avait que trente-cinq ans ; et, «auf un court passage au ministère des finances, en qualité de conseiller d'État, puis de soussecrétaire d'État, il n'avait été jusque-là, comme il le dit lui-même du haut de la tribune, « qu'un simple homme de lettres ». 11 devait sa fortune à son talent et à son courage. « Il n'est pas parvenu, il est arrivé, » dit M. de Talleyrand; et tout le monde d'applaudir. Mais M. de Talleyrand se trompait, au moins sur un point; M. Thiers n'était pas encore arrivé; il était seulement en route.
On sait comment la trahison de Deutz fournit au nouveau ministre de l'intérieur le désagréable mais infaillible moyen de mettre fin à l'insurrection de la Vendée. M. Thiers, se trouvant dès lors en présence d'une situa-
tion devenue relativement calme, et croyant qu'il importait à la consolidation de la Monarchie de Juillet de donner une grande impulsion au commerce et à l'industrie, quitta le portefeuille de Tintérieur pour prendre celui du commerce et des travaux publics, et, à peine installé dans son nouveau ministère, demanda aux Chambres un crédit de 100 millions, ce qui, à cette époque, était nouveau et énorme. Il remplaça le monument expiatoire érigé sur l'ancien emplacement de l'Opéra en mémoire de l'assassinat du duc de Berry par une élégante fontaine, rétablit sur la colonne Vendôme la statue légendaire de Napoléon, acheva le palais du quai d'Orsay, l'Arc de l'Étoile, l'éghse de la Madeleine, ouvrit des routes, creusa des canaux, imprima aux ateliers privés et à toutes les transactions une activité nouvelle. Il reprit le ministère de l'intérieur en 1834, quand l'insurrection de Lyon, promptement suivie des journées d'avril, le rendit de nouveau difficile, et occupa le même poste successivement dans
plusieurs combinaisons ministérielles. Son caractère distinctif avait été, aux travaux publics, l'activité féconde ; il marqua son rang, au ministère de l'intérieur, par l'énergie de la répression. Il était peu enclin aux sévérités^ par sa nature ; mais il se contraignait à être sévère quand le péril social rexigeait. 11 peiT" sait qu'il faut toujours regarder des deux côtés de la clémence. Deux fois, il fut chargé du ministère des affaires étrangères et de la présidence du conseil, en 1836 et en 1840; mais il^avait, sur l'action deJaJxaiu^Allétra^ et sur l'autorité propre au conseil des ministres, des théories qui étaienl ( ii opposition avéc"lës vues personnelles du roi el ne liîr permirent pas de rester longtemps à la lète des affaires. Il quitta dédnitivomenl le pouvoir en octobre 1840 pour n'y revenir que trente ans plus tard, après trois révolutions.
Le roi Louis-Philippe, qui sentait sa très haute valeur personnelle, ne voulait pas s'acr commoderàlamaxime de M. Thiei s : Lv r QL règne et ne gouverne pas. » Il pensait que
cette maxime, strictement pratiquée, le réduirait à un rôle presque déshonorant. Il n'admettait pas, par exemple, qu'un cabinet qui avait la majorité dans le Parlement, pût proposer au nom du roi une mesure désapprouvée par le roi. 11 disait que M. Thiers, qui n'avait jamais caché son admiration pour la Constitution de Siéyès, avait entrepris de le réduire à n'être qu'un grand électeur. Le roi, qui ne voulait pas être effacé dans la politique intérieure, pratiquait pour la France une politique de temporisation que M. Thiers à son tour appelait une pohtique d'effacement. M. Thiers croyait allier dans une juste mesure la fermeté et la prudence, quand il disait à l'Europe : « Nous ne permettrons pas d'invasion en Suisse, en Belgique, parce que l'ennemi serait à nos portes ; nous voulons intervenir dans les affaires d'Espagne, parce qu'elles touchent à toutes les nôtres; nous devons avoir notre part d'influence sur le sort du grand empire d'Orient, auquel est attaché l'équilibre européen. » Ce n'est pas ici le lieu de rechercher'
m THIERS, GUIZOT, REMUSAT
si un tel langage pouvait et devait amener des complications extérieures ; je me borne à constater qu'il alarma le centre droit et détermina la chute de M. Thiers.
De 1830 à 1840, M. Thiers n'avait jamais cessé de faire partie du gouvernement. Pendant ces dix années si occupées, il n'avait publié qu'un opuscule intitulé la Monarchie de Juillet^ qui parut en 1831, et qui a pour but de répondre à la fois aux rancunes des légitimistes et aux revendications des républicains. Mais, s'il n'avait pas accru son trésor littéraire, il avait paré, en 1 830, aux difficultés de la crise financière; terminé, en 1832, la guerre de Vendée par l'arrestation de la duchesse de Berry ; repoussé, écrasé les émeutes de Lyon et de Paris, en payant lui-même de sa personne jusque sur les barricades ; rendu la sécurité et l'activité au commerce, augmenté la splendeur de la capitale, placé sur la tête et le cœur du pays la forte cuirasse de l'enceinte continue, appris à l'Europe que la France, quoique résolue à la paix, voulait
être comptée et avait le pouvoir de s'imposer ; déployé en un mot les plus éminentes qualités de riiomme politique, de l'homme d'affaires et de l'orateur.
M. Thiers avait remplacé Andrieux à l'Académie française en 1833, et le marquis de Pastoret à l'Académie des sciences morales et politiques en 1840. Il disait dans son discours de réception à l'Académie française : « Dès qu'il m'a été permis de me présenter à vos suffrages, je l'ai fait. J'ai consacré dix années de ma vie à écrire l'histoire de notre immense révolution; je l'ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour de la grandeur de mon pays; et, quand cette révolution a triomphé dans ce qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu déposer à vos pieds le tableau que j'avais essayé de tracer de ses longues vicissitudes. Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré que les amis de l'ordre, de l'humanité, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie surtout d'avoir discerné au-
milieu du tumulte des partis, un disciple des lettres, passagèrement enlevé à leur culte. » Ce mot « passagèrement » provoqua quelques sourires. Ce n'était pas, dans la bouche de M. Thiers, une flatterie; c'était l'expression fidèle de sa pensée; il regarda toujours les lettres comme sa patrie. Il aurait pu certainement être appelé dans le sein de l'Académie en sa qualité d'homme d'État de premier ordre. L'Académie a prouvé, à toutes les époques de sa glorieuse existence, que toutes les grandes renommées lui appartiennent. Mais M. Thiers avait raison de dire qu'il y entrait comme dans sa propre maison, en vertu de son droit de grand écrivain; et M. Viennet eut raison de lui répondre qu'il avait conquis dans les assemblées un nouveau titre littéraire, et qu'à la gloire de l'historien il ajoutait désormais la gloire non moins éclatante et non moins enviée de Torateur. Ses débuts à la tribune n'avaient pas été heureux. 11 avait adopté dans ses premiers discours un style pompeux qui avait paru
THIERS i 175}
voisin de la déclamation et qui s'accordait mal avec sa voix et l'ensemble de sa personne. Il ne pouvait réussir que par la connaissance précise des affaires, par la clarté de l'exposition et de la démonstration, et par la netteté, la fermeté des affirmations. Il ne lui fallut pas longtemps pour le reconnaître, et pour renoncer à l'éloquence. C'est en y renonçant qu'il la trouva. Il devint le premier dehater du Parlement. Il n'avait pas pu passionner son auditoire, mais il réussit mieux que personne à l'éclairer et à le convaincre. La plupart de ses discours furent des leçons. Quand il fut complètement maître de sa manière, on découvrit que ces leçons portaient loin, qu'elles étaient pleines d'aperçus variés et nouveaux; et, comme il avait autant d'esprit que de sens, il sut y mêler dans une juste mesure des saillies et de la grâce, de sorte qu'on trouvait à l'entendre autant de plaisir que de profit. En parcourant l'immense collection de ses discours que notre confrère M. Calmon a publiée, on voit qu'il n'était
jamais pris au dépourvu, qu'il avait tout prévu et tout préparé, qu'il avait un avis arrêté sur chaque matière, que son esprit était toujours clair, dispos, alerte, soit qu'il s'agît de finances ou de politique étrangère, ou de guerre, ou de religion, ou d'éducation ; soit qu'il fallût répondre aux invectives qu'on ne lui a jamais épargnées, même aux époques les plus glorieuses de sa vie. Malgré son parti pris de simplicité, quelques-uns de ses discours ont une passion et une grandeur qui les placent dans un ordre à part parmi les plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence; mais cet éclat n'est pas cherché ; il n'est le résultat d'aucun artifice oratoire. Il vient de la force des arguments, de celle des situations. Il aimait à comparer l'orateur, et surtout l'orateur de gouvernement, à un général ayant bien son armée dans la main, connaissant à fond le champ de bataille, possédant sur les ressources de l'ennemi toutes les informations qu'il a été possible à la vigilance de réunir, à l'intelligence de deviner, et qui.
TIHRRS 177
déjà sûr de la victoire, est surpris tout à coup par un de ces événements si fréquents dans les batailles qui changent bout pour bout la proportion et la disposition des forces : il est perdu s'il ne sait pas, dans le fourmillement de deux multitudes lancées à fond de train l'une contre l'autre, dans les angoisses que font peser sur son âme la destinée de la patrie et la vie de tant de milliers d'hommes engagées sur son sang-froid et sonintelHgence , improviser de toutes pièces un plan nouveau pour une situation nouvelle, pourvoir à tout sur tous les points, expédier partout de nouveaux ordres sans commettre aucun oubli ni donner lieu à aucune équivoque, et inspirer en même temps à cette foule qui dépend de lui l'indomptable courage qui l'anime. Il en est de même de l'orateur chargé de défendre les grands intérêts de l'État, et qui sait que la patrie est sauvée ou perdue, selon le résultat de son discours. Les quahtés maîtresses de l'orateur sont toutes celles d'un général d'armée : la connaissance approfondie de
ses ressources et de celles de l'adversaire, la clarté et la précision du plan, une vive et prompte intelligence pour changer au besoin de tactique au milieu du feu, l'impétuosité à poursuivre un avantage, le sangfroid et l'impassibilité pour recevoir une blessure et couvrir une retraite. On l'écoute avec la même émotion et la même passion qu'on éprouverait si l'on était spectateur d'une bataille. Et ce sont, en effet, des batailles, qui ont, comme les autres, leurs blessés et leurs morts. Elles ont leurs héros, et c'est parce nom de héros que M. Thiers mérite d'être appelé dans ses grandes journées parlementaires.
Il avait suivi, pendant ces dix années, une ligne politique conforme à ses précédents d'historien et de journaliste, conforme surtout à son caractère d'une originalité et d'une obstination très marquée, et à laquelle il resta fidèle dans toute la suite de sa carrière, au miheu de la transformation des hommes et des choses. Il était de cette école qui veut