‹ Thiers, Guizot, RémusatChapitre 6 sur 12 · ELOGE DE M. THIERS · texte numérisé non relu

ELOGE DE M. THIERS

que tout citoyen puisse arriver par la capacité à l'autorité, et qui par conséquent repousse avec une égale obstination la domination d'une race de privilégiés et celle de la multitude. La multitude, suivant lui, n'avait pas à se plaindre, si l'on donnait à chacun le moyen de sortir du rang par sa volonté et son courage. En un mot, il ne voulait à aucun prix humilier le droit devant la force, la raison devant la déraison et la science devant l'ignorance. Nous qui appartenions à la gauche plus avancée, nous lui reprochions de se contenter à trop peu de frais pour ceux qui sont en bas, de déclarer trop vite que leur sort était dans leurs mains, de leur rendre le succès si difficile, qu'il n'était possible que pour de rares élus et dans des circonstances tout particulièrement heureuses. Il repoussait de toutes ses forces l'instruction obligatoire, en disant qu'il ne pouvait se résignera mettre du feu sous une marmite sans eau, et il n'était pas moins hostile à l'étabhssement du suffrage universel, qui ne fut jamais à ses

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yeux qu'un instrument de destruction ou de déception.

Le rôle de chef de parti ne suffisait pas à son activité, dans les conditions où il lui échut à la fin de 1840. Il le soutint brillamment, mais, en même temps, il revint à ses études historiques. C'est en vain qu'd s'efforçait de songer à une histoire universelle ou à une histoire de Florence. Il tenait par tout son être à la pohtique, et tout particulièrement à la Révolution, pour laquelle il avait combattu quand il était dans l'opposition et qu'il avait essayé d'asseoir et de régler comme ministre. Il fut invinciblement conduit à compléter son histoire de la Révolution en écrivant celle du Consulat et de l'Empire ; car l'Empire, c'^est encore la Révolution, et toute la Révolution, moins la liberté. Il se trouvait dans des conditions bien supérieures pour écrire ce nouvel ouvrage. D'abord, aucune ressource matérielle ne lui faisait défaut. Un mariage très heureux, à des points de vue plus importants, l'avait rendu riche. Il pouvait rassembler à

grands frais les livres, les cartes, les manuscrits; se donner, au besoin, des auxiliaires. 11 pouvait voyager, visiter les principaux champs de bataille, les bibliothèques, les archives. Il n'eut garde d'y manquer. Il parcourut l'Allemagne, l'Itahe, l'Espagne, recueillit à Londres des témoignages importants sur le blocus continental, la coalition, la captivité de Sainte-Hélène. Le rang qu'il occupait dans la politique et dans les lettres lui ouvrait toutes les portes. Il était dans l'âge oia l'ardeur et l'activité de la jeunesse s'allient heureusement à l'expérience et à la maturité du jugement. Il avait acquis, en composant son premier livre, l'habitude d'étudier, l'art de composer; il s'était fait une méthode, ce qui est la première tâche de l'écrivain et la plus difficile. La pratique des hommes et des affaires l'avait mis au courant de tous les ressorts de l'administration. Il avait du temps devant lui, ce qui lui permettait de revenir sur ses enquêtes, d'accueillir les informations nouvelles, de réformer dans l'occasion un

premier jugement et de porter son récit au dernier degré de clarté et de perfection. 11 mit vingt ans à son travail. Ses deux premiers volumes parurent en 1845; le vingtième et dernier, en 1862. On connaît, par lui-même, la marche qu'il s'était tracée. Il commençait par construire son plan et par en arrêter toutes les divisions. Il étudiait ensuite à fond chacune de ces parties, et ne prenait enfin la plume que quand il se sentait en pleine possession de la vérité. Alors il écrivait d'une haleine tout un volume, comme on improvise, en s'abandonnant à sa verve et en prenant pour règle d'écrire tout et d'élaguer beaucoup. Ses premiers volumes excitèrent une admiration générale qui alla croissant jusqu'au dernier. Tout ce qui avait un nom, tout ce qui comptait, en politique et en littérature, applaudit. On fut frappé surtout de l'étendue de ses connaissances dans les matières de finances et de Thabileté avec laquelle il décrivait les opérations de guerre. Il s'y complaisait un peu, parce qu'il s'y sen-

tait complètement maître. Nui, parmi les hommes qui n'ont pas livré de batailles, ne les a décrites avec tant de clarté et de compétence. Il arrive, par un art d'autant plus admirable qu'il ne se montre jamais, non seulement à éclairer le lecteur sur les différentes phases de l'action, mais à les lui faire voir de ses yeux, et à le remplir à la fois de curiosité et d'émotion. Lamartine, oubliant un peu son aversion pour la doctrine des hommes nécessaires, disait qu'il était prédestiné à raconter les campagnes de Napoléon, comme Napoléon avait été prédestiné à les conduire. Il n'était pas moins habile dans l'exposition des grandes négociations, au premier rang desquelles il faut citer le Concordat. J'avoue humblement que je ne partage pas toutes ses opinions sur ce pacte célèbre, qui a survécu à tant de ruines ; mais il serait à souhaiter que ceux qui aujourd'hui s'occupent si souvent du Concordat avec l'arrière-pensée de le détruire, soit par la voie la plus simple et la plus honnête en le dénonçant, soit, par un

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procédé plus tortueux, et peut-être plus efficace, eu l'exécutant au pied de la lettre après tant de changements d'un côté et de révolutions de l'autre, voulussent bien en apprendre chez lui l'origine et le caractère. Royer-Collard lui disait : « Vous avez écrit l'histoire du Concordat en homme qui aurait aimé à le faire. »

Les ennemis de l'Empire et de l'empereur n'ont pas manqué de reprocher à M. Tliiers un enthousiasme trop exclusif pour son héros.

Ce reproche n'est pas fondé, il ne l'est à aucun degré. M. Thiers appartenait h une génération qui tendait à trop identifier Napoléon à la Révolution, comme la génération suivante a tendu à l'en trop séparer. Cependant il n'a admiré dans Napoléon que le général et le législateur; et qui ne les admirerait? Qui n'admirerait un homme qui ne peut être comparé comme capitaine qu'à Alexandre et Annibal, et qui est peut-être supérieur à tous les deux; qui n'a pas d'égal comme législateur, car aucun autre n'a constitué une société

dans des conditions aussi difficiles, ni approprié aussi complètement ses institutions aux besoins et au caractère du pays, ni conféré à ses lois autant de solidité; qui, à son audace personnelle, la plus grande qui ait animé une âme humaine, joignait l'audace de la révolution française, et qui, après s'être asservi la Révolution, l'ancienne France, l'Europe, l'Église, tomba tout entier, ne perdant pas autre chose qu'une couronne?

Tout en admirant l'étonnant spectacle que Napoléon a donné au monde, M. Thiers juge sa politique avec une juste sévérité. Non seulement il l'accuse d'avoir régné en tyran, mais il lui reproche d'avoir subi la malédiction attachée d'âge en âge à l'exercice du pouvoir absolu, c'est-à-dire d'avoir été frappé de vertige. Si le négociateur de Campo-Formio, obhgé de compter avec l'opinion, ayant audessus de lui un gouvernement et des Chambres, qu'il était sur le point de renverser, mais dont il lui fallait provisoirement subir le contrôle, était, du premier coup,

malgré sa jeunesse, un négociateur de premier ordre; le maître tout-puissant de la France, le vainqueur de l'Europe, à force de braver tout, de réussir à tout et de dominer tout, avait perdu la rectitude de son jugement politique et jusqu'au discernement du bien et du mal. Après avoir tenu dans ses mains à deux reprises une paix glorieuse que rïlurope lui offrait, qui aurait donné à la France une prospérité sans exemple et en même temps consolidé sa dynastie, il nous précipita en aveugle dans des guerres dont tout le monde, excepté lui, prévoyait l'issue, et qui fauchaient des générations, sans avoir ni l'excuse de la nécessité ni celle de la justice. Les hommes font avec raison une grande différence entre celui qui fait tuer un million de soldats sur un champ de bataille et celui qui égorge froidement vingt ou trente mille victimes sur la place de la Révolution. L'un est un héros, l'autre est un bourreau. Mais il ne faut pas se laisser fasciner par la gloire au point d'amnistier les

guerres injustes. Cette fascination, M. Thiers ne l'a pas subie. Ceux qui croient le contraire ne l'ont jamais lu.

A la veille de la révolution de 1848, M. Thiers avait eu tous les succès qu'un citoyen peut ambitionner. Il avait.jété- un brillant journaliste,unhomme^' opposition cour„ rageux et dévoué, un grand ministre, un grand orateurjjl était au^^^^ de nos his*

toriens. Sa carrière littéraire était presque finie. Qui eût pu croire que la Providence lui réservait, en politique, une nouvelle et plus éclatante destinée?

Nous passerons rapidement sur ces événements, parce qu'ils sont trop connus et qu'ils sont moins de notre domaine. M. Thiers fut le chef de l'opposition monarchiqLLa..>..daas l'Assemblée constituante et l'Assemblée législative, oii siégeaient à côté de lui les Bugeaud, les Mole, les Rémusat, les Odilon Barrot, les Falloux, les Montalemhert, divisés la veille, alors réunis par un péril commun. Ils avaient fondé un cercle, rue de Poitiers, où ils orga-

iiisaientla résistance contre le socialisme, et en même temps, nous le pensions du moins dans le camp opposé, l'attaque contre la République. M. Thiers lutta avec son courage ordinaire, et par tous les moyens en son pouvoir, contre la démagogie et son allié le socialisme, qui se divisait en une multitude de sectes, et qui, sous toutes ses formes, était menaçant et puissant. Proudhon, Considérant, Pierre Leroux, Louis Blanc lui-même étaient des isolés dans l'Assemblée ; au dehors, ils avaient des légions. M. Thiers combattit sans relâche à la tribune des utopies qui n'avaient point de partisans sur nos bancs, mais dont il voyait les ravages au dehors ; et il lutta avec la même persévérance contre les projets de loi subversifs de la rehgion, de la famille, de la propriété, qu'on ne cessait d'accumuler, tantôt avec préméditation, / tantôt par ignorance, et dans un vain désir de capter la popularité. Il était à cette époque, le chef tout-puissant de la droite, et l'objet de toutes les colères de la gauche. Un

républicain estimé de tous les partis, Guinard, disait un jour, en pleine Assemblée : « Quand j'étais dans les prisons de M. Thiers... » Quoique M. Thiers fût depuis huit ans relégué dans l'opposition au moment de la chute de Louis- Philippe, on le rendait responsable de tout le règne et même des mesures qu'il avait combattuQS. Il ne sourcillait pas; il se levait sur-le-champ, toujours prêt à la riposte. Quand il gravissait les marches de la tribune dans cette salle immense, au miheu de neuf cents représentants, presque tous adversaires de ses idées et ennemis de sa personne, on eût dit qu'il montait, lui tout seul, à l'assaut de la démagogie et du socialisme. Le général Cavaignac avait demandé à notre Académie une série de petits ouvrages propres à relever l'esprit public et à corriger l'effet des publications socialistes, dont nous étions inondés. M. Thiers composa, pour ce recueil , un petit livre Sur la propriété, qui est un chef-d'œuvre de logique et de bon sens. Toute la matière y est traitée en moins

de deux cents pages qui satisfont les esprits éclairés et sont à la portée des ignorants. Le jour vint où il crut le péril si pressant et si redoutable, qu'il chercha de tous côtés des forces pour le combattre; et c'est alors que, renonçant à ses rancunes et à ses anciennes défiances, il s'allia avec le clergé et les chefs du parti catholique, pour faire la célèbre loi sur l'enseignement du 15 mars 1850. Cette loi, dont il fut l'auteur, en commun avec M. Dupanloup et les adversaires les plus connus et les plus passionnés de l'Université et de l'enseignement de l'État ; cette loi, si souvent discutée et si justement attaquée dans plusieurs de ses parties, a eu le très grand mérite de porterie dernier coup au monopole universitaire; mais il la fit, je dois le reconnaître, moins par amour pour la hberté d'enseignement, que dans le désir d'opposer l'action du clergé aux doctrines matérialistes, et à ce qu'on appellerait aujourd'hui, d'un nom tristement significatif, le nihilisme.

L'élection du Président de la République

avait été précédée d'une période d'agitation extrême. Le général Gavai gnac, chef du pouvoir exécutif, était le candidat des républicains modérés. Les républicains d'une nuance plus avancée portaient Ledru-Rollin ou Lamartine. Le prince de Joinville avait aussi ses partisans.

La candidature du prince Louis-Napoléon prit rapidement une telle importance, que la lutte parut circonscrite entre lui et le général Cavaignac. Le prince avait pour lui les anciens bonapartistes, ce qui était une escouade la veille de la bataille, et devait être une armée le lendemain; un grand nombre de socialistes, qui le croyaient acquis à leur cause depuis sa brochure sur VExWictmi du paupérisme^ et tous ceux qui, voulant coûte que coûte renverser la République, le regardaient comme le plus résolu à y travailler et le plus capable d'y réussir. Il expliquait sa situation mieux que personne quand il disait à ses affîdés, en montrant la statue qui surmonte la colonne Vendôme : « Voilà mon

grand électeur ! » Les chefs de la gauche parlementaire hésitèrent longtemps. Le bruit courut que M. Thiers songeait à se mettre lui-même sur les rangs, et, ce qui paraîtrait à peine croyable, si l'on ne connaissait la sottise des partis, on lui en faisait un reproche. 11 aurait fallu l'en louer. Un homme qui a des convictions arrêtées et le sentiment de sa force, a le devoir d'être ambitieux. Nous étions destinés à voir se produire avec le temps des candidats de moins haute volée. On raconta aussi que, dans les commencements, M. Thiers avait parlé du prince en termes injurieux. Il fallait, pour des raisons pohtiques que chacun sent, couper court à ces propos. M. Bixio les répéta devant M. Thiers qui, sur-le-champ, lui donna un démenti. M. Bixio, homme d'honneur et de valeur, voulut se battre. M. Thiers s'y attendait; il accepta le duel, et le voulut immédiat. On sortit; on se battit. Quel que fût le sentiment secret de M. Thiers sur le prince, ce qui est certain, c'est qu'il appuya

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sa candidature et concourut activement à en procurer le succès. Les monarchistes, en donnant leurs bulletins à l'héritier de l'empereur, qui avait dans son passé Strasbourg et Boulogne, ne votaient pas en réalité pour lui, ils votaient contre la Répubhque.

Mais à peine eut-on mis Louis-Napoléon à côté du trône, qu'il manifesta le désir de s'y asseoir, et montra qu'il en était capable. La conspiration fut habilement menée. M. Thiers vit, le premier, que l'Empire était fait, et n'hésita pas à le dire du haut de la tribune. Au coup d'Etat, il ayait le choix entre le rôle de premier ministre et la proscription. Mais, comme il pensait qu'il ne faut jamais livrer la patrie à un homme, il préféra la proscription. On le mit à Mazas ; puis on l'expédia en voiture cellulaire à la frontière belge, d'oii on le conduisit directement jusqu'à Francfort. Il ne trouva pas à l'étranger, comme tant d'autres, les tracasseries de la police et le dénuement. Il rentra en France un des premiers, sans l'avoir demandé. Il se promena un instant, le

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jour de son arrivée, dans l'allée des Tuileries, qui était alors le rendez-vous des élégants et des oisifs. 11 y fut l'objet d'une ovation. 11 semblait à ceux qui l'entouraient, qu'il rapportait avec lui les espérances de la liberté. En 1863, Paris l'envoya au Corps législatif. 11 fallut le vaincre pour lui faire accepter la candidature. A ceux qui le pressaient, il objectait « son livre ». Quel livre? Ce n'était pas Y Histoire du Consulat et de FEmpire^ dont le dernier volume avait paru l'année précédente ; ce n'était pas l'histoire de Florence, vers laquelle l'entraînait son enthousiasme éclairé pour les arts, et dont il disait : « J'y ai travaillé dix ans, » voulant peut-être faire entendre qu'il y avait rêvé dix ans. Le livre qui l'occupait en 1863, et dont il fallut en quelque sorte le séparer de vive force, était un traité complet de philosophie. Une fois élu, il se montra aussi actif que les plus jeunes membres de l'opposition. Il demanda l'ordre dans les finances, la paix, et les libertés nécessaires.

Son discours sur les libertés nécessaires eut un grand retentissement. C'était, sous des formes courtoises, mais avec beaucoup de vigueur et de précision, une attaque directe contre tout le système du gouvernement impérial. Il demandait, en effet, comme absolument nécessaires à la France, cinq libertés : la liberté individuelle contre la loi de sûreté générale, la liberté de la presse contre le régime de l'autorisation préalable et des avertissements, la liberté électorale contre la candidature officielle, la liberté de la représentation nationale contre les entraves de toute nature apportées par la Constitution à l'initiative parlementaire, et enfin la responsabilité ministérielle contre l'audacieuse fiction de la responsabilité de l'empereur, qui ne laissait d'autre ressource au pays, pour faire prévaloir sa volonté, qu'une révolution.

Uiï autre de ses discours, que les événements ont rendu inoubliable, est celui qu'il prononça au Corps législatif le 15 juillet 1870 :

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<( Vous faites la guerre sans nécessité, sans préparation et sans alliances. » Quel homme intelligent, quel patriote n'aurait donné alors la moitié de son sang pour éviter cette funeste guerre! Les hommes qui la votèrent et qui, croyant la France engagée, résistèrent aux arguments, aux prières, aux larmes du grand patriote, la voyaient commencer avec horreur. La France ne la voulait pas. Les gens sans aveu qui allaient le soir crier : A Berlin! sous les fenêtres de M. Thiers, n'étaient ni la France, ni Paris. L'Empire, dans son péril extrême, demanda les conseils de M. Thiers quand il n'était plus temps de les suivre. Le gouvernement qui recueillit le pouvoir vacant afin de donner une direction à la résistance, et qui prit le nom significatif de la Défense nationale, demanda à M. Thiers d'aller quêter dans toute l'Europe des sympathies et des secours ; d'aller démontrer à toul ce qui restait d'hommes politiques, que la France mutilée, afTaibhe, entraînait tous les neutres dans sa ruine. Il accepta sans hésiter. Il sa-

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vait, et tout le monde savait qu'on ne pouvait confier une telle mission à aucun autre. Par la même raison, le premier acte, à Bordeaux, de l'Assemblée nationale, fut de lui conférer, sous un nom modeste, une véritable dictature. 11 obtint l'unanimité. Cette Assemblée, divisée sur tout, fut unanime sur lui. Yingtsix départements l'avaient élu député. Si la France avait voté pour nommer son délégué, il aurait eu l'unanimité de la France.

Il se rendit à Versailles pour négocier avec les vainqueurs. Négocier! Gela s'appelle-t-il négocier? La France ne pouvait menacer que de mourir ou de vendre chèrement sa vie ; M. Thiers fut obligé plus d'une fois d'en venir à cette menace, devant l'excès des exigences. Il parla surtout de l'avenir, des inquiétudes des puissances, de l'état de l'Europe, de l'intérêt de l'Allemagne qui sacrifiait tout aux besoins, aux passions du moment, à l'enivrement du triomphe ; qui ne se contentait pas de mutiler la France, qui voulait lui mettre le pied sur la gorge,

entrer dans Paris. Il n'obtint pas toujours d'être écouté. Il ne parvint qu'à force d'énergie à se faire respecter. Il se maîtrisait, se possédait le long du jour. Seul avec Jules Favre, le soir, dans sa voiture, en revenant de Versailles, il éclatait en sanglots. Il nous sauva Belfort... Quand il retourna en hâte à Bordeaux pour faire ratifier le traité, beaucoup, sans rien contester d'ailleurs, refusaient d'y mettre leur nom, semblables à un homme résolu au suicide qui approche le poison de ses lèvres et laisse échapper la coupe au dernier moment. Il leur dit : « J'ai engagé ma responsabilité; il faut engager la vôtre ; » comme il avait dit aux journalistes en 1830 : (( Il faut des têtes au bas de ce manifeste. » Il avait la France à pacifier, à reconstituer, l'ennemi toujours malveillant à apaiser, une rançon de cinq milliards à trouver, un déficit au moins égal, provenant des dépenses de guerre, à combler, des désastres affreux, innombrables, désastres privés, désastres publics, désastres matériels, désastres moraux à réparer;

c'est dans cet état que le prit la guerre civile. Il se demandait, avec nos recrues dispersées au premier mot de la paix, nos vieilles troupes prisonnières, et les débris de quelques régiments accablés par la défaite, dans lesquels on avait versé des hommes ramassés détentes parts, si la France avait encore une armée. Et voici la besogne qui avait été faite par lui deux ans après, avec le concours d'une Assemblée patriotique, mais par ses mains, sous sa direction, grâce à son dévouement sans égal, à son courage, à sa clairvoyance. Nous avions une armée solide et disciplinée. L'insurrection de la Commune avait été vaincue h Paris et dans les départements. Le gouvernement était obéi partout, avec autant de ponctualité que sous l'Empire. Les dégâts matériels, ponts, routes, canaux, édifices, étaient réparés. L'emprunt avait été plusieurs fois couvert, la rançon était payée. Tous les ateliers travaillaient; l'impôt, le dur impôt, aggravé de tant de charges nouvelles, rentrait facilement. M. Thiers avait pu remplir

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ses engagements par anticipation, et, l'argent à la main, par les négociations les plus difficiles, obtenir de l'ennemi la libération immédiate du territoire.

Lalxanoe,. grâceà lui, fut rendue à ellemême deux .BJis-aYantj^époque fixéëpar le traité. Le i 1 mars, M. de Rémusat, qui avait pour sa part vaillamment contribué à ce résultat, venait annoncer à l'Assemblée, au milieu d'une émotion universelle, bientôt suivie d'applaudissements et d'acclamations, que le dernier soldat allemand allait quitter notre sol. Les applaudissements et les acclamations ne furent pas moindres dans la France entière. On peut dire avec vérité que les applaudissements éclatèrent dans les deux Mondes, et que leur bruit durait encore quand on apprit inopinément, le 24 mai, que M. Thiers était renversé par un vote de la Chambre et rentrait dans la vie privée.

Il faut dire ce qu'avait été sa vie pendant ces terribles années. Tant qu'avait duré la guerre de la Commune, il avait partagé les

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