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travaux et les soucis journaliers du général en chef, et même ses périls, car il était présent de sa personne aux avant-postes chaque fois qu'on tentait un effort plus vigoureux. Après la pacification, il ne relâcha rien de sa surveillance sur l'armée. Il l'avait isolée et fait vivre sous la tente, autant pour la soustraire à la propagande démagogique que pour lui rendre les habitudes mihtaires et l'esprit de son état. Il ne se passait pas de jour qu'il ne se rendît au camp et qu'il n'eût au retour de longues conversations avec les intendants et les chefs de corps. Il recevait même des officiers subalternes ; car il tenait à connaître le moral de la troupe, et il avait le goût, poussé parfois jusqu'à la minutie, de tout vérifier par lui-même. A cinq heures du matin, il travaillait avec son ami M. Barthélemy-Saint-Hilaire, qui dirigeait sa correspondance; à six heures, il faisait entrer deux ou trois ministres investis de sa confiance particuhère et les directeurs des grandes administrations. A dix heures, il présidait
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le conseil des ministres. Il y avait conseil des ministres tous les jours, à l'exception des dimancties, et il n'y manqua pas une seule fois. Là se traitaient toutes les affaires grandes ou petites. Le ministère de la justice et celui de l'instruction publique et des cultes étaient les seuls dans le détail desquels il n'entrât pas. Il avait logé chez lui, h la Préfecture, le ministre des affaires étrangères, afin d'être avec lui en relation continuelle et immédiate. Il en était de même, en 1871, et jusqu'à la fin de la Commune, pour le ministre de l'intérieur. Il est à peine nécessaire de dire qu'il ne se faisait rien sans lui au ministère de la guerre et au ministère des finances. Le ministère du commerce devint à son tour l'objet de ses préoccupations les plus vives quand il fallut créer de nouveaux impôts. Le conseil ne se terminait jamais avant midi et se prolongeait souvent au delà. Les ministres partis, c'était le moment de recevoir les députés, qui arrivaient isolément ou par petites troupes. La
plupart des commissions de l'assemblée voulaient avoir l'avis du chef de l'État ou le faire comparaître en personne devant elles. De leur côté, les groupes parlementaires venaient exposer leurs doléances et leurs volontés contradictoires. Enfin il y avait le défilé des chambres de commerce et des corporations de toute nature. Il recevait tout le monde et répondait à toutes les harangues. De midi à deux heures, la place d'Armes était sillonnée de députés et de délégués, dont bien peu lui apportaient un encouragement et un bon conseil.
Une clause du traité nous -obligeait h ne conserver, pour la garde de l'Assemblée et le maintien de la tranquillité pubhque, qu'une force de 40,000 hommes; l'ennemi parlait tous les jours de nous contraindre à réduire notre armée à ce chiffre visiblement insuffisant. Il fallait négocier avec lui pour obtenir le droit de combattre la sédition, ou pour l'empêcher de la combattre lui-même. Ses exigences croissaient avec nos malheurs. Il
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arrivait par chaque courrier, de Nancy, où étaient les négociateurs, et de tous les chefslieux de commandement, soit des plaintes contre l'attitude des habitants, soit des réclamations de vivres, d'objets d'équipement, d'argeùt, et toujours les dépêches finissaient par des menaces. Une de leurs prétentions les plus douloureuses pour nous, et les plus inexplicables, consistait à rendre le gouvernement de la France responsable des actes de la Commune. Un jour que des boulets, lancés de Paris contre nos troupes, avaient inquiété un poste allemand qui se trouvait à proximité, M. Thiers fut averti que, si la même chose se produisait une seconde fois, la trêve serait rompue. On négociait; h deux reprises, il fut sur le point de rompre, et de commencer ce qu'il appelait la guerre du désespoir; sur presque tous les points, il fallut céder, le couteau sur la gorge. Aussitôt que la nouvelle d'une concession ou d'une vexation se répandait, les députés escaladaient la tribune, les journaux fulminaient; c'était h
qui maudirait, non pas les vainqueurs, mais celui qui, pied à pied, jour par jour, leur disputait l'honneur et la vie de la France. Les délégués, qui ne cessaient d'affluer de toutes les grandes villes pour apporter des menaces, des conseils ou des offres de médiation avec la Commune, remplissaient les journaux du récit de leur réception et ne se faisaient pas faute d'attribuer à M. Thiers des propos qu'il n'avait pas tenus. Alors s'élevaient des réclamations de tous côtés, de la Chambre, de l'ennemi. Très souvent, on les portait à la tribune. Il était rare qu'on se contentât de la réponse d'un ministre, et d'ailleurs M. Thiers n'aimait pas à être suppléé ; il voulait payer de sa personne en toutes choses. Il était sur son banc à toutes les séances et portait seul le poids des grandes discussions. Il disait qu'une dynastie tire sa force de la Constitution; un général, de ses victoires; mais qu'il n'avait, lui, que sa parole. Aussi livraitil tous les jours des batailles, qu'il ne gagnait qu'à force de talent oratoire et de cou-
rage. Il eul à combattre successivement tous les côtés de la Chambre ^ excepté la gauche proprement dite, qui l'appelait, le sollicitait^ le pressait, mais, en séance publique, ne lui refusait jamais son appui. Ces luttes, d'abord contenues, presque courtoises, devinrent violentes sur la fm et, par conséquent, écrasantes. On commença par le chasser de la tribune avant de le chasser du pouvoir; il fallut, pour cela, toute une campagne, campagne bizarre en elle-même, et mêlée d'incidents comiques, qui n'en est pas moins le plus grand hommage qu'on ait jamais rendu à la puissance personnelle d'un orateur. Un acte capital de M. Thiers avait achevé, quelque temps auparavant, de rendre la droite irréconciliable. Il avait pu résister, pendant plus d'une année, aux assauts des trois mo* narchies, en les combattant l'une par l'autre. a II n'y a qu'iïn trône, disait-il, et ils sont trois prétendants pour s'y asseoir. » Le jour vint où les trois partis se coalisèrent au profit de la branche aînée, et où M. Thiei-s se
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trouva en face du drapeau qu'il avail combattu et vaincu en 1830. Ce jour-là, il parla à son pays et lui conseilla de garder la République pour garder les bienfaits de la Révolution, et de la faire conservatrice pour éviter les horreurs d'un nouveau 93. Ce langage pouvait être entendu par le pays ; mais la majorité de l'Assemblée en fut irritée, et elle ne songea plus qu'à renverser celui qui l'avait tenu, M. Thiers avait désormais trois tâches à remplir : refaire la France, résister aux exigences du vainqueur et lutter dans le Parlement contre une majorité hostile. C'était un travail surhumain. Il ne réussit pas â durer, mais il avait réussi à sauver le pays ; le reste, à ses yeuï, et aux yeux des compagnons de sa fortune, n'était rien.
Il avait une réputation très justifiée d'habileté; mais ce n'était pas cette habileté vulgaire qui consiste à dénouer une situation au moyen d'un expédient, sauf à se trouver le lendemain dans un nouvel embarras* Jamais le présent ne lui fit oublier Tayenir.
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11 en donna la preuve manifeste dans quatre occasions principales : dans la question des nouveaux impôts, où il fut sur le point de se faire renverser par suite de son attache-? ment aux idées protectionnistes; dans la question de l'élection des maires, où il violenta en quelque sorte l'Assemblée et lui mit le marché au poing, pour ne pas compromettre l'avenir de l'administration; dans la question de la durée du service mihtaire, où il se résigna difficilement à une durée de cinq ans après en avoir demandé sept : l'Assemblée n'en voulait que trois; «^fin dans la question de notre régime économique, lorsque, au milieu de notre plus grande détresse, il lutta avec la dernière énergie pour faire consacrer une annuité de 200 minions à l'amortissement de la dette contractée envers la Banque de France, quoique l'intérêt de la dette eût été généreusement fixé par la Banque à 1 p. 100 seulement. C'est ce grand acte, autant que l'habileté qu'il déploya pour faire passer
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cinq milliards eu Allemagne sans provoquer une crise sur le marché des valeurs françaises, qui lui a fait décerner par notre confrère M. Léon Say, bon juge en pareille matière, le titre de premier financier de notre époque. Oui, il était habile; mais quiconque l'a bien connu reconnaîtra qu'il avait encore plus de courage que d'habileté. 11 n'était pas de cette race d'hommes politiques qui ne restent au ])OUvoir que pour ne pas l'exercer, et dont le talent consiste à démêler l'opinion dominante et à s'y soumettre. Il pensait qu'on ne doit pas gouverner les peuples pour flatter leurs maladies, mais pour les braver et les guérir.
Deux fois il donna sa démission, deux fois l'Assemblée céda. EHc se rendit chez lui presque tout entière pour l'obliger à revenir. 11 ne faut pas le reprocher à l'Assemblée ; au contraire, cette démarche l'honore autant que celui dont elle faisait ainsi un homme nécessaire. Un jour, lui absent, on venait de voler à une grande majorité l'élection des
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maires pur les conseils municipaux. Il arrivi', monte immcdialcraenl a la liibune, et demande à TAssenihlée de se déjuger seanee lenantepar un ^ole formel. 11 l'obtient. Onn(» joue pas un tel jeu sans savoir à quelle condition. Assailli au dehors par la tempête, et né parvenant h lever la tête au-dessus des >agues qu'à force dhahilelé et de courage, il ne consentait pas à disputer dans le sein de l'Assemblée ce pouvoir accablant poui* lui-même et dont il faisait pour le salut de la France un si grand usage. 11 ne demandait pas le pouvoir; il l'acceptait : |telle fut constamment son attitude ; il parlait en maître h l'Assemblée. « Voulez-vous un esclave ici, disait-il, un commis qui vous plaise, qui, ))our conserverie pouvoir quelques jours d«' plus, sera toujours votre courtisan? Eh! mou Dieu, choisissez-le, il n'en manque pas! »
Après le 24 mai, il supporta la défaite avec son courage ordinaire. On le déchargeait d'un fardeau qu'il avait glorieusement porté tani (pi'il avait été trop lourd pom* d'au 1res
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épaules; il relourna avec ompresseineiil u à son livre », e'est-à-dire à la philosophie; el, sans les inquiétudes que lui inspirait encore l'état du pays, il n'aurait senti que la joie de la délivrance. Les témoiguages d'admiration et de respect aflluérent chez lui de toutes parts. Ses amis le retrouvèrent tel qu'il étail avant la terrihle tourmente des ti^ois dernières années : simple, hieuveillant, aimant la gaieté et Fesprit dans les autres, la recherchant, plein de curiosité pour toutes les sciences, de passion pour tous les arts, causeur facile et charmant, qui devenait profond (juand il louchait aux grandes questions de la politique et de la philosophie;, recevant les Iiommages dont on l'entourait avec le sentiment qu'ils lui étaient dus, mais avec une grâce et une bonhomie, une cordialité qui avaient fait en tout temps le charme de son intérieur, et qui étonnaient et ravissaient ceux ({ui alors approchaient de lui pour la première fois. Il avait repris au bout de quelques jours toutes ses occupalions : son goût pour
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les arts, ses visites assidues à robservatoiro, au Muséum, au laboratoire de M. Pasteur. Surtout, il s'était remis « à son livre », et il y travaillait avec une sorte d'achaniemeul. 11 écrivait à madame Thiers j)endaul une courte absence : <( Je n'en verrai })as le succès ; mais vous serez là ; vous jouirez de ma gloire... »
Ce n'était pas un nouveau système pliiiosopliique que M. ïliiers préparait; il n'aurail pas été chef d'école. La philosophie n'était pas pour lui une science isolée et ^ suffisant à elle-même ; c'était un ensemble de doctrines étroitement rattachées à un principe unique, de manière h former, des résultats les plus généraux de toutes les sciences et de tous les arts, une science et un art suprême. Sa méthode était la méthode expérimentale, sa psychologie celle de Locke; sa conclusion unHaphysique l'existence d'un Dieu créateur et Providence; sa morale, celle de Platon, de l'Académie, et de la noble École française du xvn' siècle, ayant pour sanction la sj)iri-
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tualilé el rimmorlalité de ràmo. Ce qu'il y avait de frappant et de nouveau dans son livre, c'était la quantité de faits, d'observations, de comparaisons, de rapprochements que lui fournissaient des études poursuivies sans relâche pendant plus d'un demi-siècle sur les objets les plus divers. Ce résumé philosophique de toute une vie si complètement et si grandement employée, était achevé au moment de la mort de M. ïhiers, sous la I^remière forme qu'il donnait à ses œuvres, c'est-à-dire avec des développements excès* sifs et tumultueux, qu'il se proposait d'abréger et de régler. Lui seul pouvait élaguer dans ce fouillis, choisir, resserrer, mettre de l'ordre, faire une œuvre enfin de ce qui n'était encore qu'un amas de matériaux.
Quel bonheur pour les philosophes et quelle gloire, s'ils avaient pu compter M. Thiers parmi eux au rang de leurs maîtres! Il n'avait pas besoin de ce surcroît, celui qui, après avoir écrit un livre dont M, de Lamartine a pu dire : « Ce sera le livre du siècle, » el
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après avoir gouverné le pays avec éclat dans les heures prospères, l'a sauvé de lui-même, délivré de Tennemi, et refait pour ainsi dire tout entier à l'heure du désastre national. Il est mort debout, en pleine possession de sa pensée, et pour ainsi dire sur le champ do hataille, comme il convenait au plus obstiné des hommes et au plus infatigable des liilteurs.
' Tel fut M, Thiers, l'historien national et le libérateur du territoire; grand patriote, gi*and libéral, grand historien; célèbre dans les lettres à vingt-cinq ans, ministrcî h trentecinq ans, dictateur à soixante-quinze ans; mêlé toute sa vie, sans intervalles, aux plus grandes affaires de la France et de l'Europe : toujours prêt à risquer sa popularité ou sa vie dans une grande cause ; plein, jusqu'à son dernier souffle, de curiosité et d'activité: mort sur la brèche en écrivant pour son pays des conseils qu'on n'a pas été capable de suivre; l'un des hommes les plus admirés et les plus injuriés de ce siècle: qui a eu et qui