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garde cette fortune singulière, que ceux qui l'ont connu de plus près sont aussi ceux qui l'admirent le plus et lui restent le plus fidèles. Vous le savez, Messieurs, tout homme politique a deux réputations : celle qui est coii- Ibrme à la vérité finit toujours par prévaloir. Af. ïhiers sera aussi grand dans l'avenir qu'il l'était pour le monde entier il y a dix ans, cl qu'il l'est pour nous aujourd'hui. Même pour ceux qui feignent de l'oubher ou qui s'efforcent de le diminuer, parmi ceux qui l'ont renversé et ceux qui se sont flattés un instant de le remplacer, y en a-t-il un seul qui ne dise tout bas, dans ses angoisses patriotiques : u S'ilétuit lui »
XOTTCK IIISTOnTOt'E
M. CrllIZOT
Lue tlitns la séance publique annuelle do lAradémie do? morales et politiques du 10 novembre 1883
Mk^sieuus.
Depui:* notre dernière séance publiqui^ 31. Mignet a qnitlé les fonctions de secrétaire perpétuel, qu'il remplissait depuis près d'un demi-siècle avec un incomparable éclat. Nous gardons sa direction et ses conseils; mais nous ne pouvons nous dissimuler que nos séances publiques perdent désormais leur ])lus grand lustre. Pour rendre compte de la vie et des ouvrages de M. Guizot, dont j'ai à vous parler aujourd'hui, il aurait fallu le talent du grand écrivain et du grand histu-
iiO TIIIK1{S. (VriZOT. RK.MLSAT
rien, qui raconlait avec tant de grâce, peignait avec tant de vigueur, et jugeait avec tant de compétence et d'autorité"». Sachons tous nous résigner, vous, Messieurs, à l'indulgence, et moi, h une tâche fort au-dessus de mes forces.
Si je faisais placer devant moi tous l(*s livres auxquels M. Guizot a attaché son nom, cette tribune disparaîtrait à vos yeux. Le même homme qui a écrit tant d'ouvrages sur l'histoire de notre pays et sur l'histoire des peuples voisins, sur la politique courante et sur la morale éternelle, qui a traduit, annoté, commenté tant d'auteurs anglais et allemands, qui a été l'éditeur érudit des Mémoires sur l'histoire de France et des Mémoires sur r histoire rV Angleterre, entrait à >ingt-sept ans dans la politique par l'emploi de secrétaire général du ministère de l'intérieur, remplissait tour à tour les fonctions de secrétaire général du ministère de ta justice, de conseiller d'État, de directeur des a tfa ires communales et départementales, devenait député
en 1829, dès que son âge lui permettait l'accès de la Chambre, jouait, un an après, un rôle important dans la révolution de Juillet, faisait partie, comme ministre de l'intérieur, du premier cabinet formé par le roi Louis- Philippe, en sortait quelque temps pour rentrer aux affaires avec plus d'autorité, marquait sa place au premier lang des grands ministres de l'instruction publique, et constituait, en revenant de Londres, après une ambassade brillante, le cabinet qui, depuis l'existence du régime parlementaire en France, a eu la plus longue durée. Quand la révolution de 1848 renversa le ministre, et le roi, et d'autres choses encore, M. Guizot avait soixante ans. U devait \ivre pendant vingt-six ans en dehors des iiffaires, mais non pas dans le repos. Jl n'a jamais aimé le repos, il ne l'a pas compris, il ne l'a pas accepté. On peut dire de lui indift'éremment, avec la même exactitude, qu'il a vécu ou qu'il a travaillé pendant près d'un siècle.
•le lueilbrcerai, dans ce qui \a suivre, dùchapper a la politique. Nous sommes ici. Messieurs, dans ce coin réservé de la sociélé française où règne exclusivement le culte de la science, des lettres et des arts, l^es événements contemporains prennent pour nous, à mesure qu'ils se produisent, Taspecl (pi'ils auront dans l'histoire, et ce n'esl (ju'en sortant que nous nous y retrouvons mêlés, comme acteurs, ou comme vielimes. Mais, si je n'entre dans aucun détail sur la part considérable ([U(^ M. (juizot a prise aux affaires du pays, sur tant d'événements qui ont passionné les contemporains, qui passionnent encore la génération suivante . et qui ont exercé sur les destinées de la France et de toute l'Europe une iufluejice si profonde et si durable, je ne pourrai me dispenser de rappeler a grands trails la liene politique qu'il a suivie, et qui est la même dans sa carrière scientifique et dans sa carrière active. La vie d'un tel homme ne peut pas être scindée. C'est comme une chahie
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qu'on remue tout oulière, dès? qu'on touche uu de ses anneaux. 11 était dans la politique active avant d'avoir vingt-cinq ans ; il y était encore, après soixante ans, quand la politique s'était violemment retirée de lui. Dépouillé de toute fonction publique, de tout mandat ojliciel sous le second Empire et sous les deux Jîépubliques, il a Inlté encore et ionjours pour son ancienne cause, par ses livres, par les académies, par les salons, j)ar sa correspondance , par tous les nmyens d'iutluence que lui donnaient son granit espiit, ses lumières, la place qu'il avuit tenue dans la société européenne, et sou iutatigable activité. C'est un homme ([ui a rempli toute sa vie et déployé toute sa l'orce. 11 avait dit, eu commençant, dans nue lettre écrite h sa mère quand il n'était que simple étudiant en (hoit : « J'irai devant moi, par une ligne droite, aussi loin et aussi longtemps qu'il plaira h Dieu. >>
François-Pierre-Guillaume Guizot naquit Il Mmes le 4 octobre 1787, d'une vieille
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raiïiille protestante. Il était petil-iils de- pusleurs (lu côté paternel et du cùté maternel. Sou père, avocat de mérite, adopta d'abord avec enthousiasme les principes d'une révolution qui proclamait l'égalité des classes et la liberté des cultes ; mais il répudia les folies et les crimes de 1793, et périt sur l'échafaud. Restée veuve avec deux fils, dont François était l'aîné, et n'ayant que des ressources fort restreintes, madame Guizot pril une résolution qui honore également son esprit et son caractère. Dès que son fds aîné eut douze ans, comme il n'y avait plus en France ni écoles ni professeurs, elle quitta sa famille et son pays, et fut s'établir à Genève, où les études avaient conservé leur organisation et leur force. Là, pendant six années, elle donna libéralement, grandement, h ses enfants, tous les moyens de s'instruire, et, dans son intérieur, vécut" avec eux de privations. Les progrès de François Guizot furent brillants et rapides. Il acquit une instruction solide dans les sciences et dans les lettres, et apprit
à fond l'allemand, l'anglais et l'italien. A dixhuit ans, il quitta sa mère pour la première fois. Madame Guizot retourna à Nîmes dans sa famille, avec son second fils, et M. Guizot vint à Paris pour y faire son droit.
On était en 1805. M. Guizot chercha et trouva quelques leçons, du travail de librairie. Il y fut aidé par M. Stapfer, ancien ministre de Suisse à Paris, qui l'accueillit comme un fils. Nous voyons par une lettre écrite à sa mère en 1810, que, tout en donnant ses leçons journahères, il menait de front la traduction du Voyage en Espagne, de Rehfus, l'édition annotée deV Histoire de la décadence et de la chute de V empire romain, par Gibbon, et le Nouveau Dictionnaire des synonymes ; ce qui ne l'empêchait pas de collaborer au Publiciste, au Mercure, aux Annales d* Education, et d'écrire, sur le Salon â^^ 1810, un livre qu'on relit encore aujourd'hui avec plaisir. Il faisait aussi des vers, et nous trouvons de lui, en 1807, une pièce de vers sur la mort d'Henri IV, couronnée par l'Aca-
demie du Gard; une traduction de l'épisode de Cacus dans le huitième livre de V Enéide; en 1809, une traduction en vers de la Fête (T Alexandre par Dryden ; une épître à Chateaubriand sur son poème des Martyrs, et une cantate sur la Mort de Corinne, inspirée par le roman de madame de Staël ; en 1 8H , une élégie sur la mort du Tasse. Il faut se souvenir des habitudes littéraires de l'époque, pour comprendre que M. Guizot soit l'auteur d'une pièce que les lettrés de Nîmes ont conservée, et qui est intitulée : Vers sur les mots Souvenir et Espérance dont une Dame m' avait vanté les douceurs. M. Stapfer l'avait présenté à M. Suard, secrétaire perpétuel de l'Académie française. C'était l'introduire dans le petit monde, très trié et très distingué, qui ralliait sous l'Empire les restes de la société littéraire antérieure à 1789. L'esprit du salon de M. Suard était l'esprit du xvnf siècle, intimidé par la Révolution. M. Guizot put ainsi fréquenter les salons de madame Suard, de l'abbé Morellet, de ma-
dame d'Houdeto^ de madame de Rumford.
Le goût des manières polies, du beau langage el des libres discussions y subsistait, avec cette nuance que la mélancolie avait remplacé l'ambilion, et c'étaient peut-être, en ce moment de lassitude philosophique et d'abdication générale, les seuls recoins de la France où l'on sentît le besoin de penser. M. Guizot, pour caractériser les mœurs de cette époque, rapporte un mot curieux d'un censeur impérial. Il montrait à un de ses amis certains passages d'une pièce de théâtre qu'il était chargé d'examiner : « Vous ne voyez point là d'allusions, lui disait-il ; le public n'en verrait point; eh bien, monsieur, il y en a, et je vais les supprimer. » Chez M. Suard, qui lui-même avait été censeur sous un gouvernement bien différent, on parlait sans crainte de philosophie, de religion, et même de politique. On en parlait en se promenant, dit M. Guizot, non en traînant la charrue ; c'était une étude, et non une affaire. Cette pohtique de théorie ne lui aurait pas suffi
longtemps; à la vingtième année, elle le charmait. Il était lui-même, dans ce monde un peu arriéré, mais très clairvoyant et très pénétrant, l'objet d'une sympathie toute particuhère. On le trouvait plus instruit que les jeunes hommes de sa génération, d'un esprit plus indépendant, d'habitudes plus sérieuses et plus laborieuses; il avait surtout, pour sa foi protestante, un attachement sincère, qui provoquait une curiosité mêlée de respect. Il s'y fît promptement des amis, et, sans trop le chercher, des protecteurs. Il y rencontra aussi son roman.
Qui ne connaît cet aimable début d'une vie agitée et austère? 11 avait entendu parler, chez M. Suard, de Pauhne de Meulan; il ne l'avait pas vue; il prenait intérêt à elle, comme tous ceux qui savaient sa courte et touchante histoire. Elle tomba malade; elle avait besoin du produit de son travail httéraire. Elle reçut la lettre d'un anonyme qui lui proposait de faire pour elle, sous son nom, les articles dont elle était chargée. Elle fut
étonnée, puis émue. Elle refusa; elle accepta. Après quelques articles, elle exigea que l'anonyme se fît connaître : c'était M. Guizot. Les relations furent d'abord assez étranges entre ces deux âmes qui venaient de deux mondes très opposés. Pendant longtemps, M. Guizot ne sut que lui plaire sans la persuader; pendant longtemps, elle l'aima sans le comprendre. L'entente ne fut complète et le mariage ne se fit qu'au bout de quatre ans. Pauline avait quatorze ans de plus que son mari. Jamais union ne fut plus heureuse. Elle ne fut pas de longue durée. Au moment de sa mort, Pauline écrivait Y Histoire d'Héloïse et A bélard. Elle ne put l'achever. M. Guizot l'acheva pour elle, quand elle ne fut plus, et elle parut avec leurs deux noms.
Peu de temps après son mariage, et par conséquent en 1812, M. Guizot fut nommé professeur adjoint d'histoire et géographie ancienne à la Faculté des lettres de Paris, et presque aussitôt M. de Fontanes créa pour lui, à la même Faculté, une chaire d'histoire
moderne. Il lui fallut une dispense ; car il n'avait pas tout à fait l'âge réglementaire de vingt-cinq ans. Il entrait dans l'Université par l'emploi le plus élevé, et se trouvait chargé d'enseigner l'histoire à un âge oh il ne pouvait encore l'avoir suffisamment étudiée; mais c'était M. Guizot, et M. Guizot déjà en possession de toutes ses forces intellectuelles. C'est un des traits distinctifs de sa carrière si bien remplie, qu'il jouissait, à vingt ans, de la maturité de son esprit, et qu'il en conserva jusqu'à quatre-vingt-six ans toute l'activité.
Il a publié, dans les appendices du premier volume de ses Mémoires, son discours d'ouverture de 1812. « C'est, dit-il, ma première leçon d'histoire et ma première parole publique. » Ce discours d'un maître de vingtcinq ans, qui ne s'était même pas essayé dans l'enseignement des collèges, et qui débutait par la Sorbonne, est intéressant à divers titres. On n'y devine pas le grand lutteur des assemblées pohtiques; M. Guizot,
comme M. Royer-Collard, est devenu orateur; il lui a fallu un apprentissage. Il n'a d'ailleurs jamais été à la Faculté des lettres qu'un professeur plein de réserve et de gravité, dont les leçons réussissaient par la précision, la solidité, l'autorité, sans aucune recherche d'ornement ou d'éclat. En revanche, on est frappé de la maturité précoce de ce discours d'ouverture; c'est un début qui a toutes les allures d'une conclusion. Il nous dit bien que tout est obscur dans l'histoire ; mais il ajoute aussitôt que rien n'y est isolé, et l'on comprend qu'il croit tenir dans sa main le bout de la chaîne par laquelle tous les événements se relient les uns aux autres. Il semblé qu'il entre dans l'histoire pour la discipliner, et non pour la raconter. Ce n'est ni un curieux, qui veut approfondir un point d'érudition, découvrir des documents inconnus, lire des manuscrits inexplorés, commenter et comparer des textes, combler une lacune, rectifier une erreur; ni un peintre, qui ne voit dans l'histoire que la beauté et
la variété des tableaux dont elle se compose, et qui songe surtout à saisir et à reproduire le mouvement des destinées humaines dans leur majesté sereine ou terrible; c'est un philosophe, qui étudie l'homme dans l'humanité, et qui ne cherche à le bien connaître que pour le gouverner plus sûrement.
Il ne faut pas s'étonner qu'avec de telles dispositions, ce jeune homme ardent et contenu, plein de passion et d'idées, mais déjà maître de lui-même et qui, à la différence des ambitieux vulgaires, n'était jamais prompt à se lamenter ni à s'admirer, ait conquis l'intérêt et presque l'amitié de M. Royer- Collard, son collègue à la Faculté des lettres, qui admettait peu de gens dans sa familiarité et n'était pas prodigue de sa bienveillance.
Quoique M. Royer-Collard eût enseigné un instant les mathématiques au sortir de ses études, il avait depuis longtemps quitté l'enseignement pour la politique, quand Fontanes l'appela inopinément à prendre la place de
Pastoret comme professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Paris. On créait alors toutes les chaires et on était réduit à créer aussi des professeurs pour les remplir. M. Royer-Collard avait avec M. Guizot une analogie de plus. Tous les deux avaient été invités par Fontanes à introduire un éloge de l'Empereur dans leur discours d'ouverture, et tous les deux avaient eu le courage, alors bien rare, de faire la sourde oreille. M. Royer- Gollard, en refusant de se soumettre à la volonté du ministre et à un usage très général, obéissait à une nécessité de sa situation : il faisait partie, avec Becquey, le marquis de Clermont-Gallerande et l'abbé de Montesquiou, d'une sorte de conseil occulte, chargé de renseigner le comte de Provence sur la situation des esprits en France, et les chances, alors fort peu vraisemblables, d'une restauration. M. Guizot, tout jeune, et sans engagements politiques, n'avait cédé qu'à un sentiment d'honnête fierté, et n'en était que plus digne d'estime. La Restauration eut Heu, et
M. Royer-Collard, qui devait être le théoricien de l'école doctrinaire, et qui peut-être prévoyait déjà que M . Guizot en serait l'homme d'action, le donna pour secrétaire général à l'abbé de Montesquiou, devenu ministre de l'intérieur. A partir de ce moment et jusqu'à la révolution de 1848, M. Guizot fut mêlé à la lutte active des partis.
Ainsi M. Guizot entrait aux affaires par les légitimistes, et il adhérait pleinement luimême au principe de la légitimité. Mais il y avait alors dans le parti deux courants opposés. Les uns voulaient se servir du roi pour détruire l'œuvre de l'Assemblée constituante, et les autres au contraire pour la consolider, en la séparant profondément et définitivement des doctrines et des actes de 1793. Le roi, pour les premiers, était le roi de la contre-révolution ; il était, pour les autres, le roi de la révolution sagement contenue dans les principes mêmes qui l'avaient fondée. ïl fut évident, dès les premiers jours, que la contre-révolution l'emporterait; il ne
le fut pas moins, après le 20 mars, pour tous les esprits un peu clairvoyants, que les fautes du parti rétrograde avaient contribué à rendre possible le retour de l'île d'Elbe. La France, qui ne pouvait attendre de Napoléon la paix et la liberté, les aurait acceptées d'une restauration ; on lui offrait une contrerévolution, c'est-à-dire l'oppression ancienne, au prix de luttes nouvelles. Elle se laissa ramener à l'Empire.
Napoléon, en revenant, promit la paix sans y croire et sans y faire croire, et la liberté, sans la comprendre. Ses conseillers faisaient d'inutiles efforts pour le plier au métier de souverain constitutionnel. Il ne savait être que despote et soldat. <( A chacun sa nature, leur disait-il avec impatience; la mienne n'est pas d'être un ange. » Pendant qu'il se préparait à soutenir le choc de l'Europe, et à démentir les promesses de l'acte constitutionnel, le roi, retiré à Gand, se livrait complètement aux émigrés. A Paris, on proclamait la hberté avec la résolution de
l'étouffer; à Gand, on la traitait en ennemie. Les libéraux de l'école de Royer-CoUard durent aviser.
Ils voyaient la Restauration certaine à bref délai. Ils la voulaient, cette fois, acceptable et durable. Ils crurent qu'il était de leur devoir de libéraux et de patriotes d'avertir Louis XVIII du tort qu'il faisait à sa propre cause. Les services qu'ils lui avaient rendus, non sans péril, pendant l'émigration, les y autorisaient et les y obligeaient en même temps. Ils jetèrent les yeux sur M. Guizot, assez jeune pour accepter cette tâche difficile et compromettante, assez nouveau en politique pour ne pas inspirer d'ombrage, assez ferme pour les rassurer eux-mêmes contre toute faiblesse de leur ambassadeur, et déjà assez connu dans le monde des lettres et dans le monde des affaires pour être écouté et compté. « J'étais, dit-il, le plus jeune et le plus disponible de cette petite réunion (les royalistes constitutionnels qui se groupaient autour de M. Royer-CoUard). On m'engagea
à me charger de cette mission peu agréable en soi. Je l'acceptai sans hésiter. Quoique j'eusse encore, à cette époque, peu d'expérience des animosités pohtiques et de leurs aveugles fureurs, je ne laissais pas d'entrevoir quel parti des ennemis pourraient un jour tirer contre moi d'une semblable démarche ; mais j'aurais honte de moi-même si la crainte de la responsabihté et les appréhensions de l'avenir pouvaient m 'arrêter, quand les circonstances m'appellent à faire , dans les limites du devoir et de ma propre pensée, ce que commande, à mes yeux, l'intérêt de mon pays . »
Il est impossible de ne pas constater ici que M. Guizot, à vingt-cinq ans, se rendit en ambassade, au nom des légitimistes constitutionnels, auprès du chef de la maison de Bourbon, pour le conjurer de ne rentrer en France que comme chef et modérateur de la révolution de 1789; que, pendant toute la durée de la Restauration, il donna au roi, quand il put l'approcher, aux ministres et à
son pays, les mêmes conseils; et qu'enfin, lorsque les Ordonnances, vinrent démontrer que la branche aînée se livrait sans retour à la contre-révolution, il concourut énergiquement à l'avènement du roi Louis-Philippe, accepté à ce double titre de Bourbon et de libéral. Ce qu'il avait rêvé en 1814, il l'achevait en 1830.
Mais il y avait dans les masses, en 1814, en 1815, un grand sentiment : La Patrie avant tout! Ce sentiment, qui enflammait les contemporains, anime aussi la postérité. Et, pour cette fois, la multitude a raison contre les philosophes. Tandis que M. Guizot, M. Royer-Collard et leurs amis, regardant comme impossible la victoire de Napoléon sur l'Europe coahsée, et comme plus impossible encore la victoire de la liberté sur l'esprit de Napoléon, ne voyaient pas de plus grand service à rendre à la France que de lui assurer la sécurité par la restauration de la monarchie séculaire, et la liberté par un retour sérieux aux idées
constitutionnelles, d'autres ne songeaient qu'à la guerre déjà commencée. Ils avaient peutêtre maudit le despotisme de Napoléon, ses guerres injustes et sanglantes ; ils l'avaient peut-être vu revenir avec indignation ; ils se disaient peut-être, dans le secret de leur cœur, qu'il faudrait lutter contre lui, quand on aurait, avec lui, repoussé l'agression de l'Europe; mais l'Europe était sur notre frontière; l'armée française était devant les ennemis; ce n'était pas, suivant eux, le moment de discuter Napoléon; il était le souverain, puisqu'il était le général. De vieux et inflexibles républicains, tels que Carnot, entrèrent dans ses conseils; des jeunes gens, pleins d'aspirations libérales, tels que Cormenin, s'engagèrent dans son armée en simples soldats. Quand l'armée française fut écrasée à Waterloo, la France entière se sentit vaincue : elle l'était. La joie de l'Europe fut si grande, et l'accablement de notre pays si profond, que cette joie et ce ressentiment durent encore de part et d'autre avec la même force après trois
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quarts de siècle. Le souvenir de la suprême défaite était vivant dans toutes les âmes françaises, même avant 1871. Il l'était dans cette terrible séance où, à propos des pèlerinages de Belgrave Square, on évoqua contre M. Guizot le souvenir de son voyage à Gand. « Vous êtes allé à Gand! » Ce mot disait tout. Et comme il expliquait que la victoire de la France contre l'Europe entière était impossible, on lui cria avec un redoublement de colère : « Vous aviez prévu Waterloo ! » La passion populaire reprochait à cet homme d'État de ne s'être pas trompé. Elle lui faisait de sa clairvoyance un crime. C'était à la fois logique et absurde.
M. Guizot n'avait pas réussi dans sa périlleuse mission. 11 n'avait pas ému le roi; il avait choqué et irrité les courtisans. Pendant que la cour s'apprêtait à recommencer les fautes de 1814, M. Guizot revenait auprès de ses amis humihés, comme lui, de la défaite de nos soldats; inquiets, comme lui, de l'avenir de la hberté et des destinées de la
France. Les princes, qui rentraient en rapportant la Charte, rentraient par la force de leur nom : les philosophes le savaient ; le peuple entier se disait qu'ils rentraient par la gvâce de Waterloo et à la suite des armées qui venaient de nous vaincre. La fatalité de leur situation les condamnait à paraître le gouvernement de la contre-révolution. Leurs amis firent tant de fautes que bientôt ce-même Napoléon, qui avait représenté la Révolution après l'avoir détruite, représenta la liberté après Favoir constamment opprimée pendant son règne. C'est à peine si les guerres civiles font autant de mal par le sang qu'elles répandent et les ruines qu'elles accumulent, que par le désordre qu'elles jettent dans les idées.
M. Guizot, qui avait appartenu au gouvernement du roi jusqu'à la nuit du 20 mars comme secrétaire général de l'intérieur, retrouva une position analogue, non pas dans l'administration éphémère du prince de Talleyrand, mais sous le cabinet du 26 septem-
?12 T n I K R s , G U 1 Z O T , R E M U S AT
bre, dont le duc de Richelieu était le chef. Il devint secrétaire général deBarbé-Marbois, qui. succédait à M. Pasquier comme ministre de la justice. C'était le temps de la Chambre introuvable et des cours prévôtales. Barbé- Marbois ne tarda pas à se retirer, et M. Guizol le suivit dans sa retraite. Il entra la même année, 1816, comme maître des requêtes au Conseil d'État, devint conseiller en 1818, et fut en outre appelé, en 1819, à la direction des affaires communales et départementales, sous le ministère Decazes. Le Conseil d'État, sans avoir l'importance du Conseil d'État de l'Empire, était alors plus fortement composé et plus intimement mêlé au gouvernement qu'il ne l'a été depuis. M. Guizot contribua, par ses conseils et par sa collaboration effective, à de grandes mesures, telles que la dissolution de la Chambre, la loi sur la presse, la loi électorale et la loi militaire du maréchal Gouvion Saint-Cyr.
Comparée au régime actuel de la presse, et surtout aux aspirations des libéraux en
cette matière, la loi de 1819 peut paraître bien insuffisante ; rapprochée de la législation impériale qui subsistait dans les premières années de la Restauration, c'était une loi de liberté. « Quelle que soit la forme du gouvernement, dit M. Guizot, la vie politique est une lutte, et je ne prendrais nul plaisir, je dirai plus, j'éprouverais quelque honte à me voir en face d'adversaires muets et enchahiés. »
La loi électorale de 1817 avait à ses yeux le double mérite de maintenir le cens et de l'abaisser. Le maintenir, c'était défendre la bourgeoisie contre le peuple; l'abaisser, c'était défendre la bourgeoisie contre la noblesse. Toute la pohtique de M. Guizot était là. Plus tard, il continua sa lutte contre Taristocratie en combattant la loi de 1820 qui établissait les grands collèges, et en concourant à la loi de 1831 qui réduisait à 200 francs le cens électoral, et sa lutte contre le peuple proprement dit, en aimant mieux risquer une révolution que de consentir au suffrage universel. Ni la
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cour ni les clubs; ni 1788 ni 1793; ni rétrograder avec les ultras, ni tomber dans la démagogie sous prétexte de liberté : c'est sa doctrine de 1814, de 1816, de 1820, de 1830, de 1848, la doctrine qu'on aurait retrouvée tout entière dans ses actes et dans ses discours s'il avait eu voix au chapitre en 1871. Elle consiste d'une part à défendre les droits civils de tous les citoyens et leur égalité devant la loi, quels que soient leur rang et leur culte ; de l'autre, à n'accorder les droits politiques qu'à la bourgeoisie. Pas de privilèges pour les nobles, pas de droits politiques pour ceux qui ne possèdent pas : ces deux maximes éclatent, pour ainsi dire, dans tous les ouvrages et dans tous les actes de M. Guizot.
Il se trouva jeté dans l'opposition par les événements de 1820. Après l'assassinat du duc de Berry, le pouvoir eut peur. Le parti de l'ancien régime avait peur aussi. Us s'allièrent. A peine alliés, ils eurent peur l'un de l'autre ; mais, dans le premier feu de leur al-
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liance, ils retirèrent toutes les concessions faites aux libéraux sous l'administration de M. Decazes. M. Guizot fît tous ses efPorts pour entraver cette évolution, qu'il jugeait aussi redoutable à la monarchie que fatale à la liberté, et surtout pour empêcher M. de Serres, qui avait été jusque-là une des gloires de l'école doctrinaire, de s'y associer. La séparation fut douloureuse, elle fut complète. M. de Serres, ministre de la justice dans le nouveau cabinet, comme il l'avait été dans le cabinet précédent, dut se résignera effacer de sa propre main, sur la liste des conseillers d'État, les noms de tous ses amis. M. Royer- Collard, M. de Barante, M. Camille Jordan^ M. Guizot, furent révoqués. On offrit à M. Royer-Collard une pension, qu'il refusa de très haut; à M. de Barante une ambassade. iM. Guizot, renvoyé plus brutalement, ne s'irrita pas; il ne cessa pas de rendre justice au talent et au caractère du ministre qui le frappait. « La mesure, dit-il, était inévitable. Elle était juste. » Elle l'obligeait à se créer immédiate-
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ment des ressources par son travail quotidien; mais sa femme (Pauline de Meulan) (Hait accoutumée au travail et à la pauvi^eté, et, pour lui, il disait à ceux de ses amis qui voulaient le plaindre « que ce n'est pas seulement pour écrire des tragédies qu'il faut avoir le diable au corps » .
Il redevint aussitôt, par nécessité, ce qu'il avait été au début de sa carrière, un polygrapbe.Il revit, avec le concours de M. de Barante et de M. Amédée Pichot, la traduction de Shakspeare par Le Tourneur, et la publia, en 1821, avec une longue préface, dont il a fait depuis un volume. Il faut se souvenir, en le lisant, qu'il a été écrit avant les merveilleux progrès de la critique moderne. Tel qu'il est, il ne dépare pas les œuvres complètes de M. Guizot. On y reconnaît à chaque page le grand historien; mais on y trouve aussi le critique intelligent et pénétrant, qui jette, comme en se délassant d'autres travaux, une lumière abondante sur l'art dramatique ; « cet art si puissant et si attrayant, que, toujours et
GTIZOT
partout, aux temps de son enfance ou de sa maturité, de sa gloire ou de son déclin, il est resté invinciblement populaire, et ne cesse jamais de charmer les hommes, par des chefsd'œuvre ou par desbluettes ».
Peu de jours après sa sortie des affaires, il avait déjà mis entrain de grandes publications historiques, repris sa place dans les revues, et préparé les matériaux de son cours sur l'histoire du gouvernement représentatif en France. Vingt-huit ans plus tard, nous le verrons déployer le même sang-froid et la même activité dans une circonstance bien autrement grave de sa vie. En 1820, il ne se borna pas aux longues entreprises. Pour expliquer plus complètement sa pohtique dans un moment où se produisaient des divisions si profondes entre des hommes qui, jusque-là, avaient marché d'accord, il pubha une brochure intitulée : le Gouvernement de la France sous la Restauration. Ce livre fut un événement par la lumière qu'il porta sur la situation des partis et des hommes principaux dans
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chaque parti. M. Royer-Collard lui dit : « Votre livre est plein de vérités ; on les y ramasse à la pelle. » L'auteur, tout naturellement, se vit accablé d'injures et de louanp^es. — C'est le grand défenseur de la liberté ; — c'est le plus terrible ennemi de l'ordre. — M. de Donald, dans le Défemcnr, le comparai! à Louvel. (( Je ne sais, disait-il, si le lecteur se rappelle les monstrueuses réponses de l'assassin de notre infortuné prince. Il y démêlera quelque chose qui ressemble à l'opinion de M. Guizot. Il reste, entre Louvel et lui, une question de priorité à débattre. » M. Guizot paraissait dans ce livre avec toutes ses doctrines. Il y faisait également la guerre à la contre-révolution et aux jacobins ; il y défendait les classes moyennes contre l'aristocratie et contre la démocratie. Mais les ennemis ne lisaient pas les pages qui leur étaient favorables ; ils passaient sur ces pages-là sansy prendre garde ; ils ne voyaient que les attaques, ils en sentaient la portée, ils en exagéraient la violence. Les amis faisaient de même, et c'est
l'éternelle histoire. Ils négligeaient ce qui aurait pu les choquer, et voyaient dans le reste des arrière-pensées qui n'y étaient pas. On a beau ne pas être violent; il est impossible dans certaines situations de ne pas le paraître. L'auteur était un disgracié ; donc il se vengeait; il fallait qu'il se vengeât. Sa vengeance se dissimulait et n'en était que plus forte. Voilà comment M. Guizot, qui faisait tant d'efforts pour rester philosophe, se trouvait transformé en pamphlétaire.
Son cours delaSorbonne, qu'il avait repris en quittant le conseil d'État, fut pour lui l'occasion d'une persécution. Le mot n'est que juste. M. de Serres avait eu une excuse pour lui enlever sa place de conseiller d'État. Un conseiller d'État, à cette époque, était un personnage politique. Le conseil devait peutêtre sa force à la présence dans son sein des hommes les plus éminents des divers partis gouvernementaux: MM. Mole, PortaHs, Cuvier, et même des représentants de l'ancien régime y siégeaient à côté de M. Royer-Collard ; mais
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enfin, c'était un corps politique, et M. Guizot eu fut exclu à cause de son opposition politique, publiquement et énergi([nement manifestée. Au contraire, un professeur d'histoire en Sorbonne n'exerce pas une fonction politique; il représente la science dans une des chaires du monde les plus respectées ; il doit avoir dans son enseignement la liberté, amplissima phïlosophandï libertas, à défaut de laquelle la science est sans réalité, et l'enseignement sans autorité. M. Guizot n'avait pas transformé sa chaire en tribune ; il n'y parlait que de l'histoire ; il n'y apportait aucune allusion à la politique courante. On n'avait guère à reprocher à nos maîtres que leur succès. Le parti qui dominait dans la Chambre et dans le gouvernement ne. trouva pas bon qu'un succès si retentissant et si extraordinaire appartînt à des professeurs connus par leurs opinions libérales. 11 épargna M. Villemain, qui faisait un cours d'éloquence, et peu s'en fallut pourtant que ce cours même ne fût fermé, parce qu'un jour que le général
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Foy y était entré, toute la salle avait éclaté en applaudissements. Les journaux rendirent M. Villemain responsai3le « du mauvais esprit » de son auditoire. Le ministre (c'était l'évêque d'Hermopolis) qui avait fermé les cours de M. Guizot et de M. Cousin, refusa de pousser plus loin les exécutions.
L'arrêté de suspension est du 22 octobre 1822. Pendant les cinq années qui suivirent, M. Guizot, tout en s'occupant sans relâche de ses travaux historiques, resta l'un des chefs les plus actifs de l'opposition constitutionnelle. En 1827, il publia les deux premiers volumes de Y Histoire de la Révolution d'Angleterre; au commencement de 1828, il prit la direction de la Revue française. Il était président de la Société Aidetoi.
Les élections de novembre 1827 furent heureuses. La France libérale se crut un moment sauvée. Le roi ne put se dispenser d'appeler un cabinet dont M. de Martignac était
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en réalité le chef sans avoir officiellement le titre de président. M. de Martignac fit désigner M. Royer-Collard pour la présidence de la Chambre. S'il ne rendit pas à M. Guizot les fonctions de conseiller d'État, il lui en rendit au moins le titre. M. de Vatimesnil, le nouveau ministre de l'instruction publique, l'autorisa à remonter dans sa chaire.
Les deux professeurs suspendus en 1822, M. Guizot et M. Cousin, reprirent ensemble leurs leçons à côté de M. Villemain, qui avait échappé à la proscription. Ces années de 1 828 , 1829 et 1830 sont, grâce à ces trois maîtres, la grande époque de notre enseignement public. M. Guizot prit pour sujet, la première année, l'histoire de la civilisation en Europe, et les années suivantes, l'histoire de la civilisation en France. Ce n'est pas à proprement parler un cours d'histoire qu'il faisait à la Sorbonne, mais un cours de philosophie à propos de l'histoire. Lui-même avertissait ses auditeurs de se préparer par l'étude des faits H comprendre ses leçons. Il leur con-
seillait par exemple de lire dans Sismondi les détails de l'histoire de France. Pour lui, il ne voulait que ranger les faits en bataille derrière ses idées. « C'est une époque dans ma vie, dit-il en parlant de ces trois années, et peut-être m'est-il permis de dire aussi, une époque d'influence dans mon pays. » Quoiqu'il fût alors très engagé dans la lutte politique, il s'appliquait dans son cours à faire comprendre et aimer la France ancienne, persuadé qu'un peuple ne fait que perpétuer l'état révolutionnaire quand il essaye de s'organiser sans tenir compte des éléments séculaires de sa civilisation. Il commence l'histoire de l'Europe à partir de la conquête barbare ; montrant d'un côté, l'ascendant de la force inconsciente et brutale, mais vivante, sur une société débilitée par le scepticisme et sur une organisation politique devenue impuissante à force d'être étendue, comphquée et divisée ; de l'autre, la réaction lente, et presque inaperçue parles contemporains, des traditions anciennes, des sciences,
des arts, des habitudes d'une vie commode ou fastueuse,
Capta ferum victorem cepit ;
par-dessus tout, pour ranimer et fortifier la société qui périssait, pour adoucir celle qui triomphait, la suprême influence du christianisme, apportant avec l'unité de Dieu, avec le dogme de l'immortalité de Fâme, avec le sentiment profond de la fraternité humaine, une chose que le monde ancien n'avait point vue, si ce n'est dans ce coin obscur de la Judée : l'unité et l'universalité du culte. Le monde, qui avait usé tant de religions avant le christianisme, n'a connu l'Église que par lui : l'éghse unique, universelle, impie dans le sens antique du mot, c'est-à-dire exclusive, et tirant de son intolérance même une force presque toute-puissante. La société européenne, telle que la voilà aujourd'hui devant nous, est sortie des révolutions et formée de parties discordantes, dont aucune ne doit ni ne peut êh^e supprimée. Nombreux senties
acteurs du drame, car il y a la royauté, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple, l'État, l'Église, les communions dissidentes. Étudier séparément tous ces personnages ; les suivre et les observer dans leurs mélanges, leurs luttes, leurs succès et leurs revers ; puiser dans ce spectacle l'habitude de regarder ces éléments divers comme essentiels à la grandeur et à la sécurité des peuples, de les comparer, de peser leurs droits et leurs forces naturelles, de leur faire, à chacun, dans l'ordre social, sa place et sa part : telle est la tâche de l'historien et de l'homme d'État. Celui qui, dans l'histoire ou la politique, ne tient pas compte de tout, n'a le secret ni la direction de rien.
M. Guizot ne se borne pas à suivre la succession des événements. 11 analvse, en observaleur et en chrétien, la nature de l'homme, et voit, pour ainsi dire, l'âme humaine se développer et s'améliorer peu à peu, et se construire à elle-même un idéal supérieur, en même temps qu'un progrès analogue s'ac-
complit dans Torganisalion politique. C'est ainsi qu'il arrive à regarder l'apparition du tiers état sur la scène du monde comme le plus grand et le plus heureux événement de l'histoire, et la domination de la foule comme la ruine de toute civilisation et de toute philosophie ; à être, en un mot, dans ses livres comme dans sa vie, l'ardent ami de la Révolution de 1789 et l'ardent ennemi de la Révolution de 1793. Rourgeois, protestant, fils d'un père guillotiné, sa naissance le destinait à ce rôle ; la réflexion et l'étude l'y confirmèrent ; une volonté opiniâtre l'y fixa. Sa vie avait commencé enlie ces deux sentiments, sans cesse ravivés par la présence de sa mère, que la tristesse ne quitta plus depuis le meurtre de son mari, et qui avait une de ces grandes âmes oii les impressions sont durables parce qu'elles sont profondes. Il a passé vingt ans de sa vie à dire : (( La Révolution sage m'a affranchi, je ne veux pas descendre ; » et vingt ans à dire : « La Révolution violente m'a frappé ; elle a ruiné mon
pays, je ne veux pas la laisser renaître. » Ce ne sont pas deux rôles, ce ne sont pas deux hommes. C'est une doctrine et un caractère sous deux faces qui se complètent.
On a dit de lui un jour, dans un mouvement de colère : <* C'est un roseau peint en fer. » Le mot est cruel. Ce n'est pas un portrait, c'est une invective. En tout cas, c'est un mot fait avant l'histoire, et qui n'exprime que des chicanes de contemporains. Je dirais plutôt, si je voulais juger M. Guizot sévèrement, qu'il était le contraire d'un roseau, et qu'il ne l'a que trop prouvé.
Le ministère n'avait pu se soutenir. Le roi, décidé à frapper les grands coups, appela M. de Polignac. Le nouveau cabinet parut dans le Moniteur le 9 août 1829, huit jours après la clôture de la session. Le 15 octobre, la mort de Vauquehn, le savant chimiste, fit vaquer un siège dans la Chambre des députés, 011 il représentait les arrondissements réunis de Lisieux et de Pont-l'Évêque. M. Guizot n'avait jamais habité ni même visité cet
arrondissement, où il a acquis plus lard la propriété du Val-Richer. Sa célébrité comme historien et sa popularité politique le désignèrent au choix des électeurs, qui lui offrirent spontanément la candidature. A Paris, toutes les nuances de l'opposition applaudirent : Lafayette et Chateaubriand, Dupont (de l'Eure) et le duc de Bro^lie. C'est ainsi qu'il entra à la Chambre des députés à l'âge de quarante-trois ans, ayant derrière lui tout un passé politique. On n'était alors éhgible qu'à quarante ans. A la même date, M. Berryer, que son âge avait tenu, comme lui, éloigné de la Chambre des députés, y était élu par le département de la Haute-Loire. Le lendemain du jour où l'élection de M. Guizot fut connue à Paris, il faisait son cours à la Sorbonne. Au moment où il entra dans la salle, l'auditoire entier se leva et des applaudissements éclatèrent. Il se hâta de les arrêter en disant : « Je vous remercie de tant de bienveillance ; j'en suis vivement touché. Je vous demande deux choses: la première, de
me la garder toujours ; la seconde, de ne plus me la témoigner ainsi. Rien de ce qui se passe au dehors ne doit retentir dans cette enceinte ; nous y venons faire de la science, de la science pure; elle est essentiellement impartiale, désintéressée, étrangère à tout événement extérieur, grand ou petit. Conservons -lui toujours ce caractère... »
La catastrophe approchait. M. Guizot parla, pour la première fois, dans la discussion de l'adresse qu'on a appelée dans l'histoire l'adresse des 221. « Notre voix, dit-il, est la seule qui puisse dissiper les illusions du pouvoir. Gardons-nous d'en atténuer la force. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer jusqu'aux rois : ne l'y envoyons pas faible et pâle. Qu'il ne soit pas plus possible de la méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de nos sentiments. » Le roi répondit, le 16 mai, par la dissolution. Sûr de sa réélection dans le Calvados, M. Guizot se rendit à Nîmes, où la lutte était très vive, pour
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porter le concours de sa parole à ses amis. Il en repartit le 23 juillet, après une campagne électorale heureuse. Ce fut seulement le 26 juillet, en passant par Pouilly, qu'il eut, par le courrier de la malle, la nouvelle des ordonnances. Le 27, il se réunit, chez Casimir Perier, à ses collègues de l'opposition. Jusque-là, tous ses efforts avaient eu pour but de ramener le roi et son gouvernement à l'observation fidèle de la Charte. ïl ne demandait et ne désirait rien au delà. S'il avait pu être admis chez le roi Charles X à la veille des ordonnances, il lui aurait donné, avec la même sincérité, les mêmes conseils qu'il avait inutilement portés à Louis XYIII quinze ans auparavant. Mais, quand il vit, à son retour à Paris, d'un côté, l'obstination du roi, et, de l'autre, les colères que la pohtique du gouvernement avait suscitées ; n'espérant plus rien, pour la liberté, des princes de la branche aînée, craignant tout de la révolution si on l'abandonnait à elle-même, il se raUia avec empressement à la proposi-
tion d'appeler le duc d'Orléans. C'était sans doute une révolution, mais c'était un minimum de révolution. A ses yeux, le choix du nouveau roi était doublement justifié, par sa qualité de libéral et par sa qualité de Bourbon. La France restait fidèle à la Charte, que le roi Charles X avait violée. En racontant la vie de son plus constant ami politique, M. Guizot cite de lui ce curieux passage : (( On dit que le roi d'Angleterre, Charles I", écrivit à la reine Henriette-Marie qu'il ne hii avait jamais été infidèle, même en pensée ; autant en aurais-je pu dire aux Bourbons de la branche aînée, mais sous cette condition, bien entendu, qu'entre nous la fidélité serait réciproque. » Tels étaient les sentiments du duc de Broghe, et tels étaient aussi ceux de M. Guizot; il ne les cachait pas, même au roi, qui était trop sage pour s'en plaindre, et qui peut-être, au fond, les partageait.
M. Guizot rédigea l'adresse qui annonçait h la France l'avènement du duc d'Orléans sous le titre de lieutenant général du royaume,
Le gouvernement nouveau lui confia le ministère de l'intérieur. C'était le poste le plus honorable, puisque c'était le plus périlleux. M. Guizot se mit aussitôt au service de l'ordre, qui devint sa préoccupation exclusive, quand la liberté lui parut assurée.
L'histoire de M. Guizot, de juillet 1830 à février 1848, serait l'histoire même de la France. 11 fît partie, avec M. Thiers et M. de Broghe, des grands ministères qui fondèrent la monarchie nouvelle et relevèrent notre prestige en Europe. La France alors avait l'heureuse habitude de donner aux plus grands talents le plus grand pouvoir. Ambassadeur en Angleterre pendant toute la durée du ministère de M. Thiers, il prit le 20 octobre 1840 le portefeuille des affaires étrangères, qu'il ne devait plus quitter jusqu'à la fin du règne et auquel vint s'ajouter, en 1847, le titre de président du conseil qui ne changeait rien à sa situation réelle. De tous les ministres de la monarchie de Juillet, il fut celui qui occupa le plus longtemps le pouvoir et
qui jouit le plus complètement de la confiance du roi. Pendant cette longue période d'activité, il eut des amis ardents et fidèles, des ennemis plus fidèles encore puisqu'ils l'ont poursuivi jusqu'à sa chute et bien au delà avec un acharnement sans exemple.
Son passage au ministère de l'instruction publique fut signalé par d'importantes améliorations dans les trois ordres d'enseignement ; mais ce qui lui valut la gloire la plus durable, c'est la loi de 1833 sur l'enseignement primaire. On peut dire qu'il le tira du néant ; ceux qui reliront le curieux rapport de M. Lorain pubhé à cette époque ne me démentiront pas. Pour apprécier une loi, ce n'est pas à l'idéal que l'on rêve qu'il convient de la comparer, c'est à la réalité qu'elle remplace. On a reproché très justement à celleci de n'avoir pas assez largement doté l'enseignement primaire, et d'avoir laissé trop d'enfants en dehors des écoles ; il faut en attribuer la faute à l'état des finances, à l'esprit du temps, aux dispositions de la Chambre,
et non à M. Guizot. Ce qui appartient en propre à la loi de 1833, le voici : Elle a, en très peu d'années, transformé nos trente-deux mille écoles en écoles excellentes, de pitoyables qu elles étaient ; elle en a fondé trois mille autres ; dans ces écoles, elle a attiré quatre cent cinquante mille nouveaux élèves, sans compter les immenses accroissements dans les années suivantes, en écoles, en maisons d'école, en population scolaire ; elle a créé les écoles normales et le corps de l'inspection ; elle a réparti l'autorité dans une juste mesure entre l'État, les communes et les familles ; elle a fourni à l'enseignement élémentaire et à l'enseignement primaire supérieur, judicieusement séparés l'un de l'autre, des programmes qui tenaient compte avec sagesse du désirable et du possible; enfin, et par-dessus tout, elle a posé en principe que l'instruction ne devait ni ne pouvait, en aucun cas, être séparée de l'éducation ; que, si l'on voulait émanciper véritablement le peuple, si on voulait l'élever, il fallait lui
laisser ou lui donner des croyances ; que l'instruction n'est fortifiante pour le citoyen et rassurante pour la société qu'à cette condition, et qu'un peuple soucieux de son aveuir et respectueux de la science, doit écrire le nom de Dieu en tête des lois qu'il impose aux citoyens, et des alphabets qu'il donne aux enfants. Une nation qui cesse à la fois d'être illettrée et d'être croyante, n'avance pas : elle recule. Il faut à la science un principe ; aux hommes, une foi ; aux peuples, un idéal.
On peut remarquer qu'après avoir été chargé de l'intérieur au moment le plus difficile, il fut relégué trois fois, dans trois cabinets différents, au ministère de l'instruction publique, qui passait alors pour un ministère de second ordre. Il était l'un des orateurs, ou, quand M. Thiers n'était pas ministre, le seul orateur, et par conséquent le chef du cabinet : mais on ne voulait de lui ni à l'intérieur ni aux affaires étrangères, « de peur de trop le grandir ». Cette étrange sorte d'ostra-
cisme dura jusqu'à la fin de 1840. « Mon impopularité me condamne au ministère de l'instruction publique », disait-il en riant à ses amis. D'où venait cette impopularité? On lui reprochait, comme à tous les hommes arrivés, d'être ambitieux et intrigant. Mais ce ne sont là, entre hommes politiques^ que les injures courantes, qu'on n'épargne à personne, et qui ne font de mal à personne. Ambitieux, il l'était, et même il se vantait de l'être. Nous l'avons entendu,' ici même, en 1836, dans son discours de réception à l'Académie française, où il remplaçait M. de Tracy, faire l'apologie de l'ambition, qui est un vice quand elle n'est pas justifiée par le mérite, et une vertu dans le cas contraire. Il était aussi très habile dans la tactique parlementaire et le maniement des partis : on ne manqua pas de donner à son habileté le nom d'intrigue. Au fond, ce qu'on avait surtout à lui reprocher, c'était son talent. Les petits hommes, qui sont tous les hommes, s'opposent toujours à l'avènement du talent, d'abord par jalousie.
et ensuite par un instinct qui les avertit que, quand il sera le maître, il le sera trop. Comme homme public, il avait contre lui son voyage de Gand, mal interprété, son affiliation aux doctrinaires, à la fois très comptés et très peu aimés, un certain dédain qu'il affichait pour l'opinion, et surtout ce rôle de résistance que les hbéraux, avec lesquels il s'était trouvé d'accord de 1820 à 1830, ne pouvaient comprendre ni pardonner. Les partis se font un Credo et une légende, qu'ils imposent avec autant de sévérité et de sécurité que s'ils étaient une église orthodoxe. Ils mettent à leur tête un comité qui, une fois là, vous fournit des opinions toutes faites, et se charge de votre conduite. Vous pouvez encore combattre pour la liberté, si votre parti porte le nom de parti libéral, mais vous ne pouvez plus en jouir. Ne discutez pas, vous ne seriez plus un hbéral; ne résistez pas, vous seriez un révolté. Obéissez, marchez, n'importe à quel pas on vous pousse, et par quel chemin. Si vous cessez d'être un es-
clave, à l'instant vous devenez un déserteur.
Je ne veux pas dire assurément que, parmi les reproches qu'on adressait à M. Guizot en sa qualité d'homme d'État, il n'y en eût pas de justifiés. Je ne puis ni ne veux discuter sa poHtique. Je le ferais, si c'en était ici la place, sans la moindre hésitation. Je montrerais, sur certains points, mes dissentiments qui sont profonds, sans oublier un instant le respect dû à un grand esprit, qui a rendu des services éminents à la paix, h l'ordre, — à la liberté, quoiqu'on l'ait nié; à l'instruction publique, que personne n'a servie avec plus d'intelhgence, de dévouement et d'éclat; qui a été toute sa vie, dans le pouvoir comme dans l'opposition, un homme de foi et un homme désintéressé, dans l'acception du mot la plus sévère, et qui, s'il a eu l'ambition, permise et louable, du pouvoir, n'a jamais connu d'autre ambition que celle-là. Je me borne à dire que, quand il jugeait lui-même sa vie publique, il se félicitait surtout de
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trois choses : d'avoir servi ou conduit avec fermeté la politique de résistance, d'avoir constamment maintenu la paix, et d'avoir été le représentant et le ministre des classes moyennes.
Il avait appartenu au parti de la résistance à l'heure même où, désespérant de sauver le principe monarchique par la branche aînée, il avait concouru à l'avènement de la branche cadette. Il crut la révolution nécessaire ; il regretta qu'elle fût nécessaire, et s'appliqua à la contenir dans les limites de ce qui était nécessaire. Il regarda la paix, qui est le premier de tous les biens, comme le moyen unique de refaire la fortune et l'administration de la France. Il se laissa accuser de subir la paix à tout prix, plutôt que de verser notre sang et de compromettre notre avenir pour quelque intérêt incertain ou quelque frivole point d'honneur. Ses adversaires lui reprochaient même de pousser son amour pour la pohtique de non-intervention jusqu'à laisser mettre en péril, dans des Etats voisins, les
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principes sur lesquels reposait notre gouvernement, au risque de ne nous épargner une guerre étrangère que pour nous jeter dans une guerre civile. Le nom de ministre des classes moyenne lui plaisait : il s'en faisait gloire. Il était du tiers état par son origine, par ses convictions, par ses sentiments. Historien, il voyait dans le tiers état le soldat du droit ; il voyait la justice et la sagesse se développer dans les sociétés modernes, à mesure que le tiers état y prenait une place prépondérante. C'était l'avènement définitif du tiers état qu'il aimait dans l'explosion de 1789. Il n'avait pas, comme on l'en a accusé, d'aversion pour la multitude; il en avait pour le gouvernement de la multitude. Il voulait servir le peuple, non s'asservir h lui. Il disait qu'il le respectait trop pour le rendre tout-puissant. Il travaillait à l'éclairer, et par conséquent à l'émanciper, mais pour un avenir encore lointain.
Ceux qui luttaient contre M. Guizotn'étaient pas tous des ennemis du tiers état. Le plus
illustre, le plus brillant et le plus puissant de ses adversaires, celui que la Providence destinait à être, dans un jour de malheur, le libérateur et le sauveur de notre pays, M. Thiers, avait longtemps travaillé avec lui à l'organisation des classes moyennes. Il s'était vanté, comme lui, d'être un bourgeois. Il l'était autant que lui, et pour les mêmes raisons que lui. Il avait concouru avec lui à l'abaissement du cens électoral, à lasuppressioi} des grands collèges, et à l'introduction, dans le corps électoral, des commerçants ou patentés. Il pensait que le corps électoral devait s'accroître à mesure que la société faisait des progrès. Mais il se séparait de lui en ce qu'il croyait que le temps était venu d'y laisser pénétrer un élément nouveau, tandis que M. Guizot était d'avis que ce temps était très éloigné, et qu'on mettrait la société en péril en le devançant. La question était, pour le pays, l'objet d'une préoccupation si vive et d'un désir si pressant, que les partisans de la réforme électorale,
repoussés constamment par le vote des Chambres, retournèrent vingt et une fois à l'assaut, et, la dernière fois, en amenant le peuple avec eux.
M. Guizot était en désaccord sur l'opportunité plutôt que sur les principes avec ceux des assaillants qui demandaient la réforme électorale pour elle-même, qui la voulaient modérée, et la croyaient nécessaire au maintien de la monarchie. Il est possible que, livré à lui-même et au spectacle des événements, il eût fini par admettre la nécessité d'une réforme, et par s'honorer lui-même d'en être le promoteur le jour où elle deviendrait possible, après J'avoir combattue quand elle était dangereuse. Sa biographie de Robert Peel semble prouver que ce rôle l'a tenté. En se rappelant les efforts faits par lui à une autre époque pour l'abaissement du cens électoral, et surtout en hsant ses écrits sur l'instruction primaire, on demeure convaincu que cette conversion ou ce progrès de son esprit n'était point invraisemblable. Mais, en
1847 et en 1848, deux choses le touchaient : les hésitations, sur cette question vitale, du parti conservateur qu'il ne voulait diviser à aucun prix ; et la situation faite au gouvernement par la violence de l'attaque. Le gouvernement, après de telles menaces et une telle agitation, ne pouvait plus se convertir; il ne pouvait qu'être vaincu. Et par qui le serait-il? Non par des adversaires, mais par des ennemis. Sans doute, beaucoup de réformateurs se déclaraient, comme lui, monarchistes; ils étaient, comme lui, ennemis du suffrage universel, dans lequel ils ne voyaient, comme lui, qu'un instrument de destruction ou de déception. Il admettait leur bonne foi; mais il apercevait à côté d'eux un autre parti, qui tantôt montrait son drapeau, tantôt le cachait, et qui, par la réforme électorale, marchait droit au suffrage universel et à la république. Des deux armées liguées contre le ministère, l'une n'entendait pas pousser plus loin la victoire, l'autre ne voulait culbuter le ministère et la majorité que pour