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LA VIE DE THIERRY BOUTS

On estimera, peut-être, qu'il y a quelque témérité à essayer d'écrire la monographie d'un peintre flamand ou, plutôt, pour user de la terminologie aujourd'hui consacrée, d'un peintre néerlandais tel que Thierry Bouts, sans apporter ni fait, ni conjecture inédits, susceptibles de jeter quelque lueur dans les parties obscures de la carrière de cet artiste.

Depuis un certain nombre d'années, l'attention passionnée de la critique s'est portée sur l'histoire artistique du XVe siècle ; et elle s'est donné surtout pour tâche de déterminer les origines des écoles de peinture qui florirent à cette époque, en Flandre, dans le Brabant et le Tournaisis, en Artois, en Allemagne etc. de définir, pour autant que ce soit possible, leur filiation réciproque, les influences mutuelles qu'elles exercèrent ou subirent, comme aussi d'étudier et de préciser l'œuvre incertaine de leur principaux maîtres. Ce travail colossal, entrepris, jadis, par des chercheurs isolés, en différents pays, — notamment, pour ce qui concerne Bouts, et avec le plus grand fruit, par Edw. Van Even et Alphonse

Wauters, archivistes de la ville, l'un à Louvain ; l'autre, à Bruxelles — ce travail a été continué, depuis, de tous côtés, par des érudits dont l'ardeur croissait avec le nombre. Mais on peut croire que la quantité de ceux qui y participent n'est point pour y apporter une clarté proportionnelle, d'autant plus que les découvertes de documents inédits se faisant, naturellement, de plus en plus rares, le débat doit, forcément, à défaut d'éléments positifs, prendre pour point de départ des hypothèses déduites d'appréciations toutes personnelles, peu capables de créer la conviction chez autrui et qui, dans le fait, provoquent d'inévitables contradictions.

De sorte, qu'avec l'aggravation de la pénurie de moyens de vérification probants, la prédominance n'a cessé de s'augmenter de cette « école d'esthéticiens » à laquelle, en 1862, déjà, Charles Ruelens, dans ses notes à la traduction française des Anciens Peintres de Flandre, de Crowe et Cavalcaselle, reprochait d'avoir » extrêmement fourvoyé l'histoire par sa manie d'attributions et de conjectures » . « Traversant le pays, ajoutait-il, visitant les musées avec un zèle et un amour que nous leur reconnaissons volontiers, ils ont, sans hésiter, donné des noms aux centaines d'œuvres inconnues du XVe et du XVIe siècles. On les a cru sur parole et, souvent, grâce à eux, on a inscrit un nom sur le cadre du

tableau (i). Or, nous avons dressé une liste d'un grand nombre de ces attributions et nous avons trouvé que, neuf fois sur dix, ces philosophes de l'art se sont trompés devant les documents authentiques ».

Toutefois, s'il serait aventuré d'affirmer que des discussions interminables qui se sont engagées et perdurent entre ces esthéticiens ait toujours jailli la lumière, on ne doit pas laisser de remarquer que la matière a été si explorée par eux, que tant d'opinions se sont produites, pour être, ensuite, réduites à néant, que le champ des suppositions spéculatives a fini par se restreindre. Le terrain a été, plus ou moins, déblayé et l'expérience décevante commence à faire prévaloir une méthode plus strictement scientifique, qui, sans exclure, cela va de soi, les inductions subjectives, porte à ne pas se fier uniquement à celles-ci pour résoudre le problème. Les catalogues tendent à substituer aux attributions sans fondement sérieux des aveux d'ignorance qui auront le mérite de ne pas déconcerter le visiteur ; selon l'excellent exemple donné par MM. A. J. Wauters et Hulin, dans leurs catalogues du Musée de Bruxelles et de l'exposition des Primitifs flamands, ils

(i) C'est ce qui est arrivé pour la Cène de Bouts, à l'église de S Pierre, à Louvain, dont la bordure a long-temps porté : Optts Johannis Hemling.

Thiéry Bouts Pâque Juive (volet de la « Cène »j

Kônigl. Gemiilde-Galerie, Berlin.

commencent à préférer à des désignations péremptoires mais hasardeuses, la constatation de l'incertitude, ou des classements provisoires propres, non à limiter, mais à guider le jugement.

Car, en dépit des investigations et des études acharnées poursuivies jusqu'ici, l'histoire de la peinture flamande, de ses débuts au XVIe siècle, tout au moins, est l'empire du doute. Combien y compte-t-on d'œuvres, même parmi les plus célèbres, dont l'auteur soit connu par des documents explicites, hors de toute controverse ? Combien d'entre elles, vraisemblablement, étiquetées d'un nom illustre, sont dues à l'un de ces artistes ignorés dont la mémoire a péri? Ils étaient foule, alors, les artistes : « foule extraordinairement grande, constate M.A.J.Wauters, dans son bel ouvrage sur la Peinture flamande ; c'est par centaines que les documents des anciennes gildes et des archives communales nous transmettent les noms des contemporains de van Eyck et de van der Weyden ». Quelle a été l'action de cette « foule », véhicule des influences exercées par les maîtres notoires ? Combien de peintres que l'on veut absolument rattacher directement à ceux-ci sont sortis de quelque atelier obscur, ont été les élèves d'un des membres de cette « foule » ?

De quelque côté que l'on se tourne, on ne rencontre que des questions et, pour la plupart, inso-

lubies. Et c'est bien pis encore, lorsqu'il s'agit d'attributions, et il n'en est pas une, probablement, que, si elle se présente dénuée de preuve écrite, on n'ait tâché d'ébranler. « A proprement parler, en matière de paternité artistique, comme en toute question de fait, la certitude absolue n'existe jamais, même pour un tableau signé, accompagné de la quittance du peintre », explique M. Hulin, dans l'introduction de son Catalogue critique et, plus haut, traçant les bornes dans lesquelles la critique peut s'exercer et énonçant les difficultés qu'elle rencontre, il est amené à dire que «pour signaler, même d'une façon approximative et sommaire», les raisons des attributions qu'il propose, « il faudrait non un catalogue, mais plusieurs volumes », parce que « ces raisons résultent toujours d'ensembles très complexes d'indices très ténus, le plus souvent impossibles à exprimer adéquatement en paroles, saisissables seulement au moyen d'une sorte de superposition d'images, par des yeux exercés, doublés de mémoires qui embrassent un inventaire relativement complet de la production du maître et de ses proches voisins » .

Dans ces termes — 1' «inventaire» de la production d'un maître étant, déjà, lui-même, si l'on peut dire, un préalable d'hésitations sans issue — on conçoit que tout ou presque tout appartient à l'autorité de celui qui affirme, au degré de compétence

qu'on lui accorde, sans contrôle assuré. Et rien ne pourra faire qu'une masse énorme d'oeuvres souvent admirables ne continuent à errer, vagabondes, en quelque sorte, entre les confins, du reste problématiques, des diverses écoles néerlandaises, ou à rester comme reléguées dans les limbes de l'histoire de l'art, en attendant un improbable baptême !

C'est la recherche que nous poursuivons, non le but, disait Pascal. Et ce mot suffit pour justifier les érudits patients, les soigneux colligeurs de détails minimes dont la multitude, cimentée de multiples et ingénieuses hypothèses, finit par faire poids et par emporter la conviction. La leur, mais pas toujours la nôtre, à moins que son expression ne soit très dubitative ; sinon, on s'endurcit dans son incrédulité, d'autant plus que l'on se remémore les variations inexplicables des critiques les plus réputés. Le célèbre Waagen n'attribua-t-il point, alternativement, à Hubert et à Jean van Eyck les mêmes parties du polyptyque de Gand, en argumentant, tour à tour, des tendances idéalisatrices et réalistes dont elles témoignaient chez leur auteur ? Les ouvrages-types de Bouts n'ont-ils pas été donnés, avant la mise au jour des documents identificateurs et en conséquence de démonstrations solides, à tous les artistes contemporains, à Roger van der Weyden, à Juste de Gand, à Hugues van der Goes, à Memling ?

A quelle conclusion nous résoudrons-nous lorsque, ayant enregistré avec satisfaction, parce que d'accord avec le nôtre, l'avis de M. A. J. Wauters sur la Sibylle de Tibur (Francfort- Main, Musée Staedel), tableau devant lequel, écrivait-il, « quand on connaît la Légende de l'empereur Othcn, il n'est qu'un nom de peintre qui puisse venir à l'esprit, celui de Thierry Bouts », nous serons amenés à confronter ce jugement avec celui émis par M. Hulin qui, étudiant, dans son Catalogue critique, la Vierge avec l'enfant dans un jardin de château, (Collection Stephenson Clarke), exposée à Bruges (Catalogue Weale, N° 43), du même peintre, attribue ce dernier tableau à « un élève ou imitateur hollandais de Bouts », en ajoutant que « la Sibylle de Tibur s'écarte encore davantage de la facture du maître ».

Des divergences si prononcées d'appréciation semblent surprenantes, au premier abord, mais, sans contredit, le processus psychologique de tout arrêt critique rendu sur une œuvre douteuse, que nous a si expertement analysé M. Hulin, devrait porter à s'étonner, plutôt, de ce qu'il puisse y avoir, si rarement que ce soit, accord et assentiment. En vérité, le chemin .du critique est ardu, tout en embûches et en chausses-trapes : il doit prendre son parti de l'impuissance où il est de jamais concilier ses vues particulières avec les systèmes de ses confrères,

Thiéry Bouts récolte de la Manne (volet de la « Cène

Kônigl, Pinakothek, Munich.

influencés, comme lui-même, peut-être, consciemment ou non, on l'a bien vu lors des polémiques à propos des Primitifs flamands et français, par l'esprit de patriotisme ; mais, d'autre part, il ne saurait faire un pas sans assurer son pied, en même temps que, pour peu qu'il appuie, le sol se dérobe ! La chronologie des œuvres qu'il doit étudier n'existe pas : comment et avec quelle sécurité les apparier et les comparer? Quelle valeur ont les indices de filiation, tirés de similitudes de facture ou d'interprétation entre les travaux — supposés — de deux maîtres, alors que rien ne certifie que les œuvres attribuées, en conséquence du parallèle, à l'un, ne sont pas sorties de l'atelier du l'autre, des mains de quelque apprenti ou élève ignoré ou, encore, de la boutique de l'un quelconque de ces peintres anonymes dont « par centaines », le temps a effacé le souvenir, au bénéfice de la gloire survivante de quelques-uns ?

Autre chance d'erreur, on rencontre, certainement, en cette période, dans les Pays-Bas comme en Italie, quantité de peintures, copies textuelles et, parfois, extrêmement habiles, d'ouvrages spécialement en faveur auprès du public pieux. Enfin, quand il s'agira de déceler l'atelier où un artiste a acquis la maîtrise, suffira-t-il — en dehors des dates qui, comme le dit Pascal de la raison, sont « ployables à tous sens » — d'analogies de technique ou de con-

ception pour rattacher, par exemple, Roger van der Weyden à Hubert van Eyck ; Bouts et Memlin^ à Roger van der Weyden ? Est-il à croire que Ro^er ou Memling aient reçu d'ailleurs l'inclination pathétique ou tendre de leur art et que le premier se serait maniftesté avec un autre caractère s'il avait été le disciple de Jean van Eyck? Au surplus, chaque artiste de mérite est novateur dans son œuvre et les signes évidents des influences initiales auxqueles celle-ci a été soumise doivent être singulièrement pénibles à discerner, à défaut de pouvoir préciser avec assurance, comme c'est le cas pour Thierry Bouts, les ouvrages qui appartiennent aux déluts de son évolution. A propos de la Vierge avec V enfant dans un jardin de château, de la collection Stephenson Clarke, citée plus haut, nous avons rapporté les hésitations de M. Hulin, qui finit par considéra- ce tableau comme dû à quelque « élève ou imita.eur hollandais de Bouts ». On ne saisit pas bien pourquoi il ne serait pas du maître lui-même, durant la période inconnue de sa carrière, avant son arrivée à Louvain, longtemps avant la production de ses œuvres-types qui, évidemment, représentant l'ipogée de la manière de l'artiste, ne sauraient servir ici de terme de comparaison absolu.

Ces préliminaires, peut-être ennuyeux, diront

an lecteur pourquoi ce petit livre s'abstiendra de tenter de remplir par des hypothèses plus ou moins laborieusement combinées les lacunes que présente le récit de la carrière de Bouts et, aussi, de proposer un nouveau classement de ses ouvrages et de ceux des maîtres adjacents, destiné à bouleverser les notions reçues en même temps qu'à donner grande idée de la science critique de son inventeur. Fort heureusement, d'ailleurs, et par une fortune peu commune, de nombreux documents d'une netteté suffisante, trouvés dans les archives de Louvain, nous fournissent des renseignements abondants sur la résidence de notre peintre dans cette ville et sur les travaux qu'il y accomplit. L'importance de ceux-ci est d'autant plus considérable qu'ils sont de la fin de l'existence de l'artiste et nous mettent, par conséquent, à même de juger parfaitement d'un talent qui nous apparaît à l'heure de son complet développement.

Il n'existe ou, du moins, on n'a trouvé aucune trace du séjour ou de l'activité de Bouts ailleurs, antérieurement à cette période louvaniste : Où donc, dans quelle cité, auprès de quel maître s'est-il-formé?

On a admis sans contestation, sur la foi de Van Mander, principalement, que la patrie de Thierry était Harlem, mais, à la vérité, la preuve de cette assertion est encore à faire. Il est certain qu'il

n'était point originaire de Louvain, car un acte dressé en cette localité, le 12 juillet 1476, après sa mort, constate qu'il était « né hors de la ville».

Les mentions du nom de notre artiste que nous rencontrons dans les écrits du XVIe siècle ne sont pas de nature à élucider la question. La première est celle qui se trouve dans la Couronne Margaritique, tressée avant i5ii, par le poète Jean Lemaire de Belges en l'honneur de sa patronne Marguerite d'Autriche, gouvernante générale des Pays-Bas. L'orfèvre qui doit forger cette couronne « allant vers son ouvroir très riche, plusieurs amis le vindrent assiéger» et, parmi eux « estoit maistre Roger», « Fouquet, en qui tout loz s'employe », « Hugues de Gand, qui tant eut les tretz netz... et Dieric de Louvain, avec le roi des peintres Johannes... » Les renseignements tirés de la Descrittione di tutti i Paesi Bassi, publiée en i56y, à Anvers, par Luigi Guicciardini, sont plutôt propres à nous rendre perplexes, car ce voyageur, dans son énumération des peintres du pays, cite, à côté d'un Louis de Louvain, « Dirick da Lovano, grandissimo artefice » et, plus loin, « Dirick d'Harlem ». Inutile de consulter Vasari, à cet égard: les deux Dirick, absents de la première édition des Vite (i55o), figurent dans la seconde (i568), simple emprunt à Guicciardini, par l'intermédiaire de Lampsonius, de Bruges. La source de Guicciardini

Thiéry Bouts Elie au désert (Volet de la « Cène »)

(Kônigl. Gemâlde-Galerie, Berlin,

n'aurait-elle pas été également Lampsonius qui, en r572, publiait, à Anvers, un recueil de portraits de peintres célèbres, dont la cinquième planche, consacrée à Bouts, porte cette inscription : Theodoro Harlemio. Pictori, suivie d'un éloge en vers latins, que M. H. Hymans traduit de la sorte :

Viens ici prendre ta place, ô Thierry !

La patrie n'exaltera point par des éloges immérités

Ta gloire, élevée jusqu'aux nues ;

La nature elle-même, mère de l'univers, s'effraye

Se voyant presque surpassée par tes nobles images.

Pour empreinte de rhétorique qu'elle soit, l'enthousiaste louange de l'érudit flamand donnerait à supposer que la réputation de Bouts était encore très répandue au déclin du XVIe siècle. Aussi éprouve-ton quelque étonnement d'apercevoir que Van Mander, composant peu d'années après, à Harlem même, où il fut publié en 1604, son Schilder-Boeck, n'ait pu réunir, malgré son zèle, sa curiosité et les relations nombreuses qu'il avait, évidemment, en Hollande, en Flandre et en Brabant, que les indications les plus maigres sur un artiste dans la ville natale duquel il résidait.

« La tradition, écrivait-il, assure que la ville de Harlem, en Hollande, a eu de bonne heure des peintres distingués, voire les meilleurs des Pays-Bas, et la chose est pleinement confirmée par l'existence

d'Albert van Ouwater et du petit Gérard de Saint-Jean, auxquels vint se joindre Thierry de Harlem qui fut, également, un peintre fameux, en ces temps reculés. Je n'ai pu savoir qui fut son maître ; il habitait à Harlem la rue de la Croix, dans le voisinage de l'orphelinat, où l'on voit un pignon dans le goût antique, décoré de médaillons en relief. Il paraît avoir également habité Louvain, en Brabant, car j'ai vu de lui à Leyde un triptyque dont le panneau central était une Tête de Christ et les volets des Têtes de saint Pierre et de saint Paul, avec une inscription latine en lettres d'or dont voici la traduction : En l'an de grâce quatorze cent soixantedeux, Thierry, qui est né à Harlem, m'a peint à Louvain. Qu'il jouisse du repos éternel. Ce tableau, qui est chez M. Jean Gerritsz Buytewegh est le seul que je puisse signaler du maître. »

Le triptyque cité par Van Mander ne s'est pas retrouvé, jusqu'à présent; quant à l'inscription, il faut remarquer qu'elle est postérieure à la mort du peintre, au sujet duquel, sinon, on n'aurait pas formulé le vœu funéraire qui la termine.

Le nom de Dierick paraît avoir été assez usuel à Harlem, à cette époque ; du moins rencontre-t-on plusieurs Dierick de Harlem mentionnés dans des documents du temps : C'est ainsi que Crowe et Cavalcaselle ont cru pouvoir attester la présence

de Bouts à Bruges, en 1462, sur la foi d'un texte des comptes de Bourgogne, conservés aux archives de Lille, publié par M. de Laborde et ainsi conçu : « Je, Thierry de Harlem confesse avoir reçu de Pierre Bladelin, conseiller de MS le duc de Bourgogne, unes patenostre, lesquelles patenostre ont par eulx esté trouvé entre les biens déclairiez par feu Jehan Costain, et sont icelles patenostres a moi appartenant despieca- Le IXe jour d'octobre l'an mil CCCC soixante-deux. »

Les savants historiens avaient confondu Jehan Coustain' ccvarlet de chambre et sommelier du corps» du duc avec Pierre Coustain, «paintre des Princes», organisateur des «entremetz» et parades de la cour bourguignonne, et avaient été entraînés par cette méprise à identifier le rédacteur de ce reçu, qui était, en réalité, « varlet la chambre et huissier d'armes », avec Thierry Bouts, apprenti probable, dès lors, ou élève de Pierre Coustain.

Alphonse Wauters, infatigable fouilleur d'archives, ayant, de son côté, découvert le nom d'un Dieric van Harlem dans divers documents bruxellois, registres de la confrérie de la Sainte Croix, de l'église de S. Jacques sur Caudenberg (1462) et procédure d'une enquête, effectuée en 1467, au sujet de l'administration des finances de la ville, conclut de ces indications que Bouts avait eu de fréquentes

relations avec Bruxelles — assertion vraisemblable — qu'il y était connu sous l'appellation cle Dierick de Harlem et, enfin — l'individu de ce nom dont le témoignage avait été recueilli en 1467 ayant déclaré être âgé de 76 ans — qu'il était né en i3gi.

On ne perçoit pas bien pourquoi un artiste résidant à Louvain aurait été connu à Bruxelles sous une désignation d'origine qui paraît être restée ignorée ou inusitée dans la ville même qu'il habitait. Dans les comptes communaux de Louvain, il est question, en effet, tantôt de Dierick Stuerboudt (par confusion avec un Hubert Stuerboudt, peintredécorateur, également au service de la ville), tantôt de Dieric Boudts, de Meester Dierick de Schilder ou de Portretuerdere, sans jamais aucun rappel de son lieu natal. Mais la date assignée à la naissance du Dierick van Harlem bruxellois rend l'assimilation avec Bouts tout à fait insoutenable. Dans un texte, publié en 1861 et extrait de YHistoriœ Lovaniensium, écrite au XVIe siècle par le savant Molanus, on lit: Theodoricus Bouts aterque. I. Claruit inventor in describendo rure, mortuus aiino aetatis j5, domini 1400, die 6 maii. L'auteur de ces lignes a, évidemment, commis une erreur en les transcrivant : ainsi qu'il est établi, actuellement, Bouts est mort en 1475 et, probablement, le jour indiqué par Molanus, le 6 mai. Simple lapsus calami, sans doute, mais qui,

Thiéry Bouts La sentence inique de l'empereur Othon

Musée Royal de Peinture, Bruxelles.

après rectification de 1400 en 1475, nous laisse incertains sur la question de savoir si l'artiste avait atteint ou non, lors de son décès, l'âge de j5 ans. Placer la naissance de Thierry en 1400, c'est admettre que ses travaux principaux, les seuls, d'ailleurs, qui soient sûrement de lui, appartiennent à sa vieillesse et, en outre, qu'il a convolé en secondes noces à y3 ans ! Ces objections sont encore plus fortes, naturellement, contre la date de i3gi et M. A. J. Wauters, qui les a formulées, propose de fixer cette date entre 1410 et 1415.

De la sorte, la durée de l'existence de Bouts serait abrégée, mais sa période la plus active, du moins d'après ce que nous pouvons croire, ne se placerait point à un âge extrême. Cette hypothèse exclut, il est vrai, la possibilité de considérer Thierry comme ayant été, entre 1419 et 1425, l'élève ou l'apprenti de Jean van Eyck, à cette époque «peintre et varlet de chambre» de Jean de Bavière, évêque de Liège, qu'il accompagna en Hollande et, peut-être même, à Harlem, où ce seigneur fit sa première entrée dans le courant de l'année 1420 ; mais, par contre, elle autoriserait à supposer que notre peintre fit son apprentissage chez Roger van der Weyden, installé à Bruxelles avant 1425 et dont l'atelier devint le plus renommé de la contrée après la mort de Jean van Eyck. Cette conjecture est séduisante,

car elle emporterait une explication des indices d'influences rogériennes qui se remarquent en certaines peintures de Bouts, comme aussi des rapprochements qui peuvent être faits de celui-ci à Memling, élève, également, de Roger, s'il faut accorder créance aux affirmations de Guicciardini et de Vasari. Au demeurant, l'incertitude seule ici est certaine, et rien ne prouve que Bouts venu, peut-être, de Hollande, et Memling, venu, peut-être, d'Allemagne, pour apparaître, l'un à Louvain, vers 1450; l'autre, à Bruges, quelques années plus tard, aient fréquenté l'atelier de van der Weyden. Et il se peut fort bien que ce dernier n'ait agi sur ses deux cadets que par l'exemple de ses ouvrages.

Il aurait été, on le comprend, du plus vif intérêt de trouver quelque vestige de l'existence de Bouts dans sa patrie supposée, mais, si des recherches ont été tentées dans ce sens, elles n ont donné aucun résultat. En 1870, un érudit hollandais, M. Van der Willigen, publiait un livre intitulé Les artistes de Harkm, dont les éléments sont empruntés, en majeure partie, aux archives de la ville et de la Gilde de S. LUC — fondée vers 1504 — de Harlem. L'auteur imprime de longs extraits des registres des comptes des trésoriers de la cité, delà cathédrale de S. Bavon, etc. où figurent un grand nombre de paiements remontant jusqu'à 1412, effectués au profit de peintres,

d'enlumineurs de statues, etc. chargés de travaux de décoration à l'hôtel de ville ou à l'église. On rencontre, parmi les énumérations de dépenses de la cathédrale, des memoranda du genre de ceux-ci et qui prennent l'apparence de notes de cordialité et de bon souvenir dans la sécheresse de cette comptabilité : « 1456. Simon le sculpteur mourut en cette année. On sonna pour lui la cloche Marie... 1467. Ouvert un tombeau pour la fille d'Ouwater (Albert van Ouwater ?); sonné la cloche Salvator ». Le nom de Bouts ne figure à aucune page de ces recensions.

En résumé, les indices les plus probents de l'extraction hollandaise de l'artiste sont ceux, d'ordre psychologique, que nous avons essayé d'analyser plus haut. Dès lors, il est possible, comme on penche à le penser, actuellement, que Bouts se soit formé dans son milieu originel. L'étude de certains volets du retable de Gand, attribués à Hubert van Eyck, a induit, entre autres, le savant critique hollandais M. J. Six à croire que ce maître « avait travaillé au service de Guillaume IV, comte de Hainaut et de Hollande, à la Haye, comme, plus tard, Jean van Eyck au service de Jean Sans Merci. Il aurait exécuté pour lui, non seulement les quatorze miniatures des Heures de Turin, mais aussi les parties les plus anciennes du retable de Gand ». Or, si Hubert a résidé dans les Pays-Bas septentrionaux, on serait

porté à le tenir pour l'initiateur, en ce pays, de la peinture de paysage, où l'on tiendra qu'il s'est montré un innovateur incomparable si l'on accepte la classification de son œuvre, élaborée par MM. Waele, Durrieu et Durand-Gréville. M. Six ajoute que, ces données étant acquises, on « ne trouvera aucune difficulté à. rattacher l'école de Harlem, avec Ouwater et Geertgen, à Hubert Van Eyck». Aucune difficulté! La conclusion est un peu hardie : Van Mander habitant la ville même de Harlem, tout curieux de recherches d'art qu'il fut, n'a pu connaître de Bouts qu'une œuvre, datée de 1462, et les renseignements réunis par lui sur Albert van Ouwater et sur le petit Gérard de Saint-Jean, si pauvres qu'ils soient, sont toute notre richesse au sujet de ces peintres, si l'on fait abstraction, à propos du premier, de l'extrait précité, qui témoignerait, dans le cas où il y s'agirait de lui, qu'il vivait encore en 1467 ; mais cette date, qui est un point dans l'inconnu, une lueur décevante au milieu des ténèbres, ne nous apprend rien. Van Mander nous affirme que van Ouwater fut fort habile paysagiste, mais la scène de la seule œuvre — retrouvée, aujourd'hui, et détenue par le Musée de Berlin — qu'il mentionne : la Résurrection de Lazare, est placée dans une église. A certains égards, on découvre dans cet ouvrage des points de contact aveclamanière de Bouts ; toutefois,

Thiéry Bouts L'empereur Othon réparant l'injustice qu'il a commise

Musée Royal de Peinture, Bruxelles.

cela suffit-il pour en inférer que van Ouwater a été l'ancien de celui-ci? Son contemporain, plutôt, si Gérard de Saint-Jean est sorti de l'atelier de van Ouwater, car les travaux identifiés du premier ont une souplesse, une variété et une aisance dans la conception qui semblent devoir faire situer la vie de leur auteur vers la fin du XVe siècle.

Les paysages de Gérard sont pleins d'ampleur et de grâce : peut-on les rattacher à la tradition importée par Hubert van Eyck, et quel aurait été l'émissaire de cette tradition ? Van Ouwater, à l'occasion duquel Van Mander écrit que « les plus vieux peintres sont d'avis que c'est à Harlem que l'on a d'abord adopté la manière correcte de traiter le paysage»? Bouts, que nous avons entendu Molanus qualifier, en quelque sorte, d'«inventeur du paysage»?. .

Jadis, on avait penché à reconnaître Thierry dans le «véritable artiste», nommé «Dire die Maiere» qui, selon la Chronyke van S. Ursula1 s kerck binnen de stad Delft (Ms. au Musée Britannique), avait peint, en 1428, un « beau grand tableau de 5. Christophe » pour cette église, mais l'œuvre a disparu et l'opinion qui ramène la naissance de Bouts à 1410-15 rend la supposition caduque.

Les mêmes objections n'existent point, pour placer dans la période hollandaise du maître, la Vierge à l'enfant, dans un jardin de château, de la

collection Stephenson Clarke. C'est une œuvre charmante, tout embaumée de paix intime et de recueillement doux : On y voit la Vierge, en robe bleue et manteau rouge, avec une physionomie tendre et puérile, assise sur un pan de muraille paré de verdure ; elle cueille une fleur pour l'offrir à son fils qui, déjà, tend les mains pour la saisir. Plus bas, entre des bâtiments à pignons, une tour et des murailles sur lesquelles se prélasse un paon, on découvre un petit jardin, subdivisé en plates-bandes soigneusement cultivées : deux femmes, à l'allure conventuelle, semblent aller à la rencontre d'une troisième (Sainte Agnès, une autre sainte et sainte Dorothée, d'après M. Weale). Au delà de la clôture crénelée se déploie la perspective d'un beau paysage de collines et d'eaux sinueuses. Au firmament, dans la nue, le Père Eternel. Peut-être nous égarons-nous, mais nous ne percevons pas de motif pour attribuer cette peinture à « un imitateur hollandais de Bouts », plutôt qu'à Bouts lui-même, à un moment où son imagination juvénile n'était pas encore asservie à la la ferme et un peu sèche maîtrise de ses travaux de L ou vain.

La traduction française de la Descrittione di tutti i Paesi-Bassi, de Guicciardini, publiée à Amsterdam, en 1609, par F. Belleforest, est accompagnée de notes dont l'auteur, Pierre Du Mont, inscrit à la

suite du nom de Dirick de Harlem, cité, en même temps que celui de Dirick de Louvain, par l'écrivain italien, ce commentaire: « Le tableau exquis duquel, labouré avec toute patience, estoit jadis au couvent des Réguliers, lequel contenoit l'histoire de la vie de Bavon, jadis patron de Gand et de Harlem, à laquelle estoit aussi adjoinct le beau terroir des environs de la ville de Harlem, et le sit d'icelle contrefaict au vif, ensemble le couvent des Réguliers, avec la maison de Cleef, le Chien de terre, le bois dit vulgairement Aerden-hout et l'arbre cavé, jadis célèbre en ce lieu, pareillement le costé septentrional du grand cernétière de Harlem, se trouve encore aujourd'huy au logis d'un amateur de l'art, maistre T. Blin ». Il est à supposer que cet ouvrage aura subi le sort de tant d'autres perdus, détruits, brûlés...

Quels mobiles portèrent Bouts à s'éloigner de sa patrie, où, à en juger par les relevés de dépenses que nous avons mentionnés, l'activité des artistes devait trouver amplement à se déployer ? L'état du pays, troublé par la guerre, peut-être; peut-être, le désir de se perfectionner par la fréquentation de quelque atelier flamand, exemple qu'imitèrent, par la suite, beaucoup de ses compatriotes que l'on signale, travaillant, dans le dernier quart du XVe siècle, à Tournai et à Bruges, spécialement.

Quoi qu'il en soit, nous le retrouvons à Louvain à une époque que l'on peut fixer, avec une approximative certitude, à 1450. Il est raisonnable, en effet, de croire que, lorsque, quelques années plus tard, il se fit agréer comme époux de Catherine de Porte ou Van der Brugghen, dite Mettengelde, d'une famille de Louvain, appartenant apparemment à la bourgoisie, il devait déjà être en renom dans la ville et pourvu d'une situation pécuniaire honorable. Moins encore que les bourgeois d'aujourd'hui, ceux de ce temps-là étaient disposés à s'allier avec un quidam peu ou mal connu et, surtout, dénué de ressources !

Il paraîtrait, d'après M. A. J. Wauters, que les Mettengelde étaient de la parenté des Edelbeer, donateurs de la. Descente de croix, exécutée par Roger van der Weyden, * pour l'église de S. Pierre, à Louvain, en 1443. On sait, d'autre part, que le grand artiste peignit, vers 1440, pour la confrérie louvaniste du Grand Serment, l'admirable Descente de croix, qui, actuellement, se trouve à l'Escurial. Ces diverses circonstances, s'il pouvait être établi que Bouts fut le disciple de Roger, entraîneraient à faire conclure que les travaux de celui-ci furent l'occasion de la venue de celui-là à Louvain et de son introduction dans le milieu où il contracta mariage. Mais cette succession de faits revêt une appa-

Thiéry Bouts Le martyre de Saint Hippolyte (panneau central)

Eglise du Saint Sauveur, Bruges.

rence de logique trop séduisante pour qu'il soit vraisemblable que la réalité y ait répondu !

En 1460, les parents de Catherine de Porte étant décédés, leur patrimoine assez considérable est partagé entre les héritiers : Thierry et sa femme reçoivent pour leur part, notamment une grande maison, sise rue des Frères-Mineurs (à présent rue des Récollets) et une rente de seize muids de blé. Nous ne savons rien davantage de Catherine, sinon, et, sans doute, cela suffit-il, qu'elle donna quatre enfants à son mari : deux fils, Thierry et Albert, et deux filles, Catherine et Gertrude, et qu'elle mourut. La date de sa disparition est imprécise, mais se place, forcément, avant 1473, année au début de laquelle Thierry se remaria avec Elisabeth Van Voshem, veuve de Jean de Thenis ou Van Thienen, boucher, bourgmestre des nations en 1471, et dont le testament, en date du 28 Juin 1472, s'est conservé. Il ne survécut guère à cet acte suprême et sa femme ne se consuma point dans une douleur éternelle, car nous apprenons par des actes que si, le 28 Janvier 1473, elle pouvait encore porter ses voiles de deuil, le 11 Mars suivant, elle ornait de sa présence le foyer de maître Thierry. Elle décéda en i5o6, et accordant qu'elle avait de 40 à 5o ans lors de son second mariage, il paraîtra plus plausible que cette

union ait eu lieu avec un homme de 53 à 58 ans qu'avec un vieillard de y 3 ans.

Le recensement de ces dates et des actes qui les certifient ne va point sans sécheresse : cependant, il semble, cette sécheresse qui est précise et sûre, on l'accueille avec joie lorsque l'on voyage dans cette région du probable et de l'indéterminé qu'est l'histoire de notre peinture primitive. Le document, c'est une trace de vie, légère et volatile, parfois, mais émouvante comme, sur le sable de ce tombeau égyptien de PAncien-Empire, l'empreinte laissée, il y a 5ooo ans, par le pied de l'esclave qui en avait fermé la porte. L'homme qui y est nommé se lève d'entre les lignes du vieux parchemin ; sa physionomie indistincte se détache de l'ombre accumulée autour d'elle par les siècles ; il surgit avec ses proches, sa femme, ses enfants, ses amis, tirant, en quelque sorte, avec lui, à sa suite, un coin ressuscité, entrevu dans les mots de procédure et les termes de pratique, de l'énorme vie confuse et abolie du passé.

Ainsi, grâce à la préservation d'antiques paperasses municipales, judiciaires ou notariales, nous voyons Thierry — qu'en un de ces actes, le magistrat qualifie de ons ingesetene poirier, « notre peintre attitré f , — donner, en mars et en juillet 1473, pour un motif inconnu — maladie ou voyage — une espèce de procuration à son beau-frère, Henri Mettengelde,

pour occuper à sa place en quelque procès ou pour toucher ses revenus ; le 24 janvier 1474, nous assistons à la conclusion d'un contrat, selon la teneur duquel Thieny, pictor ywaginwm>> son fils Thierry, majeur, donc, ou émancipé, et les parents de Catherine Mettengelde cèdent la moitié de la maison qu'ils possèdent, à charge, principalement, d'un cens de 3o sous, perçu, pour les trois cinquièmes, au profit des enfants de l'artiste, celui-ci en restant l'usufruitier. La même année, le 23 Août, nous assistons au jugement rendu en faveur de Bouts contre l'intimé Barthélémy Ruysschen, pêcheur, redevable d'une dette, qu'il déniait, de 40 ridders d'or, envers Elisabeth Van Voshem.

Le bon peintre approche de la fin de sa vie qui s'est écoulée, toute presque, à Louvain, et qui a dû être heureuse, fortunée et honorable : il sent ses forces qui fléchissent et songe que l'heure est venue »de mettre ordre à ses affaires, en bon père et en fervent chrétien qu'il est. Ses deux filles, Catherine et Gertrude, sont au couvent de Dommelen, près d'Eindhoven (Brabant septentrional): le 3o Avril 1475, par un acte consigné dans les registres du greffe de Louvain (1475-76), il stipule une redevance de iômuids de seigle au bénéfice des deux religieuses qui, en échange, renoncent à tout droit au reste de la succession. Il avait disposé de celle-ci, quelques

jours auparavant: Jean Amelen, «prêtre du diocèse de Cambrai, notaire en vertu de l'autorité de l'Empereur », s'était rendu à son domicile pour minuter ses dernières volontés. Les archives du Royaume détiennent une copie conforme de ce testament, exécutée le 3o juillet i5oo et provenant des anciens fonds de l'église de Saint-Pierre, à Louvain. La découverte de ce précieux document est due à Alphonse Wauters, qui en a donné le texte latin accompagné de la traduction, dans le Bulletin de V Académie royale de Belgique (1867). On lira, certainement, avec intérêt cette pièce, qui, dans sa forme protocolaire et sa minutie légale, contient cent détails intimes sur Thierry et nous révèle le souvenir reconnaissant qu'il gardait de sa première femme, près de la tombe de laquelle il demande à avoir sa sépulture, comme la préoccupation où il était de sa seconde femme et de ses enfants, ses légataires :

Au nom du Seigneur, amen ! Qu'il soit patent à tous et connu de tous, par le présent acte public, que l'an de la Nativité du même Seigneur, huitième indiction, le dix-sept du mois d'avril, l'an quatre du pontificat de notre Très Saint Père et seigneur dans le Christ Sixte IV, en présence de moi, notaire public, et des témoins sous-indiqués, pour ce spécialement appelés et requis, a comparu en personne honnête et discret homme Thierry Bouts, habitant de la ville de Louvain, au diocèse de Liège, par la grâce de Dieu sain d'esprit et d'intelligence et en possession de ses sens, quoiqu'il fût accablé d'une grave infirmité, lequel, voulant disposer des biens que

Hugues van der Goes (?)

Portrait des donateurs (Volet droit du

Martyre de Saint Hippolyte »)

Eglise du Saint Sauveur, Bruges.

Thiéry Bouts Un épisode de la vie de Saint Hippolyte (Volet gauche du « Martyre de Saint Hippolyte »)

Eglise du Saint Sauveur, Bruges,

Dieu lui a donnés et pourvoir au salut de son âme, sachant que rien n'est plus certain que la mort, ni plus incertain que l'instant de cette mort, a, du et avec le consentement d'Elisabeth van Vossem, sa femme légitime, présente et donnant son consentement exprès, ordonné et réglé son testament ou sa dernière volonté, dans le mode et la forme suivants, lequel mode et laquelle forme il entend avoir la valeur d'un testament, d'un codicille ou de codicilles ou d'autre droit ou coutume, comme la dernière volonté de quelqu'un peut et doit valoir le mieux et le plus efficacement, nonobstant toute omission d'une formalité de droit nécessairement requise.

En premier lieu, ledit Thierry Bouts, testateur, en recommandant humblement son âme à Dieu, à la bienheureuse Vierge Marie et à toute la cour céleste, lègue dix sous à la fabrique de l'église Saint-Lambert de Liège, pour racheter ce qu'il aurait acquis injustement. Il lègue aussi dix sous à Notre Dame honorée dans l'église Saint-Pierre à Louvain. 11 choisit le lieu de sa sépulture dans le couvent des Frères-Mineurs de Louvain, près de la tombe de sa première femme. Il veut que le jour de ses funérailles on fasse cuire le pain provenant de deux muids de seigle, et qu'on le distribue aux pauvres. Il sera célébré pour le salut de son âme deux trentaines, l'une par moi, l'autre par frère Jean De Bruyne, de l'ordre des Frères- Mineurs prédits. Le prénommé Thierry, testateur, lègue à Cathérine et Gertrudé, ses filles légitimes, nées de sa prédite première femme, qui ont été reçues et ont pris l'habit religieux dans le couvent de Dommele, une redevance annuelle de dix muids de seigle, hypothéquée sur certains biens situés à Leefdael. Il lègue encore à ses dites filles le lit qui se trouve dans la chambre au dessus de la cuisine, avec la garniture en serge, deux paires de draps, deux oreillers et six coussins du genre de ceux appelés sittecusseuen, avec cette clause que Gertrude recevra d'abord et à partir de ce moment autant que Catherine, sa sœur, a reçu. Moyennant ce qui précède, ces

filles de Thierry seront et resteront contentes et satisfaites. Quant aux autres immeubles qu'il a possédés et acquis en commun avec sa première femme, de quelque nature qu'ils soient ; quant aux biens que l'on appelle à Louvain vliegende erve (biens meubles), pour autant qu'il n'en soit pas fait mention plus bas, et enfin quant au gobelet d'argent que le nommé Thierry, testateur, a hérité de ses parents, il les lègue à Albert et Thierry, ses fils légitimes, frères de ses dites filles et nés de la même mère. Il lègue encore à ses mêmes fils toutes les créances qu'il possède à charge de la ville de Louvain, ainsi que tous les objets servant à l'art de peindre et tous les tableaux {tabiilae) et portraits (imagines) restés inachevés et incomplets. Pour ce qui est de ceux achevés et complets, ils appartiendront à sa femme Elisabeth. Le prénommé Thierry, testateur, attribue à la prédite Elisabeth, sa femme légitime, pour les employer à son gré, les céder et les aliéner, si elle le voulait ainsi, tous les autres biens immeubles ou héréditaires dont il n'est pas parlé plus haut et aussi les biens suivants de l'espèce des vliegende erve, à savoir les courroies, les ceintures, les joyaux, les bijoux, les tasses, les lanternes (crucibilia, sans doute crucibula), les cuillers et objets semblables, même s'ils étaient dorés et argentés, et même s'ils avaient appartenu à la première femme de Thierry, nonobstant quoi que ce soit, et sauf que ladite Elisabeth, en échange des legs qui précèdent, sera astreinte à payer les frais de la profession des deux filles du testateur au monastère de Dommele, ainsi que les droits de l'église et les autres dettes, de tout quoi la même Elisabeth sera tenue d'exonérer entièrement les prédits enfants du testateur. Enfin, Thierry, le testateur déjà souvent nommé, lègue en plus à la même Elisabeth, sa femme légitime, tous ses autres biens meubles et ses créances de quelque nature qu'elles soient et sous quelque nom quelles soient désignées, pour en disposer également suivant sa volonté. De tout quoi, en totalilé ou en partie, le nommé Thieny, testateur, m'a

demandé à moi, notaire public soussigné, de dresser un ou plusieurs instruments publics à l'usage de tous ceux ou de chacun de ceux que cela intéresse ou pourrait intéresser, de quelque manière que ce soit.

Fait en la maison d'habitation du même testateur, située à Louvain dans la rue dite des Frères-Mineurs, l'année, l'indiction, le mois, le jour et sous le pontificat mentionnés plus haut, étant présents avec moi les prudents et discrets hommes maître Jean Van denWynkele, secrétaire des seigneurs conservateurs de l'illustre Université de Louvain et Rombaud Keldermans, laïque dudit diocèse de Liège, témoins appelés et demandés spécialement pour ce qui précède. Et moi, Jean Amelen, prêtre du diocèse de Cambrai, notaire public en vertu de l'autorité impériale, ayant été présent avec les témoins prénommés à ce qui précède, en tout et en partie, afin qu'on l'accomplisse comme il est indiqué plus haut, et l'ayant vu et entendu accomplir, j'ai en conséquence dressé le présent acte de ma propre main, et je l'ai signé de ma marque (signum) habituelle et accoutumée, à la demande et à la prière (du testateur), comme déclaration et témoignage de ce qui précède, en totalité et en partie.

Copie collationnée et certifiée par Gérard dit de Thymo, alias Van den Maie, prêtre du diocèse de Liège, notaire public en vertu de l'autorité impériale, faite en la maison du consulat (hôtel de ville), l'an de la Nativité de Notre Seigneur i5oo, indiction 3e, le dernier jour du mois de juillet, l'an 8e du pontificat de notre Très Saint Père et seigneur, le seigneur Alexandre, par la providence de Dieu sixième pape de ce nom, en présence d'hommes discrets et lettrés Lambert Dufay le jeune et Guillaume Cloestermans, prêtres du prédit diocèce de Liège, demeurant à Louvain.

La vie de Thierry ne se prolongea guère après la rédaction de ce testament : la date précise de sa

mort ne nous est pas parvenue ; probablement, comme nous l'avons observé, celle marquée par Molanus — le 6 mai — répond-elle à la réalité. En tous cas, n'existait-il plus le 25 août 1475, date d'un acte où Elisabeth prend la qualité de veuve.

Le 22 juin de l'année suivante, les fils de Bouts, Thierry et Albert, opéraient le partage des biens dont ils avaient été mis en possession et qui comprenaient la maison de pierre avec portes, réservoirs et deux maisonnettes et granges, rue des Frères- Mineurs, provenant de l'avoir de leur mère; un vignoble etun jardin, dans la ville ; un autre vignoble, hors des murs et une rente annuelle d'un peter d'or.

L'énumération et l'analyse de ces vieux textes ne laisse pas d'être fastidieuse pour le lecteur, cependant, grâce à eux, nous sommes sortis des steppes illimités de l'hypothèse, des sables mouvants de la conjecture, pour prendre pied sur le terrain solide de la réalité. A l'aide des points de repère que nous apportent ces documents, il est facile à chacun de nous de s'imaginer l'existence considérée de Bouts à Louvain, sa situation officielle et ses travaux, attestés par des pièces dont nous parlerons plus loin — l'ensemble, en un mot, d'une vie d'artiste au XVe siècle qui, bien que sur un moindre théâtre, présente beaucoup d'analogies avec celle de van derWeyden, à Bruxelles, et de Memling,à Bruges...

Thiéry Bouts (?) Saint Luc peignant le portrait de la Vierge

Coll. de Lord Penrhyn, Londres.

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