BÔ THOMAS A KEMPIS
Seigneur, jusqu'à la mort mes larmes vous sont dues : Ouvrez-moi les trésors de la componction :
Puissé-je y retrouver tant de grâces perdues !
O larmes de Jésus sur Tingrate Sion,
Vous laissez sec et froid le cœur du Juif rebelle
Et vous avez perdu tant de compassion !
Mais vous avez gagné plus d'un peuple infidèle. Tombez, larmes, tombez sur mon âme et lavez La tache qui s'étend sur sa face immortelle.
Purifiez ses yeux, puisqu'ils sont réservés A contempler la face invisible du Père, Désirable aux élus, terrible aux réprouvés.
O Jésus, sauvez-moi du jugement sévère,
Et fût-ce au dernier jour, après tous les humains.
Que j'arrive à mon tour à ce ciel que j'espère !
Les larmes de Marie ont brûlé ses yeux saints, Inondé son visage et son voile pudique.
Humecté, sur vos pas, la poudre des chemins.
Oh I que n'ai-je, effleurant les bords de sa tunique,
Recueilli dans ma main ce nectar précieux
Pour en remplir mon cœur, comme un vase mystique,
Pour en baigner mes pieds, mes mains, mon front, mes Mes pensers, mes vouloirs, mes actes, ma parole, [yeux, Et rendre tout mon èlre aussi pur que les cieux !
Par vos pleurs sur ce Dieu que tant de rage immole,
Vierge, priez pour nous. Vierge, secourez-moi
A l'heure où tout nous quille, à l'heure où tout s'envole.
Où l'enfer nous assiège et d'horreur et d'effroi : O Vierge, par les pleurs de votre vie humaine, Montrez-moi ce Jésus, votre Fils et mon Roi.
Aux pieds du doux Sauveur, ainsi que Magdeleinc,
Je ne sais pas pleurer, insensible pécheur.
Le coq chante en sa cour ou l'oiseau dans la plaine
Et je l'entends, ô Pierre, et je n'ai pas un pleur.
O Paul et Jean, vos pleurs tombaient sur nos ulcères
El je vois sans gémir la lèpre de mon cœur.
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Par ce sang de vos cjoeiirs que blessaient nos misères, Oh I soyez près de moi contre mes agresseurs, Ne m'abandonnez pas, mes maîtres et mes pères !
Je voudrais réunir, ô Jésus, à vos pleurs
Et les pleurs de Marie et ceux de Magdeleine
Et les larmes des saints, nos grands intercesseurs,
Les verser dans une urne immense et, l'urne pleine. Que voire feu d'amour, que votre esprit divin Y soufflât la chaleur de sa sublime haleine.
Et je voudrais jeter mon âme dans ce bain,
L'y voir purifier et transformer son être
Comme en l'eau du baptême ou dans l'eau du Jourdain,
El morte à son péché, par la grâce renaître.
La parenté de V Imitation avec le Soliloque est indéniable :
c< Combien je voudrais être chez vous, mon Dieu, vous le savez, et combien profondément je le désire, je ne le puis dire assez. Non seulement c'est ma prière quand je suis malheureux, mais encore même, si heureux que je sois ici-bas, je désire qu'il me soit permis d'aller avec vous. Mais comment sera satisfait mon désir? L'ennui me tientd'être ici, pourtant il le faut. Je voudrais être avec vous et ne le puis encore. Je n'y vois nul remède sinon la patience dans cette attente et l'abandon de mon choix entre vos mains. Car enfin, pourquoi murmurer puisqu'il faut qu'il en soit ainsi ? Je n'ai garde, et beaucoup de saints ont supporté de vivre en ce monde, dont les cœurs étaient pourtant dans le ciel.
» Oh I si ce jour avait lui enfin, où m'emporteraient les joies du ciel?... Comme je serais alors enfin dans une joie inébranlable! Je n'aurais plus besoin
d'interroger les choses dès là qu'il n'y aurait plus de secret pour moi. Mais ma vie se passe dans la nuit : quoi d'étonnant si mon œil est aveuglé devant les nuées lumineuses de la gloire ? Pourtant, je lèverai les yeux de loin, contemplant et saluant cette sainte cité de Jérusalem qui se construit dans le ciel de ces pierres vivantes : les anges et les hommes saints ; cité toujours pleine de louanges et de mélodieuse jubilation, pleine de la louange incessante de Dieu, » Courage donc, courage, ô mon âme ! Prends les ailes du désir, envole-toi des sens corporels, émigré des choses visibles de ce monde à l'habitacle saint de Dieu, à la Jérusalem nouvelle, affermie dans une paix perpétuelle, couronnée de gloire et d'honneur et parfaite par la réunion de tous les biens. »
Une Tariante du manuscrit de M. Arthur Loth.
Une variante du manuscrit de M. Arthur Loth nous a donné l'occasion d'étudier plus profondément l'admirable chapitre II du livre I et de le comparer à un passage du Soliloque qui en commente les plus beaux versets.
Disons d'abord qu'il faut se défier grandement des variantes. Le manuscrit qu'on découvre est l'enfant adoptif qu'on préfère aux enfants des autres, et qu'on trouvera toujours le plus beau, fût-il estropié.
Mais pour les étrangers, même les mieux disposés et les plus bienveillants, les erreurs paternelles ne manqueront pas de leur sauter aux yeux. C'est ainsi que le père jésuite Schneemann se vit un jour,
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contre sa propre attente, converti à Thomas à Kempis par les raisons de dom Wolfsgrùber en faveur de Gersen et par Texamen le plus bienveillant de ses manuscrits, et depuis il ne cessa d'être Tapôtre zélé de sa nouvelle croyance.
Dès le dix-septième siècle, le dernier en date et le premier peut-être en érudition des grands savants de la Renaissance, sceptique désespérant et non désespéré, rappelant de loin Bayle et de près Rabelais, Gabriel Naudé, qui passa douze ans de sa vie en Italie, sous Tégide de plusieurs cardinaux, étaitindifférent, croyons-nous, à la question de Tauteur de V Imitation, quand on lui fit voir, probablement pour rattirer à Gersen, les manuscrits italiens de Cajétan, sur lesquels on demandait son avis ; or dès qu'il les eût impartialement examinés, il se trouva aussitôt gagné à Thomas à Kempis, d'autant qu'ils lui parurent falsifiés. De là cette querelle avec Cajétan qui, petit et mal bâti, fut sans nulles façons traité par le joyeux Français A' homme rabougri; c'était alors de bonne guerre parmi les savants ; pourtant le mot de Naudé fut si mal pris qu'à son retour d'Italie, un procès lui fut intenté par les Bénédictins de France, lequel, avec plainte reconventionnelle de sa part, faillit ne jamais finir.
Le recueil factice de 1406 n'a pas été plus heureux que le Paulanus, Sa date conjecturale valait pratiquement les dates fausses de l'autre; puis il était agrémenté d'un genre de gravure qui fut adopté seulement à la fin du XV* siècle, comme l'a fait remarquer le chanoine Delvigne en s'appuyant sur Passavant (1).
Inutile de parler après cela, de l'autre manuscrit
(1) Dernières recherches, Bruxelles, Vromant, 1883.
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de M. Loth, celui de 1416, vrai document subsidiaire qu'il nous présente comme un pis-aller, en désespoir de cause. Si ce n'était pas visiblement un recueil factice^ comme Tont démontré Becker, Delvigne, Cruise, il ne ferait que fortifier les conjectures anciennes et vraisemblables de Spitzen, Schulze, Funk, adoptées et corroborées par Pohl, et datant la naissance de V Imitation de 1416 à 1420.
Naturellement M. Arthur Loth préfère aux leçons les plus communes, qui sont le plus souvent celles de l'autographe de Bruxelles, les variantes de son manuscrit. Nous n'en voulons rapporter ici qu'une seule qui est, d'ailleurs, selon lui et selon nous, la plus importante.