‹ Thomas a Kempis auteur certain de l'ImitationChapitre 5 sur 10 · Livre I, c. III, n. 2. Leçon commune · texte numérisé non relu

Livre I, c. III, n. 2. Leçon commune

Ex uno verbo omnia et unum loquntur omnia et hoc est principium quod et loquitur nobis.

« D'un seul Verbe tout est venu, et tout ne prononce qu'un Verbe, et ce Verbe est le principe qui nous parle aussi. »

M. Loth affirmait que cette leçon ne se pourrait traduire sans périphrase, et nous disons, tout au rebours, qu'une périphrase ne la traduirait pas.

Pensée sublime et profonde renfermant ce triple point de vue :

Premièrement : création du monde : tout est issu d'une seule parole qui est la Parole par essence.

Ensuite : monde symbole du Créateur : toutes les créatures ne parlent que de Dieu, dont cette Parole, ce Verbe, est l'image essentielle, et c'est son nom qu'elles prononcent à leur manière.

Enfin : discours intérieur du Verbe à l'homme, au dehors de nous par la Création et la Révélation positive, en nous par ses inspirations.

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Pensée rappelant bien le magnifique psaume où « les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament annonce Toeuvre de ses mains : langue universelle que tous les peuples entendent, voix qui remplit toute la terre. »

A cette triple formule si nette le critique substituerait volontiers la variante de son manuscrit :

Ex uno verbo in unum loquuntur omnia, qu'il déclare avec raison intraduisible et qu'il cherche pourtant à rendre en français, fût-ce à demi. Ni lui, ni moi, ni personne n'y réussira. Elle n'est intraduisible que parce qu'elle est inintelligible.

— Mais elle est plus en harmonie avec le contexte.

— Il suffira de la mettre en place pour s'en rendre compte :

« Et que doit-il nous soucier des genres et des espèces ?

» Celui à qui parle le Verbe éternel se débarrasse de bien des opinions.

» D'une seule parole tout parle en un et elle est le principe qui nous parle aussi. »

Impossible d'aller plus loin et de suivre le fil du discours : il est rompu par cet incompréhensible Tout parle en un.

Appliquons le même procédé à la leçon commune :

c( Et que doit-il nous soucier des genres et des espèces ?

» Celui à qui parle le Verbe éternel est débarrassé de bien des opinions.

» D'un seul Verbe tout est venu et tout ne prononce

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qu'un Verbe et ce Verbe est le Principe qui nous parle aussi.

» Personne sans lui ne saurait entendre ni juger droitement.

» Celui pour qui tout n'est ({w!un, qui à un ramène tout et voit tout en un peut avoir la stabilité du cœur et demeurer plein de paix en Dieu. » (1)

Il est clair que dans toute la teneur de ce texte et sans jamais changer, ce qu'on appelle Verbe et CM, c'est toujours Dieu : Dieu dans son œuvre qui est l'expression de son être, expression parfaite dans le Verbe divin, imparfaite dans les œuvres divines. C'est encore Dieu dans son inspiration. C'est enfin toute la diversité de nos pensées réduite à la seule pensée de Dieu, pensée qui réunit tous les objets intelligibles et naît des considérations les plus diverses, parce que toutes sont ramenées à la dépendance de cette unité créatrice et inspiratrice. Tout cela s'entend et s'harmonise.

C'est à bon droit que l'harmonie entre les humains est appelée bonne intelligence. Le désordre se met entre eux dès qu'ils ne s'entendent pas, ou plutôt, dès qtfils s'entendent mal, ce qui est bien pis que de ne pas s'entendre du tout. Mésintelligence, malentendu sont synonymes de discorde.

Et les mots, qui sont œuvre humaine, insinuait Horace (à tort ou à raison) et qui sont, du moins, faits à notre image, suivent le sort des hommes. Aussi n'est-il pas indifférent quils s'accordent entre eux ou se gourment.

(1) Cui omnia tinum sunt et omnia ad unum trahit et omnia in uno vidct...

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Si cela est vrai des mots, il faut le dire des phrases.

Un seul mot mal entendu détruit l'accord de la phrase et une seule phrase mal entendue détruit l'accord du discours. Donc, aussi bien dans le discours, qui est la société des mots, que dans la société des humains, pas de bonne intelligence^ pas d'harmonie.

Et cela est si vrai que l'harmonie parfaite de la pensée, née de l'excellence même de l'intellection qui la saisit, éclate ici dans le texte vrai par le parallélisme exact des formules dans lesdeux stances principales. Ce mot de stances m'est échappé, je ne l'efface pas.

Celui pour qui tout n'est quun^ c'est celui pour qui le Verbe est tout, comme étant le modèle de l'univers dont il est le créateur : D'un seul Verbe tout est venu.

Voilà le premier terme de chaque verset.

Qui à cet Un ramène tout : c'est celui qui entend le Verbe unique, cette Parole par excellence, proférée par toutes choses, et il lui est ainsi aisé de tout ramener à ce Verbe que tout prononce : Et tout ne prononce quun Verbe,

Second terme des deux versets.

Et voici le troisième :

Enfin celui qui voit tout en un, c'est celui qui voit tous les êtres dans l'Etre qui est leur fin parce qu'il est leur principe, c'est-à-dire dans le Verbe, dont les êtres limités ne sont une expression variée que parce qu'il est lui-même l'expression absolue de l'Etre illimité. Celui donc qui voit tout en un, c'està-dire en Dieu, Principe créateur et Parole essentielle, sent bien qu'en toutes choses créées, c'est

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Dieu qui s'exprime lui-même : Et ce Verbe est le Principe qui nous parle aussi.

Le hasard est Vincognito de la Providence^ a dit Joseph de Maistre, et c'est par un pur hasard que nous tombons sur un passage de Thomas à Kempis (Soliloque, c. viii, n. 3) qui nous aurait dispensé d'écrire ce commentaire, puisqu'il le fait lui-même :

Tune incipit anhelare (1) ac vehementer amare hoc bonum in quo est omne bonum : hoc gaudium in quo est omne gaudium : hoc unum in quo omnia, paroum et magnum, summum et imum, non tamen aliquid ipsorum conditorum, sed sine forma concept tuum humanorum, principium et finis omnium bonorum ab eoformatorum,

« L'âme alors se meta palpiter vers lui, à désirer, à aimer ce bien où est compris tout bien, cette joie où vit toute joie, cet un en qui est tout, grand ou petit, sublime ou infime, sans qu'il soit rien en lui-même des choses créées, mais, sous une forme qui dépasse nos conceptions humaines, le principe et la fin de tous les biens qu'il a formés. »

Et Thomas répète encore au chapitre XII, n. 1 du Soliloque : Propter unum omnia et ex uno omnia. « Tout est pour Un et tout est d'Un. »

On croirait lire l'autre Thomas, l'oracle de la théologie. Aurait-il dit autrement ou mieux, et l'humble moine de Windesheim ne mérite-t-il pas aussi que le Seigneur lui dise, dans un de ces dialogues intimes dont l'étroite cellule est si souvent témoin : Tu as bien écrit de moi, Thomas.

(1) C'est ce qu'une mystique raffinée appelle anhélation ; reste à savoir si la science y gagne beaucoup.

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La prévention aveugle même les yeux.

Du moins, Mgr Puyol ne tombe pas dans la faute de ceux qui ont voulu donner plusieurs auteurs ou seulement plusieurs compilateurs à Vlmitation^ œuvre harmonieuse au plan lyrique, c'est-à-dire sans aucun plan, résultat naturel et heureux d'une même vie et d'une même sève personnelles courant d'un bout à Tau Ire des quatre traités que nous savons historiquement avoir été réunis après la mort de l'auteur sous le titre du premier d'entre eux ou plutôt de son premier chapitre (1) : De Imitatione Christi : (c'est la véritable unité organique qu'Ernest Hello oppose à V unité mécanique); psaume de David ou d'Asaph, chant de prière et d'enseignement à la fois, qui commence où l'on veut et finit de même, parce qu'elle a partout toute sa vie et donne

(1) Uindex suivant a été rais en tête de l'autographe de 1441 par une main nouvelle, évidemment avant que les nombreuses éditions du quinzième siècle, dont 32 au nom de Thomas, aient généralisé le titre d*Imitation.

In hoc volumine hi libelli contlnentur

Qui sequitur me non ambulat in tenebris

Regnum Dei intra vos est dicit Dominus

De sacramento. Venite ad me omnes qui laboratis

Audiam quid loquatur in me Dominus Deus

De disciplina claustralium Apprehendite disciplinam

Epistula devola ad quendam regularem Ista sunt prœcipue

Renovamini autem spiritu mentis vestrae. [necessaria.

Cognovi Domine quia aequitas judicia tua

Recommandatio humilitatis. Discite a me

De mortificata vita

De bona pacitîca vita. Si vis Deo digne

De elevatione mentis. Vacate et videte cum céleri^

Brevis admonilio. Ab exteripribus,e^c,

ainsi toujours à qui la lit le sentiment d'un tout. Comme la plupart des lecteurs, nous avons toujours vu dans Vlmitation un livre ascétique illuminé de mystique, écrit au pieux hasard de l'inspiration naturelle animée par la grâce surnaturelle. Mgr Puyol l'appelle aussi, dans V Auteur de Vf, un livre ascétique^ mais dans les commentaires de sa traduction, il y voit surtout la plus savante mystique. Sachant, d'ailleurs, que le style, même surélevé par un souffle divin, c'est encore l'homme, il n'a garde d'être aussi fin que Leclerc qui a vu trois styles dans Vlmitation, par conséquent trois hommes.

L'œil et l'esprit peuvent avoir la vue perçante et cependant voir double. Ce fut le cas du docte universitaire et aussi celui des éditeurs modernes de Vlnternelle Consolacion (1). Leclerc voyait triple avec quelque éblouissement, et eux multiple avec beaucoup débrouillard : le premier discernait clairement dans ce petit livre trois auteurs d'époques différentes ; les autres y confondaient, dans l'ombre intense des âges, toute une congrégation. Toutes les maladies de la vue ont leurs variétés.

Moland et d'Héricault n'étaient pourtant point de ces myopes qui, selon Joseph de Maistre, ne doioent pas lire V histoire, encore moins, sans doute, l'écrire ; mais ils s'étaient placés à une telle distance de la véritable époque et du véritable pays qu'ils ne pouvaient distinguer Thomas à Kempis entouré de ses témoins ; aussi n'ont-ils eu garde de les contester,

(1) Le ms. d'Amiens donnant Vlnternelle Consolacion pour une traduction est daté de 14^7 (six ans après le premier autographe de Thomas) et non de 1467 comme on Ta dit plus haut par erreur typographique, et celui de Valencienncs, 1462, qui n*a pas celte mention, est probablement copié sur lui, étant parfaitement identique pour tout le reste.

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ils les ont totalement ignorés. Ses compétiteurs n'en ayant pas, ils ont conclu a priori que lui non plus n'en pouvait avoir. On aime à dire d'un critique d'histoire qu'il a serré de près son sujet, et l'on ne saurait le louer ni mieux, ni même autrement : or eux n'ont serré la question que de loin. La fausse position qu'ils avaient prise la faussait à leurs yeux.

Ils ont oublié ce principe rigoureux qu'on oublie tous les jours : Quand on n*a pas fait par soi-même tout le nécessaire pour résoudre une question défait, en envisageant tous les témoignages qui la concernent^ on n'a pas le droit de la déclarer insoluble. On ne peut que parler pour soi et dire : Je ne sais pas. Si des auteurs procèdent avec ce sans-façon, cornaient n'excuserait-on pas les simples lecteurs qui en font autant? Qui d'entre ces derniers, après avoir effleuré seulement du bout des yeux deux ou trois volumes relatifs à une question, et trop souvent, comme celui de Moland et d'Héricault, savants à côté du sujet, a le simple bon sens de dire qu'il né la connaît pas, au lieii de la prétendre inconnue de tous et même inconnaissable? Et c'est pourtant sur le dire de gens aussi mal informés, répété par de plus ignorants encore, que se formera l'opinion ; telle est la naissance illégitime de cette reine du mondé (1).

Un admirable et consciencieux érudit, mais assez naïf en logique pour conclure que Vamour des Français pour l'Imitation est une preuve de l'origine française du livre, Tamisey de Larroque avait, paraît-il, un œil excellent et l'autre moins bon. Or, voulant feire la comparaison de Y Imitation avec les

(1) Pascal, Pensées.

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Opuscules, il avait placé sur sa table de travail, V Imitation du bon côté et les Opuscules de Tautre ; si bien que, voyantfort clair dans r/miïa^/o/i, il ne distinguait presque rien dans les Opuscules. Cependant, le jour où il se mit à étudier la question du rythme, il intervertit, par distraction peut-être. Tordre des deux volumes ; il en advint que, seul entre les critiques, bien qu'il reconnût le rythme et la rime dans les Opuscules^ il n'en vit pas trace dans V Imitation, ce qui lui parut la marque indéniable de deux auteurs différents. Resterait alors à expliquer pourquoi Ton appelait 11. « musique d'église ».

Du moins, les esprits faux sont aussi rares que les aveugles-nés. Mais il n'y a pas que les aveugles qui choppent : il y a encore, il y a surtout ceux qui ont ou ceux qui se mettent^ comme parle Pascal, quelque chose sur les yeux. Ce quelque chose j c'est quelquefois la prévention toute seule, celte taie des meilleurs esprits qui passe jusqu'aux yeux et peut vicier Texamen même matériel d'un inanuscrit. Le vieil Héser en raconte un exemple à la fois amusant et humiliant pour la nature humaine.

Il y avait dans le monastère de Rottenbuch un manuscrit de V Imitation qu'on disait du quatorzième siècle, par conséquent fort antérieur à Thomas à Kempis, et l'on ne pouvait s'y tromper, car il portait, mais à la fin seulement, la date de 1402, et Thomas n'était alors que novice. « Ce manuscrit, dît Héser, appartenait aux chanoines réguliers de Rottenbuch, dans la Haute-Bavière. Avec une extrême bienveillance, le prieur dom Michel voulut bien m'envoyer ce manuscrit plein d'une vénérable antiquité pour çn faire l'examen ; futrce pressentiment qu'il n'aurait

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pas médiocrement servi la cause de Thomas à Kempis? Fut-ce impatience d'entendre les railleries des uns et les craintes sans motif des autres? Pour moi, je l'examinai et je vis que, loin de nuire aux intérêts de Thomas, il combattait pour lui au premier rang. Car à la fin du livre IV, on lit ces paroles :

» Viri egregii Thomae Montis sanctae Agnetis in Trajecto regularis canonici libri delmitatione numéro 4-^ (1).

» Les livres de l'Imitation de l'illustre Thomas, chanoine régulier du Mont-Sainte-Agnès, en Utrecht, au nombre de quatre.

» Des hommes peu instruits ont pu lire 402. Mais ce qui prouve, ajoute Héser, que ma lecture est la bonne, c'est que, de la même main et de la même façon, est écrit :

» De 4"*' magnam importantibus pacem.

» De quatre choses qui procurent une grande paix. »

Donc, ou il faut lire comme moi à la fin du manuscrit : « Au nombre de quatre», ou il faut lire ici comme on l'a fait là : « De mille quatre cent deux choses qui procurent une grande paix. »

Qu'a pu voir Mgr Puyol dans le manuscrit de Gérardmont qui lui ait fait tant de plaisir qu'il n'a que son nom à la bouche, c'est-à-dire sous la plume?

(1) Singulière abréviation de quatuor. — Le 4 a Tancienne forme, ce qui ne fait rien, mais Vr a la forme gothique, ce qui le rapproche un peu plus de l'apparence d'un 2. On supprimait souvent le terme mille, comme on le fait parfois encore aujourd'hui, dans le millésime.

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Ce manuscrit ne proclame plus sa date, ou plutôt celle de la mort de son copiste que son inscription, plaçait vaguement avant 1400.

Dès le temps d'Amort, ce n'était plus déjà qu'une date par ouï-dire, inconciliable avec l'état actuel du manuscrit. En effet, la trace de cette date, devenue illisible, n'est point à un endroit d'où elle ait jamais pu rayonner sur tout le manuscrit, ni sur V Imitation. Elle est à la dernière page. Et V Imitation est suivie du traité de disciplina claustralium, que Mgr Puyol lui-même veut bien laisser au médiocre génie de Thomas à Kempis, et qui est de la même encre et de la même écriture que Vlmitation. Or, ce traité pouvait braver le voisinage du feu : il était incombustible. En effet, on l'aurait antidaté de trois siècles sans pouvoir faire qu'il eût été copié trois siècles avant d'avoir été composé. Et lui-même servait d'écran à Vlmitation contre le rayonnement de la date incendiaire.

Comme on ne connaît plus l'inscription du manuscrit que par le témoignage d'Almaert, qui dit l'avoir lue, le champ reste ouvert aux suppositions : soit un traité retiré de la reliure auquel se rapportait la date disparue, soit une date inachevée, soit 1400 pour 1488 (le 8 et le se ressemblaient au XV' siècle plus qu'aujourd'hui), soit simplement une erreur de copiste ; mais rien absolument qui pût servir à Gersen ou seulement contre Thomas à Kempis, rien qui justifie l'estime de Mgr Puyol pour ce témoin muet.

Que si le savant qui énumère ces suppositions se tait sur l'écriture, c'est par ce principe, non d'épigraphie, mais de bon sens, tout à fait utile à rappeler ici, qu'une écriture ne peut être plus

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vieille que le texte même qu'elle représente et que son summum de puissance est d'être aussi vieille. Cet examen, s'il eût été nécessaire, n'était pas pour embarrasser un homme qui avait étudié à fond plusieurs milliers de manuscrits, et qui pouvait sans orgueil opposer sa science pratique à celle de tous ses contemporains, sans parler des nôtres : polémiste parfait, calme, gai, chevaleresque dans le tournoi, soucieux des arguments d'autrui comme des siens, mais impitoyable de logique et d'esprit : Eusèbe Amort, puisquHlfaut V appeler par son nom, et ce nom n'a rien de funeste, étant celui d'un intrépide et fidèle ami de la vérité.

Il est vrai que ce nom d'Amort a sonné comme le clairon ou comme un cri de guerre dont l'écho n'est pas encore éteint. Sans doute, il avait fait contre le gersénisme le serment d'Annibal, et mourant en pleine bataille, il tombait en appelant les vengeurs qui devaient naître après lui de sa dépouille féconde :

Exoriare aliquis noslris ex ossibus ultor! (1)

Ils ont répondu à son appel, ils sont venus, ils ont continué le combat, et voici enfin la victoire, il ne reste plus qu'à la proclamer pour qu'on n'en doute nulle part, et nous arrivons nous-même trop tard sur le théâtre de la guerre, n'ayant plus, comme Vheureux Pompée après Lucullus, qu'à recueillir une victoire que d'autres ont remportée.

Reste à savoir si la bataille a été fatale à la vie imaginaire d'un être qui ne peut mourir, par la raison qu'il n'est jamais né : Qui nunquam in rerum natura exstitit.

(1) Virg. JEn.

Que de mes ossemenls germe et naisse un vengeur !

La.. ...^ - .. -^ M^ I MM^— l^—>l iPI I !■! I Ml --^fcJlf

De pareils défunts ne demandent point un Bossuet pour verser sur leur tombeau des larmes avec des prières. C'est déjà trop qu'un cardinal italien, présidant à Verceil l'inauguration de la statue réelle consacrée à un être fictif, se soit hasardé à faire, devant un public enthousiaste de Gersen, le panégyrique d'un saint si peu canonisé et même si peu canonisable, pour lequel toutes les instances de Grégory n'avaient rien pu obtenir de Rome.

Le chanoine Delvigné, de Bruxelles, en dit franchement sa pensée devant le public européen : « Ce savant écrivain, dit Cruise, avec une dignité, une modération et une perspicacité dignes de lui, expose d'une manière respectueuse, quoique mordante, l'imprudence d'une telle déclaration venant d'un dignitaire si haut placé et faite darts un endroit aussi vénérable que la chaire d'un cathédrale. »

Le P. Becker avait aussi remarqué, à cette occasion, qu'une statue ne prouve rien : « L'Italie, disait-il, est pleine de statues de Minerve, ce n'est cependant pas une preuve que Minerve ait jamais existé. »

Telle vie, telle mort. Montesquieu nous parle de l'ambassadeur à qui l'on donne ses passeports et dit qu'on le prive par là de son être représentatif. De même on peut priver Gersen de son être fictif ; mais ce n'est point si facile que pour l'ambassadeur : car il peut toujours se réfugier, sous cette forme invisible, en mille cerveaux qui lui resteront fidèles en dépit de toute logique et de toute raison.

Il y a de ces choses des exemples dans toutes les sciences historiques.

Voici un fait reconnu aujourd'hui de tous les archéologues. Schliemann, aidé de l'ingénieur

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Dœrpfeld, a mis à découvert les différentes Troies superposées et reconnu dans la seconde une ville déjà quelque peu importante où tout ce qui n'était pas pierre ou brique a été consumé, laissant partout des traces évidentes de Tincendie. Tout ce qui désigne ailleurs, et particulièrement à Mycènes, Tarchitecture primitive, s'y rencontre, et les preuves de rhabitation humaine ne manquent pas, par exemple, les coquillages, les os d'animaux domestiques et les vases de deux mètres de hauteur à conserver les grains, quelques-uns non encore vides, enfin des bijoux d'or d'une élégance barbare, commç les deux diadèmes serrés dans une urne d'argent. Or un arhateur, M. Bœtticher, n'a voulu voir là qu'une nécropole remplie d'urnes cinéraires et, dans les rues, que des passages entre les tombeaux. M. Schliemann lui proposa un examen où devaient participer tous les hommes compétents de l'Europe et lui se chargeait des frais. Le rendezvous fut accepté. Beaucoup y vinrent dès .1889; à une seconde réunion, en 1890, toutes les grandes sociétés savantes furent dignement représentées. Après les Niemann, les Von Steffen, on entendit MM. Rabin, Humann, Hamdi-Bey, Frank-Calvert, Von* Duhn, Virchow, et tous, après Tenquête la plus minutieuse, partagèrent l'opinion de Schliemann et de Dœrpfeld. Or en écartant même l'identité de la ville avec Troie, justifiée par toute la géographie de V Iliade, on n'eût pu nier du moins une cité de vivants, d'autant que nulles ruines assez importantes dans le voisinage n'annonçaient la ville qui aurait eu pour annexe cette nécropole. Eh bien, M. Bœtticher se retrancha dans sa première opinion. Evidemment il y était embourbé.

Ô6 THOMAS A ItÈMÎ>IS

Et puisque nous parlons de V Iliade^ qu'on nous permette ici, dans l'intérêt de deux vérités, un nouveau rapprochement entre le poète célèbre qui fut un homme très réel, qu'on appelle bien ou mal Homère, et l'auteur beaucoup moins célèbre, mais beaucoup mieux connu, qui s'appelle Thomas à Kempis.

En parlant plus haut de l'unité de VIliade, nous n'avons point voulu dire que rien n'a été ajouté au poème primitif, soit par l'auteur même, soit par plusieurs homérides. La partie principale, au contraire, se distingue avec éclat de la plupart des additions, et sur ce point nous sommes bien près de nous entendre avec la critique moderne, hors en quelques détails trop difficiles à déterminer, tant pour elle que pour nous. Quant à VOdyssée qui, de l'aveu de cette critique, est exactement et partout de la même langue que V Iliade, et d'un génie égal dans les meilleurs endroits, et ne peut être, à son avis, que d'un temps peu postérieur, nous n'admettons pas qu'on s'appuie sur l'adaptation du style à un sujet nouveau et encore moins sur deux ou trois mots dont la terminaison seule est changée (comme seraient en français retard et retardement), et sur treize noms abstraits de plus dans VOdyssée (\\xq dans VIliade, pris d'ailleurs indifféremment dans toutes leurs parties, pour conclure et pour exiger, de VIliade à VOdyssée, le changement de l'auteur principal. De ses premières œuvres à l'Oraison funèbre de Condé, les modifications du vocabulaire de Bossuet sont plus considérables : les variations de sa langue et de son langage ne résisteraient pas à une telle analyse et feraient naître de lui au moins trois ou quatre bossuétides prêts à dévorer leur père.

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Et c'est ainsi que Técole gerséniste moderne, après une analyse incomparablement moins savante, prétend faire du nom de Thomas à Kempis une raison sociale exprimant toute une collection d'auteurs.

Thomas à Kempis disqualifié pour la haute littérature et la haute spiritualité.

Revenons à Mgr Puyol et à ses arguments.

S'il ne veut qu'un auteur, il le veut bon, et Thomas à Kempis ne répond point à ses visées. Il trouve que ni le Jardin des Roses, ni la Vallée des Lys n'ont le coup d'aile de V Imitation. Passe encore pour les Trois Tabernacles ! mais ils sont trop beaux pour être de lui.

Qu'on les donne donc à Gersen, puisqu'il a déjà V Imitation; qu'on y ajoute les Oraisons et Méditations et toutes les autres œuvres qui pourront paraître dignes de lui. Par ce moyen, Gersen, qui n'était encore qu'un dédoublement de Gerson, deviendra le pseudonyme ordinaire de Thomas à Kempis.

Corneille, conclut Mgr Puyol, est paftout Corneille.

— Certes, il y a pourtant plus près du Jardin des Roses à ['Imitation que à' Attila aux Horaces.

Et voici encore deux images sœurs. Thomas, qui compare, dans V Imitation, les larmes saintes de la contrition et de la piété tendre aux pleurs dont

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Magdeleine arrosa les pieds du Sauveur, dit avec la même onction dans le Jardin des Roses, au chapitre où il développe la parole de Jésus (Matth. XXI) : tout ce que vous avez fait à un de vos frères, c'est à moi que vous V avez fait :

Celui qui pleure les fautes de son frère et demande sa grâce lave les pieds de Jésus et les essuie.

Et encore :

Qui écoute les peines d' autrui, s'en afflige de cœur et en gémit, touche d'une douce onction les sacrées blessures de Jésus.

Qui cache la honte d'autrui et le scandale du prochain couvre de ses propres vêtements les membres nus de Jésus.

C'est dans le même chapitre qu'il dit avec tant de grâce et d'esprit, oui, d'esprit :

Celui qui empêche de dire des paroles oiseuses chasse les mouches de la table de Jésus.

Quel homme doublement spirituel que ce Thomas! car il est plein de ces traits charmants après lesquels on ne court pas, que les coureurs d'esprit dédaignent, parce qu'ils sont placés trop haut et qu'ils sont trop verts.

C'est surtout, sans doute, « le Jardin des Roses, » Hortulus rosarum, avec « la Vallée des Lys, » Vallis liliorum, les deux moins inconnus de ses ouvrages, (car on en connaît généralement les titres), qui ont mérité à Thomas à Kempis les dédains des beaux esprits, sans lui valoir toujours, M. Loth en est la preuve, la faveur des esprits les plus sérieux. Le Moyen Age et la Renaissance, ces deux grands ennemis que l'on voit au quinzième siècle tantôt lutter et tantôt s'embrasser comme deux enfants, et qui ont grandi ensemble jusqu'à nos jours plus

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mûrs où ils se sont réconciliés pour recommencer à se combattre encore avec plus de force profonde et moins de violence, avaient alors également Tamour des titres singuliers et fleuris qui donnent à rire à bon marché, quand on veut rire absolument : mais c'est, comme dit Montaigne, êe chatouiller pour se faire rire.

Pour nous, les Trois Tabernacles, ne sont supérieurs ni au Jardin des Roses, ni à la Vallée des Lys. Ils n'ont de plus qu'un rudiment de méthode, bien élémentaire.

C'est dans la Vallée des Lys, et non dans Bossuet, qu'on trouve cette belle page :

On lit dans l'histoire, au sujet des patriarches qui ont vécu fort longtemps : Qui fut, qui fut, qui fut, et ainsi de suite pour tous ceux qui viennent après, et la conclusion pour chacun d'eux est: Et il mourut. Car nous mourons tous et nous nous écoulons comme les eaux sur la terre dont nous sommes faits. Qu'est tout le temps de notre vie qu'un court instant qui passe à présent même, un vent qui vole, et l'aurore qui cède au matin et l'hôte qui ne revient pas? Comme l'éclair passe en un clin d'œil, ainsi périssent tous les royaumes et toutes les époques du monde. Compte les jours, les heures, les mois et les années de ta vie et dis où ils sont désormais. Ils ont passé comme l'ombre que fait le soleil, ils ont péri comme la toile que lisse l'araignée : les vents ont soufflé et son œuvre a disparu. Rien donc de stable ni de durable sur la terre dont a été fait Adam ainsi que ses enfants.

^ ^^uant aux Sermons, nous ne faisons que comfnencer à les lire. Le premier Sermon aux novices est simple et touchant. Le second s'élève sensiblement. Le voici d'un bout à l'autre puisqu'aussi bien on reproche aux kempistes de ne citer que des fragments de leur auteur :

Frater qui adjuvatur à fralre civUas firma.

« Le frère aidé par le frère est comme une ville forte, »

^mmiÊmÊÊÊÊmmÊmÊÊÊÊÊÊÊÊÊB^'

Mes bien-aimés frères, remarquez ces paroles si sages et si profitables de Salomon et conservez toujours vos lieux réguliers dans une bonne harmonie. Supportez-vous les uns les autres avec humilité et mansuétude et portez mutuellemenl vos fardeaux pour éviter beaucoup de périls et mériter de Dieu pour votre âme les plus grandes récompenses. Car rassemblée des bons est comme une forteresse en face de l'ennemi. Ur on vit avec plus de sécurité là où l'on est aidé* de plusieurs, et si parfois l'un vous afflige, un autre vous console. Celui qui a bonne volonté et cherche Dieu profite davantage et se tient plus ferme avec ceux qui cherchent Dieu. Là on est p u éprouvé, plus exercé dans la vertu. Là on est fréquemment repris de sa négligence. Là on (1) est entraîné vers le plus parfait par la parole et par l'exemple. Là on est forcé de considérer son imperfection et d'en gémir. Là on est excité par ferveur de l'un, instruit par l'humilité de l'autre, entraîné par l'obéissance, édifié par la patience de ses frères. Là on es honteux d'être plus bas, confus d'être plus lent. Là on a qui craindre, on a qui aimer, et de tous on tire un profit. La aan^» la correction faite à un autre on trouve son admonition. La t péril des autres devient notre propre miroir. Là l'un est la gar ^ de l'autre ou son épreuve de patience. Là on porte et l'on es porté. Là ce qu'on entend et voit est une instruction. La la règle et la formation sainte conservent dans le bien. Là la confession et la discipline corrigent les écarts. Là les bons son encouragés à devenir meilleurs. Là les négligents sont repris pour qu'ils recouvrent la ferveur. Là on ne laisse personne croupir ni agir à son caprice. Là on est forcé de servir l'esprit et de résister aux désirs de la chair. Là les emplois sont divers et les services de la charité mutuelle abondent. Là chaque chose

(1) Homo, « on » comme en allemand man. Tournure emploj^ dans V Imitation : Hodie homo est et cras non comparet ; «^ est aujourd'hui, demain l'on a disparu ». Et cum, ablatu*^ fiierit ab oculiSy etiam cito transit a mente. « Kt lorsqu'on/ * été soustrait à la vue, on passe aussi bien vile de l'esprit- *^ Encore une dos variantes qui ont ciiarmé M. Arthur Lolli dans son ms. de 140(5 : Hodie homo ES et cras non COMPARET. « Aujourd'hui tu es un liomme et demain il a disparu. » Inutile d'aller plus loin : cette phrase discordante se juge olh*môme, et le reste de la variante, et le manuscrit, et le copiste, non le commentateur (|ui a ses autres ouvrages.

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AUTEUR CERTAIN DE L'Imitation 103

a son temps el chacun se met à son œuvre par obéissance.

Là personne n'a le droit d'être oisif, mais on enjointe chacun la mesure de son travail. Là le faible est soutenu par le plus fort ; là celui qui est en santé, visitant le malade, se réjouît de servir le Christ. Si l'un manque, l'autre le remplace ; là les membres sains s'inquiètent pour les membres souffrants. L'actif travaille pour celui qui repose ; celui qui vaque à Dieu prie pour le travailleur. Un seul fait la lecture et tous sont édifiés. Se partageant par semaine, ils se soulagent les uns les autres pour s'éviter la fatigue. Là chacun en a beaucoup qui prient pour lui et le protègent (1) à la dernière heure contre le démon. Là il trouve autant d'aides qu'il a de compagnons qui l'assistent dans ses besoins. Là il s'endort heureusement dans le Seigneur, et par de nombreuses intercessions il est plutôt délivré du purgatoire. Après sa mort il laisse pour héritiers des serviteurs de Dieu qui penseront du moins quelquefois à lui (2) et dont le zèle pieux sera sa joie dans le ciel. Là son labeur et sa bonne vie ne seront pas mis en oubli, mais serviront pour l'exemple de plusieurs. Là les successeurs sont tenus de prier pour leurs prédécesseurs et de remercier Dieu pour les dons de leurs bienfaiteurs. Là tout ce qu'on fait de bon profite par une heureuse participation à tous ceux qui y reposent. Là ceux qui demeurent prient pour le décédé et ceux qui sont au ciel prient pour les pèlerins de ce monde afin qu'ils persévèrent dans le bien. Là le bien particulier devient commun, le temporel passe en éternel, et ceux qui vivent ensemble dans le temps se réjouiront ensemble éternellement.

C'est donc un grand et doux bien que la cohabitation de plusieurs dévots dans une même maison. Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin dans la Sainte Congrégation, quand il serait imparfait, par les prières de tous et par les mérites des

(1) Se proteg entes : « le protégeant ». Ce solécisme énorme abonde dans Vlmitation comme dans tous les Opuscules. Exemple : Imputa sibi, «impute-lui ». 11 abonde aussi dans les Oraisons : ex. : Exhibe sibi coenaculum, « montre-lui un cénacle ». Vekementer sibi condolulsti. « Tu lui as vivement compati ». Il est vrai que Thomas avait pris modèle sur les psaumes ; ex. : escam dédit timentibus se. « Il a donné la nourriture à ceux qui le craignent. »

(2) Imit.: « Qui se souviendra de toi après ta mort? »

104 THOMAS A REMPIS

parfaits, parviendra, grâce à Dieu, à la bienheureuse fin. Mais celui qui abandonne la Sainte Congrégation, sortant du port de la stabilité et du salut, s'expose aux tempêtes marines. Car celui qui se sépare de la Congrégation, on ne sait en quel

autre lieu il pourra persévérer dans le bien. Sa fin démontrera bientôt si c'est pour obéir à Dieu ou à sa passion qu'il est sorti. Demeure donc dans la Sainte Congrégation, et le Seigneur demeurera avec toi. Car il a dit : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert ». Et à ses disciples : « Vous êtes ceux qui sont demeurés avec moi dans mes épreuves ». Si tu es bon, demeure et édifie les autres ; si tu es faible, demeure pour que les autres t'édifient. Mais où que lu ailles, sache que le diable te traversera toujours et que ta passion te suivra, fusses-tu seul et enfermé. Souvent quelques paroles légères et quelque recherche dans la tenue extérieure suffisent à montrer l'état de l'esprit et ce qu'on porte au dedans.

Voilà ce sermon tout entier hors les exemples qui raccompagnent. Notre lecture en est là. Mais si tous les sermons qui suivent ne sont pas à cette hauteur, ils en ont bien le droit.

Mais dîtes si ce sermon ne ressemble pas par le fond même à un chapitre de Vlmitation. Pas plus de méthode, d'ailleurs, et le discours finit par une observation pleine de finesse qui arrive sans transition et sans autre rapport avec le reste que le courant naturel de la pensée. Il nous semble donc que c'est ici moins que nulle part le cas

De montrer un goût dédaigneux Comme le rat du bon Horace

dont son naïf amphitryon ne pouvait aiguiser par la rustique variété des mets la dent superbe et dégoûtée :

Cupiens varia fastidia coena, Vincere tangentis maie singula dente superho{i)

(1) HoRAT. Sermones.

AUTEUR CERTAIN DE i.' Imitation 105

Mais comment peut-on à la fois gonije^TV Imitation et dédaigner les Opuscules ? En voici la raison.

D'après Thomas à Kempis, dans V Imitation (1), et encore ailleurs, le savant est celui qui perçoit la* saveur des choses : sapor, sapere, sapiens^ « saveur, savoir, savant », ou sage, c'est tout un.

Avoir la science d'un ouvrage, c'est donc en goûter la saveur; or V Imitation et les Opuscules ont souvent même saveur ; mais celle de V Imitation est tellement connue qu'on peut la savoir, non seulement par soi-même, mais encore par autrui ; il n'en est pas ainsi de celle des Opuscules^ il faut la sentir et la savourer par soi-même ou pas du tout. Et cela fait qu'ils ont peu d'amateurs.

Notez que V Imitation est bien, comme on l'a vérifié, une compilation, quelque peu ébauchée par les maîtres de Groenendal et de Windesheim, mais véritablement écrite par Thomas, avec sa plume ordinaire, bien reconnaissable.

Si c'est lui et ses maîtres qui s'inspirent dans leurs écrits, comme on nous l'assure, du livre déjà connu, et non le livre nouveau qui naît de leur pieux savoir et du talent de leur principal écrivain, comment sont-ils seuls à posséder ce trésor ? Comment les écrivains de tout le reste de l'Europe ne s'inspiraient-ils pas comme eux et en même temps du même livre ? ou plutôt comment ne l'avaient-ils pas déjà fait ?

Mais cette compilation hors ligne, c'est un puis-

(1) L. Ui, c. XXXIV.

106 THOIilAS A KEMPIS

sant écrivain, c'est un véritable génie qui Ta fondue en un seul tout, et fait de plusieurs métaux précieux son airain de Corinthe. Pour composer, comme dit La Fontaine,

Son miel de toutes choses,

il faut être abeille.

La poétique abeille de Virgile, Tinsécte à la grande âme,

Ingenlesque animos angusto inpectore versant (1).

et la symbolique avette de saint François de Sales, que font-elles donc que compiler leur miel ?

Mais le vrai génie de notre avette mystique c'est sa piété qui, comme une brise divine, l'élève, déjà chargée de son terrestre butin, jusqu'aux fleurs mêmes du ciel, au-dessus de sa sphère ordinaire, mais sur ses propres ailes.

Mgr Puyol dit que c'est impossible. L'histoire lui répond que c'est certain. Qui des deux aura enfin raison, du fait ou de la théorie? Le plus fort, le fait. C'est encore La Fontaine qui nous l'apprend :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

La métrique de rimitation et celle des Opuscules.

Mais il ne sera pas dit que ce théoricien n'ait pas raffiné sur tout, même sur les finesses. Le savant allemand Cari Hirsche a découvert, en 1872, la métrique de V Imitation et des autres écrits de

(1) Et dans leur petit cœur une grande âme habite.

AUTEUR CERTAIN DE h'Imitation 107

Thomas. Il n'y a vu, d'ailleurs, nulle différence. Naturellement tout le monde s'en aperçut après lui. Cependant on n'avait pas compris, jusque-là, ce chroniqueur qui raconte que Thomas composa V Imitation en mètres, metrice.

Ces m'ètres n'étaient pas des vers, mais un compromis entre le vers et la prose ; une mesure large avec des rimes ou des assonnances parfois interrompues.

Ajoutons que V Imitation et la plupart des opuscules sont, comme beaucoup d'ouvrages plus anciens, remplis de fragments et surtout de chutes de vers latins, et de vers quelquefois entiers, et cela ne contribue pas peu à la mesure.

Il y en a qui sont pris tout uniment dans les poètes profanes. Ainsi les premiers chrétiens ont fait leurs églises avec les colonnes des temples renversés.

Imitation, chapitre VIII du livre II :

Quem iunc quaeres amicum, Alicujus occuperis amore.

Prae omnibus invenitur amicis.

Ad flagella relictum.

Passim :

Morientem te oportet ducere vitam.

Non sit tibi curae de magni nominis umbra (1).

Qui proprio pondère semper ad ima feror.

Deux mots intervertis empêchent le vers : saint Bernard avait moins de scrupule, et Thomas aussi dans le Jardin des Roses et la Vallée des Lys.

(1) Stat magni nominis umbra.

Lu GAIN.

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