‹ Thomas a Kempis auteur certain de l'ImitationChapitre 7 sur 10 · THOMAS A KEMP1S · texte numérisé non relu

THOMAS A KEMP1S

Allemagne, et comme si le moindre noblillon ne devait pas être un grand pour ces pauvres moines !

Mgr Puyol retire donc arbitrairement à Thomas son talent, son savoir, ses occupations intellectuelles, et il en fait, quoi? Un homme de peine, un frère lai du sacerdoce, à qui l'on a dû faire grâce de la théologie qu'il n'avait eu ni le temps ni les moyens d'étudier ; un pieux marmiton comme ce Johannes Caeabus, Jean Pot-au-feu (1), dont il a écrit la sainte et simple vie ; un manœuvre en froc, abruti par un travail matériel incompatible aeec la haute spiritualité (2), Est-ce qu'une telle doctrine se trouve aussi dans l'Imitation ?

Or celui qui ferme si cruellement la basse-cour, la bergerie, la buanderie, la cuisine de Windesheim à la haute spiritualité ne s'aperçoit-il pas que de proche en proche il lui ferme aussi les cloîtres, les cellules et jusqu'à l'église? Celui qui déclare que la haute spiritualité est plus accessible aux religieux sortis des châteaux, même des châteaux aériens, qu'aux moines en chair et en os sortis des étables ou des ateliers, que pense-t-il donc au fond, de l'atelier de Nazareth et de i'étable de Bethléem? Sans doute, l'auguste Vierge et son virginal époux étaient de fort bonne famille, mais si pauvres- et si

(1) En allemand Ketlel. Jeune marchand déjà riche qui,

songeant d'abord â étudier pour devenir prêtre, trouva plus

liumble et meilleur de se faire cuisinier do Florent Radewvn,

dont Thomas était alors l'élève, et qui avait renoncé lui-même

sa jeunesse s la plus haute situation et au plus bel avenir

r être vicaire d'une paroisse et fondateur des Frères de la

commune, qu'il rettaclia aux chanoines i-éguiiers de

mcndal, avant de fonder Windesheim, dont le Monl Saint-

its fui le premier essaimage.

) Voyez toute la fin du volume de Mgr Puyol, \'Auteurd£ C, consacrée à Thomas à Kerapis.

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adonnés aux travaux des mains ! Quelle haute spiritualité pouvait s'arranger d'une vie aussi terre à terre? Cependant Toraison qui s'élevait de ces humbles demeures vers le ciel, comme l'encens des plus belles âmes de l'univers, n'était-elle pas plus haute mille fois que ne le pourrait rêver un théoricien du mysticisme parmi ses livres et dans son propice loisir ? Et que pense-t-il aussi de ce mendiant qui, par la hauteur de sa spiritualité y stupéfia d'admiration le saint prédicateur Tauler, un des premiers d'entre ces dévots dont il est tant parlé dans V Imitation et dans les Opuscules d'A-Kempis ? Le mendiant et Tauler étaient humbles et profonds tous les deux, et le mendiant était peut-être l'un et l'autre encore plus que Tauler.

Être humble, c'est là le premier des secrets pour obtenir les lumières et les flammes d'en haut. L'humilité et la sagesse se donnent la main et marchent ensemble comme deux sœurs dans tous les sentiers de la vie ; mais les sentiers obscurs qu'elles choisissent quand le choix leur est permis sont ceux qui conduisent le plus sûrement au ciel et ceux où on le trouve le plus souvent sur la terre. C'est dans la basse-cour, il nous en fait la confidence, que Thomas entendait le coq lui reprocher ses fautes.

Les effusions de l'Esprit Saint glissent sur les âmes hautaines comme les pluies sur les rochers et ne séjournent que dans les âmes humbles et profondes, ces vallées du monde moral ; c'est encore là une image de V Imitation : « dans la vallée de mon néant. » In valle nihileitatis meae.

Pour être humble il faut être profond, et pour être profond il faut être humble : cercle non pas vicieux^

mais vertueux, cercle si bien fermé que Dieu seul sait où il a commencé, lui qui seul en a pu poser le point initial.

Quand sa grâce vient remplir les âmes vides d'elles-mêmes, elle les prend ou elle les rend intelligentes : c'est Lacordaire ou c'est le curé d'Ars, et je les vois tous deux, dans cette chaire de village qu'ils occupent tour à tour durant quelques minutes, lutter ensemble d'humilité et de profondeur, la palme restant encore à l'humble curé, puisqu'après l'avoir entendu parler du Saint Esprit, Lacordaire qui avait toujours redouté d'ouvrir la bouche sur ce grand sujet se sentit enrichi de doctrine par ce pauvre du bon Dieu pour tout le reste de sa vie.

Le cœur humble, c'est aussi le cœur pur qui, selon l'humble Thomas « pénètre le ciel et l'enfer » Cor mundum pénétrât coelum et in/ernum.

Thomas à Kempis était plus près de Lacordaire que du curé d'Ars. Dieu avait commencé par lui faire présent d'une belle intelligence, et comme la volonté du pieux et studieux cénobite s'était tournée vers lui en disant : Parles, Seigneur, votre serviteur écoute, il lui répondait par toutes les rosées dont il nourrit et fertilise le champ des saintes âmes.

La Théorie de Mgr Puyol enfin j Grands et petits esprits.

Mais nous parlons presque mysticisme et l'on nous parle littérature. Revenons donc à la théorie

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de Mgr Puyol. Car voilà bien, comme le dit Cruise, un théoricien.

Que les ouvrages authentiques d'un auteur soient les uns faibles et les autres forts ou que le même ouvrage ait des parties élevées et d'autres terre à terre, ne sont-ce pas là deux faits assez semblables et n'est-ce pas précisément, dans les deux cas, ce génie attribué à Corneille par Molière, lui faisant ses beaux vers et le laissant faire les autres ? Chez Corneille, c'est le génie humain. Chez Thomas à Kempis, en supposant le fait sans l'admettre, ce serait le génie divin, comme chez ce bon Père d'Argentan qui, dans les Grandeurs de Dieu, de Jésus-Christ et de Marie, a beaucoup de pages sublimes et beaucoup d'autres, si plates, que si ce n'était pas dans le même livre, on ne pourrait pas les attribuer au même auteur.

Hélas ! et que vient-on nous parler après cela de grands et de petits esprits ? Qu'y a-t-il de plus élastique et quel homme a la mesure de l'esprit d'un autre ou du sien ? L'homme a la mesure du soleil, il n'a pas celle de l'esprit, et de tout ce qu'il connaît, l'intelligence humaine est peut-être ce qu'il connaît le moins. Nous entendons l'esprit d'un autre homme ou le nôtre, mais nous ne le comprenons pas : son ensemble nous est inaccessible. Il se révèle idée par idée, et il est tour à tour clair ou obscur, juste ou faux, profond ou léger. Le même génie produit tour à tour des chefs-d'œuvre ou des œuvres manquées sans que ni lui ni personne sache le pourquoi ni le comment, sans qu'on puisse préjuger l'avenir ou juger la valeur intime, une et absolue de l'auteur, soit d'après le chef-d'œuvre, soit d'après l'œuvre manquée.

Tout ce qu'on peut aiBrmer de la grandeur ou de la petitesse d'un esprit, c'est simplement une habitude^ c'est-à-dire une disposition ordinaire à tel ou tel acte, provenant d'actes semblables souvent répétés. L'esprit, comme le caractère, a aussi ses habitudes. La mesure d'un homme ne saurait arriver à plus de précision que cela.

Beaucoup de génies ont eu leur enfance prolongée, comme Racine dans la Muse de la Seine, ou leur précoce vieillesse, comme Corneille dans Pertharite. D'autres, comme Victor Hugo, ont mêlé dans presque toutes leurs saisons les fruits du génie et ceux de la démence.

Rien n'est donc plus chimérique, rien n'est plus vain que de contester l'œuvre attribuée à un auteur par des témoignages suffisants, sous prétexte que ses autres œuvres n'en approchent pas. Si elles s'élèvent ou s'abaissent avec le sujet et l'auditoire, c'est tout ce que Cicéron lui-même exige et c'est tout ce qu'on peut demander à la littérature. Le reste regarde l'histoire.

Et qui ne sait, d'entre ceux qui écrivent, quelle que soit d'ailleurs sa force ou sa faiblesse, avec quel imprévu, parfois plein de charme, l'idée ou le mot arrive? Qui peut savoir ou deviner ce qu'il va penser dans un instant? L'instant accourt et il apporte ce que l'instant qui fuit ne soupçonnait pas. Le ruisseau ou le fleuve de lumière passe dans l'être humain et la source lui en est inaccessible. Pour lui, dans un tel et si doux moment, saisi d'autant d'efi^roi que de gratitude en sentant toutes les puissances de son âme réduites à l'impuissance dans l'acte même qui va les révéler aux autres, il

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ne peut que balbutier la profonde parole de Saint Paul : « Oui, nous sommes insuffisants à rien penser par nous-mêmes et comme de nousmêmes (1) », c'est-à-dire par notre force et de notre fonds.

On sent alors avec une grande force qu'il n'y a rien, rien, rien, ni en nous, ni hors de nous qui puisse contrepeser le poids immense (2) qui nous entraîne, ni borner la mer sans rivage (3) qui nous absorbe, rien qui puisse assurer les bornes de la nature personnelle chez tel ou tel homme contre les dons de Dieu, parce que la création, qui dure autant que la créature, la recrée à chaque instant. Aussi, je m'étonne qu'on puisse s'étonner d'une chose si facile à Dieu et surtout refuser d'y croire, et qu'on ne se contente pas de constater par le témoignage humain s'il l'a faite ou s'il ne l'a pas faite.

Si l'on nous demande donc maintenant comment Thomas à Kempis a pu écrire l'Imitation, noua répondrons ce qu'il eût répondu lui-même : par la grâce de Celui qui Vayait préordonné.

L'insondable Providence a voulu que ce petit traité, si grand par la pensée et par V efficace, comme parle la Chronique (4), naquît tout justement pour être aussitôt célèbre, en dépit de l'humilité de son auteur, et sortît tout d'abord et des premiers du berceau de l'imprimerie (incunable : in cunabulis) avec d'autres livres vénérables, vieux comme la parole humaine enrichie de la révélation divine, avec

(1) Non quod sufficientes sumus cogitare aliquid a nobis quasi ex nobis.

(2) Imit., t. III, c. XIV. pondus immensum !

(3) Ibid. pelagus intransnatahile ! Cette belle traduction par équivalence du mot instransnatabile est de Lamennais.

(4) Chronique du Mont-Sainte- Agnès ^ p. 137.

ces beaux vieux livres de la Sainte Ecriture que Thomas avait copiés si amoureusement sur le parchemin, et qu'il avait en même temps si bien écrits dans son âme que sa personne en était devenue un vivant exemplaire. Il était dans les desseins de rÉternel que cette jeune Imitation^ si pleine de Tantique Bible et lui ressemblant comme à une aïeule, sortît dans sa fraîche enfance de ce berceau des lettres où la Renaissance, comme une jeune mère éperdûment éprise de tous ses enfants, quels qu'ils fussent ou dussent être un jour, berçait ensemble et les bienfaiteurs et les fléaux des âges futurs.

Hier encore, on vendait à prix d'or un incunable attribué à l'an 1471, année de la mort de Thomas à Kempis : c'était son Imitation, comprise aussi dans les œuvres complètes. Opéra omnia, qui paraissaient en même temps et où elle demeura toujours, dans toutes les éditions qui parurent par la suite : à Paris, en 1493, 1520, 1521 , 1523, 1549 ; à Nurenberg, en 1494 ; à Venise, en 1535, 1568, 1576 ; à Anvers, en 1574, 1600, 1607, 1615 ; à Cologne, en 1660, 1728, 1754, etc., etc. Nous n'avons pas la prétention de les donner toutes.

Les dialectismes de l'Imitation et des Opuscules

Que n'a-t-on pas contesté, pourtant, à ce pauvre Thomas à Kempis ? On a voulu lui enlever jusqu'à ses idiotismes néerlandais, du moins ceux de V Imitation j si semblables aux autres : autant valait lui enlever sa patrie.

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Cependant, qu'on lise Vlmitation, puis n'importe quel autre ouvrage de Thomas. De part ou d'autre, on aura de la peine à parcourir vingt ou trente pages sans y trouver le mot gravitas ou gravamen, dans le sens de peine morale, de chagrin, de malheur : fardeau du cœur, pesanteur de l'âme. Qu'on essaie donc alors de dire en français ou en italien : « Il vient de m'arriver une gravité ou une pesanteur » : on ne sera pas compris, tandis qu'en néei;landais moderne, c'est encore le mot usuel.

Qu'on explique si l'on peut ces conditionnels conjugués avec debere, comme en allemand avec le verbe sollen ou en anglais avec le prétérit s/ioa/rf. Il y en a au moins deux exemples dans Vlmitation.

Si posset a me (sermo tuus) Jideliter custodiri, non DEBERET m me tamfacilis turbatio oriri.

« Si je pouvais fidèlement garder votre parole, le trouble ne ^'élèverait pas en moi si aisément. »

Si scires te per/ecte annihilare... tune deberem in te cum magna gratta emanare.

ce Si tu savais t'annihilér parfaitement, alors je m'écoulerais en toi par une grâce abondante. »

Le très savant chanoine Delvigne cite l'emploi de debere pour former l'imparfait du subjonctif comme exclusivement flamand ou néerlandais :

Turpe esset ut tu deberes in tam sancto opère pigritari.

ce II serait honteux que tu fusses paresseux en une si sainte œuvre. »

Il est pourtant certain que le néerlandais Rosweyd et l'allemand Leibniz ne distinguent pas entre les germanismes et les néerlandismes de Thomas.

Ne vaut-il pas mieux dire que les Flamands font tout simplement comme nos paysans français qui

emploient le conditionnel pour Timparfait du subjonctif? Simplification populaire et enfantine de la grammaire. Le peuple et Tenfant disent dans la province où nous sommes, ou plutôt dans toutes les provinces de France et souvent à Paris : « Il serait honteux que tu paresserais », comme ils disent à toute occasion : « Je voudrais bien que vous feriez telle chose », et non pas « que wons fissiez », ni même fassiez.

Mais c'est trop insister peut-être sur un seul idiotisme.

On trouve, à chaque page de V Imitation et des Opuscules^ leoiter, légèrement, pour facilement. Et Lamennais dit sans cesse pécher légèrement, s'irriter légèrement, pour pécher facilement, s'irriter facilement : on voit la différence I Et voilà peut-être le seul idiotisme que Mgr Puyol traduise constamment bien, parce qu'il le prétend italien, et il peut Têtre en même temps que germanique.

Mais le scire exterius de la première page : saooir dehors pour savoir par cœur, qu'il appelle plaisamment un schibbolet, lui semble inadmissible.

Il est à croire que le copiste d'Arona, qui ne l'entendait pas, l'aura passé exprès, pensant peut-être dans sa simplicité, comme Voltaire dans son orgueil, que tout ce qu'il n'entendait pas était nécessairement inintelligible.

Mais le savant prélat aime mieux croire que les cinq manuscrits italiens qui passent exterius sont les copies ingénues et que 415 copistes se sont concertés, de toutes les parties de l'Europe : Allemagne, Pays-Bas, Angleterre, France et même Italie, pour interpoler un même barbarisme : exterius. En vérité, s'il y ici quelque chose d'ingénu, ce n'est pas la copie.

AUTEUR CERTAIN DE l' Imitation 12 J

— Dans tous les cas, et fiit-il du texte, ce mot exterius ne peut pas vouloir dire par cœur. C'est simplement Topposé AHnterius : interiuSj exterius, dedans, dehors : qui ne comprend cela ? Et il donne aussitôt maint exemple de cette acception (Verferivs, Il est vrai qu'ils ne manquent pas.

— Puissi cela voulait dire décidément par cœur, il y a des exemples de ce dialectisme ailleurs qu'en Hollande. L'illustre érudit a découvert, dans le midi de la France Tordonnance d'un chapitre, écrite, naturellement, en latin, et arrêtant que les chantres doivent être instruits avec soin à chanter en dehors, exterius. Co qui ne veut pas dire, croyons-nous, « chanter par cœur », (à quoi servirait le lutrin ?) mais ouvrir loyalement la bouche pour laisser sortir le chant, le mettre dehors, et ne pas imiter ces sournois qui chantent dans leur barbe. La netteté, en effet, est toujours désirable, et même indispensable, dans le chant comme en toutes choses.

— Mais non : ce sens de par cœur ne vaut absolument rien : c'est une puérilité d'être lier de sa mémoire et Y Imitation ne peut faire allusion à une puérilité. Il y a tant d'autres vanités plus graves à flétrir ! et le livre les énumère un peu plus loin.

— Mais c'est une puérilité aussi d'être fier de son écriture, et l'auteur de V Imitation y fait un peu plus loin une allusion très évidente.

Quand toutes ces raisons seraient aussi fortes qu'elles sont légères, elles seraient toujours faibles contre tant de manuscrits. Pour qu'une pareille habileté puisse servir, il ne faut pas qu'une analyse sérieuse y porte la lampe, car alors, semblable à l'Amour dans Psyché, elle ne peut plus se cacher qu'en s'envolant.

122 THOMAS A REMPIS

Fautes du manuscrit d'Arona

Ce copiste d'Arona lui porte malheur. Il l'oblige à traduire, par exemple, dès le début du second chapitre : Qu est-ce que la science sans crainte f Ce copiste écrit : sine timoré. Il n'a oublié que Dieu. Thomas qui s'accuse pourtant d'être fort distrait, rnéine ii Toglise, n'a pas eu cette absence d'esprit ; car il dit : « Qu'est-ce que la science sans la crainte do Dieu ? »

Jo crniiis Dieu, cher Abner, cl n'ai pas d'autre craiiile.

Donc si plus d'une fois Mgr Puyol, en croyant traduire, ne fait que trahir, c'est qu'il est trahi le [)reniicr par son guide italien.

Encore si le copiste d'Arona ne faisait que passer des mots! Mais parfois il les remplace. Après avoir été fidèle au texte de 1441 et de 1459 dans presque toute la teneur du livre second, le voilà qui s'émancipe au livre III, chapitre XIV, ou plutôt qui perd un instant le fil conducteur et s'égare et nécessairement égare avec lui tous ses fidèles traducteurs.

Ce livre III qui a été fait le dernier de tous et qui est le plus long est aussi le plus remarquable par la richesse et la profondeur des observations comme par la puissance des expressions, et le chapitre XIV est peut-être le plus beau du livre par son mouvement de psaume. Il se développe avec autant de lyrisme que de logique : le chant de la pensée et du sentiment s'v font entendre à la fois et leurs deux mélodies ne font qu'une harmonie.

AUTEUR CERTAIN DE Limitation 123

C'est là qu'après avoir considéré en tremblant les chutes des plus saints, Tauteur se demande :

c< Où donc est le refuge de la gloire? Où est la. confiance qu'on a conçue en sa propre vertu ? »

Ubi confidentia de virtute concepta f

Rien de plus naturel, c'est le courant même de la pensée, et Ton ne comprend guère la variante d'Arona :

Ubi confidentia de gloria contempta f

« Où est la confiance au sujet de la gloire méprisée ? »

Cela ne rime à rien, n'a pas de sens dans cet endroit: c'estune grosse pierre jetée dans le courant.

Mgr Puyol traduit : « Où peut-on même faire reposer le mépris de la gloire ?» Et ce petit mot même, il semble qu'il l'a traîné de bien loin jusque là, comme un fardeau, à la sueur de son front.

C'est qu'il a senti la note fausse, n'étant pas sourd d'oreille ; il a voulu y remédier en l'atténuant, n'osant pas la changer. Et c'est ainsi qu'il a trouvé le mot de la situation. Mais y a-t-il nulle part dans toute Vlmitation un seul exemple d'un pareil désordre d'idées ? Or, c'est cette note fausse qui a perdu tout le morceau.

En réalité, ce n'est point là une pensée fausse, non, c'est une fausse pensée ; moins encore, une goutte d'encre que le copiste a perdue sous sa plume en pensant à autre chose, qui est tombée sous forme de mots et que la foi du traducteur a trouvée limpide ; un non sens, enfin, qu'il a traduit fidèlement.

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