CE QUE THOMAS BARTLETT SAVAIT DU MONDE
a libéré chez eux l’esprit. Ainsi, au cours d’une longue évolution continue, a mûri cette race anglo-saxonne, pour nous la plus mystérieuse de l’Europe, aussi diverse et multiforme que ses coutumes et ses lois dont chacune résume une expérience, qui n’a jamais changé et croit à peine au changement, libérale, orgueilleuse, plus empirique qu’intellectuelle, plus puritaine que religieuse, un peu naïve, obstinée, individualiste et moutonnière, lente, rieuse, ne comprenant que les faits et ne suivant que l’idéal, peu soucieuse de s’instruire, ardente à se cultiver, et inflexible sur les principes de sa conduite morale, entêtée dans sa vertu.
Thomas Bartlett, quant je l’ai rencontré, ne connaissait pas l’Europe, à peine l’Angleterre, pas du tout la France, et ne soupçonnait rien de l’Allemagne.
Il a cru que la guerre, qui commençait, était une plaisanterie.
AU CHANT D’UN PHONOGRAPHE
A Boulogne, base anglaise.
Sur le port, où chaque jour les énormes navires dégorgent leur matériel et leurs troupes, une jolie maison française dont les hautes fenêtres regardent la mer, et d’où l’on peut suivre, les journées durant, le gigantesque débarquement. De ces fenêtres aussi, quand la nuit est venue, sous le poids de l’obscurité totale, on apprécie, au glissement mystérieux d’une lueur sur les flots, la perpétuité de la menace ennemie et de la garde, la double veille du sous-marin et du destroyer; on éprouve là une impression confuse et forte, et bien neuve pour un Français; on y découvre la guerre navale et l’on pressent ce que comporte d’usure matérielle et morale, dans cette mer étroite qui sépare la France et l’Angleterre, ce service ininterrompu. La guerre sur la terre et sous la terre a provoqué tant d’héroïsme que l’on ne voit plus qu’elle : on oublie le marin sur son navire, et le
AU CHANT D’UN PHONOGRAPHE
navire sur la mer incertaine, et cette immense faction qui s’étend du cap Nord aux bouches du Nil, qui ne cesse ni jour ni nuit, assure le transport des armées, et que les journaux ont appelée d’un mot, maintenant vide de tout sens, la maîtrise des mers. Des fenêtres qui regardent le port de Boulogne, on réalise un peu, les jours sinistres, ce que c’est, — la « maîtrise des mers ».
Cette jolie maison appartenait à un riche usinier de la ville, qui fabriquait de la céramique — de la céramique de guerre, bien entendu — pour les aciéries et les poudrières: jeune officier français, mobilisé dans son usine, gentleman, presque aussi anglais que français, et qui avait invité chez lui, en pension, des officiers de la base. On venait là à quatre ou cinq, librement et élégamment, et, quand l’un des officiers s’en allait, il désignait lui-même son successeur, tantôt un marin, tantôt un terrien. D’abord il n’y avait eu que des représentants de la base navale et des officiers du port ; bientôt, il n’y eut plus que des officiers de terre : la guerre changeait. Le premier président de la table avait été un vieux major de carrière, débarqué dès la première heure avec le petit corps expéditionnaire du maréchal French, qui avait été à Mons, avait suivi la retraite, s’était battu près de Coulommiers et qui ne connaissait qu’une expression française : <-( Drôle de guerre !... » Il répétait cette locution à tout bout de champ, ayant cru qu’on ferait la guerre comme à Fontenoy, à la baïonnette, et tout de suite abasourdi par les mitrailleuses boches et l’artillerie
lourde, qui tirait sans qu’il sût comment. Il ne comprenait rien à ce massacre de ses troupes. Après un assez long repos, il était courageusement retourné au front, et avait été écrasé par un obus de 240. Son dernier balbutiement avait été : a Drôle de guerre ! » et il était mort sans avoir compris ce qui lui arrivait. On respectait sa mémoire à la table, et le céramiste français, qui avait de l’humour anglais, se plaisait à faire de cette image un symbole.
— L’Angleterre, expliquait-il à ses hôtes qui l’écoutaient en riant, n’ayant point fait la guerre chez elle, mais seulement chez les autres, ne lui a jamais consacré une pensée sérieuse, et croire à la guerre entre nations parvenues à l’âge du commerce et de la liberté lui paraissait une sottise. )1 y avait bien quelques militaires dans l’Empire, mais nul esprit ni organisation militaires : pas 35o.ooo hommes en tout et des chefs qui ressemblaient à notre brave major. Il n’a pas eu le temps de saisir ce qui se passait, lui, mais il aide bien à comprendre ce qui s’est passé parmi vous. « Drôle de guerre », en effet, que celle où l’on aura vu la pacifiste Grande-Bretagne, devenue, en deux ans, un immense camp d’instruction et une usine à munitions!... Il y a peut-être eu un miracle français : pour mon compte, j’estime bien naturel ce qui s’est produit chez nous : on a vu la France redevenue la France, simplement. Il y a eu sûrement un miracle anglais : on a vu l’Angleterre devenue tout le contraire de ce qu’elle était. Tandis que la France retrouvait toutes
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ses traditions, l’Angleterre rompait avec toutes les siennes. Combien vous ressemblez peu, mes chers amis, à notre premier président ! Il était militaire et ne savait rien de la guerre. Vous étiez marchands et ne vous étiez entraînés qu’à jouer au foot-ball et au hockey : vous voilà artilleurs et même vous, qui étiez à la Bourse, officier d’état-major. Drôle de guerre... !
La cordialité la plus gaie et la franchise la plus libre animaient ce « home » changeant. Les officiers anglais acceptaient d’autant plus volontiers les remarques de l'officier français qu’ils ne se faisaient point faute de relever, avec une égale sympathie, ce qu’ils avaient cru observer de défectueux en France. Le champagne égayait souvent ces entretiens, parce que l’Anglais aime à célébrer des fêtes nationales ou personnelles et à ne pas se laisser attrister par les mauvaises nouvelles. Les permissionnaires qui venaient du front, les recrues qui débarquaient d’Angleterre, et qu’on invitait au passage, offraient des occasions de se divertir. Parfois ces passagers attendaient le départ d’un bateau ou d’un train et séjournaient. Le céramiste français aimait assez les idées générales et les maximes morales, parce que toute la journée il s’était fatigué l’esprit au détail de ses affaires, d’ailleurs prospères. Mais ces réflexions, bien qu’il les émît en anglais, n’intéressaient pas toujours les Anglais ; ils préféraient les anecdotes, qu’ils se racontaient euxmêmes, sans guère s’écouter les uns les autres, mais riant comme des collégiens de ce qu’ils avaient lu dans quelque
magazine ou qui leur était arrivé le jour même, dans le service. Un officier du port, grand, maigre et fier, avec un faux air de Lord Kitchener, toutes les fois qu’il y avait un invité, — principalement un Français — résumait le travail de la flotte britannique.
— Sur nos bateaux, disait-il, déjà nous avons porté 16 millions d’hommes, 5 millions et demi de chevaux et autres bêtes, ik millions de tonnes de matériel de guerre, des centaines de mille de paires de souliers. N’cst-ce pas réel? Ça on ne le sait pas, on ne le voit pas, on ne le dit pas non plus. On voit tant de soldats en Grande- Bretagne, on oublie qu’elle a des bateaux.
A force de faire sonner ces chiffres, il était parvenu, non pas à une idée générale, mais à une image qu’il croyait saisissante.
— Une fois, notre ministre, M. Balfour, il a dit que la flotte de l’Angleterre n’était pas une flotte britannique, mais il était une flotte internationale, la flotte de tous les alliés. Moi, je dis : tous les alliés ensemble sont une grosse bête, qui combat contre le Boche, pour lui crever la gorge. Dans une grosse bête, il faut le sang se promène pour la vie. Dans la grosse bête aussi de coalition, quelque chose se promène : la flotte britannique. La flotte se promène sous l’eau : c’était le sang du monde, tout de même... !
Mais, dans ces soirées, le principal causeur était le phonographe.
Instrument merveilleux, venu d’Angleterre avec les
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canons : objet de première nécessité. II en avait été fait présent au céramiste sous condition que les Anglais le feraient fonctionner à leur besoin. Les disques, très nombreux et choisis, composaient un répertoire presque complet de la gaieté britannique.
- L’appareil était installé sur une petite table, au milieu du fumoir.
Dès que le céramiste tombait dans ces considérations générales, quelqu’un mettait en marche le phonographe. Le céramiste se taisait parce que, nous, Français, nous avons la faiblesse de désirer être écoutés quand nous parlons. Les Anglais poussent, au contraire, le sentiment individuel jusqu’à ne parler que pour eux-mêmes et à s’amuser tout seuls de ce qu’ils racontent. Un phonographe ne gêne nullement leur conversation. Les Britanniques de la jolie maison de Boulogne, tout en fumant leur cigarette odorante, continuaient leur anecdote dans le tapage de l’instrument. Grâce à lui, ils se trouvaient à même de narrer, tous à la fois, ce qui n’intéressait que chacun d’eux. Mais le phonographe servait principalement à l’exercice de la courtoisie britannique.
Le marin, qui savait si bien les transports effectués par la flotte anglaise depuis le commencement de la guerre, était un gentleman-né : il ne possédait pas un mot de français, et son inaptitude à l’apprendre était foncière. Lorsqu’un Français, qui ne parlait pas l’anglais, s’asseyait par aventure à la table, il se sentait profondément mortifié de ne pouvoir être aimable et, durant tout
le dîner, échangeait avec le céramiste les regards rougissants d’une jeune fille à une entrevue de mariage. Mais, le repas fini, il se revanchait. D’un pas raide et résolu, il se rendait à la petite table, compulsait les disques, choisissait avec le plus grand soin les morceaux qui lui plaisaient personnellement le plus et, à l’instant même où une conversation vive et animée s’engageait entre le céramiste et son invité, il mettait en action, avec un sourire avantageux, le phonographe. Un disque fini, il en plaçait un autre, toujours plus attentif et plus amusé, jetant, aux plus beaux endroits, un regard à ses victimes : il les régalait.
C’est au son de ce sympathique instrument que je fis, un soir, la connaissance de Thomas Bartlett.
Thomas Bartlett était le plus joli Anglais qu’on pût voir. Il avait vingt-cinq ans d’âge, un mètre quatre-vingts de taille et juste quatre-vingts kilos de poids : homme parfait. Jambes longues et bien guêtrées de jaune, hanches hautes, poitrine développée, taille fine et sanglée du ceinturon d’équipement, épaules dégagées et mobiles, — souple et vigoureux organisme que la nature et les sports avaient également porté à son plus haut point d’harmonie et de beauté. Une tête petite, aux cheveux frisés, avec des yeux ingénus et rieurs. Thomas Bartlett était étudiant, mais ses études n’avaient pas encombré sa petite tête, et son charme principal était sa gaieté d’enfant et sa fraîcheur. Il était rasé, si bien rasé et
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avec une peau si fine et si rose qu’il ne paraissait pas glabre, mais imberbe comme un adolescent.
— Sir Thomas Bartlett, m’expliqua mon ami le céramiste qui n’aimait pas moins à faire des portraits qu’à émettre des observations philosophiques, est le fils d’un riche propriétaire du comté d’Essex. Sa jeunesse représente assez bien la vieille Angleterre, celle du plein air et des cottages, telle qu’elle s’est conservée dans ces régions heureuses où rien n’a changé depuis bien des siècles, où rien ne changera jamais sans doute, à moins que ce ne soit pour mourir, comme il arrive à ces étudiants qui se sont faits soldats. Sir Thomas Bartlett allait à ses cours en automobile, puis revenait sur les pelouses héréditaires faire sa partie de hockey avec son père, sa mère, ses sœurs, ses amis et ses vieilles tantes, cai le hockey, jeu violent, permet pourtant que chacun, meme les faibles, y tienne son rôle comme à la guerre. Pour l’instant, Sir Thomas Bartlett revient d’une permission qu’il avait obtenue avant son entrée dans une école d’officiers où il veut apprendre la guerre.
Gomme tous ses compatriotes, Sir Thomas Bartlett était bavard. Il pouvait rester très longtemps sans parler, il aurait pu rester toute sa vie sans parler, mais, dès qu’il avait commencé, il ne s’arrêtait plus. Lorsqu’on avait, par une bonne présentation, gagné sa confiance, il vous contait son histoire d’un trait. Il me la conta au grincement du phonographe. Il ne pratiquait point trop les vues d’ensemble et ne suivait pas du tout
celles qu’on pouvait être tenté de lui proposer, mais il observait si finement les détails, et, chez les Anglais, les détails se ressemblent tellement qu’en l’écoutant décrire ce qui s’était passé dans . son esprit, on entrevoyait toute l’histoire morale de sa grande patrie.
— Il faut toujours, dit-il, que les habitants de chaque côté de la Manche se regardent comme des bêtes curieuses et s’amusent l’un de l’autre. Je pense que la guerre aura changé cette habitude... On se sera expliqué... Il n’y aura pas que le matériel humain ou mécanique qui aura traversé la mer, mais aussi l’âme : nous nous serons connus, aimés, et j’ai compris tout à fait qu’il en serait ainsi pour toujours, un soir que, en passant dans ces petits cimetières aux croix de bois que font les Français, j’ai vu les tombes des soldats anglais... J’ai pensé que peut-être un jour je serai avec eux et j’ai décidé de ne pas m’en aller... Si je meurs chez vous, je resterai où je serai mort.
A cette idée, Thomas Bartlett riait de tout son cœur, car, du moment qu’il s’était résolu à la guerre, il voulait la faire joyeusement jusqu’à la fin — jusqu’à la sienne, du moins — car pour l’autre fin, il ne l’entrevoyait point. Il n’avait pas assez bien prévu le commencement de la catastrophe pour se risquer à en prophétiser l’issue. Il s’amusait beaucoup de son erreur.
— Quand je me promenais, dit-il, sur les routes de notre campagne charmante, je ne croyais pas que la guerre, dans notre temps, pût être quelque chose de
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réel. Des empereurs et des rois par habitude, des diplomates et des militaires par profession, en parlaient encore, mais pas des commerçants, des industriels, des banquiers, pas des gens ayant quelque chose à vendre ou à acheter... En tout cas, la guerre, si elle devait arriver, il y avait des gens pour la faire, qui n’étaient pas moi, cela regardait les militaires. . . Il n’y en avait pas beaucoup chez nous... Il y en avait tout de môme... Du moins, je le croyais.
Thomas Bartlett riait de plus belle au souvenir de cette seconde illusion qui n’avait pas été moins grande que la première, et les éclats de sa gaieté se confondaient avec ceux du phonographe.
— Quand je suis venu, reprit-il, pour m’engager, on n’a pas voulu de moi. Les militaires britanniques n’avaient pas prévu qu’il leur faudrait tant de soldats ni qu’on en trouverait tant dans la grande Angleterre. Ceux qui voulaient faire la guerre, les guerriers les en empêchaient. C’est alors qu’il a fallu la faire tout seul. Avec des camarades, nous avons composé nous-mêmes une compagnie. La plupart, à présent, ont réussi ce qu’ils voulaient en partant : mourir pour la Grande-Bretagne. Ils sont morts maintenant, mais ils n’ont pas été très utiles, pourtant. Ils ne savaient pas... Voici comment c’est arrivé... On nous avait dit de garder un pont. Nous n’avions pas de tranchées, et nous ne savions pas les creuser. Nous n’avions pas de mitrailleuses, et nous ne savions pas que les Boches en avaient. Nous comptions
sur notre courage, sur nos baïonnettes. Nous trouvions pas brave de nous cacher, pas chevaleresque. Quand j’ai vu tout le monde tomber autour de moi, sans que je puisse découvrir autre chose des ennemis que ce carnage qu’ils faisaient de mes amis, alors j’ai compris la guerre nouvelle, la sale guerre, et aussi que la haine des Boches m’était venue au cœur. Je n’ai plus voulu me laisser tuer, mais les tuer, eux ! Voilà pourquoi, maintenant, je vais à l’école d’officiers. Là j’apprendrai la théorie’: pour la pratique, ajouta-t-il avec son sourire de quinze ans, j’ai vu les soldats français. A présent, je conçois clairement ce qu’il faut faire, pour nous, en Angleterre. Nous devons fabriquer une machinerie comme les Boches et nous en servir comme les Français. Nous arriverons.
Le souriant visage était devenu grave et ce qui s’y peignait avec tant d’innocence et de lumière, c’était le mouvement même, pour nous si mystérieux, de l’opinion anglaise.
Thomas Bartlett avant la guerre n’avait entendu parler que de la longue docilité de l’Allemagne envers l’Angleterre : il ne savait pas que c’était pour avoir le temps de construire une flotte. L’Allemagne était toujours devant l’Angleterre « comme du beurre au soleil ». L’univers entier était devant l’Angleterre « comme du beurre au soleil ». Bien ne lui avait paru devoir se modifier jamais dans un aussi heureux état de choses. Son égoïsme appa-
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rent, celui de son pays entier, n’était, au fond, que de la sécurité, une sécurité séculaire et une aveugle confiance dans la force de l’habitude. L’Anglais est le peuple le moins intellectuel de la terre, à qui le raisonnement ne dit rien. Il lui a fallu venir à la guerre par la voie intellectuelle, par raisonnement. Tandis que pour la France, la guerre était l’invasion, elle était, en Angleterre, la fidélité à la foi des traités : le principe le plus abstrait qui soit, pour une race qui voit et sent uniquement.
De là leur première lenteur, et depuis, dans leur fièvre même, le ton paisible, gai, de tout ce qui se rapporte à la guerre. Ce qui sépare les deux nations, c’est le ton de la sensibilité, comme ce qui les unit, c’est la communauté de conscience et d’idéal, de libéralisme. Ce qui nous rend le contact parfois difficile, c’est le tour d’esprit ; ce qui le rend profond et solide, c’est l’identité des principes qui inspirent nos conduites si différentes, Thomas Bartlett trouvait l’Angleterre si aimable qu’il ne pouvait comprendre pourquoi les Allemands lui en voulaient. Il lui paraissait tellement plus facile, surtout, de vivre en paix ! Pourquoi les Allemands se fatiguaient- ils à haïr les Anglais ? Lui ne partageait point cette haine. L’Allemagne qu’il avait vue, en un rapide voyage, lui avait laissé dans l’esprit des images qui le charmaient, du clair de lune, de la musique, des femmes maternelles et ménagères.
La haine jaillit comme l’amour, en coup de foudre. Ce coup de foudre de la haine, peut-être Thomas Bartlett ne l’aurait-il jamais ressenti, s’il n’avait été un homme
de sport. Le sport anglais, en effet, n'est pas seulement un entraînement physique, mais une éducation morale. Le sport comporte des règles strictes, des règles sévères, librement acceptées, pour la violation desquelles il n’existe d’autre sanction qu’une sanction spirituelle : la disqualification. Quand Thomas Bartlett employait l’expression « jouer le jeu », il entendait quelque chose qui n’était pas très différent de ce que nous, Français, nous entendons, depuis nos chevaliers du Moyen Age, par l’honneur. Gomme il ne put d’abord concevoir la guerre qu’à l’image d’un sport, il s’attendait à y trouver des règles, de la correction, de l’honneur !
C’est alors que, à son premier assaut dansles Flandres, quand il découvrit les gaz, les liquides brûlants, les lance-flammes et tout le tonnerre et tremblement du dieu allemand qui s’était préparé à l’industrie de la mort depuis un demi-siècle, il s’écria en lui-même : « Aoh ! ces gens-là ne sont pas corrects ! Ce sont des boxeurs qui frappent audessous de la ceinture 1 Iis ne jouent pas le jeu!... » Et la haine, comme un éclair d’obus, avait fulguré dans le cœur innocent de Thomas. Devant la « machinerie à tuer des hommes », toute sa conscience sportive et puritaine s’était retournée. L’Allemagne du clair de lune et des confitures était devenue pour lui, instantanément, l’esprit du mal, le génie de l’enfer, l’incarnation du diable... Il en avait juré l’extermination! Il entrait à l’école d’officiers pour l’exterminer. La haine du Boche l’avait transfiguré, comme un grand amour un enfant ! Il
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songeait moins, maintenant, à sauver l’Angleterre, qu’à détruire la Germanie méphistophélique. Il sentait engagés sa conscience et son sort personnels. Il voulait se battre non plus pour l’Empire, ni pour la France, ni pour la Belgique, mais pour lui-même, pour la vie, la douce vie des pelouses riantes et des parties de hockey avec les vieilles tantes!... Il priait Dieu de faire de lui un bon officier pour la délivrance du monde.
EN COURTISANT TINA
C’était, non loin d’Arras, dans un village en ruines, une maison miraculée.
Au milieu des entonnoirs et des gravats, pas un éclat d’obus, pas une éraflure, pas un écornement; des volets, une porte et des fenêtres, toutes ses tuiles : intacte. Avec ses deux modestes étages et son grenier, cette bicoque indemne prenait, dans la désolation d’alentour, quelque chose d’immense et d’auguste. Habitée avec cela, non seulement habitée, mais bondée, animée, bruyante, remplie de joie et d’hommes qu’on y voyait arriver, aux heures des repas, en foule : c’était une auberge, l’auberge préférée des Anglais, à vingt kilomètres à la ronde.
Sans doute fallait-il expliquer de la même manière que l’auberge eût repoussé les obus allemands et attiré les soldats anglais. Le double mystère se dissipait, quand on avait vu a Tina ».
Tina était une orpheline de vingt-trois ans. Au moment où la guerre avait éclaté, elle aidait une vieille
EN COURTISANT TINA
tante à tenir cette modeste auberge. Elle était blonde et rose, et, depuis qu’elle voyait tellement d’Anglais autour d’elle, elle se figurait que dans sa famille il y avait eu, autrefois, du sang britannique. Toujours est-il que, par hérédité ou simplement par finesse, elle avait révélé une prodigieuse facilité à apprendre la langue et à comprendre les hommes de la Grande-Bretagne.
Elle était la vertu même et la respectabilité en personne. Aux durs temps de la retraite, elle avait hébergé nos soldats avec son cœur, pour eux. Maintenant, elle hébergeait les Anglais avec toute sa petite tête, pour sa bourse. Elle avait deviné d’emblée ce qu’il leur fallait : du confortable, de la gaieté et son sourire, une brève illusion du « home », et puis de bonnes choses qu’ils paieraient ce qu’elle voudrait. Elle ne les écorchait pas, parce qu’elle pratiquait toutes les honnêtetés, mais elle ne leur faisait pas de cadeaux, parce qu’elle sentait bien qu’ils estimaient davantage ce qui leur coûtait bon. Ils étaient plus heureux de l’enrichir davantage.
Et puis, elle les aimait bien. Elle avait adoré nos soldats, parce qu’ils étaient les plus braves du monde; mais, les Anglais, qui étaient braves aussi, elle les aimait parce qu’ils étaient propres et appréciaient ses soins. D’instinct, cette petite Française avait eu l’intuition d’un des traits les plus profonds du caractère britannique. Ces soldats improvisés entendaient faire la guerre comme ils faisaient tout le reste, et même avec agrément. Ils réclamaient leurs aises et leur hygiène, non seulement par
goût et par habitude, mais par système et volonté. Toute la vie d’un peuple qui se repose du samedi midi au lundi matin, se fonde sur ce principe qu’il faut ménager les forces humaines pour en accroître le rendement. Le bonheur des soldats importe à la patrie.
Voilà ce que Tina avait entrevu, et pourquoi, si vite, elle avait vu s’étendre sa réputation et son commerce. Elle rayonnait bien au delà du secteur. Elle réservait un coin pour les officiers : les plus importants la visitaient, et Thomas Bartlett, dont l’école était à quelques kilomètres, n’avait pas tardé à devenir le client le plus fidèle et le courtisan le plus respectueux de Tina. 11 était aussi fier de son idylle que de ses instructeurs, et c’était en racontant les progrès de son instruction militaire qu’il pensait faire valoir sa tendresse. Chaque jour, il racontait à Tina ce qu’il faisait à l’école et lui détaillait l’originalité de la nouvelle armée anglaise.
— Nous ne sommes pas, disait-il à la jeune hôtesse qui, parce qu’elle l’estimait, venait prendre elle-même ses ordres, des automates comme les Boches, et une école d’officiers britanniques n’est pas une usine à fabriquer des machines. Nous ne sommes pas non plus comme les Français, qui se battent depuis tant de siècles (il voulait flatter Tina, qui était cocardière), des héros naturels : il faut que nous apprenions à le devenir : c’est très amusant !
Tina l’abandonnait un instant, pour aller faire la commande ou s’occuper d’un autre, et, quand elle reve-
EN COURTISANT TINA
nait lui poser elle-même une assiette fumante sous le nez, il reprenait le fil de son discours.
— Ce matin, j’ai appris une chose très intéressante : enfoncer la baïonnette dans le Boche, et l’enfoncer avec économie, parce qu’il ne faut pas gâcher l’acier dans cette sale peau. Quand vous frappez à la tête, il est inutile que l’arme sorte de l’autre côté. Six pouces de métal dans la figure, cinq pouces à la gorge, quatre pouces dans la poitrine. Quant aux reins, j’estime qu’il suffît d’enfoncer la baïonnette de trois pouces : là, on dirait du beurre, que le corps boche ! Voilà ce que j’ai appris, ce matin, à l’école. Je répéterai à mes hommes.
Tina éclatait de rire.
— Cela vous amuse de me voir un apprenti si sérieux. Je suis toujours sérieux avec cette sale guerre. Nous sommes tous sérieux dans la nouvelle armée britannique et pleins de zèle à étudier. Il n’y a pas moyen autrement. Aussi, je pense très souvent qu’il ne me reste plus qu’une ^semaine à l’école. C’est bien peu aussi pour venir manger l’omelette de Mademoiselle Tina.
Ce qui enthousiasmait Thomas Bartlett dans son apprentissage, c’est qu’on ne lui expliquait presque rien : on lui montrait ce qu’il avait à faire. On lui montrait même les fautes qu’il aurait à éviter. Peu de théorie, beaucoup de pratique : il exécutait ce qu’il devait retenir. L’Angleterre enseignait le métier de soldat comme tous les autres. Un Anglais n’aime pas qu’on lui démontre
quoi que ce soit : cela le fatigue et n’avance à rien; il n’entend que ce qu’il voit. Nous répétons volontiers en France que l’essentiel, dans la conduite, n’est pas de prendre une bonne décision, mais d’en prendre une. Nous sentons que nous avons davantage besoin de cultiver notre volonté que notre intelligence. En Angleterre, c’est le contraire. Les instructeurs de Thomas Bartlett ne semblaient point douter de son aptitude ni de celle de ses camarades à prendre un parti. Ils se préoccupaient seulement que ce parti fût raisonnable.
C’est pourquoi, conformément à cette faculté générale de décision, Thomas Bartlett, la veille de son départ, arriva à l’auberge les yeux luisants et les joues roses, ayant pris soudain la détermination la plus grave : il désirait épouser Mlle Tina, qui ne savait pas seulement son nom, et le lui déclara en commandant son menu.
— Chez nous, expliqua-t-il, le mariage est très facile. Je n’ai pas besoin de consulter ni mon père ni ma mère. Ils seront enchantés de faire votre connaissance. Nous pouvons faire vite. Je ne veux pas mourir sans avoir été votre mari.
La sentimentalité anglaise est un des traits du caractère national que nous pénétrons, pour l’ordinaire, le plus mal. Il est à présumer que nos alliés, à l’âge de Thomas Bartlett, ne pensent pas beaucoup moins à l’amour que nous-mêmes, mais ils en parlent beaucoup moins. Ce n’est point puritanisme ni affectation, mais urbanité et réflexion. La tendresse d’un cœur délicat
EN COURTISANT TINA
semble chose trop personnelle et trop sérieuse pour qu’il y soit fait seulement allusion dans l’existence courante et la conversation. Un Anglais traite ses amours comme sa religion et ses affaires : cela ne regarde que lui et, ne pouvant offrir matière à discussion, ne comporte aucune confidence. C’est déjà beaucoup trop que d’avoir à s’ouvrir d’un détail si particulier à celle qui en est l’objet. Un tel secret ne souffre qu’une déclaration expéditive et un règlement rapide.
C’est pourquoi Tina riait un peu, mais doucement, car elle commençait à bien connaître Thomas Bartlett et son petit génie français, si compliqué qu’il fût, se débrouillait fort aisément dans la simplicité britannique. Toute ruse ou coquetterie eût été hors de propos et inefficace : il n’y avait pas à discuter.
Tina répondit :
— Malheureusement, je suis mariée déjà...
Comment? Avec qui? Depuis quand? Où était ce
mari qu’on n’avait jamais vu? Ces questions ne traversèrent même pas l’esprit de Thomas Bartlett. Il ne fit même pas « Aoh ! », il baissa seulement les yeux, rougit, et enfin prononça par politesse :
— Je regrette...
Puis il déjeuna comme à son ordinaire.
Quand il partit, il était bien plus gai qu’en arrivant et, déjà, sans doute, ne pensait plus, à Tina. En lui donnant le shake-hand d’adieu, il dit :
— Je suis joyeux, parce que demain je cesse d’être élève officier, pour devenir officier commandant et combattant. J’ai gravé dans ma tête une maxime de l’un de nos meilleurs instructeurs et que je ne savais pas quand je me suis engagé dans notre armée : « Ce n’est pas de mourir pour la patrie qui est beau, mais de tuer pour la patrie ! » Je tuerai aussi pour vous, pour votre souvenir, et pour votre pays qui est très gentil...
— Bonne chance ! dit doucement la petite Française, en voyant s’en aller ce splendide et gai garçon, à qui elle avait plu un moment, et que sans doute elle ne reverrait jamais...