GOMMENT IL COMMANDE
naturel à Thomas Bartlett de se mettre à l’abri. Il fallait qu’il y pensât et prît, chaque fois, la détermination de se défiler.
La position, restant calme, Thomas Bartlett se préoccupa de se montrer un bon officier de secteur et d’assurer des rapports cordiaux avec ses hommes. On lui avait, là-dessus, bourré le crâne de préceptes, dont l’un au moins, à l’usage, lui parut excellent : « Il n’est pas nécessaire que vous juriez toutes les fois que vous voyez quelque chose de mal. » Il avait sous ses ordres des Anglais de toute provenance, quelques professionnels de la première heure, des volontaires de Kitchener et les recrues de la conscription. Ceux qui s’étaient fait tirer l’oreille pour partir ne se montraient pas les moins bons troupiers : ce qui leur avait manqué d’abord, c’était de comprendre la nécessité de partir. Quand un Anglais hésite à faire la guerre, c’est qu’il ne sait pas pourquoi il faut la faire. Il devient guerrier en guerroyant. Ainsi était-il advenu de ces boutiquiers et de ces commis dont certains, en vérité, n’avaient pas été sans éprouver d’abord quelques « scrupules de conscience » à prendre les armes.
Malgré l’extraordinaire uniformité de son aspect, l’armée britannique offre des différences plus profondes que la nôtre, notamment entre les officiers et la troupe. Les rapports des officiers avec leurs hommes n’ont pas chez eux le même caractère que chez nous. Nous nous permettons avec le soldat et nous acceptons de lui certaines familiarités qui ne se pratiquent guère chez nos amis.
Leur armée est trop récente pour que, dans cette armée, ne subsiste pas quelque chose encore des mœurs sociales. Bien plus, cette armée s'efforce de se façonner suivant les mêmes règles que la vie sociale, — méthode, sagesse, indépendance personnelle; les officiers s’appliqueront à traiter leurs troupiers comme des citoyens, à leur donner la raison de tout ce qui se fait, à leur faire accepter un ordre, parce qu’il est raisonnable. Ils ne prendront pas moins de peine pour leur assurer le repos, le confort, la détente morale, le thé, le tabac, les confitures. Mais, dans cette bonté du chef, subsiste la condescendance du riche ou du grand. Beaucoup plus que dans les régiments français, on a l’impression que les officiers et les troupiers sont deux sortes d’hommes, d’essence différente. L’inférieur n’appelle point le supérieur par son grade. Il dit simplement, qu’il s’adresse à un second lieutenant ou au général en chef : « Yes, Sir. — No, Sir. » La hiérarchie des grades n’a pas prévalu contre celle des situations.
Thomas Bartlett sentait confusément ces nuances et les suivait d’instinct. Parce qu’il aimait la vertu, il s’efforçait de l’inspirer à ses hommes : il leur parlait parfois comme un pasteur. Parce qu’il aimait la guerre, il s’efforçait de les entraîner à la faire : il leur montrait lui-même ce qu’ils avaient à exécuter et principalement ce qu’ils devaient éviter; il leur parlait comme un instructeur de son école. Parce qu’il les aimait, il s’efforçait de les rendre heureux : il leur parlait comme un bon maître à