CHAPITRE V
L'AMOUR A LA MODE — LE BERGER EXTRAVAGANT LE FESTIN DE PIERRE — LES DAMES VENGEES L'USURIER
Ebauche d'une comédie de caractère : l'Amour à la mode. Oronte, premier crayon de l'Homme à bonnes fortunes et du Chevalier à la mode. — La parodie au théâtre : le Berger extravagant. Le roman de Sorel et la comédie de Thomas Corneille. — Le Don Juan et les scrupuleux. Le Festin de Pierre mis en vers. Quels changements Thomas Corneille fit subir à l'œuvre de Molière. Mérites de son travail. — Collaboration de Thomas Corneille avec Montfleury et avec Hauteroche. — Les Dames vengées : quelle part y eut Thomas Corneille. Origine de cet ouvrage : la ligue des femmes contre Boileau. — Pourquoi les Dames vengées sont une des meilleures comédies du XVII0 siècle ;par quoi elles annoncent un art nouveau. — L'Usurier; pourquoi il faut regretter que cette comédie soit perdue : singulière audace de cette satire; la « question d'argent » au x\ti° siècle.
Le Geôlier de soi-même pourrait presque être considéré comme une comédie originale, puisque le rôle si important de Jodelet ne rappelle que de très loin celui de l'Espagnol Benito. Cependant, en conservant aux autres personnages le caractère qu'ils avaient dans Calderon, en plaçant comme lui le lieu de la scène à Gaëte, Thomas Corneille a laisse'- clairement entendre qu'il n'avait pas voulu faire une comédie française.
Dans l'Amour à la Mode, au contraire, tout en s'inspirant d'une pièce de Solis qui porte le même titre, il
semble s'être appliqué à « dépayser le sujet », comme avait fait Pierre Corneille clans Je Menteur. D'abord la scène est à Paris; l'action se passe même en grande partie dans ce jardin des Tuileries, qui était alors le rendez-vous du beau monde. Quant aux personnages : petits-maîtres vaniteux et indiscrets, qui courent audevant les uns des autres pour se conter leurs bonnes fortunes, jeunes coquettes qui font la chasse aux cœurs tout autour d'elles et ne savent pas se contenter d'une seule conquête, soubrettes au minois chiffonné qui ont aussi plusieurs amourettes en train et qui, prenant de l'argent de toutes les mains, trouvent le moyen de se vêtir si proprement qu'on les prend pour de grandes dames, tous sont bien français et même bien parisiens.
Il y a plus encore : toutes les comédies espagnoles, même celles qui prennent ambitieusement le titre de comedias de figuron *, ne sont au fond que des pièces d'intrigue. Dans l'Amour à la Mode, au milieu de quelques aventures d'amants cachés, puis découverts, de jeunes personnes prises les unes pour les autres, on remarque un véritable essai d'observation. Thomas Corneille a bien l'air d'avoir voulu se dégager, une fois du moins, de la convention et de l'ordinaire romanesque, pour essayer quelque légère peinture de la société polie de son temps.
En 1651 (c'est la date de la pièce), nous sommes en pleine Fronde : c'est l'époque des grosses intrigues, des petites trahisons, des brouilles imprévues et des brusques retours ; on se prend à douter de tous et de tout, et ce scepticisme, dont La Rochefoucauld va se faire l'interprète, s'étend surtout aux choses de l'amour. Le patient Montausier n'a guère d'imitateurs : on a