C'est-à-dire de caractère
pour des grandes passions qui coûtent plus qu'elles ne rapportent : les entiers dévouements et les longues fidélités sont des vertus de roman, qu'on admire d'autant plus dans les livres qu'on est moins disposé à les pratiquer, et chacun dit avec la chanson :
Oh! l'étrange bêtise D'aimer avec franchise!
( >h ! la grande sottise D'aimer fidèlement! Amour n'est que feintise, Que ruse et que surprise; Que si la convoitise Dans une âme l'attise, Il passe en un moment; Un petit vent l'aiguise, Mais une grosse brise L'éteint facilement.
Il n'est plus d'Artémise Qui jusqu'au monument (larde la foi promise :
La constance est lourdise Et vertu d'Allemand '.
Cette mode de l'inconstance, si commune aux sociétés polies, en Espagne déjà elle avait longtemps duré; mais (laideron, dans sa jolie comédie : les Matinées à" Avril et de Mai, Solis dans 1 A ///or al l SO s'étaient contentés d'y faire quelques allusions. Thomas Corneille a tenté d'étudier d'un peu près tous les menus stratagèmes de la galanterie et d'analyser les petits mouvements de ces âmes vides de damerets et <le coquettes, auxquelles il voyait jouer tout autour de lui la comédie de l'amour.
Un jeune gentilhomme, du nom d'Oronte, s'est avisé pour ses débuts de poursuivie trois femmes à la lois, et il s'imagine que toutes trois sont folles de lui; en trois
1. Nous avons trouvé cette chanson dans un recueil manuscrit que possède la bibliothèque Sainte-Geneviève.
ou quatre passages, il expose à son valet Cliton ses théories amoureuses : « Il faut, dit-il, aimer toutes les femmes et ne s'attacher à aucune » :
Jamais de préférence et point de servitude. Ainsi divers objets m'engageant chaque jour,
Je me regarde seul dans ce trafic d'amour
Si l'une me trahit, l'autre me tient parole,
Et j'ai dans mon malheur toujours qui m'en console.
« Je n'entends rien à ces façons », s'écrie l'honnête Cliton :
Et maîtresse et servante, et blanche et brune et blonde, Vous vous accommodez de tout le mieux du monde. Votre haut appétit en prend à gauche, à droit, Et rien à votre goût n'est trop chaud ni trop froid — Plus je vous examine et plus je vous admire : Tantôt, l'œil vif et gai, vous faites le galant; Tantôt morne et pensif, vous faites le dolent; Ici, l'air enjoué, vous contez des merveilles, Eà de soupirs aigus vous percez les oreilles : Je m'y laisse duper moi-même assez souvent! Vous pleurez, vous riez, et tout cela... du vent! Quels tours de passe-passe!
« Oui, répond Oronte, n'être jamais sincère, voilà le vrai moyen de réussir auprès des belles » :
Les adorer en gros toutes confusément, Et les mésestimer toutes séparément, Voilà la bonne règle !
Et il ajoute :
C'est par là que l'amour jamais ne me surprend, Je le brave et, par là rendant ses ruses vaines, J'en goûte les douceurs sans en sentir les peines.
« Eh quoi! » s'écrie le moraliste naïf, qu'il prend ainsi plaisir à scandaliser,
Quoi! donner tout ensemble et reprendre son cœur, C'est amour?