THOMAS CORNEILLE AU « MERCURE GALANT
Thomas Corneille, rédacteur du Mercure galant. — Son acte d'association avec Donneau de Visé. — ■ Le Mercure galant de Boursault. — Campagne inutile contre le Mercure. — - Caractère de cette publication : quelle part y prit Thomas Corneille et quels profits il en retira.
Le premier grand travail qui détourna Th. Corneille du théâtre fut sa collaboration au Mercure.
Au commencement de 1672, De Visé avait commencé à publier une sorte de gazette, où il racontait, sous forme de lettres, les principales nouvelles de la ville et de la cour. Ce recueil périodique, qu'il avait appelé le Mercure galant, avait été autorisé par un privilège du roi, donné le 15 février 1672. Six volumes avaient paru pendant les années 1672 et 1673. Une grave maladie de l'auteur avait interrompu la publication, mais elle avait été reprise en 1677, et dès cette époque De Visé, incapable de suffire tout seul à la besogne, s'était assuré le concours de Thomas Corneille. A la fin de 1681, les deux amis se constituèrent définitivement en société et réglèrent par un contrat en bonne forme la part que chacun d'eux devait avoir dans le travail et dans les profits.
Cet acte d'association a été conservé dans une étude de notaire de Paris et nous avons eu la bonne fortune
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de l'y retrouver. Par cette intéressante pièce, que nous avons reproduite dans Y Appendice, on peut voir crue Corneille ne fut pas pour De Visé un collaborateur d'occasion, mais qu'il fut, au même titre que lui, le directeur et le propriétaire du Mercure et que par suite il mérite d'être compté parmi les fondateurs de la presse française. On remarquera aussi avec quel soin minutieux toutes les précautions sont prises pour qu'aucun intérêt ne soit lésé, pour qu'aucun différend ne puisse jamais s'élever entre les deux associés. Ce n'est point assurément qu'ils se méfient l'un de l'autre; en un endroit même, De Visé donne à son ami une preuve de confiance assez significative ' : mais tous deux sont des hommes avisés et pratiques, qui ne veulent rien abandonner au hasard et savent que les bons comptes font les bons amis. Il ne faut pas manquer non plus de relever dans le commencement de l'acte le curieux article que voici : « C'est à savoir que nous dits sieurs Corneille et De Visé demeurons associés au susdit privilège du Mercure galant et partagerons chacun par moitié tout le profit qui pourra revenir, soit de la vente des livres, soit des présents qui pourront nous être faits en argent , meubles, bijoux ou
pensions, etc » Ainsi le journalisme, dès son début,
savait l'aire paver sa réclame et calculait déjà les profils qu'il pourrait tirer de la sotte vanité des gens! Et cet aveu est d'autant plus précieux ;i noter que l'accusation de vénalité fut justement la première que l'on porta (l;ins le public contre les auteurs du Mercure, celle dont ils eurent le plus à cœur de se disculper.
1. Il est dit dans l'acte que si De Visé meurt le premier, Thomas Corneille « jouira pleinement et entièrement du Mercure, en donnant aux héritiers dudit sieur de Visé le tiers du gain par chacun mois,
sans qu'il soit tenu de leur rendre pour ce aucun compte cl dont il sera cru sur sa simple affirmation et bonne foi ».
La pièce de Boursault, que la Comédie-Française annonça au commencement de 1683 sous le titre du Mercure galant, n'était point du tout dirigée contre la nouvelle gazette \ En mettant sur la scène une foule d'originaux plus ou moins grotesques qui venaient successivement importuner le directeur du Mercure, l'auteur n'avait songé qu'à faire une sorte de revue des ridicules du temps : il aurait été fâché, il le dit dans sa préface, de porter atteinte à un livre « que son débit justifiait assez », et d'ailleurs, si nous entendons bien cette même préface 2, il n'avait rien voulu faire avant d'avoir obtenu l'approbation d'un des intéressés, de Thomas Corneille, son ami.
Mais à côté de l'aimable et bienveillant Boursault, il y avait tout un groupe d'envieux qu'irritait le succès de cette nouvelle entreprise et qui ne pouvaient se consoler de n'y avoir pas pensé les premiers. Ceux-là dirigèrent contre le Mercure une campagne d'injures et de calomnies, où ils allèrent jusqu'aux dernières limites de la grossièreté 3 : à leur tête était Gacon, le
1. De Visé eut le tort de s'effrayer trop tôt : dès qu'il connut le titre de la pièce, il courut se plaindre à la cour qui le renvoya au lieutenant général de police. « Ce magistrat (M. de la Reynie), s'étant fait apporter la comédie, la trouva trop belle pour la supprimer et se contenta d'ordonner, pour apaiser M. de Visé, qu'on ne* l'intitulerait plus le Mercure galant, mais la Comédie sans titre. » (Avertissement des Œuvres de Boursault, par Boursault le fils.)
2. « Des personnes, dit-il, qui ont autant de probité que d'esprit, pourraient rendre témoignage que je les ai consultées, moins pour les prier de me donner des lumières sur mon ouvrage, que pour savoir s'il y avait quelque apparence que je pusse faire tort à quelqu'un ; et, s'il m'était resté quelque scrupule sur ce sujet, peut-être n'y aurait-il eu aucun espoir de succès qui m'eût obligé à mettre cette comédie au jour. »
3. Dans son Histoire de la Presse (t. I, p. 385), Hatin cite une épigramme vraiment répugnante, que nous ne croyons pas pouvoir reproduire ici. C'est le morceau qui commence par ces vers :
Le sot livre qu'on voit dans les mains des bourgeois, Revenant à toutes les lunes!...
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fameux « poète sans fard », ennemi particulier de De Visé. Ce fut lui qui rédigea le réquisitoire général :
Quoi! depuis si longtemps Corneille et De Visé Fatiguent le public d'un livre méprisé, Et je n'ai pas encore contre leur sot Mercure Décoché de mes vers quelques traits de censure!.. Si le nom de Louis, qui pare leur volume, A pu jusques ici mettre un frein à ma plume, Las de le voir en proie à ce couple ignorant, Je me laisse entraîner et je cède au torrent. Vient-il de la province un ouvrage insipide, Dût-il déshonorer les faits de notre Alcide, Si l'écu neuf le suit, il trouve un doux accueil Et tiendra le haut bout dans le fade recueil
Corneille et De Visé crurent devoir répondre à cette dernière imputation en insérant dans quelques numéros de leur gazette une note ainsi conçue : « Avis. — On avertit qu'il ne faut donner aucun argent pour faire recevoir les mémoires qu'on souhaite de voir employer dans le Mercure. »
Mais l'acte d'association nous fait voir qu'ils n'étaient pas aussi désintéressés qu'ils voulaient bien le dire et que, s'ils furent sensibles au reproche, c'est parce que le reproche était assez mérité.
Ces attaques d'ailleurs, si vives qu'elles lussent, ne firent pas grand tort à la publication qu'elles prétendaient ruiner. La vogue du Mercure ne cessa pas de croître jusqu'à la fin du siècle, et dans le siècle suivant il devint une véritable institution. Thomas Corneille y travailla régulièrement, au moins jusqu'en 1700, et ce ne lut pas une petite tâche que de satisfaire pendant un si long temps et avec si peu de ressources la curiosité du public.
On sait qu'il paraissait à la (in de chaque mois un numéro de plus de deux cents pages, qui se vendait
vingt sous, relié en veau, et quinze sous, en parchemin; de plus, deux ou trois fois par an dans le commencement, beaucoup plus souvent dans la suite, on joignait au recueil mensuel un « extraordinaire », comme on disait, où l'on relatait avec grand détail les événements de quelque importance (sièges, batailles, fêtes de la cour, réceptions d'ambassadeurs). Tout cela devait naturellement être écrit très vite, si l'on voulait que les nouvelles n'arrivassent pas trop tard : tel volume de plus de trois cents pages fut rédigé en moins de huit jours. Il faut dire qu'une moitié au moins du recueil ne coûtait pas grande peine aux rédacteurs : c'étaient les nouvelles de la province, de Grenoble, de Toulouse, d'Arles, d'Avignon, de Marseille, auxquelles il fallait seulement donner un tour quelque peu littéraire ; c'étaient les petits vers, les jolis billets qui arrivaient accompagnés de petits présents, et signés de galants pseudonymes : le Berger de Flore, le Berger fleuriste, la Lorraine espagnolette; c'étaient les devises, inscriptions, projets de médailles en l'honneur du roi ou des ministres, envoyés par des sujets fidèles, et aussi les rébus et les énigmes que se posaient les uns aux autres les lecteurs les plus subtils. Ce qui restait à faire à Thomas Corneille et à son associé, c'était de rassembler tous ces petits faits dont l'histoire ne parle pas, et qu'il n'est pourtant pas permis d'ignorer quand on veut suivre son temps et pouvoir dire son mot dans les conversations : naissances ou décès illustres, grands mariages, déplacements du roi ou des princes, nouvelles des armées, nouvelles des théâtres. Il fallait porter jusqu'aux provinces les plus éloignées les récents usages, les derniers changements de la mode, en un mot l'air de la cour; il fallait aussi intéresser par des histoires plus ou moins imaginaires, habilement
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interrompues au moment le plus intéressant *, provoquer de temps en temps de petits plébiscites sur des questions de galanterie 2, et publier les meilleures réponses. La besogne encore n'était pas petite et l'on ne voit pas sans quelque peine l'auteur d'Ariane et de la Mort d'Annîbal réduit à ce rôle de courriériste mondain.
Avec son ordinaire souplesse il se fit vite à ce métier et attrapa si bien le tour de phrase et le ton du gazetier qu'il est absolument impossible de distinguer les articles écrits de sa main de ceux que De Visé a rédigés. C'est partout la même mollesse, le même laisser aller du stvle, la même banalité dans l'éloge. Cette médiocre publication ne pouvait pas faire grand honneur à son talent, et, quand on parcourt les trois cents volumes qu'il livra régulièrement au public pendant les vingt années de sa collaboration, on ne peut s'empêcher de regretter que tant d'activité se soit ainsi gaspillée et perdue, sans profit pour les lettres.
Reconnaissons toutefois que si son renom d'auteur ne gagna rien à cette trop abondante production, sa situation mondaine n'y perdit rien, au contraire : les rédacteurs du Mercure devinrent vite des personnages assez considérables avec lesquels il fallut compter. Tout imparfaite, tout enfantine qu'elle ('-tait, la presse affirmait déjà sa puissance. Reconnaissons aussi que l'en-
1. Citons par exemple l'histoire de la couleuvre de lu Tour-du-Pin, couleuvre fabuleuse de qui doit descendre en droite ligne le fameux serpent du Constitutionnel. Elle portait entre ses dents une escarbouclc merveilleuse qui pendant la nuit éclairait plus d'une lieue. Longtemps poursuivi, capturé enfin par un prêtre de village, lui échappant miraculeusement, ce singulier reptile tint éveillée pendant plus d'un an la curiosité des lecteurs du Mercure. (Cf. le numéro de nov. ltJ.SO.i
2. « Est-il plu* glorieux de fixer une coquette <>u de loucher une indifférente? » (Question posée dans le Mercure de juin 1688.)
treprise du Mercure se trouva être une bonne opération financière et que, par le débit de plus en plus considérable des volumes ', par les pensions, les libéralités des grands, les présents des particuliers, Corneille eut désormais son existence à peu près assurée. Délivré ainsi de la nécessité d'aller chaque année risquer sur le théâtre une réputation, qui ne pouvait plus que décroître, il put vivre en repos, certain du lendemain, et se livrer, dans les loisirs que lui laissait la gazette, à ces travaux d'érudition vers lesquels son goût le portait.
1. Le prix en fut encore augmenté. A partir de 1690, chaque numéro, relié en veau, fut vendu 30 sous, somme assez forte pour le temps. Cf. les vers qu'adressait à De Visé le libraire Boniface, lui parlant de Blageart, l'éditeur du Mercure :
Il doit être content d'avoir votre pratique : On ne déserte point son heureuse boutique; Du matin jusqu'au soir il ne voit qu'acheteurs..., etc....