THOMAS CORNEILLE ACADEMICIEN
Mort de Pierre Corneille. — Réception de Thomas Corneille à l'Académie française : quel incident la retarda. — Le discours de Racine et la réponse de Corneille. — Edition critique des Remarques de Yaugclas. — Commencements de la querelle des Anciens et des Modernes; comment Thomas Corneille s'y trouva mêlé. — Son affection pour Fontenelle. — Fontenelle reçu par son oncle à l'Académie. — La Bruyère et le Mercure galant. — L'affaire de Furetière ; le Dictionnaire des termes d'arts et de sciences.
Vers la fin de 1084, Thomas Corneille eut la douleur de perdre son frère, ce frère à la vie duquel il avait si étroitement attaché sa vie,- qui avait dirigé sa jeunesse avec la tendresse d'un père, qui s'était intéressé a chacune de ses œuvres, qui lavait parfois échauffé de l;i lia m me de son génie l.
Il était naturellement désigné pour prendre à l'Académie la place de son aîné; il faillit être choisi dès le 4 octobre, mais un incident assez singulier retarda l'élection. Au moment où on allait nommer le successeur du Grand Corneille, « M. Racine, directeur de l'Académie, demanda une surséance de quinze jours, pour des raisons qui pouvaient être très avantageuses à la Compagnie. Ces raisons étaient que M. le duc du
1. Il fut seul à veiller sur ses derniers moments et à prendre soin de ses funérailles; l'acte de décès n'est signé que de son nom.
Maine, jeune prince d'un esprit qu'on ne saurait assez admirer, montrait quelque inclination à être de ce corps illustre. On s'imagine aisément qu'un délai de cette importance fut obtenu sans aucune peine. Non seulement il fut accordé, mais on proposa aussi de charger M. Racine d'assurer ce duc, que, quand même il n'y aurait point de place vacante, il n'y avait point d'académicien qui ne fût bien aise de mourir pour lui en faire une '. »
On sait que le jeune duc du Maine était le fds de Mme de Montespan et l'élève de Mme de Maintenon : il avait dès l'enfance montré un esprit bien au-dessus de son âge; six ans auparavant, on avait imprimé un recueil de ses premiers essais, qui comprenait des traits d'histoire, des maximes et des billets, et était précédé dune charmante Epître dêdicatoire, adressée à Mme de Montespan 2. Les éloges enthousiastes dont on avait salué la publication de ce petit ouvrage avaient sans doute un peu tourné la tête au jeune prodige. Mais Louis XIV avait trop de bon sens pour permettre qu'un enfant de quatorze ans occupât le fauteuil de Pierre Corneille; il commanda qu'on choisît pour la place vacante un autre titulaire.
Thomas fut alors élu, et, fait presque unique, il obtint l'unanimité des suffrages. Nous savons qu'il avait longtemps souhaité cette distinction 3. Un tel accord la
1. Bayle, Nouvelles de la République des Lettres, janv. 1685 ,p. 34 et suiv. D'Alembert devait plus tard relever avec esprit ce dernier trait : « Nos prédécesseurs étaient, comme l'on voit, autant de Décius prêts à s'immoler pour l'honneur de la patrie ». (Éloge de l'abbe d'Estrées.)
2. Œuvres diverses d'un auteur de sept ans ou Recueil des ouvrages de Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, qu'il a faits pendant Vannée 1G11 et dans le commencement de 1618. 1 vol. in-4. Paris, 1678.
3. Nous voyons même par un passage de son discours de réception que déjà il l'avait plusieurs fois sollicitée : « Si le succès de quelques ouvrages, que le public a reçus de moi assez favorablement, m'a fait croire quelquefois que vous ne désapprouviez pas l'ambitieux
rendait particulièrement flatteuse. Il comprenait bien sans doute qu'en acclamant ainsi son nom les académiciens voulaient rendre un dernier hommage à la mémoire du Grand Corneille, mais cette idée ne pouvait être que douce à ce frère modeste et tendre.
Thomas Corneille fut reçu le 2 janvier 1685 et, suivant l'usage, Racine, qui avait été directeur de l'Académie au moment de l'élection, fut chargé du soin de lui répondre.
Après avoir fait l'éloge de Richelieu et de Louis XIV, après avoir complimenté en bons termes ses nouveaux collègues, Thomas parla de son frère avec émotion et avec fierté, et de lui-même avec une humilité extrême : « La mort de mon frère vous a touchés, dit-il, et, pour le faire revivre parmi vous autant qu'il est possible, vous
avez voulu me faire remplir sa place Vous l'avez
cherché en moi et n'y pouvant trouver son mérite, vous
vous êtes contentés d'y trouver son nom Jamais
une perte si considérable ne pouvait être plus imparfaitement réparée; mais, pour vous rendre l'inégalité du changement plus supportable, songez, Messieurs, que lorsqu'un siècle a produit un homme aussi extraordinaire qu'il était, il arrive rarement que ce même siècle en produise d'autres capables de l'égaler. Il est vrai que celui où nous vivons est le siècle des miracles, et j'ai sans doute à rougir d'avoir si mal profité de tant de leçons que j'ai reçues de sa propre bouche par cette pratique continuelle qui me donnait avec lui la
sentiment qui me portait à demander une place parmi vous, j'ai désespéré de pouvoir jamais en être dig'ne, quand les obstacles, qui m'ont jusqu'ici empêché de l'obtenir, m'ont fait examiner avec plus d'attention quelles grandes qualités il faut avoir pour réussir dans une entreprise si relevée. Les illustres concurrents qui ont emporté vos suffrages, toutes les fois que j'ai osé y prétendre, m'ont ouvert les yeux sur mes espérances trop présomptueuses »
plus parfaite union qu'on ait jamais vue entre deux frères, quand d'heureux génies, qui ont été privés de cet avantage, se sont élevés avec tant de gloire, que tout ce qui a paru d'eux a été le charme de la cour et du public. Cependant, quand même l'on pourrait dire que quelqu'un l'eût surpassé, lui que l'on a mis tant de fois au-dessus des Anciens, il serait toujours très vrai que le théâtre français lui doit tout l'éclat où nous le voyons. Je n'ose, Messieurs, vous en dire rien de plus. Sa perte, qui vous est sensible à tous, est si particulière pour moi, que j'ai peine à soutenir les tristes idées qu'elle me présente. »
Racine fut touché par la flatteuse allusion qui était renfermée dans ce passage, et dans sa réponse, qu'on cite à juste titre comme un des parfaits modèles du genre académique, il trouva pour complimenter Thomas Corneille les termes qui pouvaient lui être le plus agréables. Après avoir fait de Pierre le magnifique éloge que l'on sait, il ajouta en s'adressant a Thomas : « Vous auriez pu bien mieux que moi, Monsieur, lui rendre ici les justes honneurs qu'il mérite, si vous n'eussiez peut-être appréhendé avec raison, qu'en faisant l'éloge d'un frère, avec qui vous avez d'ailleurs, tant de conformité, il ne semblât que vous fissiez votre propre éloge. C'est cette conformité que nous avons toujours eue en vue, lorsque tout d'une voix nous vous avons appelé pour remplir sa place, persuadés que nous sommes, que nous trouverons en vous, non seulement son nom, son même esprit, son même enthousiasme, mais encore sa même modestie, sa même vertu et son même zèle pour l'Académie. »
Thomas Corneille sembla s'appliquer à mériter ces éloges : on peut dire qu'il fut un académicien modèle. Ses collègues n'eurent jamais qu'à se louer de son
éo-alité d'humeur, de son amabilité, de sa bienveillance '. Toujours exact et régulier, en un temps où cinq ou six membres tout au plus étaient assidus aux séances 2, ne se dérobant à aucune tâche, il prit une part active aux travaux du Dictionnaire, dont la première rédaction avait été achevée en 1672 et dont il fallait achever au plus tôt la revision, « revision, dit d'Olivet, bien plus longue et bien plus pénible qu'une premier»' façon ». Il paraît qu'il connaissait parfaitement la langue française; plusieurs de ses contemporains nous l'attestent, et il faut bien le croire, quoiqu'on puisse trouver que cette connaissance ne se marque pas toujours dans ses vers. Grâce à son heureuse mémoire, il avait à sa disposition un véritable trésor de citations et d'exemples, et ses avis, présentés avec discrétion et mesure, étaient le plus souvent suivis.
Avant même d'être académicien, il avait eu l'idée de publier une édition critique des Remarques de Vaugelas. Comme depuis 1647 beaucoup de locutions nouvelles avaient été adoptées, que beaucoup d'anciennes expressions avaient vieilli, il était utile de fixer le nouvel état de la langue.
Une s'agissait point, bien entendu, de refaire des lois de son autorité privée, mais seulement d'être, comme avait été Vaugelas, « le témoin du bon usage », de constater les changements qui s'étaient produits depuis quarante ans « dans la façon de parler de la plus saine partie de la cour et dans la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ».
1. Perrault écrivait à Huet le 1" juillet 1689 : « Domain expirera la magistrature de .M. Corneille, le plus débonnaire de tous les directeurs qu'ait jamais eus l'Académie ». (Bibl. Nat., Manuscrits, Fr. 15 189.
li. Un grand i tbre d'académiciens Fléchier, Segrais, etc.,
n'assistaient jamais aux assemblées; d'autres, comme Bossue! cl Boilcau, ne venaient qu'aux séances d'élection.
Aussi modeste que sou prédécesseur, qui s'était toujours retranché derrière l'autorité des écrivains contemporains, Corneille recueillit sur chaque remarque l'opinion de ses collègues de l'Académie l, particulièrement de Régnier-Desmarais, et des gens du monde qu'il avait l'occasion de rencontrer 2; il fit son profit des notes manuscrites de Chapelain que lui avait communiquées l'abbé de la Chambre, des Observations de Ménage, des Doutes de la langue française et des Remarques nouvelles du Père Bouhours, et, s'appuyant sur ces opinions considérables, il rédigea des notes très sensées, dont le seul défaut était un peu trop de timidité et d'indécision.
Ces notes parurent en 1G87 3 ; et, quoique ce ne fût pas là un travail bien personnel, elles confirmèrent la bonne opinion qu'on avait déjà de son érudition et de son jugement.
Cette même année, Perrault lut à l'Académie son poème sur le Siècle de Louis le Grand : on sait quel scandale provoqua cette lecture et comment la Compagnie se divisa sur la question des Anciens et des Modernes4. Corneille se trouva engagé dans la querelle un peu plus peut-être qu'il n'aurait voulu. Sans doute ses sympathies personnelles le portaient plutôt vers Perrault et Charpentier que vers Racine et Boileau ; on peut supposer cependant que, suivant son habitude, il se serait tenu sur la réserve, s'il n'avait pas été tout
1. Remarques de Vaugelas acee les notes de Th. Corneille, édit. Chassang, II, 40, et Avertissement.