‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 45 sur 206 · Mercure galant · texte numérisé non relu

Mercure galant

« C'est médisance, c'est calomnie » ? Il faut les nommer : ce sont des poètes. Mais quels poètes? Des auteurs d'hymnes sacrées ou des traducteurs de psaumes, des Godeau ou des Corneille? Non, mais des faiseurs de stances et d'élégies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour, qui font une épigramme sur une belle gorge, et un madrigal sur une jouissance. »

Voilà qui était certainement pour Fontenelle.

Les Théobahles ni ceux qui travaillaient sous eux et dans leur atelier ne jugèrent pas à propos de continuer une lutte où ils sentaient qu'ils n'auraient peut-être pas l'avantage. Le premier moment de colère passé, Thomas Corneille , à qui ces violences ne devaient guère plaire, réprima l'ardeur de Fontenelle et de De Visé, plus belliqueux que lui, et, à partir de ce moment, le Mercure ne prononça plus le nom de La Bruyère.

La querelle des Anciens et des Modernes ne devait d'ailleurs pas tarder à s'apaiser, au moins pour quelque temps. L'année suivante, le 4 août 1694, Perrault et Boileau se réconcilièrent. Corneille dut aussi se raccommoder avec le satirique ' : car le Mercure ne parla plus de Boileau qu'en termes très flatteurs. Ce qui est certain, c'est que Thomas vécut dès lors en très bonne intelligence avec la plupart des partisans des Anciens, particulièrement avec Huet 2, fort assidu comme lui aux séances de l'Académie. Il achevait d'ailleurs dans

1. A la date du 17 déc. 1710, Brossette écrit à Boileau : « N'avezvous pas aussi perdu un ami dans la personne de M. Corneille le Jeune, de qui j'avais coutume de dire avec Lucain : magni nomiru's umbra, quoiqu'il eût lui-même un grand nom? »

2. Son amitié pour l'évèque d'Avranches ne s'était même pas refroidie pendant la querelle : nous citons dans Y Appendice une lettre qu'il lui écrivit en 1692, alors qu'Huet était au siège de son évêché.

ce temps-là un travail considérable à la réussite duquel toute la Compagnie était intéressée.

On sait cpuels démêlés Furetière avait eus avec l'Académie. Ayant pris part pendant de longues années aux travaux du Dictionnaire, il avait cru avoir le droit d'en faire son profit : il avait préparé en cachette un gros ouvrage, comprenant non seulement tous les mots de la langue française, mais encore l'explication détaillée de tous les termes d'art et de science; il avait obtenu par surprise un privilège, et l'Académie s'allait voir ainsi devancée par l'un de ses membres , quand un hasard l'informa de cette trahison. Furetière fut sommé de comparaître devant une commission de cinq membres; sa mauvaise foi lui fut prouvée et, comme il refusait, malgré tout, de renoncer à son dessein, l'Académie prononça son exclusion (22 janvier 1685) et lui fit retirer son privilège. Il rédigea pour se défendre les Factums que l'on sait , il intenta même un procès à ses anciens confrères; mais la mort vint le surprendre, en 1688, avant que l'arrêt fût rendu. Son Dictionnaire cependant était entre les mains des libraires de Hollande, qui, pouvant se passer de privilège, en hâtaient la publication : il parut en 1C90 en deux volumes in-folio, sous ce titre : Diction/mire universel contenant généralement tous les mots français tant vieux <jue modernes, et les termes de toutes les sciences et des

arts, etc (La Haye et Rotterdam.) L'Académie, qui

achevait dans ce temps-là son propre dictionnaire. craignit que son ouvrage, qui n'était qu'un vocabulaire, lût moins recherché que celui de Furetière, qui étail encyclopédique : elle eut l'idée d'y joindre, sous forme de supplément, un second recueil, où sciaient traitées, comme dans le Dictionnaire universel, toutes les matières de science et d'art, et comme elle ne pouvait

se charger elle-même d'un pareil travail, elle en confia l'exécution à Thomas Corneille, dont elle connaissait l'activité et le zèle.

Grâce au concours de quelques-uns de ses confrères, de quelques artistes et de quelques savants1, Corneille vint à bout en quelques années de cette énorme besogne, et le Dictionnaire des termes d'arts et de sciences parut le 11 septembre 1694, un mois environ après la publication du Dictionnaire de V Académie . Présenté au public sous le patronage de cette Compagnie, approuvé par le roi, qui en témoigna publiquement son contentement 2, bien lancé, comme nous disons, par le Mercure valant, cet ouvrage balança le succès du Dictionnairc universel.

Il nous paraît cependant qu'il ne le vaut pas. Tous les deux ne sont et ne pouvaient être que des compilations. Ayant eu des secours qui avaient manqué à Furetière, ayant pu aussi profiter des recherches de son devancier, Corneille est sans doute plus complet et, sur certains points, plus exact : mais son œuvre manque d'ordre et de méthode, et c'est cela justement qui fait le mérite des travaux de cette espèce. Il a dépouillé avec un soin très louable tous les ouvrages spéciaux : Trésor de la Langue française de Nicot, Dictionnaire de chimie de Perrault, le médecin, Principes de l'architecture, de la sculpture, de la peinture de Félibien, Institutes de médecine de Ettmuller, Traité de physique de Rohaut, Abrégé de philosophie de Bernier, Traité des monnaies de Boizard, Histoire de France de Mézeray, et cent autres encore ; mais on s'aperçoit trop que toute cette science n'a pas été digérée. On voit souvent se suivre dans un même passage des extraits de divers

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