Mercure de sept. 1694, p
livres, qui quelquefois se répètent et quelquefois se contredisent. La longueur même des articles est mesurée non point par l'importance du sujet, mais par l'abondance des documents. Corneille ne sait rien sacrifier. Il consacre deux colonnes par exemple au mot Concile parce qu'il a eu sous la main la liste complète des conciles et des personnages considérables qui s'y sont trouvés. Lisez l'article Abeille dans Furetière : vous y verrez une étude assez sérieuse de la structure de cet insecte, de ses métamorphoses et de ses mœurs; lisez le même article dans le Dictionnaire des termes d'arts et de sciences : vous n'y trouverez que des récits plus ou moins vraisemblables sur les coutumes des abeilles sauvages. Thomas a trouvé ces contes dans Y Histoire des Antilles du P. Du Tertre, et il n'a pas su résister au plaisir de les reproduire.
Signalons encore un autre défaut : le sens critique, qui paraît n'avoir pas trop manqué à Furetière, fait tout à fait défaut à Corneille. Toutes les absurdités qui foisonnent dans les traités du Moyen Age ou de la Renaissance, dans les livres d'Albert le Grand ou de Matthiolc, toutes les fables qu'ont rapportées des pays lointains les missionnaires ou les voyageurs, il les accueille avec la même naïveté. Quand on lit par exemple l'explication qu'il donne du sommeil ou de Y hystérie ou encore sa description des talapoins, on a quelque peine à garder son sérieux. L'article Philtre, auquel Furetière n'avait consacré que quelques lignes méprisantes, est traité ici avec une gravité tout à fait amusante : « ....On demande s'il est des philtres de cette nature et d'ordinaire on répond que non, ce qui est pourtant contre l'expérience, puisqu'on sait que, si un homme met un morceau de pain sous son aisselle, le chien qui en aura mangé ne le quittera jamais. Van llelmont a écrit qu'ayant tenu
certaine herbe dans sa main durant quelque temps et pris ensuite le pied d'un petit chien de la même main, cet animal le suivit partout et abandonna son premier maître.... 11 est étonnant que la passion amoureuse causée par un philtre revienne périodiquement. Le docteur Langius témoigne qu'il a guéri un jeune homme qui, avant mangé à quatre heures après midi la moitié d'un citron qu'il avait reçue d'une femme, sentait tous les jours à la même heure un amour empressé, qui le faisait courir de côté et d'autre pour la chercher et la
voir » Il serait aisé de multiplier ces exemples. Mais
il serait injuste de reproche!' plus longtemps au bon Corneille une crédulité qui lui était commune avec la presque unanimité de ses contemporains. Ce qu'il fallait démontrer, c'est que ces deux imposants volumes in-folio, qu'on loue volontiers sur leur simple apparence, restent en somme au-dessous de l'ouvrage dont ils devaient ruiner le succès, et que, s'ils font honneur à la conscience de leur auteur, on n'y voit pas trop s'annoncer, comme on l'a dit, l'esprit de Y/ùui/clopédie.