CHAPITRE VIII
Occupations des dernières années : Traductions d'Ovide, Quatrains pour une édition d'Esope. — Th. Corneille à l'Académie des médailles. — Suite de ses travaux d'érudition : le Dictionnaire géographique. — Deuils domestiques; cruelles épreuves de sa vieillesse. — Sa retraite aux Andelys. — Sa mort.
Pondant les années qui suivirent, Thomas Corneille ne fit paraître que quelques ouvrages d'assez médiocre importance. En 1797, il acheva de publier une traduction des Métamorphoses d'Ovide, dont il avait donné la première partie longtemps auparavant (1669-1672) *. Il avait, dit-il, commencé ce travail pour son plaisir personnel, et ne le livra au public que sur les instances de quelques amis. Il faut bien dire que, s'il l'avait gardé pour lui-même, le public n'y aurait pas beaucoup perdu. Il écrivait en tête des six premiers livres : « Le fameux auteur des Métamorphoses s'est enfin résolu d'en souffrir une de lui-même... ». Il ne croyait pas si bien dire : c'était bien une métamorphose que cette traduction, et à laquelle Ovide ne gagnail pas.
Esprit ingénieux et facile, Thomas devait se trouver
1. Il avait donné aussi, en 1070, une traduction, également en vers, de quelques pièces d'Ovide (fféroïdes), d'une ode d'Horace el d'une scène du Pastor fido de Guarini.
naturellement porté vers le plus facile et le plus ingénieux des poètes latins, comme Pierre s'était attaché instinctivement à Stace et à Lucain. Pourquoi ne s'estil pas rendu compte qu'Ovide est de tous les auteurs anciens le moins susceptible d'être traduit, et que luimême était le moins capable de le bien traduire, ayant justement les mêmes défauts que lui? Le grand tort d'Ovide avait été d'écrire trop vite, de pousser à bout tous les développements, de se complaire en des finesses excessives : il était facile de prévoir ce qu'il deviendrait entre les mains d'un homme, plus que lui abondant et diffus, et dont la subtilité naturelle s'était encore accrue à l'école des Espagnols. Toutes les grâces du, modèle se sont évanouies; sa familiarité est devenue vulgarité, son élégante recherche est devenue afféterie et obscurité. A peine, en ces trois volumes, rencontre-t-on vingt jolis vers, qui ont bien l'air de s'être trouvés par hasard au bout de la plume du traducteur.
Quelques auteurs ont attribué à Thomas Corneille le dernier volume de Y Histoire de la Monarchie française sous le règne de Louis le Grand. M. de Rieucourt, qui avait commencé cet ouvrage, était mort en 1691 : le libraire fit continuer le travail jusqu'à l'année 1696. Il est possible que Corneille ait été chargé de ce soin : mais le fait aurait besoin d'être démontré. En tout cas, ce résumé exact et sec des campagnes qui précédèrent le traité de Ryswick ne peut pas ajouter grand'chose à sa réputation.
Thomas Corneille ne gagnera pas non plus beaucoup à la restitution que nous allons lui faire : nous la lui devons cependant. Il parut vers 1702 une Traduction des fables d'Esope et de Philelp/te, enrichie de discours moraux et historiques et de quatrains à la fin de chaque discours. Cette traduction porte le nom d'uncer-
tain M. de Bellegarde. Dans une lettre inédite que nous citons dans Y Appendice, Thomas Corneille a confessé lui-même que ces quatrains étaient de lui. On pourra juger de leur valeur par les extraits que nous en faisons; on les appréciera sans doute assez favorablement, si l'on songe que c'était l'œuvre d'un vieillard de près de quatre-vingts ans. Peut-être même éprouvera-t-on un certain plaisir à trouver résumés dans quelques-uns de ces vers les préceptes de l'aimable et douce morale, d'après laquelle ce vieillard avait dirigé sa vie.
En dehors de ces petits travaux, Corneille donnait encore une part de son temps à l'Académie française, qui avait entrepris de faire à son tour une édition critique des Remarques de Vaugelas et qui lui avait demandé de lui servir de secrétaire, Regnier-Desmarais, secrétaire perpétuel, étant tout occupé de la préparation d'une grammaire '. De plus, l'Académie des Inscriptions, que le roi venait d'augmenter par un nouveau règlement, lui avait ouvert ses portes en 1701, et nous voyons par les procès-verbaux des séances qu'il assistait aux assemblées avec la plus grande assiduité, pavant souvent de sa personne, expliquant Ovide, Aulu-Gelle, faisant profiter ses confrères de son savoir si étendu.
Mais la grande occupation de ses dernières années fut l'achèvement du Dictionnaire universel, géographique et historique, qu'il avait commencé dès 1691. Celte énorme compilation lui coûta, comme il dit lui-même, « plus de quinze années d'un travail très assidu et presque sans aucun relâche2 ». Il en faut bien dire ce que nous avons déjà dit du Dictionnaire des termes
1. Les Observations de V Académie française sur les Remarques de M. de Vaugelas parurent en 1704 en un gros volume in-4 de 617 pages.