La Mort d'Achille
LES TRAGÉDIES CORNÉLIENNES. 1,7
chose le mieux du monde; le coup manqué, elle lui annonce qu'elle va recommencer : il déclare qu'il ne se défendra pas et se laissera tuer, par obéissance.
Il semble qu'il ne soit pas possible de prendre plus de libertés avec l'histoire! Et pourtant l'on trouverait que Thomas Corneille a été assez discret, si on comparait son Théodat à celui que Quinault a mis en scène dans Amalasonte, ou à la Tomyris de VArtamène, ou à la Lucrèce de la Clélie ou à ce « grand borgne » d'Horatius Coclès, chantant à l'écho des couplets amoureux ! N'était-il pas permis de contredire Blondus ou quelque autre chroniqueur du Bas-Empire, quand l'autorité d'Hérodote, de Tite-Live et de Plutarque était comptée pour si peu de chose? N'était-ce pas la loi fondamentale du genre romanesque que « l'amour seul lit la vertu héroïque », comme dit Boileau dans son Dialogue des héros de romans *?
Si on le compare à ses contemporains, si peu respectueux de la tradition, s'étonnera-t-on que le Grand Corneille ait été appelé historien et que ses admirateurs aient pu dire de lui qu'il avait « mieux fait parler les Crées que les Crées, les Romains que les Romains, les Carthaginois que 1rs citoyens de Carthage ne parlaient eux-mêmes et que, presque seul de son siècle, il avait eu le bon goût de l'antiquité 2 »?
Dans un article récent, un des maîtres delà critique contemporaine s est appliqué à montrer que Pierre Corneille n'a eu en réalité aucune idée de ce (jii on nomme
1. Les héros d les héroïnes, 'lit Pluton dans ce Dialogue, sont aujourd'hui les plu- sottes gens du monde grâce à certains .tuteurs qui leur mil appris, dit-on, [e beau langage et qui en nui fait des imoureus transis;... el quand nous leur témoignons, Proserpine cl moi, que crlu nous choque, ils nous traitenl de bourgeois.
2. Saint-Evremond, Dissertation sur la tragédie de Racine iitlitulée Alexandre !<• Grand.
la couleur locale, que, « clans les situations les plus diverses, tous ses personnages se ressemblent, que Grecs et Romains, Byzantins et Lombards, Gépides et Visigoths, Huns et Francs, Syriens et Espagnols, ils parlent tous, ils agissent tous à peu près de la même manière et que, par exemple, les vers qu'il a mis dans la bouche de sa Cléopâtre seraient aussi bien placés dans celle de son Emilie » ; et il a conclu en disant que « pas plus que ses contemporains, Corneille n'a eu de l'historien ni le souci de l'exactitude, ni le respect de la vérité, ni le sentiment de la distinction des temps, des lieux et des mœurs l ». Il y a bien de la vérité sans doute dans cette observation : il est assez naturel que les héros cornéliens ne portent pas une marque très particulière de leur milieu et de leur temps, puisqu'ils ne sont pas, à proprement parler, des individus, mais bien plutôt des personnifications de vertus ou de passions idéales , dégagées de tout élément passager. Mais enfin tout est relatif : si on rapproche ces héros des personnages du drame moderne ou même du drame romantique , on pourra trouver qu'ils manquent de couleur et que leurs contours sont peu arrêtés; mais si on les compare aux Catons galants et aux Brutus damerets dont parle Boileau, on reconnaîtra que, s'ils sont des images agrandies, ils ne sont pas du moins des images défigurées des hommes illustres, dont ils portent le nom, que les idées ou les sentiments qu'ils représentent sont bien en somme les idées et les sentiments qui ont dominé leur époque, qu'ils se distinguent par là, et que par exemple on se figurerait malaisénfent le Cid uniquement furieux pour le bien public et Horace esclave du point d'honneur. Ainsi on
1. M. Bi'iinetière, article sur Corneille (Grande Encyclopédie).
LES TRAGEDIES CORNELIENNES. 149
comprendra qu'en louant Corneille d'être entré dans le génie des siècles disparus et d'avoir fait parler avec bienséance tant de héros, Saint-Evrcmond ne lui décernait ni un éloge banal, ni un éloge immérité, qu'il v a en somme dans son théâtre une vérité très haute et très belle et que si ce n'est pas absolument une vérité historique, c'est, suivant l'heureuse expression de M. Nisard, une vérité héroïque.
Cette vérité, qu'il avait violée tout le premier dans ses œuvres romanesques, Thomas Corneille l'a très soigneusement respectée dans les tragédies dont nous parlons maintenant, et c'est par ce trait, autant que par la subordination de la galanterie à l'héroïsme, que ces tragédies méritent vraiment d'être appelées cornéliennes. Point d'invraisemblance ici, ni dans les actions, quoiqu'elles soient « illustres » et surprenantes, ni dans les personnages, quelque détachés qu'ils soient des faiblesses humaines; parce que, comme son frère, le poète est allé chercher sa matière « dans l'histoire des peuples nés pour la grandeur J » et que, peignant des âmes antiques, il n'a voulu les animer que des généreuses passions dont avaient vécu les anciennes républiques : l'amour ardent de la liberté, l'ambition politique et l'esprit de sacrifice.
Le Commode de Th. Corneille n'est qu'un monstre assez vulgaire : mais il en a face de lui une courageuse jeune fille qui, seule dans une cour terrorisée et avilie, conserve des sentiments dignes de l'ancienne Home, qui seule ose tenir tête au tyran. C'est Ilelvie, fille de Pertinax. L'empereur s'est pris pour elle d'une tendresse subite et veut l'élever jusqu'à lui; mais cette éclatante fortune ne la tente point, et elle repousse l'amour du maître avec une fierté d'âme toute stoïcienne. « Redoutez Commode », lui dit-on :
1. M. Faguet, les Grands Maîtres du xyiic siècle (Corneille).
HELVIE
Ma vertu contre lui fera ma sûreté.
L/ETUS
D'un amour irrité la fureur est à craindre.
HELVIE
Eh! bien, s'il est besoin, j'ai du sang pour l'éteindre.... Qui peut oser mourir peut braver les tyrans 1.
Quand l'empereur vient en personne lui offrir sa main, quand, même en faisant sa déclaration, il laisse échapper des menaces, — « Je ne vous crains point, lui répond-elle. Que m'importe la vie? »
Je sais, pour en sortir, cent chemins différents, Si je vous vois marcher sur les pas des tyrans 2.
Sentant qu'il ne peut rien sur ce cœur intrépide, Commode s'en prend à son père. Pertinax mourra, si Helvie refuse de lui céder. Helvie se sacrifie par dévouement filial : elle marche à l'autel, mais au moment où elle va être unie au tyran, elle tire un poignard et essaye de le frapper : on la désarme, on l'entraîne, et, sortant du temple, l'empereur la fait comparaître devant lui. Elle s'avance, non point troublée et balbutiante comme Cinna devant Auguste, mars hautaine et méprisante, sans repentir et sans regret. — « Oui, je suis coupable », dit-elle à Commode,
Non d'avoir voulu perdre un tyran détestable, Non d'avoir attenté sur tes jours odieux, Mais d'avoir pu manquer un coup si glorieux, De n'avoir su fournir au courroux qui m'enflamme Dans un cœur tout romain que le bras d'une femme.