‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 77 sur 206 · V, vu · texte numérisé non relu

V, vu

LES TRAGEDIES CORNELIENNES. I55

Et, en disant ces mots, il tire un poignard et se tue '.

Pierre Corneille disait en parlant de sa tragédie de Rodogune '2 : « Cléopâtre est très méchante; il n \ a point de parricide qui lui lasse horreur, tant son attachement à la domination est violent; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme, qui a quelque chose de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la source dont elles partent. « Stilicon et Maximian ne sont-ils pas de la même race que Cléopâtre, épris comme elle de l'extraordinaire, glorieux de s'élever par l'étrangeté de leurs entreprises au-dessus de l'humanité, capables à coup sûr, si le destin avait autrement disposé leurs vies. d'être de même des merveilles d'honneur et de vertu?

Cette impression étrange, mêlée d'admiration et d'horreur, que nous laisse Rodogune, c'est surtout dans la Laodice de Thomas que nous la retrouvons.

Maximian et Stilicon ne veulent sacrifier que leurs gendres à leur ambitieuse passion. Laodice a sacrifie''

1. Dans son Maximien 1 1 7 : î s , La Chaussée a imité d'assez près la tragédie de Thomas Corneille. Mais il en a beaucoup simplifié l'intrigue. De plus L'ancien empereur a chez lui un rôle un peu plus effacé. Il est toujours possédé par la même fièvre du pouvoir :

Albin, l'ambition est l'âme d'un héros.

Elle émane du ciel, elle vient des dieux mêmes... II. 1).

Pour être désarmé, je ne suis pas vaincu,

Pour recouvrer enfin le rang où j'ai vécu,

Il n'est rien que mon bras ne tente et n'exécute;

Je tombe de trop haut pour craindre une autre chute (II, vu).

Mais le plus souvent il ne se décide poinl seul. Il se laisse menei par un certain Albin, scélérat odieux, qui trahit tout le monde, et partageant ainsi avec un autre l'horreur du crime, il est moins coupable, mais aussi moins grand.

Dans une lettre à M. Berger (février 1738 , dans une autre lettre ù M. Thieriot (8 mars 1738 . Voltaire se promettait que la pièce de La

Chaussée serait bien supérieure a celle '\<- Thomas. Elle est | t-

être mieux écrite, mais elle est plus banale et moins cornélienne.

•J. Premier Discours sur le Poème dramatique.

cinq de ses fils pour garder le trône de Cappadoce. Il ne lui en reste plus qu'un, que les Romains avaient emmené comme otage. Celui-là même, elle a essayé de le faire assassiner à Rome : mais les meurtriers ne font pas trouvé. Le jeune prince a quitté l'Italie; il a abandonné son nom d'Ariarate et, caché sous celui d'Oronte, il est venu à la cour même de sa mère. Laodicc l'a remarqué : elle s'est intéressée à lui et, ce qui est tout à fait horrible, elle s'est mise à l'aimer. Elle veut même l'épouser, parce que le peuple de Cappadoce ne se contente pas d'avoir une reine et réclame un roi.

Et ce n'est pas seulement par tendresse pour lui qu'elle veut l'élever au trône, mais parce qu'elle espère que cet inconnu, qui lui devra tout, n'osera pas lui disputer la puissance. C'est pour cette même raison que la Pulchérie de Pierre Corneille repoussera Léon qu'elle aime, et voudra épouser le vieillard Martian qui ne peut pas lui porter ombrage \

Au commencement de la pièce, on apprend qu'Ariarate revient en Cappadoce sous la conduite de l'ambassadeur romain. C'est naturellement un faux Ariarate dont Rome a deviné la supercherie et qu'elle fait accompagner dans le pays même dont il a prétendu être prince, pour qu'il y reçoive sa punition. Mais la reine, on le comprend, s'y laisse tromper : elle craint que, malgré ses crimes, la toute-puissance ne lui échappe et elle se résout sans hésitation à commettre

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