‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 90 sur 206 · II. v · texte numérisé non relu

II. v

Quoi qu'osent contre moi ses projets téméraires, Dût l'Etat par ma chute en être renversé, Qu'il fléchisse, il suffit, j'oublierai le passé.... Vois-le, mais cache-lui que c'est moi qui t'envoie Et, ménageant ma gloire, en t'expliquant pour moi, Peins-lui mon cœur sensible à ce que je lui doi. Fais-lui voir qu'à regret j'abandonne sa tête, Qu'au plus faible remords sa grâce est toute prête, Et si, pour l'ébranler, il faut aller plus loin, Du soin de mon amour fais ton unique soin. Laisse, laisse ma gloire et dis-lui que je l'aime,

Tout coupable qu'il est, cent fois plus que moi-même

Par crainte, par amour, par pitié de mon sort, Obtiens qu'il se pardonne et s'arrache à la mort.... Je ne te dis plus rien, il y va de ma vie i.

Voilà enfin une vraie femme, qui souffre, qui aime, qui est lâche parce quelle aime, et non plus une héroïne de roman, toujours juchée sur les grands sentiments, toujours maîtresse de son cœur2 ! Comme il faut regretter que cette scène, que Racine n'aurait pas mieux conçue ni mieux conduite, n'ait pas été écrite par un Racine ! Un autre passage est aussi beau : c'est celui où la duchesse d'Irton vient avouer à la reine que c'est d'elle qu'Essex est épris, et que c'est pour elle qu'il s'est perdu. En connaissant enfin son heureuse rivale, Elisabeth ne peut retenir un cri de colère :

Ai-je bien entendu? Le perfide vous aime,

Me dédaigne, me brave, et, contraire à moi-même,

Je vous assurerais, en l'osant secourir,

La douceur d'être aimée et de me voir souffrir!

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