III, IV
188 THOMAS GOnNEILLE.
As-tu vu quelle joie a paru dans ses yeux, Combien il est sorti satisfait de ma haine ?
Que de mépris * î
La pièce est maintenant finie : Ariane sait bien désormais que Thésée est perdu pour elle; elle n'a plus à apprendre que la trahison de sa sœur.
Elle rapprend au cinquième acte, quand Phèdre et Thésée sont déjà partis. Elle reste d*abord interdite et son âme brisée se refuse à mesurer Tétendue de son malheur :
Je demeure insensible à force de souffrir,
dit-elle. Pais, la raison lui revenant, elle maudit la perfide, elle s'indigne d'avoir été jouée : « ils ont dû rire de moi », pense-t-elle et (cela n'est-il pas bien féminin?) elle souffre dans son orgueil presque autant que dans son amour :
C'est Phèdre! Cette Phèdre à qui j'ouvrais mon cœur !
Quand je lui faisais voir ma peine sans égale,
Quand j'en marquais l'horreur, c'était à ma rivale !
La periide abusant de ma tendre amitié
Montrait de ma disgrâce une fausse pitié,
Et, jouissant des maux que j'aimais à lui peindre,
Elle en était la cause et feignait de me plaindre '.
Dans sa colère, la malheureuse va jusqu'à arracher l'épée de Pirithoùs, elle essaye de se frapper; mais on la retient, on l'apaise, on l'emporte défaillante et pâmée.
1. Voltaire trouve ces vers dignes de Racine et entièrement dans son goût. « Cette césure, dit-il, interrompue au second pied, c'est-àdire au bout de quatre syllabes, fait un effet charmant sur l'oreille et sur le cœur. Ces finesses de l'art furent introduites par Racine et il n'y a que les connaisseurs qui en sentent le prix. » [Comment, êur Ariane,)
LES TRAGÉDIES RACINIBNNES. 189
Comment se fait-il que pendant cette longue héroïde, où la lamentation ne s^interrompt presque pas, notre pitié ne se lasse point? C'est que, presque à chaque scène, la douleur d'Ariane change en quelque façon de caractère. Une vague inquiétude d'abord, succédant à la tranquillité d'âme la plus complète, puis un soupçon plus fort, puis la certitude que Thésée est infidèle, avec un secret espoir de le ramener, cette illusion même vite dissipée, le morne abattement commençant alors, Tabandon de soi-même, la vie paraissant finie, une seule idée survivant dans cette détresse : le désir de connaître Theureuse rivale; enfin un coup rapide, brutal : la nouvelle que Thésée est parti, qu'il est parti avec Phèdre, la crainte du ridicule se joignant ainsi à l'horreur de l'abandon définitif, matériel, tout cela va éveiller au fond de ce cœur, qui ne croyait plus pouvoir souffrir, des sensibilités inconnues ^
Est-ce bien Thomas Corneille, d'ordinaire si superficiel, qui a ainsi analysé tous ces modes de souffrance?
Il n'y a pas, dans tout notre théâtre classique, de personnage qui inspire^ plus qu'Ariane, une pitié complète, absolue, sans mélange d'autre sentiment. Plus sympathique que la Phèdre de Racine, parce qu'elle ne brûle pas d'un amour coupable et qu'elle ne se venge pas de celui qui la dédaigne; plus touchante qu'Hermionc, trop violente, trop cruelle ; plus misérable que Bérénice, qui « emportera dans la Judée tout l'amour de Titus », elle nous attache à elle par sa candeur, par sa confiance, par sa tendresse en pleurs, parce qu'elle connaît, dans un court instant, toutes les peines, et aussi parce qu'elle
1. ^'ous insistons à dessein sur cette Taricté du rôle, parce que les critiques n'ont pas paru l'avoir remarquée (cf. Geoffroy, Cours de Liit. dr,^ t. I) : de fait elle peut échapper à un lecteur superficiel; mais une actrice de talent ne manquerait pas de la mettre en lumière.
est sans force dans un tel excès de manx. On voudrait l'avertir, la protéger. Un soir que Mlle Gaussin jouait ce rôle, au moment oii Ariane essaye de deviner le nom de sa rivale :
Est-ce Mégiste, Mglé, qui le rend infidèle?
un jeune homme lui cria tout éploré : « C'est Phèdre, c'est Phèdre ! » Ce cri spontané explique bien le succès de la tragédie : elle fait naître , elle entretient , plus qu'aucune autre, ce besoin de protéger la faiblesse, qui est naturel, même aux plus mauvais d'entre nous. Si elle n'est pas de tout point un chef-d'œuvre, si l'on peut regretter, avec M. Nisard, de n'y pas trouver un peu plus de poésie et la marque d'une main plus sûre, elle a, pendant près de deux siècles, éveillé bien des sentiments généreux, fait couler bien des larmes vraies ; cela certes est beaucoup, et aujourd'hui encore on peut la mieux aimer que beaucoup d'ouvrages plus achevés a de toute la préférence qu'il faut donner aux beautés de sentiment sur les autres beautés de l'art * )>.