‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 119 sur 209 · IV, I · texte numérisé non relu

IV, I

324 THOMAS CORNBILLE.

Mais Thomas Corneille est un censeur trop indulgent. Ce n'est point une punition que celle qu'il a infligée à Oronte ; sur les trois belles dames, dont il croyait avoir fait la conquête, Tune est une suivante, maîtresse de Cliton, dont le pauvre diable de valet paie les toilettes avec ses gages*; l'autre, dont il craignait d'être trop aimé, donne des rendez-vous à un de ses amis; quant à la troisième, Dorothée, qui elle aussi veut aimer <( à la mode », elle envoie à un rival le même billet flatteur qu'elle a déjà envoyé à Oronte. Mais ce ne sont là pour le jeune fat que de légères huihiliations, dont son orgueil seul peut souffrir, puisqu'il n'est pas vraiment amoureux. Le dénouement de la pièce est bien inattendu : Oronte épouse Dorothée. En unissant un vaniteux et une coquette, Thomas Corneille a-t-il voulu les punir l'un par l'autre? Rien ne le laisse deviner : il est probable qu'Oronte ne se marie, comme il le dit luimême, que « pour finir la comédie ». Mais quel mauvais mari il fera!

Cette conclusion si peu logique n'est d'ailleurs pas le principal défaut de V Amour à la Mode, Le gros reproche qu'il faut faire à l'auteur, c'est que ses personnages parlent trop et ne se remuent pas. La plupart des scènes sont remplies par des conversations, et qui ne sont pas écrites, hélas ! du même style que le Misan-

1. Ce bon Cliton a un accès de colère bien amusant, quand il apprend que la coquine se laisse courtiser par son maître :

.... Monsieur, quoique je la révère Comme un objet fameux pour avoir su vous plaire, Et qu'après le haut rang: où votre amour la met Je n'en doive parler que la main au bonnet.

Si dans quelque lo^is jamais je la rencontre, Ou qu'en passant chemin le hasard me la montre, Ne puis-je point alors, en toute humilité, Avec tous les respects dus à sa qualité, Pour la remercier de ses humeurs gaillardes, Lui donner seulement trois ou quatre nasardes ? (III, i.)

thrope. Les personnages répètent sans cesse : « Voilà ce que je pense, voilà comment j'agis ». On aimerait mieux les voir un peu à l'œuvre. Mais n'oublions pas, pour être justes, que la comédie est d'un temps où le public ne se lassait pas des dissertations et des ana-^ lyses.

Somme toute, il faut reconnaître à Corneille le mérite d'avoir ébauché une peinture de caractère. Son Oronte a eu une nombreuse et brillante lignée : de lui procèdent en quelque manière les Acaste et les Clitandre de Molière et l'Homme à bonnes fortunes de Baron, le . Chevalier à la mode de Dancourt et le Marquis de Regnard, tous ces élégants petits-maîtres, qui a'amu-* sent à jouer avec l'amour et dont la seule force est la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, poupées bien habillées qui passent avec des frou-frous de rubans et de jolis rires vides, plus capables, comme disait Boi-* leau, de donner de la jalousie aux femmes qu'aux maris, que les femmes recherchent cependant parce qu'elles mettent leur vanité à retenir le plus longtemps ceux qui font profession de ne jamais s'attacher. N'est-ce point un honneur pour Thomas Corneille que d'avoir le premier mis sur le théâtre un personnage que la comédie allait exploiter pendant près d'un siècle ^ et que d'avoir, le premier en France avant Molière, tenté une étude de mœurs?

Le Berger extravagant y joué deux ans après V Amour à la Mode, est une pièce d'un genre tout particulier. Elle est intitulée : Pastorale burlesque, et c'est une sorte de parodie des bergeries qui avaient eu tant de vogue dans la première moitié du xvii' siècle,

VAminta du Tasse, le Pastor Fido de Guarini, la

Page 1