A. Damas fils (Préface de la Prineeêêe Georges
2. Hoadart de la Motte, qai remplaça Thomas Corneille à l'Académie, dit de lai bien jaetement : c Ce qai le distingue dans les deax genres, c'est qu'il posséda souverainement le don de l'intrigue et des situations; peut-être ne connaitrait-il pas de maître au tfa^àCre, si sa
éternel souci du mieux, dont sont travaillés les vrais arti^es. Il n'a point connu qu' « il y a dans Fart uo point de perfection, comme de bonté ou de maturité
dans la nature », ou bien, Fayant connu, il a désespéré ^*y atteindre : en tout cas, il a travaillé « en deçà », pour parler encore comme La Bruyère, et c'est pourquoi les âges suivants ne lui ont conservé qu'une sorte de dédain sympathique. Son exemple devrait enseigner la modestie à ceux de nos auteurs qui seraient tentés de prendre leur savoir-faire pour du génie et leur réussite pour de la gloire : il pourra du moins consoler les honnêtes gens de bien des succès irritants et de bien des renommées importunes.
Enfin il serait injuste d'oublier que Thomas Corneille a été autre chose encore qu'un homme de théâtre. A un âge où l'on ne songe d'ordinaire qu'à la retraite, il s'est improvisé lexicographe et grammairien, et sa longue vieillesse a été jusqu'au bout consacrée à d'énormes tra- . vaux d'érudition. Certes il n'y a rien de bien personnel ni dans les notes qu'il a ajoutées aux Remarques de Yau* gelas, où il se borne à constater, expression par expression, sans aucune vue générale, l'état de la langue à la fin du siècle, et qui ne sont guère en somme que les Dites, . . et iVe dites pas, . . de nos grammaires populaires ; ni dans le Dictionnaire des Termes d'arts et de sciences^ ni dans le Dictionnaire de Géographie, compilations souvent naïves, où ne paraissent ni l'esprit critique ai l'esprit de méthode. Le mérite littéraire de ces lourds -ouvrages est tout à fait nul, et leur valeur scientifique fort médiocre. Mais on ne peut pas ne pas admirer qu'un vieillard ait eu assez de courage pour entre-
féconde facilité, si la foule de ses grands desseins loi eût laissé le soin scrupuleux du détail. » [Discoure de remerciement, prononcé le S févri^iî 1^10.)
prendre un pareil travail, assez d'énergie poar l'achever et qu'ainsi sur une vie déjà chargée d'auteur dramatique se soit, pour ainsi dire, greffée une vie d'encyclopédiste.
Que si maintenant, détournant nos yeux des ouvrages, c'est l'homme que nou^ regardons, il nous parait à deux égards bien intéressant.
D'abord il est le frère d'un poète illustre, il a grandi sous ses yeux, il en a reçu des leçons, il a vécu à ses côtés, dans une intimité de tous les instants, dans une communion parfaite de tou9 les sentiments, n'ayant avec lui qu'une même maison, qu'un commun domestique, de sorte qu'il a pour nous le prestige de tout ce qui a touché de près au génie, et se trouve comme éclairé par les reflets de cette grande gloire. Conservant avec cela sa physionomie pfopre, ne se contentant pas d'être l'ombre' d'un grand homme, il est très ondoyant, très divers et, si l'on peut dire, très dispersé, tandis que Pierre Corneille est plutôt massif. Tenant par certains côtés à son siècle et par d'autres au siècle suivant; tantôt esclave de la convention, tantôt novateur hardi et plein d'idées ; généreux, bien* faisant, mais habile, quand il convient, à défendre ses intérêts ; modeste h l'prdinaire et réservé autant qu'on peut l'être, point ennemi cependant d'une douce ré«« clame, il réunit ainsi toutes les contradictions et, sons son apparente simplicité; semble presque insaisissable.
Si, nous plaçant maintenant à un autre point de vue, nous suivons les étapes de sa longue carrière, nous le trouvons mêlé à toute ia vie littéraire du g^nd règne : célèbre, dès la jeunesse, parmi les beaux esprits de sa ville, se faisant ensuite sa place dans la société pari* sienne, sous le patronage des cercles précieux; rival heureux de Boisrobert et de Scarron, rival Aalheureux
de Molière, puis de Racine; très répandu dans ces compagnies, où s'entretiennent tout le long du siècle le petit goût d'alcôve et Tesprit de cabale et qui relient par une chaîne ininterrompue Mme de Lambert à Mme Arragonais ; directement mêlé à la querelle des Anciens et des Modernes, adversaire de Boileau et de La Bruyère, ami de Perrault, associé de Donneau de Visé, rédacteur d'une gazette mondaine, membre actif de deux Académies, entraîné sur le tard par cette ardeur d'érudition qui marque les dernières années du règne, finissant comme Fontenelle, après avoir commencé comme Pierre Corneille. Il n'est personne à qui il n'ait tenu, il n'est rien à quoi il n'ait touché, il a subi toutes les influences, s'il n'a pas su en exercer une, et c'est toute une époque de soixante ans que l'on voit revivre dans les multiples aspects de sa vie.
Il nous reste de lui cette impression dernière qu'il représente mieux qu'aucun de ses contemporains la valeur moyenne des esprits de son temps. Si, malgré la Mort d'Annibalj Ariane et les Dames vengées ^ il n'y a pas lieu, semble-t-il, de reviser le jugement qu'a porté sur lui la postérité toujours équitable, il mérite cependant de ne pas être oublié, non seulement pour la variété de ses entreprises et pour la nouveauté de certaines, mais aussi et surtout parce qu'ayant toujours réussi, on peut dire qu'il a réalisé l'idéal moyen de son siècle. S'il est vrai que chaque société a la littérature qu'elle mérite, et que chacune doive être jugée sur les ouvrages ordinaires qu'elle acclame et non sur les chefs-d'œuvre qui la dépassent, Thomas Corneille devra être toujours lu : son théâtre, s'il ne demeure pas comme une œuvre, restera comme un document.