CHAPITRE III
LES TRAGÉDIES RAGINIENNES
LE COMTE d'eSSEX — ARIANE
Par quels côtés Th. Corneille a pu imiter Racine. — Le comte d'Essex dans l'histoire et chez Th. Corneille. — Quel est le personn^e sympathique de la pièce ? — Le caractère d'Elisabeth. — Grande simplicité d'action dans Ariane. — Comment il n'y a, à vrai dire, qu'un seul personnage et qu'une seule situation. — Pourquoi le personnage d'Ariane est touchant.
Ariane et le Comte d'E^sex^ dont nous. avons encore à parler et que l'on cite généralement comme les deux chefs-d'œuvre de Th. Corneille, sont les dernières, ou peu s'en faut, de ses tragédies et semblent avoir été composées d'après un système tout autre. En 1672, c'est la date à* Ariane y Racine avait déjà donné la plupart de ses ouvrages. Tandis que Pierre Corneille protestait contre les succès de son rival en s'enfonçant de plus en plus dans ses propres défauts, Thomas, plus souple et plus avisé, n'hésita point à suivre le goût du public et k s'essayer dans le genre qui semblait alors le mieux réussir.
Les qualités maîtresses de Racine : l'observation puissante de la nature et l'absolue perfection du style, il ne pouvait songer à les égaler, et peut-être ne les estimait-il pas leur prix; mais ce qu'il pouvait lui
prendre, c'étaient les procédés de son art. Par la simplicité des situations, par la conduite de l'intrigue, qui est réduite presque a rien et dont les rares péripéties sont amenées par les mouvements des passions plutôt que par les événements extérieurs, Ariane et le Comte d'Essejc pourraient être comparés même à Bérénice. Ajoutons que les sujets de ces deux pièces sont empruntés, Tun à la légende grecque, comme les sujets XAniromaque ou à^Iphigénie, Tautre a l'histoire moderne, comme le sujet deBajazet;ei, si nous remarquons encore que Témotion qu'elles nous laissent, c'est non plus Tétonnement et l'admiration, mais l'attendrissement et la pitié, ne serons -nous pas forcés de convenir que le seul disciple qu'ait eu Racine, au moins dans son temps, c'a été justement le frère de Corneille?
On connaît la singulière destinée de ce Robert Devereux, comte d'Essex, qui, par les grâces de sa personne et les séductions de son esprit, gagna, du premier jour où il parut a la cour d'Angleterre, le cœur de la reine Elisabeth. Comblé de faveurs par cette princesse, porté par elle aux plus hauts emplois de l'État, ni par ses maladresses et ses insuccès, ni par ses exigences continuelles, ni par ses dédains injurieux, il ne put lasser l'affection persistante de la vieille souveraine. Il fallut qu'il se compromît dans un complot et tentât de soulever une émeute à Londres, pour qu'enfin Elisabeth se décidât a le livrer à la justice. Condamné à mort, le comte ne voulut pas s'abaisser à demander grâce, et la reine, irritée de tant d'orgueil, laissa la sentence s'exécuter. Essex fut décapité en 1601, au milieu des protestations indignées du peuple de Londres, qui l'aimait pour sa prodigalité, pour son courage, et aussi pour sa légèreté et sa folie.
Une aventure aussi dramatique devait assurément
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tenter les faiseurs de romans et les poètes tragiques : il circula en Angleterre et en France, pendant les premières années du xvii' siècle, plus d'une Histoire i>éri' dique des amours de la reine Elisabeth et du comte d'Essex; un peu plus tard, en 1639, La Calprenède composa sur la mort du favori une pièce qui obtint un grand succès et qui nV'tait pas loin de le mériter ; Thomas Corneille reprit le sujet en 1678.
Son comte d'Essex ne ressemble pas trop à TEssex de Thistoire, ni même à celui de La Calprenède, qui a bien Tair d'être moins anglais qu'espagnol. Fidèle sujet, vaillant capitaine, illustré par mille victoires, il a conquis l'amour d'Elisabeth moins par ses charmes que par son héroïsme chevaleresque : il dit en plus d'un endroit qu'il a sauvé l'Angleterre, et ceux à qui il le dit paraissent n'en pas douter. Son seul crime est d'avoir, en un jour d'égarement, soulevé la populace, et, s'il s'est porté à cette extrémité, ce n'est point par ambition ni pour bouleverser l'Etat, mais seulement pour empêcher la femme qu'il aime d'épouser le duc d'Irton. Sa tentative n'a pas réussi, on l'a arrêté, et ses ennemis, qui sont aussi ceux de la reine, l'accusent d'avoir voulu s'élever au trône. P2Iisabeth refuse d'abord de le Supposer coupable, elle le prie d'expliquer son entreprise : elle est prête à tout croire et à tout pardonner. Mais Essex refuse de rien répondre, parce qu'il ne veut pas compromettre par son aveu la nouvelle duchesse d'Irton : il est donc conduit devant les juges et condamné à mort. La reine peut encore lui faire grâce, elle lui demande seulement de solliciter son pardon. <( J'aime mieux mourir innocent, s'écrîc-t-11, que de m'avouer criminel ! » Et de même qu'il avait refusé de se disculper par scrupule amoureux, il refuse de s'humilier par raffinement d'honneur. C'est donc un véritable
combat de fierté qui s'engage entre Elisabeth et son favori : « Qu'il fasse des excuses ! » — « Pourquoi en ftfrais-jé? » Toute la pièce est là, comme l'a remarqué Voltaire. Elisabeth cède enfin, mais il est trop tard : les ennemis du comte ont déjà fait exécuter la sentence. Essèx semble ainsi avoir le beau rôle : il meurt fidèle défenseur du trône, serviteur loyal de sa souveraine, victime d'une confusion qu'il aurait pu sans peine dissiper, s'il s'était fait une idée moins rigoureuse de ses devoirs de galant homme ; il meurt en pleine jeunesse, dans tout l'éclat de sa gloire, pleuré par deux femmes, dont l'une est très belle, dont l'autre est reine. Comment se fait-il qu'avec tout cela il ne soit pas très sympathique? Thomas Corneille a eu pourtant le bon goût de nous laisser ignorer Tâge d'Elisabeth, et le comte échappe ainsi à la situation toujours ridicule du jeune homme qu'une vieille femme poursuit de sa tendresse. Ajoutons qu'il ne se laisse jamais aller à cette dureté, à cette brutalité qui est l'ordinaire défaut des hommes à bonnes fortunes, trop gâtés par les femmes'. Il n'a qu'un travers, mais il est insupportable : c'est sa fatuité. Il est persuadé que l'univers entier a les yeux sur sa personne *; il se demande ce que la postérité
1. On sait que, dans la réalité, le comte ne craignait pas d'aller jusqu'aux gros mots et même jusqu'aux coups, dans ses disputes avec la reine. L'Esscx de La Calprenède n'est guère plus galant: voici l'agréable message dont il charge l'amie qu'Elisabeth a envoyée dans sa prison (II, v) :
Que ce puissant esprit gouverne son État Et ne se trouble plus pour un sujet ingrat :
Elle doit maintenant avoir de la prudence!
Qu'elle quitte l'amour : son âgé l'en dispense !