‹ Thomas et ses amisChapitre 3 sur 8 · THOMAS ET L ABBE BESSIN · texte numérisé non relu

THOMAS ET L ABBE BESSIN

Bessin (Alexandre-Jacques) est né le 1 4 juillet 178/1 à Glos-la-Ferrière, près de Laigle. A son entrée dans les ordres, il fut nommé professeur de rhétorique au collège d'Orléans à Versailles. C'était vers 1759 ou 1760. Il ne tarde pas à frayer avec ses collègues de Dormans-Beauvais : Thomas, Jacques Delille et Sélis,

Son bagage littéraire, loutefois, est loin d être aussi considérable que celui de ses amis. On ne connaît de lui, à cette époque, que quelques Epîtres : Sur la mort d'un curé de Versailles, A un grand seigneur partant pour Versailles, Sur la mort d'un magistrat vertueux. La mort du jeune duc de Bourgogne (i), cet enfant prodigieux, à en croire les écrits officiels du temps et son panégyrique par Lefranc de Pompign^n, inspire à l'abbé Bessin une Élégie, dont le permis d'imprimer est daté du 2 avril 1761. a De tous ceux qui se sont exercés sur ce triste sujet, écrit Fréron, M. Bessin est, à mon gré, celui qui a le mieux réussi. Toute sa pièce en vers libres vous fera plaisir en général, et surtout les morceaux nobles et touchants. L'auleur de cet ouvrage a du talent et surtout de la sensibilité, don de la nature si nécessaire pour bien écrire en vers ou en prose, et si rare parmi ceux qui s'en mêlent » (Année littéraire, 1761, tome IV, p. 22). Quelques vers donneront une idée de la « sensibilité » de l'abbé Bessin.

Hélas, dans ce palais, dans cette même cour

Où Louis et les arts ont fixé leur séjour^

Un enfant, un héros, né d'un sang qu'on adore,

Dieu terrible !... il expire, il meurt dans son aurore.

Il meurt ! que de vertus nous alHons voir éclore !

Muses, quel vaste champ pour vos tendres concerts !

De cette vie infortunée Il n'a fait que goûter la coupe empoisonnée. Sa liqueur le révolte, il détourne les yeux,

Et va rejoindre ses ayeux.

A la séance de la Société libre de l'Eure, du 3o

(i) Né le i.H septembre 1701, le duc de Bourgogne, frère aine du futur Louis XVI, est mort le 22 mars 1761.

THOMAS ET SES AMIS "i^

décembre 1888, M. Frédéric Malbranche a lu une bonne notice sur L'abbé Bessin et ses correspondants, publiée à Bernay en 1889, in- 8. L'abbé a en efTet de belles relations littéraires. Outre ses collègues du collège de Dormans-Beauvais, il fréquente l'abbé de Voisenon, Tnibert, Auger, le cardinal de Rohan, et reçoit de Voltaire une lettre très flatteuse.

La lettre de Thomas à l'abbé Bessin n'est pas datée. Elle remonte à la fin de l'année 1761. A cette époque, Thomas est secrétaire particulier du duc de Choiseul- Praslin, ministre des Affaires étrangères, et depuis octobre 1761, il est à la cour de Versailles. Justement, à ce moment, l'abbé succède comme curé de Plainville, près de Bernay, à Jean Maillet qui vient de mourir. Une lettre du cardinal de Rohan, du 3o septembre 1761, avertit de cette nomination l'abbé Bessin, qui prend possession de son poste le 9 novembre. Les deux amis sont donc séparés au moment même oi^i ils comptaient se retrouver à Versailles. Sans doute, Bessin a exprimé ses regrets de ce contre-temps à Thomas, qui lui répond en ces termes :

Monsieur,

Je vous dois des remerciements pour la lettre obligeante que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je suis bien flatté que l'éloignement des lieux et la sainteté de vos occupations actuelles vous permettent encore de vous souvenir de moi. En vérité, je suis malheureux de n'avoir été à Versailles que lorsque vous avez vous-même cessé d'y être. Nous aurions eu le plaisir de parler quelquefois ensemble de vers, de prose^ et de littérature. Mais vous faites bien mieux, car vous faites des catéchismes et des sermons, et vous écoulez charitablement en confession les fredaines des femmes.

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Mais moi profane, je ne suis pas à beaucoup près occupé si saintement. J'étudie les querelles des rois et les sottises de tous les siècles. Je compte les traités et les guerres des nations, et je vois que de tout temps les hommes ont été fous et méchants. Il faut tacher du moins de ne pas l'être soi-même, et c'est à quoi je travaille aussi un peu. Ah ! que je suis loin encore de ces tristes honneurs que vous me pronostiquez. Je vous déclare même que je n'en approcherai jamais; je n'ai point une âme de Nersailles. Je suis trop accoutumé à désirer peu et à méjuger moi-même avec sévérité.

Ce que je désire le plus au monde, c'est de conserver l'estime de mes amis ; voilà mon ambition. Il dépend de vous de la satisfaire en partie.

Je suis avec les sentiments que vous me connaissez. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Thomas.

A Versailles, 28.

Cette lettre a été retrouvée dans les papiers de Thomas; car, à sa mort, sa famille a réuni ses correspondances en vue d'une publication qui n'a pas été faite. Le bon abbé Bessin a adressé à cette occasion trois missives à Anne-Rose Thomas, sœur et légataire universelle du rhéteur (9 et i.o juillet, 4 août 1788). En communiquant la lettre de Thomas, l'abbé a des scrupules, à propos de l'innocente plaisanterie : « Vous écoutez en confession les fredaines des femmes. » — a Je craindrais, dit Bessin à Anne-Rose Thomas, que ce badinage de Monsieur votre frère, adressé à un homme de mon état, ne déplût à certaines personnes; en conséquence je vous prie, ou de le rayer, ou de supprimer la lettre même où il se trouve. Vous savez combien le public malin nous juge sévèrement, et quelle doit être notre attention à ne pas lui donner prise sur nous. »

Aujourd'hui l'esprit est plus large, et la petite malice de Thomas ne scandalisera personne.

Le curé de Plainville a adressé une Épître à Godefroy Charles-Henri de la Tour, comte d Evreux, duc de Bouillon, propriétaire du château de Navarre, tout près d'Evreux. Pair et grand chambellan de France, le duc de Bouillon avait suivi brillamment la carrière militaire et s'était érigé en protecteur des arts. Il avait commencé par embellir son château de Navarre, dans lequel il donnait des fêtes somptueuses (i). C'était un voisin puissant à ménager, et éventuellement un généreux donateur pour la pauvre église de Plainville, si le curé savait s'y prendre et habiller de bonnes rimes et d'idées délicates quelque humble requête. Bessin n'est pas mécontent de sa supplique, et la communique à Thomas et à Voltaire.

Thomas lui en accuse réception.

Suscription : A Monsieur Monsieur Bessin, curé de Plainville, à Plainville près Bernay en Normandie.

Je suis bien loin, Monsieur de cette indifférence dont vous me soupçonnez; elle n'est faite ni pour vous, ni pour moi. Je suis trop flatté des sentiments que vous voulez bien me témoigner^ et je me fais un devoir d'y répondre.

Les beaux vers que j'ai reçus de vous suffiront pour vous attacherions ceux qui auront le plaisir de les lire. On y verra tout le goût qui n'est que dans la capitale avec toute l'honnêteté qui n'y est plus. Vous y avez la noble audace de parler des Grands avec vérité, et vous louez sans bassesse

(i) Les prodigalités de Godcfroy de Bouillon, poussées à l'excès, ont amené sa ruine.

lin Grand qui mérite de l'être. Il n'y a que la philosophie de la retraite qui sache donner à l'âme cette dignité.

Continuez, Monsieur, à faire des vers si harmonieux et si sages. Soyez à la fois poi-te et philosophe; joignez à cela le mérite d'instruire les hommes au pied des autels, et aous n'aurez rien à envier à cette foule dhommes qui s'agitent dans Paris, qui échangent leurs vers contre delà fumée, qui courent après la gloire qui les fuit, et qui sont inutiles au reste du monde comme à eux-mêmes.

Je vois par l'adresse de votre lettre que vous croyez que je suis encore à Versailles. Je n'y suis plus. Il y a près d'un an que j'ai quitté M. le duc de Praslin, et je cultive enfin les lettres avec cette entière indépendance qu'elles demandent, et qu'on trouve si rarement.

J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Thomas.

Rue du Petit-Lion, faubourg Saint-Germain. ♦ A Paris, 28 novembre ij&h-

Pour celte même Èpître au duc de Bouillon, Voltaire, de son cùlé, avait écrit à 1 abbé Dessin : « Vous méritez d'avoir la première cure du Parnasse ; vous ne chanterez jamais d'antienne qui vaille vos vers. Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que je suis vieux, malade et aveugle. Je ne serai pas enterré dans votre paroisse, mais c'est vous que je choisirai pour faire mon épilaplie » (Lettre du i3 janvier 1765). A quoi Bessin répond, le 2 février, sur le même ton : (( ... Je mérite, me dites-vous obligeamment, d'avoir la meilleure cure du Parnasse. Je n'ai pas la meilleure de mon diocèse; mais si vous y étiez enterré, elle ne tarderait pas à le devenir par la foule de pèlerins que vous y attireriez. Vous seriez bientôt à Plainville ce qu est Mahomet à la Mecque, aux miracles près; et

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encore, vous en avez fait tant pendant votre vie ! Qui sait si vous n'en ferez pas après votre mort? Quant à votre épitaplie. je ne sais pas trop comment je m'y prendrais pour la faire. Peut-être que, ne sachant par oii commencer, j'imiterais tout uniment celle où Boileau dit :

Colas vivail, Colas est mort.

Car je crois bonnement que la meilleure manière de vous louer est de prononcer simplement votre nom... »

Le 25 août 1765, Thomas remporta, ex œcjuo avec Gabriel Gaillard, un nouveau prix d éloquence à l'Académie française pour un Eloge de Descartes. Il l'envoie à l'abbé Bessin, qui lui dédie cette pièce de vers :

A Monsieur Thomas, qui m'avait envoyé sonN Eloge de Descartes :

Le dieu du goût tenait son audience Aux fins de couronner l'Eloge de René.

Lors Thomas et Gaillard entrent en concurrence. Auquel des deux le prix va-t-il être donné P Un des juges se lève, annonce à l'assistance

Qu'on a tenu bien droite la balance, Que l'un et l'autre auteur doit être couronné,

Entre les deux pièces rivales ' Ainsi que les beautés, que les voix sont égales. Mais permettez, Monsieur l'Académicien, Thomas en a le plus ; vous ne comptez pas bien. Car la voix du public, la comptez-vous pour rien?

La réception de Thomas à l'Académie française est

fixée au 22 janvier 1767. L'abbé Bessin se rappelle à lui, en cette occasion solennelle, par un nouveau compliment :

A Monsieur Thomas, lors de sa réception à l'Académie française.

Nos Corneilles, nos Bossuets,

Près d'eux vous offrent une place.

Les successeurs de Platon et d'Horace De leurs propres lauriers couronnent vos succès. Etonnez-nous toujours par de nouveaux miracles.

Pour rendre les divins oracles,

Minerve a choisi votre voix.

Vous allez soutenir cette même balance Que votre mâle et sublime éloquence

Sut faire pencher tant de fois.

Du haut de ce degré suprême, Vers nous de temps en temps tournez encor les yeux. Sur le trône des arts, assis au rang des dieux,

N'oubliez pas que je vous aime.

Ici se termine la correspondance inédite de Thomas avec l'abbé Bessin; mais cela ne veut pas dire que les relations des deux anciens collègues de l'enseignement se soient trouvées interrompues. Thomas a toujours tourné de temps en temps les yeux vers le sage curé de Plain ville, qui n'a pas été obligé de lui répéter :

N'oubliez pas que je vous aime.

Dans sa brochure, citée plus haut, M. Frédéric Malbranche pubUe plusieurs lettres de Thomas. Ce sont d'abord, à la date du 29 décembre 1766, des remerciements pour les vers ci-dessus, qui sont qualifiés de « charmants ». « Je les ai lus, ajoute Thomas,

avec beaucoup de plaisir, d'abord comme de jolis vers, ensuite comme une marque de votre amitié. Je vous félicite de continuer à cultiver les lettres et la poésie dans votre sainte retraite. C est le plus agréable délassement que vous ayez pu choisir pour vos travaux ; caré le matin et poëte le soir, après avoir expliqué l'évangile, vous lisez un peu d'Horace ; vous laites tour à tour des sermons et des vers... Il faut avouer que ce petit mélange a sa douceur, et que vous avez trouvé le moyen de passer doucement le songe de la vie. ))

Bien que Thomas raille son ami, « curé le matin et poêle le soir », l'abbé était, la plupart du temps curé toute la journée, témoin un poème qu'il songe à consacrer au ISacerdoce, el dont il soumet le plan à l'Académicien. Celui-ci lui répond, le 8 février 1769 : (( Ce sujet peut olTrir de grandes beautés. . . Il faut y répandre 1 âme et la chaleur du poète, car, sans cela, les vers les mieux faits ne sont que les statues de Prométhée : le mouvement y manque. Songez que le feu céleste doit brûler un pareil ouvrage... » Ce poème, en quatre chants, intitulé : Le Prêtre, ou Idées du sacerdoce, n'a jamais été publié.

L'abbé, de plus, a créé dans son presbytère un cours d'humanités pour quelques jeunes gens de la région, et composé, au point de vue pédagogique, un Manuel de V Instituteur , resté, lui aussi, manuscrit; il s'y inspire de la méthode de Port-Royal. Avant de faire faire aux enfants des versions et des thèmes, il veut qu'on leur apprenne — ce qui paraît d'une logique incontestable — à décliner, à conjuguer, et surtout à construire des plirases. Il utilise les cantates comme mode d'ensei":nemciit. Lamoiij^non le félicite de ce Manuel (lettre du 21 octobre 1788).

Mais la Révolution vient interrompre ces paisibles travaux. Le 12 mars 179/i, le bon curé a la douleur de voir fermer brutalement l'église dont il était le zélé pasteur depuis plus de trente ans. Il reste fidèle à sa chère paroisse ; pour se rendre encore utile à ses anciennes ouailles, il ouvre à Plainville une école le 10 germinal an III, et y crée un bureau de bienfaisance. En 1802, à la réouverture de l'église, l'abbé a beaucoup vieilli au cours des années de troubles et de pcrséciifions ; il ne reprend pas ses fonctions, mais partage avec son successeur le cher presbytère qu'il avait chanté jadis dans Y Ecole du sage :

Ici, bravant le faste, oubliant les grandeurs,

Je vois mûrir mes fruits, je vois naître mes fleurs ;

.le change un sol ingrat en un terrain utile ;

Je force un tronc sauvage à devenir fertile :

Je plie en espalier ce docile arbrisseau ;

Cet orme ol^cissant, je le courbe en berceau. »

Et ce sage, bien digne d'avoir décrit les douces jouissances du jardinage, meurt, la serpette à la main, le 5 mars 1810: il avait près de 76 ans.

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