‹ Thomas et ses amisChapitre 5 sur 8 · LETTRES DE CHAMFORT A THOMAS · texte numérisé non relu

LETTRES DE CHAMFORT A THOMAS

Baptisé le 6 avril 17/io dans l'église Saint-Genès de Clermont-Ferrand, Sébastien-Roch-Nicolas, qui a pris plus tard le nom de Ghamfort, est un des jeunes compatriotes de Thomas. Envoyé au collège des Grassins à Paris, il remporte tous les prix, et s'amuse à corriger les essais prosodiques de ses condisciples. Dès qu'il a fini ses études, il porte un moment le petit

(i) 38 octobre 18 19.

(2) Louis Guiaibaud, p. 384.

collet, mais n'a aucune vocation pour l'état ecclésiastique. Il tâte de la procédure, puis du préceptorat, mais n'est pas fait davantage pour ces besognes ingrates, et il gagne sa vie en collaborant avec une fiévreuse activité au Vocabulaire français, au Journal encyclopédique et autres publications indigestes dirigées par Panckoucke. En même temps, pour se faire un peu d'argent de poche, moyennant un louis par semaine, il compose, à l'instar de Diderot, les sermons qu'un prédicateur de ses amis n'avait plus qu'à débiter le dimanche suivant du haut de la chaire.

. Pour se reposer de cette occupation quasi sacerdotale, Ghamfort travaille' en vue du théâtre et de l'Académie. « Vous me voyez bien pauvre diable, dit-il à un de ses camarades, Sélis, dont il sera question plus loin ; eh bien I savez-vous ce qui m'arrivera.^* J'aurai un prix à l'Académie ; ma comédie réussira ; je me trouverai lancé dans le monde et accueilli par les grands que je méprise ; ils feront ma fortune sans que je m'en mêle, et je vivrai en philosophe. » Ce disant, Ghamfort ne s'est pas trompé.

Il fait applaudit, le 3o avril 176^, à la Comédie française, une comédie en un acte, la Jeune Indienne, (( ouvrage d'enfant, déclare Grimm, dans lequel il y a de la facilité et du sentiment, ce qui fait concevoir quelque espérance de l'auteur ; mais Aoilà tout ». Non, ce n'est pas tout. Le 2/1 octobre 1765, devant Leurs Majestés, Ghamfort fait représenter à Fontainebleau un ballet héroïque, Palmire, suivi d'une pantomime en trois actes : La Vengeance de V Amour, ou Diane et Endymion. En septembre 1773, un autre spectacle sans lendemains sera donné, en présence du roi, sur le petit théâtre de Choisy : Zénis et Almasie, ballet héroïque; et, dès le 1 3 janvier 1770, la Comédie française accueil-

lera une seconde pièce de notre auteur, le Marchand de Smyrne, comédie épigrammatique très amusante. Grimm, le terrible critique, lui prédit que, de trente à quarante ans, il sera un homme de mérile, ajoutant : « Pour du talent, du vrai talent, je crains qu'il n'en ait pas : du moins son Marchand n'annonce rien du tout, et ne tient pas plus que sa Jeune Indienne ne promettait autrefois. »

Si le théâtre n'est pas tout à fait le tremplin qui lancera Chamfort, n'oublions pas qu'il avait visé deux buts. Devant l'Académie française et les Académies de province, ce n'est pas un prix seulement qu'il a remporté, mais une série de récompenses :

i" prix de poésie en 1764, à Paris, ipour^ne E pitre d'un père à son Jlls sur la naissance d'un petit-fils :

Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance, Plus loin dans l'avenir portes mon existence : Je t'apprends le secret de vivre et de jouir ; Ma mort t'enseignera le grand art de mourir —

2° prix d'éloquence en 1769 pour un bel Eloge de Molière, dans lequel l'orateur explique que le grand comique français s'est proposé pour but de répandre l'esprit de société. « Arrêter ses funestes effets, ajoutei-il, serait-il un dessein moins digne d'un sage .^ Verrait-il, sans porter la main sur ses crayons, l'abus que nous avons fait de la société et de la philosophie ; le mélange ridicule des conditions ; cette jeunesse qui a perdu toute morale à quinze ans, toute sensibilité à vingt; cette habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s'estimer ; la difficulté de se déshonorer, et, quand on y est enfin parvenu, la facilité de recouvrer un honneur et de rentrer dans cette île, autrefois escarpée et sans bords ? » Plus d'un trait

de cette période amère ne pourrail-il pas rciicoiitier aujourd'hui encore son application dans l'esprit de notre société contemporaine ?

3" à Marseille, en 1767, prix pour un Discours philosophique sur l'Influence des grands écrivains.

[\° à Marseille encore, en 177^, prix d'éloquence pour un excellent Eloge de La Fontaine. Ce sont, avec l'Eloge de Molière, les meilleures pages critiques écrites par Chamfort ; elles lui valent d'ailleurs, selon son expression, « quelques avantages réels et positifs » (A Aoo livres).

A côté des succès de l'écrivain, n'oublions pas de mentionner ceux de l'homme, et d'abord de 1 homme physique. Son ami Sélis nous en a laissé ce portrait : (( Enfant de l'Amour (i), beau comme lui, plein de feu, de gaîté, impétueux et malin, studieux et espiègle (2) )), tel était le jeune Chamfort à ses débuts dans le monde. Une dame qui paraît l'avoir fort bien connu, la princesse de Craon, disait de lui avec admiration : (( C'est Hercule sous la figure d'Adonis. »

Bientôt ses relations s'étendaient dans le monde, et les honneurs lui arrivaient comme par surcroît. Le comte d'Angivilliers lui faisait donner par le prince de Condé la place de secrétaire de ses commandements ; une pension de i 200 livres lui était accordée sur le Mercure de France ; le comte de Narbonne se liait avec lui ; le comte de Vaudreuil le logeait dans son magnifique hôtel: Mme Elisabeth, sœur du roi, l'attachait à sa maison comme secrétaire ordinaire ; le comte d'Artois en faisait son lecteur, et M. de Choiseul- Gouffier l'emmenait en Hollande, « pour le distraire

(i) Il était enfant naturel.

(2) Décade philosophique, terne VII, p. 587.

de sa mélancolie par la diversité des objets et par l'intérêt que ce pays inspire à tout voyageur philosophe ».

Une saison passée à Barèges lui fait nouer d utiles relations avec d'aimables grandes dames. « M. de Chamfort revient des eaux en bonne santé, écrit le 25 octobre 177/i Mlle de Lespinasse, beaucoup plus riche de gloire et de richesse, et en fonds de quatre amies qui l'aiment, chacune d'elles, comme quatre : ce sont Mmes de Grammont, de Rancé, d'Amblimont, et la comtesse de Choiseul. Cet assortiment est presque aussi bigarré que 1 habit d'Arlequin ; mais cela n'en est que plus piquant, plus agréable et plus charmant. Aussi je vous réponds que M, de Chamfort est un jeune homme bien content, et il fait de son mieux pour être modeste. »

S il parvint mal à être modeste, il est franchement ingrat, et c'est lui qui, à la Révolution, toujours plein de mépris et de haine pour les grands qui ont fait sa fortune, lancera ce cri célèbre : « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières. »

Mais il ne nous appartient pas de suivre Chamfort jusqu'à cette époque, car les lettres inédites qu'il écrivait à Thomas datent de ses premières années, alors qu'il cherchait à frapper un grand coup pour se faire ouvrir les portes de l'Académie.

Malgré ses succès, Chamfort n'avait pas été primé au concours de poésie de l'Académie française, en 1765, pour un discours philosophique sur l'Homme de lettres. Son aîné, le bon Thomas, le console de son échec dans une lettre du 3o juillet qui a passé en vente dans le catalogue de janvier 1899 de la Revue des

Autographes : a Songez, lui disait-il, que Voltaire et Fontenelle ont manqué ces prix-là, et ils n'en ont paS moins été de grands hommes. » Thomas lui prodiguait une série d'indications pour mener son travail à bien, et lui conseillait d'écrire de nouveau pour le théâtre.

Ainsi encouragé, Nicolas Chamfort s'est empressé d'obéir à Thomas en mettant sur le chantier une tragédie appelée à un plus grand retentissement que ses œuvres de début. Il s'agit de Mustapha et Zéangir.

Paris, le 24 mai [L767].

Je suis bien fâché, mon cher ami, de ne pas vous avoir embrassé avant votre départ. Il a fait un si mauvais temps le jour que vous m'avez accordé, qu'il n'a pas été possible que j'en profitasse.

Enfin je suis dans les grandes affaires et Soliman m'occupe tout de bon. Chaque jour, je découvre des beautés nouvelles et de nouvelles difficultés. J'ai à craindre plus de ressemblances que je n'avais cru d'abord ; j'ai à craindre les deux frères de Bodogune, ceux d^Héraclius, ceux d'Adélaïde Dugueslin, le père àWndronic, celui de Dom Pedre, la belle-mère de Nicomède et les scènes d'Oreste et Pylade. Les difficultés sont de fonder la mort de Mustapha saas avilir Soliman, et de mettre au théâtre la situation de Zéangir qui se tue sur le corps de son frère.

Quoi qu'il en soit, je ferai ma fable de mon mieux, et j'espère vous la montrer à votre retour de la campagne. S'il est vrai que vous y restiez encore un mois, comme quelqu'un m'en a menacé, je ne doute pas que vous n'en rapportiez quelque bon ouvrage, selon la coutume.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur. J'irais bien plus vite en besogne, si je pouvais causer avec vous sur les difficultés qui se présentent à chaque pas, et surtout si votre âme consolait la mienne dans ces moments de sécheresse qui sont fréquents chez moi plus que chez tout autre.

Si je n'imaginais pas que vous êtes fatigué de correspon-

THOMAS ET SES AMIS 6l

dances et qu'on vous parlera de la tragédie à'Hirza (i) qui se joue mercredi, je vous en apprendrais le succès. Je prends ce mot dans une signification ancienne ; c'est l'événement queje veux dire.

Je comptais aller passer quelques jours à la campagne. M. Barthe avait eu la complaisance de me donner un billet pour le concierge ; je ne sais ce qu'il est devenu. Je vous prie de vouloir bien m'en envoyer un autre, dont j'espère faire usage la semaine prochaine.

J'ai aussi oublié l'adresse de M. Barthe. Voulez-vous bien lui remettre ce billet ?

J'ai reçu une lettre de Chabanon ; il me mande de vous faire mille compliments. 11 est absolument découragé ; M. de Voltaire n'a pas trouvé un éloge à placer dans son ouvrage (2).

Le billet suivant paraît être une suite plus ou moins rapprochée delà lettre précédente; il est, dans tous les cas, antérieur au 25 août, puisque Chamfort sollicite une carte d'entrée pour la séance académique de la Saint-Louis.

A Paris, ce mardi.

Je vous ai écrit de Meudon, mon cher ami, un gros factura (3) dans lequel je joins le plan de Mustapha. Je vous priais de vouloir bien me communiquer vos lumières : mais depuis, j'ai fait à l'ouvrage plusieurs changements; je recopierai le tout et vous l'enverrai en vous faisant la même prière.

J'ai passé hier au soir chez vous, où je n'ai trouvé per-

(i) Hirza ou les Illinois, tragédie de Billardon de Sauvigny, a été créée à la Comédie française le mercredi 27 mai 1767. — C'est celte allusion à Hirza qui nous a permis de dater la lettre de CliamPort.

(2) Eudoxie, tragédie de Chabanon.

(3) Ce faclum n'a pas été conservé.

sonne. Je vous écris ce billet chez M. Saurin(i), qui m'apprend que vous êtes à Paris.

N'y aurait-il pas de l'indiscrétion à vous prier de vouloir bien me réserver un billet d'Aca émie pour le jour de Saint- Louis, ou de permettre que, ce jour-là, je me réclamasse de votre nomP Si cela est possible, je vous prierais de vouloir bien m'envoyer le billet à mon adresse, rue Saint-Roch.

Je ne veux pas vous répéter aujourd'hui ce que je vous disais hier dans ma lettre que vous recevrez demain. Ainsi je me contente de vous dire combien l'espérance d'avoir quelque part à votre amitié m'encourage et ajoute à mon bonheur.

Quelques mois plus tard, autre billet sur le même sujet.

A Paris, ce 1 1 décembre 1767.

Y a-t-il assez longtemps, mon cher ami, que je n'ai eu le plaisir de vous voir ! Je sais que vous avez été souvent à la campagne, et j'ai été aussi très occupé ; cependant je ne suis pas content de moi. Mon premier acte n'est point encore fini ; mais j'ai corrigé, étendu mon plan et refait mon cinquième acte. C'est principalement sur cela que j'ai à vous consulter. J'étais d'abord très amoureux de ma nouvelle façon, mais il m'est revenu des doutes. Monsieur Barthe m'a dit que vous seriez bien aise de revoir mon plan, et moi aussi, je vous assure.

Je. compte aussi mener de front deux ou trois autres petits

(i) Saurin (Bernard-Joseph), né à Paris en 1706, devait en partie sa réputation de poète dramatique aux Encyclopédistes, avec lesquels il était fort lié. Avocat au parlement, il est l'auteur de : Les trois rivaux, comédie par laquelle il a débuté en 1749; Aménophis, tragédie (12 novembre 1762); Spariacus, tragédie (20 lévrier 1760); les Mœurs du temps, comédie (22 décembre 1,760); Blanche et Guiscard, tragédie (26 septembre 1768); Mirza et Falmé, roman (1764); VOrpheline léguée ou VAnglomanie, drame (6 novembre 1765); Béverley, drame (7 mai 1768). Auteur d'Epîtres et de Poésies fugitives, membre de l'Académie française en 1761, il mourut à Paris le 17 novembre 1781.

ouvrages à qui un de vos coups dœil fera grand bien. Mandez-moi, je vous prie, le jour de la semaine qui vient, celui où vous pouvez me donner une partie de votre après-dîner. Mon adresse est rue de Bourbon (i), près les théâtres, vis-àvis rhôtel Balincourt.

Je vous embrasse, mon cher ami, avec les sentiments de Famitié la plus tendre et d'autres encore, mais que je ne vous dis pas, parce qu'ils me sont communs avec beaucoup trop de monde.

La tragédie de Chamfort était restée pendant une quinzaine d années sur le chantier, « abandonnée et reprise vingt fois dans les alternatives de langueur et de force qu éprouvait sa santé », dit son biographe, M. Auguis. De plus, Chamfort consultait ses amis, comme on le voit par ses lettres à Thomas ; chacun donnait son avis, proposait ici une scène nouvelle, là une suppression ou une interposition dans les faits de l'action. Ses incessants remaniements ôtaient à sa tragédie tout élan et toute chaleur. Quand elle fut jouée sur le théâtre de Fontainebleau, le i" novembre 1776, Marie-Antoinette avait donné le signal des applaudissements, et Louis X\I, voyant dans le combat de l'amour fraternel entre Mustapha et Zéangir une allusion touchante au bon accord qui régnait entre luimême et ses frères, avait versé des larmes d'attendrissement et octroyé au poète une pension. Mais, plus d'un an après, le i5 décembre 1777, il s'agissait d'aborder, à la Comédie française, le vrai public, et celui-ci se faisait un malin plaisir d'infirmer le plus souvent le jugement rendu par la cour. La salle resta froide devant cette faible imitation de Bajazet et de Zaïre. Le plan parut défectueux, l'action sans intérêt, les caractères manques et les figures sans relief. Les différents

(1) liùlel du comte de ^ audreuil.

personnages se montraient d une excessive loquacité pour avoir occasion de faire valoir des vers élégants, car le style étail la partie la meilleure de l'ouvrage. En résumé, ce ne fut qu'un succès d'estime. Ennemi par goût des travaux gigantesques dans lesquels chacun forçait son talent pour conquérir l'Académie, l'auteur ne fut pas satisfait du résultat.

Les portes des Quarante restèrent closes lors de plusieurs scrutins. Une première fois, en 1777, Chamfort s était effacé devant son ami Chabanon (i) qui menaçait de mourir de désespoir en cas d'échec, et qui cependant survécut à la nomination de l'abbé Millot. En 1780, deux sièges étaient de nouveau vacants ; ils échurent au comte de Tressan et à Lemierre. La Harpe faisait campagne, en 1781, pour Bailly, et disait : « Chamfort est un homme d'esprit plutôt qu'un homme de talent: il est fait pour la société plus que pour l'Académie. Son meilleur ouvrage, la Jeune Indienne, n'était pas un titre suffisant d'admission, et son Mustapha et Zéanglr en est un d'exclusion (2). » Malgré La Harpe, il fut élu à la place de M. de Sainte-Palaye le 5 avril 178 1, et reçu le 19 juillet suivant. Il occupait le 26* fauteuil.

fi) On lit dans les Mémoires secrets (tome VI, p. 112), à la date du 25 mars 1772: « M. de Chabanon avait obtenu une pension de 2 000 livres sur le Mercure, dont il jouissait depuis plusieurs années. Aujourd'hui que son bien-être est plus solide, il a remis la pension et a eu le bonheur de la voir verser à un homme de lettres qu'il estimait et qui avait besoin de cette ressource. » — Cet homme de lettres, c'est Chamfort.

(2) Lettre à Boissv d'Anglas, d'août 1781, citée par Gaston Boissier, dans V Académie sous Vancien régime, Paris, Hachette, 1909, in- 12, p. 188.

Thomas, après une saison passée au Mont-Dore en compagnie de M. et Mme Necker, a été retenu pendant quelques mois à Clermont-Ferrand en 1768. Pour se distraire des ennuis que lui causait un procès avec un beau-frère, il a fréquenté l'Intendant, M. deMontyon, etcomposé quelques chansons; Chamfort a eu connaissance de ses vers et y fait allusion dans la lettre suivante.

A Paris, ce i3 novembre 1768.

J'ai vu, mon cher ami, avec le plus grand plaisir, les jolies bagatelles qui vous sont échappées. Je vous en féHcite en amaleur des lettres et surtout en homme qui désire vivement votre bonheur, et la sagesse portée jusqu'à l'austérité est plus respectable qu'elle ne rend heureux.

Je vois par votre Epitre à Madame t\ecker(i) et par votre jolie chanson (2) que votre âme est dans un état tranquille et doux. On voit que votre esprit n'attend que la permission

(i) L'épitre, écrite en 1768 pour Mme Necker, est encore inédite.

(2) La chanson dont parle Chamfort, publiée dans l'Encyclopédie poétique de Gaione (1778. tome lit, p. 28^), n'a pas été reproduite dans les Œuvres complètes de Thomas. En voici quelques strophes :

Ici la coquette attire,

La dédaigneuse sourit,

L'indiiréreule soupire,

La rêveuse s'attendrit.

La nymphe, sans rien connaître.

Cependant se sent charmer,

Et son cœur commence à naître,

Car c'est naître que d'aimer.

Belles, l'amour sur vos traces

Fait pétiller son tlambeai;^;

Pour mieux contempler vos grâces.

Il soulève son bandeau.

Dans vos yeux mettez sa flammô.

Dans vos pas ses mouvements: ,

Par l'esprit régnez sur l'âme,

Par les charmes sur les sens.

de votre cœur pour produire des ouvrages agréables. Pourquoi ne la lui donneriez- vous pas ?

Je ne sais, mon cher ami. mais il me semble que vous ne mêlez pas à votre sagesse assez d'illusions heureuses. Croyez-moi, la gloire seule n'a guère fait d'heureux. Et d'ailleurs, la gloire n'accompagi)e-t-elle pas les jolies bagatelles presqu'autant que les ouvrages sérieux? Le génie de la gaîté est bien quelque chose, et il est bien doux de devenir immortel en riant.

Pardonnez-moi, je vous prie, cette petite morale littéraire, qui vient du plaisir que j'ai eu à lire des productions si difiérentes de vos premières. J'ai eu la malice de lire voire chanson à plusieurs 4)ersonnes sans leur nommer l'auteur, et je l'ai vue attribuer à nos plus aimables faiseurs de jolis vers.

Vous ne parlez point du tout de votre retour. Est-ce que vous passerez -là l'hiver ? Je sais combien vous êtes fêté, et Clermont semble remarquer que vous êtes le premier de cette ville qui ait été de l'Académie française, car Pascal n'en était pas. Mais je ne doute pas que vous ne regrettiez quelquefois Paris. J'aurai le plaisir de vous y voir plus souvent, parce que je vais maintenant dans quelques maisons où je vous rencontrerai.

Nous n'avons guère ici de nouveautés piquantes. On vient de donner à la Comédie française une pastorale intitulée Hy/as et Sylvie (i). C'est un réchautîé du Pastor

Laissez la raison boudeuse

Seule à l'écart dans un coin ;

Ou du moins si la grondeuse

Vous suit, que ce soit de loin.

Le dieu qui pour la jeunesse

Créa les tendres désirs,

Fit le jour pour la sagesse,

Mais la nuit pour les plaisirs.

(i) Cette pastorale en un acte, en vers, créée le lo décembre 1768,3 pour auteur Marc-Antoine-Joseph Rochon de Chabannes, né à Paris le 28 janvier l'So, qui avait débuté dans la carrière d'auteur dramatique comme fournisseur de l'Opéra-comique : La Coupe enchantée (foire Saint-Germain de 1703), Les Filles (foire Saint-Laurent de la même année), La Péruvienne (foire Saint-Germain de i~'o[\). En 1757, au Théâtre italien, Le Deuil

fido(i), deVOracle (2), des Grâces (3), deV Enéide , d^ Amour pour amour (^[\), de Ville déserte, etc — mêlé d'équivoques assez grossières. Je ne crois pas que cela aille loin en dépit de la danse et du chant.

On se prépare à donner le Chevalier Bayard (5).

Je n'ai point reçu de nouvelles de l'homme à l'éloquence; apparemment qu'il trouve la mienne trop chère (6); mais en vérité je n'en puis rien rabattre. Il ne faut pas gâter le métier, et, après tout, Clermont est une capitale. — Mandezmoi, je vous prie, ce qu'il vons a dit là-dessus. Je vois par un mot de votre leUre que vous vous étonnez que je prenne tout cela en gaîlé. iMais, mon cher ami, si je n'en riais pas, n'est-il pas vrai qu'il faudrait en pleurer (7) ?

anglais, deux actes, en vers. De 1762 à 1770, Rochon est employé au ministère des Affaires étrangères, où il se trouve en rapports avec Thomas. Sa situation officielle ne lui (ait pas abandonner le théâtre. Il fait représenter à la Comédie française : Heureusement, comédie en un acte, en vers, tirée d'un des Contes moraux de Marmontel (27 novembre 17O2); la Manie des arts ou la Matinée à la mode, comédie en un acte, en prose (12 juin 1768); les Valets maîtres de la maison ou le Tour du carnaval, comédie en un acte, en prose (11 lévrier 1768). En quittant le ministère, Rochon est nommé chargé d'affaires à l'ambassade de Dresde. 11 meurt à Paris le i5 mai i8oo.

(i) Le Pastnr fido, pastorale héroïque en trois actes, par l'abbé Pellegrin : Comédie française, 7 septembre 1726.

(2) L'Oracle, comédie en un acte par Sainle-Foix : Comédie française, 32 mars 1740.

(3) Les Grâces, comédie en un acte du même auteur : Comédie française, aS juillet i744-

(4) Amour pour amour, comédie en trois actes, de Nivelle de la Chaussée : Comédie française, 16 février 1742.

(5) S'agit-il d'une reprise du Chevalier Bayard, comédie héroïque en cincj actes et en vers, par x\utreau, créée au Théâtre français le 28 novembre 1781, ou plutôt de la tragédie de du Belloy, Gaston et Bayard, qui ne sera représentée que le 24 avril 1771 ?

(6) Il semble que Chamfort, depuis ses succès littéraires, ait continué à bâtir des^ermons pour les orateurs dont l'éloquence était tarie. Mais, depuis qu'il a acquis de la réputation, il a augmenté ses prix et ne se contente plus d'un louis par homélie.

(7) C'est, six ou sept ans avant le Barbier de Séville, le mot

Je me dédommage de tous mes petits chagrins en faisant une Epître folle de Ninon de l'Enclos (i), et une autre, dont je crois vous avoir dit quelque chose, intitulée : V Anglomanie (2). Je corrige mes juvenilia, que je veux faire bientôt paraître. Je vous enverrai les deux Epilres sous le même contreseing, quand elles seront imprimées.

Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse bien tendrement. Faites des choses sublimes, faites des choses agréables ; mais en attendant, soyez heureux pour le bonheur de vos amis.

Dans ses premières lettres à Thomas, Chamfort demandait des conseils; dans celle-ci, il est bien près d'en donner, et de fort bons, car il a découvert le grand défaut de son compatriote : le besoin d'élever le ton, la peur du naturel, le tout par suite d'un amour, à coup sûr mal compris, de la gloire. « M. Thomas me disait un jour, écrit-il dans ses Caractères et Portraits : Je n'ai pas besoin de mes contemporains, mais j'ai besoin de la postérité. — 11 aimait beaucoup la gloire. — Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se passer des vivants, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés ! ))

L'idéal littéraire de Chamfort était tout différent de celui de Thomas, et dans une Epître sur la vanité de la gloire, il semble paraphraser sa lettre à Thomas :

Des vanités de la nature humaine.

Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine,

de Figaro : « Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer » (Acte l, scène 2).

(i) Dans une lettre à Madame de...., ChamPort avoue qu'il n'arrive pas « à finir ces Epitres de Ninon, sur lesquelles on ne cesse de l'impatienter » (Edition de 1812, tome I, p. 323).

(2) L'Epitre sur V Anglomanie ne doit pas être confondue avec la comédie en un acte, en vers, de Saurin : L'Anglomanie ou l'Orpheline léguée.

El du trépas je veux sauver mon nom.

Quoi I ta raison, quoi ! cet esprit si sage Conserve encor ce préjugé falot I Quoi ! de la mort ton être est le partage, Et tu prétends lui dérober un mot I Ton nom ! Quel est cet étonnant langage I Quoi ! ce désir, vrai fléau de ton âge, • Va tourmenter tes jours infortunés 1

Entre « les choses sublimes » et « les choses agréables )), Chamfort, pour son compte, n'hésitait pas k préférer les secondes, lui qui répétait sans cesse : « La plus perdue de toutes les journées est celle oii l'on n'a pas ri (i). » Il riait sans cesse, mais souvent son rire avait de l'amertume.

(( Je vais maintenant, avait écrit triomphalement Chamfort à Thomas, dans quelques maisons où je vous rencontrerai. » Sans doute il faisait allusion à ses belles relations avec les duchesses de Grammont et de Choiseul. Dans la lettre qui suit, écrite en août 1772, il se déclare le rival de Thomas dans le cœur de Mme Necker; en quoi d'ailleurs il s'illusionne, car ce fat, dont Diderot raille (( la suffisance la mieux conditionnée (2) )) et que Grinim traite de ft petit-maître, vain, pétri de petites manières (3) », ne put jamais s'imposer dans le salon li,ttéraire de la rue de Gléry, oii régnaient en maîtres Thomas et Buffbn.

(i) Maximes et Pensées, édition de 1812, tome II, p. 17.

(2) Lettre à Mlle VoUand, 10 septembre 1768: e C'est, ajoute Diderot, un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. »

(3) Correspondance lilléraire, janvier 1770, dans le compte rendu du Marchand de Smyrne.

"jO THOMAS 'ET SES AMIS

Je vous rends mille grâces, mon très heureux et très victorieux rival, des altenlions que vous avez eues pour mon parent et de la bonté avec laquelle vous Tavez accueilli. Je ne suis pas moins sensible à la peine que vous avez prise de passer cliez moi pour me rendre sa letlre. Je suis à la campagne, et ce n'est pas à Saint-Ouen (i).

Vous devez être affligé, et je le suis comme vous, de l'inutilité du voyage de Madame Necker (2). 0 ! Dieu ! S'il y a une providence, à quoi s'amuse-t-elle, et pourquoi n'a-t-elle pas fait pour la gloire de la vertu que le Mont-Dore rendît la santé à celle qui, sur le Mont-Dore, avait sauvé la vie à tant de malheureux (3}? Oui, mon ami, Dieu est juste; mais Fréron crève d'embonpoint, et Madame Necker est malade. 0 altitiido ! (4).

(1) Mme Necker passait alors l'été dans un château de Saint- Ouen, où Thomas allait assez souvent lui rendre visite.

(2) Elle avait fait en 1772 une saison au Mont-Dore, dont elle n'avait pas ressenti les salutaires elTets.

(3) Dans une Epilre écrite au Mont-Dore par Thomas et publiée dans ses Œuvres complètes, tome VT, p. i 10, le poète peint sous les plus noires couleurs la détresse des habitants de ce pauvre pays, et vante les bienfaits de sa charitable amie .

Je vous ai vue, ô spectacle touchant ! Porter vos pas de chaumière en chaumière, Interroger la plaintive misère, La rassurer d'un air attendrissant.

Le bon vieillard, sous sa hutte grossière, Par vos bienfaits je l'ai vu ranimé; J'ai vu l'enfant, de besoin consumé, Ouvrant à peine une faible paupière, Et sur le sein de sa mourante mère.

Suçant la vie, ou plutôt le trépas.

Par vos bienfaits renaître à la lumière, Et vous sourire en vous tendant les bras.

(4) A rapprocher de ce passage des Maximes et Pensées : « On s'afflige en songeant que Pope et Swilt en Angleterre, Voltaire et Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais par l'équité, par la bienveillance, sur la toi des faits attestés ou avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et convaincus d'actions très condamnables, de sentiments quelquefois très pervers. 0 aliitudo ! »

J'espère au moins vous embrasser le jour de la Saint- Louis. Je voudrais bien aussi vous y applaudir. Ne lisezvous pas quelque chose ?

Ce mercredi matin.

Suscription : A Monsieur Monsieur Thomas de TAcadémie française, près la grande poste aux lettres, au coin de la rue Joquelet à Paris.

Il nous reste à faire connaître une dernière lettre de Chamfort à Thomas, postérieure au mariage de Marmonlel avec Mlle Leyrin de Montigny, la nièce de l'abbé Morellet. Ce mariage avait été célébré le 1 1 octobre 1777. Thomas, qui était un des intimes de l'auteur des Contes moraux, avait tenu à l'église, avec Chastellux, le voile nuptial sur la tête des nouveaux époux; il avait fait partie, avec Saint-Lambert, Dalembert et quelques parents de la famille, du dîner « animé, dit Marmontel dans ses Mémoires d'un Père, d'une gaîté du bon vieux temps (i) ». Depuis, il était resté en relations avec la jeune femme, et Marmontel parle en ces termes de cette amitié de sa femme pour Thomas et pour Dalembert : « Les deux hommes de lettres dont les talents et les lumières auraient dû lui en imposer le plus, étaient ceux avec qui elle était le plus à l'aise. Il n'y avait pour elle aucun

(i) Voir au tome VI des Œtivres complètes de Thomas, p. 68, ces Vers sur le mariage de M. Marmontel : Celui qui célébra l'Amour Du ton de Catulle et d'Ovide, Au dieu qu'il chantait dit un jour :

Je veux être heureux, sois mon guide.

« Non, non, je ne suis point ingrat, Lui dit l'Amour, et, par contrat.

Je te promets Adélaïde. »

amusement préférable à leur entretien (i) ». Quand la séparation rendait les entretiens impossibles, Thomas écrivait à Mme Marmontel — c'est elle qui s'en vantait — « des lettres charmantes et pleines d'esprit ».

Les deux premiers tiers de la lettre suivante ont été reproduits, avec des variantes, dans les Œuvres complètes de Chamfort, édition de 1812, tome I, p. 52/i, et édition de 1826, tome V, p. 266. Mais le nom du destinataire n'est pas indiqué, et Mme Marmontel, dont il est question, est désignée seulement par l'initiale M, car les éditeurs du commencement du xix^ siècle avaient la mauvaise habitude de ne citer qu'imparfaitement et par simples extraits les documents qu'ils avaient sous les yeux. C est pourquoi nous n'hésitons pas à reproduire fidèlement l'épître de Chamfort. Elle est d'ailleurs amusante.

Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez. Vous que je croyais la raison, la prudence, la sagesse même ! A qui se fier après ce que je viens d'apprendre, et sur qui compter désormais .►> On vous ordonne la plus grande modération dans l'usage de la pensée (2), et Madame Marmontel m'a dit qu'elle avait reçu de vous une « lettre charmante et pleine d'esprit ». Ce sont ses termes ; je n'exagère point, et je suis bien éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas non plus la récuser ; elle vous aime, elle a de la candeur et est à mille lieues de toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie.

(i) Mémoires d'un Père, tome II, livre X, p. i5i (édition de

(2) C était le médecin de Thomas, le célèbre Tronchin, qui avait recommandé à son client la modération dans l'usage de la pensée et l'abstention de toute excitation cérébrale. Cliamfort, qui aimait à rire de tout, ne manque pas de railler Thontas à roccasion de celte prescription médicale.

« Une lettre charmante et pleine d'esprit! » Est-ce possible? Quoi ! C'est vous qui vous permettez de pareilles indiscrétions? On est tranquille sur votre compte, et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient effrayer vos amis ! Si Madame Marmonlel eût dit seulement: « une lettre charmante », je dirais : cela jjeut se pardonner; d'ailleurs le mal n'est peut-être pas si grand qu'on le lait. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire d'un livre ou d'un poëme nouveau: « c'est un ouvrage charmant », et l'ouvrage, en paraissant, faisait bien voir l'impropriété du mot « charmant », qui, pour l'ordinaire, n'est plus qu'une politesse. Mais: « pleine d'esprit » ! Que répondez-vous ? C'est là ce qui est une faute impardonnable.

Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point en de pareilles occasions et qui saura bien vous en dire son avis. Vous n'ignorez pas combien la pensée est nuisible à l'iiomme ; que par cette raison il n'y a presque point d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie ; "que vous-même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en êtes trouvé fort mal; et voilà cjue non seulement vous pensez, mais même vous osez encore avoir de l'esprit !

J*e ne m'y connais pas beaucoup, mais je soupçonne qu'il y a entre penser et avoir de l'esprit la même ditlérence qui se trouve entre marcher et courir; et, si 'cela est vrai, jugez quel reproche vous avez à vous faire !

A ous me répondrez peut-être que vous avez beaucoup d'amitié pour Madame Marmontel, et qu'au moment oii vous avez pris la plume pour lui écrire, le sentiment a sans eflfort éveillé l'esprit chez vous. Je sais que cet etTet n'est point sans exemples, et même que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et le plus aimable. Mais pensez-vous que cette excuse me satisfasse et me rassure?

D'abord il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le sentiment. Cela me surprendrait beaucoup dans un médecin aussi habile et qui connaît si bien la nature. Je doute fort qu'il se soit expliqué là- dessus, et vous êtes trop honnête pour le compromettre avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi malsain que l'esprit, et quoiqu'on soit dans l'habitude de le contrefaire encore davantage, parce que la chose est beaucoup plus facile, vous voyez

"y/i THOMAS ET SES AMIS

que dans le vrai on se le permet assez laiemenl. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne serait qu'une défaite, et au fond je ne vois pas comment vous vous en tirerez.

La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante m'a fait revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas. Je me suis rappelé que, les dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous voir, il s'en faut beaucoup que vous ne fussiez net, et je me souviens de quelques réflexions vigoureuses qui doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que vous étiez assez mal environné ; que Mademoiselle Thomas, outre son esprit dans le sens ordinaire du mot, ayant encore tout celui qui. se trouve dans le cœur, n'était pas sans inconvénient pour vous. Il ne faut pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M, Ducis. Ceux qui ne connaissent que son talent tragique ne songent pas assez combien M. Ducis peut vous être pernicieux, et à quel point il peut vous nuire par une conversation forte, attachante et animée (i). Mais malheureusement ce sont là des entretiens nécessaires. Malgré tout ce qu6 je viens de vous, dire, mon avis est qu'il faut persévérer, et à votre place je me résignerais absolument.

Au reste j'apprends avec bien du plaisir que votre faute, quoique très capitale, n'a point eu les suites fâcheuses qu'elle pouvait avoir. J'ai su qu'à voire dernier voyage, M. Tronchin vous a trouvé beaucoup mieux, et qu'il a promis de vous permettre d'ici à quelque temps un peu de pensée le matin et une certaine quantité d'esprit vers le soir. J'en suis ravi ; mais, de grâce, contenez-vous dans les bornes de son ordonnance.

Je sais par expérience que dans ce genre vous êtes un peu intempérant, et j'ai peur que vous n'imitiez M. de la

(i) La version publiée dans l'édition de 1820 s'arrête là, non sans cependant avoir ajouté celte phrase, empruntée sans doute à une autre lettre de Chamlort : « Vous ne connaissez point, je crois, Madame Helvétius; je sais du moins que vous n'allez point chez elle; j'en suis enchanté pour vous. » Ces lignes sont d'autant plus bizarres qu'elles sont fausses. Nous avons eu occasion de dire, dans le chapitre : Thomas et M. de Monlyon, que Thomas et Duci« habitaient à Auleuil près de M"" Helvétius et fréquentaient assidûment son salon. — Tout ce qui suit est inédit.

Reynière (i) qui, ayant eu la permission de manger une aile de poulet, se fit servir une aile de poulet d'Inde. C'est à ceux qui vous aiment de modérer leur appétit, dans la crainte d'exciter le vôtre. C'est une attention que j'aurais, quand j'irai vous voir, si elle était nécessaire ; mais elle serait entièrement superflue, et si je ne mange pas, ce n'est point en vérité par abstinence, c'est tout simplement parce que je n'ai pas faim.

Pour vous montrer, mon cher ami, comment on peut écrire sans manquer à son régime et sans se permettre un trait d'esprit, je joins ici la petite requête à M. Necker, et je mets sur un papier à part une courte note des faits et articles qu'il est nécessaire que vous vous rappelliez pour .pouvoir l'appuyer avec avantage. Je n'ajoute rien par écrit à tout ce que je vous ai dit là-dessus ; cette misérable précaution se prendrait par lettre avec un homme et un ami ordi-

naire ; mais vous

Je vous embrasse très tendrement, mon cher ami, et comme je vous aime. Bien mes respects, je vous prie, à Mademoiselle Thomas, et mes tendres compliments à M. Ducis.

Vendredi matin.

Cette lettre n'est pas datée. Les allusions à Mme Marmontel établissent qu'elle est postérieure au 1 1 octobre 1777. La recommandation dont Chamfort charge Thomas auprès de Necker indique que ce dernier est devenu un personnage influent et n'a pas encore été atteint par la disgrâce. D'autre part enfin, par les derniers mots : (( Mes respects à Mademoiselle Thomas, et mes tendres compliments à M. Ducis, » Chamfort paraît écrire à Thomas au moment où il tient ménage à Auteuil avec Ducis, c'est-à-dire pendant l'été de

(i) Grimod de la Reynière, dont Charles Monselct dit qu'il fut « le plus gourmand des lettrés et le plus lettré des gourmands » (Les Oubliés et les dédaiynés, tome II, p. 173; Paris, Poulet-Malassis, iSôg, in- 12).

1781. C'est d'ailleurs ù celte époque que Tronchin avait mis l'auteur des Eloges à un régime sévère à la suite d'une grave maladie en 1780.

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