LE PRESIDENT BON MER D ALCO
Antoine-Samuel Bonnier est seigneur d'Alco, Malbosc et Valadière. Il est président à la cour des Aides de Montpellier. Marié en 1788 à la fille d'un conseiller à la même cour, Elisabeth Plantier, femme légère et acariâtre, il se distrait des travaux de sa charge et se console de ses déceptions conjugales en écrivant, à tout bout de champ, des petits vers sans prétention, et qui ne mériteraient pas d'en avoir. l/Almanach des Muses, la Correspondance littéraire et le Journal de politique et de littérature publié à Bruxelles ont imprimé quelques-unes de ses productions légères ; mais ses œuvrettes n'ont jamais été réunies, et nous ne savons que très peu de choses sur sa biographie. M. Grasset- Morel a bien fait paraître un gros volume intitulé : Les Bonnier ou une famille de financiers au XVIIP siècle (Paris, Dentu, 1886, in-8) ; mais, tandis que, dans cet ouvrage, les renseignements abondent, pris aux soyrces les plus authentiques, sur le père de notre magistrat, sur son fils, sur sa cousine, la célèbre duchesse de Ghaulnes, nous en sommes réduits à quelques lignes en ce qui concerne le correspondant de Thomas. Le biographe de la famille Bonnier ne soupçonne même pas les vers dont nous venons de parler ; il indique un seul ouvrage comme étant sorti de la plume du président d'Alco : c'est un austère discours, très appré-
THOMAS ET SES AMIS ']-j
cié paraît-il, en T7/16, au moment où il a été prononcé, sur La manière de lever les tailles en Languedoc.
La lettre suivante représente le magistrat comme employant ses loisirs à Paris à étudier Homère dans des traductions et à lire les œuvres de Voltaire et de Thomas.
A Paris, ce 3o mai 1768.
J'ai passé plusieurs fois chez vous, Monsieur, depuis que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et j'ai toujours eu le malheur de ne vous pas trouver. Vous pouvez bien croire que ma visite avait pour but de vous faire connaître combien je prise voire amitié, si je puis cependant me flatter de l'avoir obtenue.
Souffrez, Monsieur, que je vous ennuie un instant de mes questions.
N'étant pas en état d'entendre Homère à la lecture, mais désirant du moins le connaître, j'ai eu recours aux traductions. Celle de Madame Dacier (i) m'a paru si froide, que j'en ai été rebuté. Depuis, j'ai entendu parler d'une certaine traduction de V Iliade par M. Bitaubé (2). Si j'osais, je vous prierais. Monsieur, de me dire un mot sur cet article.
Je désire encore savoir si les poésies fugitives de M. de Voltaire se vendent séparées de l'immense collection de ses ouvrages. Permettez encore que je vous demande où je pourrais trouver un recueil complet de vos œuvres. Depuis long-
(i) Mme Dacier, pour laquelle Boileau professait une haute estime, a traduit VIliade et ÏOdyssée et, dans son Traité des causes de la corraption du goût, elle a défendu Homère contre Lamothc-Houdard.
(2) Bitaubé (Paul-Jérémic), né à Rœnigsberg le 24 novembre 1732, mort à Paris le 23 novembre r8o8, a écrit en 1760 (in-8) un Essai d'une traduction d'Homère, bientôt suivi d'une traduction de l'Iliade, 1764, 2 vol. in-8. Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit, car c'était la première lois qu'un traducteur s'eflorçait de respecter le génie et la candeur de son modèle, en reproduisant littéralement le texte avec ses incidentes et ses périphrases. Plus tard, il traduisit de la même façon ['Odyssée ([-ySë).
lemps je cherche à me les procurer, mais je n'ai pu encore découvrir la source. Qui mieux que vous pourrait me l'enseigner ?(i) Excusez, Monsieur, si je vousennuie ; votre amitié en brillera davantage, et votre complaisance à répondre à ces questions ennuyeuses n'en sera que plus glorieuse^pour vous.
J'ai l'honneur d'être avec une estime et un respect véritables, Monsieur, votre 1res humble et très obéissant serviteur.
Bonifier d'âlco.
Suscriplion : A. Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, Secrétaire-interprète du roi pour les ligues suisses, rue du Petit-Lion, faubourg Saint-Germain, à Paris.
Après une lettre en prose, en voici une en vers, presque jusqu'au bout du moins.
A Montpellier, ce ag décembre 1770.
Etre monarque aujourd'hui je désire.
Non pour régner sur la terre et les mers (Car je préfère à l'éclat d'un empire L'obscurité, mes amours et mes vers), Mais pour te dire, à toi, mortel sublime. Toi dont j'honore et la plume et les mœurs : « Connais ton prince et l'esprit qui l'anime ! » Le trône, hélas ! pose sur un abîme Qu'on s'étudie à nous couvrir ds fleurs. J'aime le vrai, je n'ai que des flatteurs. J'ai des devoirs, je cherche à les connaître ; Je veux être homme, et citoyen, et roi. Dans ce projet il me manquait un maître ;
(1) Les Œuvres complètes, en prose, de Thomas, n'ont paru qu'en 1778.
Reçois ce titre, il est cligne de toi, Et sans orgueil je suis digne peut-être Qu'un philosophe en accepte l'emploi.
Je sais trop hien qu'une àme libre et fière Doit s'étonner et repousser la main Qui veut des cours lui frayer le chemin. Mais tu n'es point un mortel ordinaire ; En te formant le ciel eut un dessein ; 11 t'étabht le seul dépositaire De mes vertus, du bien que je dois faire. Entends sa voix, et reniphs ton destin. Viens, et tandis qu'un amas méprisable D hommes vendus à mon autorité, Insectes vils que j'élève ou j'accable, Ose porter un étendard coupable Contre la loi, le peuple, l'équité, Formons ensemble une ligue honorable Pour la justice et pour l'humanité.
Moi-même alors, déposant la couronne,
Et mes ennuis avec la dignité.
Je pénétrais dans ton obscurité;
Nous y vivions (on vit peu sur le trône),
Et désormais la douce égaUté
M'épargnerait l'éclat qui m'environne.
A cet accueil, à ce noble discours,
Socrate enfin, quittant les murs d'Athènes,
Affronterait le tumulte des cours.
Ta main plus sûre en mes mains incertaines
De mes états gouvernerait les rênes,
Et de ma vie on bénirait le cours.
Pardonne-moi ce rêve utile et nécessaire
En ce jour des illusions.
C'est un jour où chacun se forme une chimère :
'Heureux ceux dont les visions Au .travers du mensonge ont des traits de lumière !
Sans doute, après tout, vauL-il mieux Que nous soyons ce que nous sommes P
L'état, l'occasion, les lieux
Font souvent les vertus des hommes.
Si je fusse né roi dans la pourpre et les jeux, Peut-être, me fiant à des conseils sinistres, Aurais-je craint le joug d'un guide vertueux, Et laissant vivre en paix les ïSocrates chez eux, N 'aurais-je voulu pour ministres Qu'un joli sein et de beaux yeux.
Ne prenez pas, je vous prie. Monsieur, ces vers pour un compHmenl. C'est l'expression sincère de mes sentiments et de i'efîet qu'a fait sur mon esprit la lecture assidue et réfléchie de vos ouvrages. D'ailleurs ils serviront de passe-port aux vœux de la nouvelle année. Ne confondez pas les miens avec ceux du jour; ils partent d'un cœur qui est tout à vous, et qui désire sincèrement votre bonheur.
J'ai lu et relu avec bien du plaisir votre éloge de Fénelon. Rien n'est mieux pensé ni mieux dit. J'ai aussi fort goûté le despotisme que vous prêtez à la mode, sur les charmes comme sur les coiffures.
Vous me faites peur avec votre, ouvrage de beaucoup d'années. Mes idées de petits vers ne s'accommodent point de cette masse terrible dont vous me parlez. Au reste |e vous crois les bras d'Homère avec plus de sagesse et de philosophie pour en régler les mouvements. Je vous aurai de grandes obligations si, pour mes étrennes, vous m'envoyez quelque fragment de ce poëme sur le Czar Pierre. Vous savez que les plus mauvais vers se payent, et j'aurai bien de la peine à vous tenir quitte, si vous ne nie remboursez mes avances.
Je finis. Monsieur, en vous demandant votre amitié, et sans compliments. Les sentiments qui m'attachent à vous sont au-dessus de tout le cérémonial épistolaire.
Le Président Bonnier d'Alco.
Ce que le président d'Alco a lu et relu, ce sont des fragments délachés de l'Essai sur le caractère, les ûiœars et l'esprit des femmes dans les différents siècles. Cet
THOMAS ET SES AMIS Ol
ouvrage n'a paru qu'en mars 1772, mais depuis deux ans, Thomas en lisait certains passages dans les salons et aux séances de l'Académie. Toutefois des remaniements ont modifié *et abrégé l'œuvre définitive ; l'éloge de Fénelon a disparu ; cependant son nom est prononcé à propos des femmes « avec qui il aimerait à s'attendrir ».
A celte lettre, Thomas fait, le i5 avril 1771, une réponse publiée dans ses Œuvres complètes, tome VI, page 184 : « Vous me demandez, dit-il, des vers du Czar ; il mest impossible de vous en envoyer ; c'est une machine immense et dont je ne puis rien détacher. Beaucoup de choses sont jetées, et rien encore n'est poli. Je ne suis point assez content de moi pour m 'exposer à vos regards. La muse épique est la plus coquette des neuf soeurs ; de sa vie elle n'a paru en négligé. ))
Dans le courant de l'année 1771, Bonnier d'Alco a cédé sa charge de Président à la cour des Aides à son fils, Ange-Elisabeth-Louis-Antoine, né en 1760. Le jeune homme a donc environ 21 ans ; une dispense d'âge lui a été nécessaire, mais n'a pas mûri son jugement ; il a des démêlés avec son Premier Président, qui le dénonce en mars 1778 pour s'être absenté sans congé et le fait suspendre; il faut que le roi, par lettres patentes d'avril 1774, ordonne la suppression de l'affaire.
Pendant que se déroulaient ces incidents, Bonnier d'Alco quittait le Languedoc pour la Normandie. Il habitait chez son parent Bonnier de Saint-Gosme,
commissaire provincial ordonnateur des guerres à Caen, et c'est de là qu'il écrit à Thomas :
A Caen, ce (2 novembre 1771.
Je me suis présenté à votre porte, Monsieur, avant mon départ de Paris ; je n'ai point eu le bonheur de vous rencontrer. Je viens d'arri^^er à Caen en Normandie, dans le pays du cidre, des chevaux, des procès et des noms en ille. Je ne sais si c'est un pays de gens d'esprit ; il en est parti autrefois de grands hommes : Corneille, Fontenelle, Segrais, Marot avaient l'honneur d'être normands, et Caen possède encore des descendants de ce Malherbe, le maître de la poésie française. On a dans celte ville une Académie de Belles- Lettres ; ce n'est peut-être qu'une belle maison sans meubles. On y voit quantité de jolies femmes et déjeunes élégants; ce n'est peut-être qu'un plus grand nombre d'impertinents et de friponnes. J'habite une terre étrangère, et je suis jusqu'ici dans la plus belle ignorance de tout ce qu'on y fait.
Dans quelque pays que je sois, je serai trop heureux si je reçois de vos nouvelles. Je vous prie de compter sur ma reconnaissance et sur l'attachement que je vous ai voué, Monsieur, pour la vie.
Le Président d'Alco.
Si vous avez quelque connaissance dans cette ville parmi les gens de lettres, votre recommandation ne me sera point inutile. Je vous prie d'adresser votre réponse à M. Monta- Ion, chez le bourrelier du roi, rue Croix des Petits Champs, à Paris ; il me la fera passer sous une enveloppe franche de poste. Je vous ferai parvenir les miennes par la même voie.
Etes-vous l'auteur d'une Epitre en vers à Madame de*** qui était au Mont-Dore, et de celte autre :
Brillante comme à son aurore, etc..
M. Thomas.
Thomas est bien, en effet, l'auteur de ces deux épî-
très, l'une à Mme Necker. dont nous avons parlé plus haut, l'autre à Mme de V***, qui nous paraît être Mme de Vermenoux.
Par leur ton d'abandon et leur esprit, ces vers se rapprochent des chansons familières au Président d'Alco, et nul doute qu'à défaut de la Pétréïde, il ne se soit amusé des galanteries prodiguées par le grave Thomas à ses belles amies.
\jÉ pitre à Mme de V*** a été recueillie dans les Œuvres complètes de Thomas ; la voici :
Brillante comme à son aurore,
Au souvenir d'avoir été
Joignant la douceur d'êlre encore,
Son heureuse vivacité
A, par magie ou par adresse,
Fixé l'éclat de la beauté
Et les roses de la jeunesse.
On dirait que le dieu du temps,
Jadis, en la vo\ant si belle,
A craint sur sesappals naissants
D'appuyer le bout de son aile ;
Son vol s'est suspendu pour elle,
Et tous ses jours sont un printemps.
Avec ces belles destinées,
Guérissez -la donc du défaut
De nous parler de ses années :
Nous ne saurions la prendre au mot.
Tant qu'on est belle, on n'a point d'âge. C'est la beauté qui fait nos sens, C'est la grâce qui rend piquante ; Qui plaît n'a jamais que seize ans :
Qui ne plaît pas en a cinquante.
11 semble qu'en écrivant l'Épître suivante, Bonnier
d'Alco se soil souvenu de celle que Voltaire adressait en 1744 au Président Hénault :
Les femmes l'ont pris fort souA-ent
Pour un ignorant agréable,
Les gens en us pour un savant,
Et le dieu joufflu de la table
Pour un connaisseur très gourmand.
Le Président d Alco chante aussi « l'ignorant agréable )) qui ne connaît que le dieu « de la table ».
Heureux Fignorant agréable Qui, peu touché du titre vain De bel d'esprit et d'écrivain.
Ne connaît dans toute la fable Que le dieu gourmand de la table, Et les dieux d'amour ou du vin I Que sert d'avoir fait un gros livre ?
Penser est un si dur métier !
Le grand art est celui de vivre, Et de tromper son héritier.
Oui, je donne la préférence
A ces doux épicuriens.
Plus avares d'une existence
Dont ils connaissaient tous les biens.
Sur ces héros de la science
Qu'on voit, d'un fol espoir séduits,
S'immoler avec confiance
Au hasard, même à l'inconstance
De la louange ou du mépris.
On vit en paix quand on ennuie.
Mais toujours la dent de l'envie S'attache à tous les bons écrits.
Dans leurs sermons et leurs édits Ils ont damné l'Académie ; Ce n'est aussi qu'en l'autre vie
Qu'on a placé le paradis.
Moins brillant que nos beaux esprits,
Le sot prend un soin moins frivole,
Il se conserve et se nourrit;
Sa digestion le console
Des mauvais bons mots qu'il nous dit.
Du don charmant des épigrammes
S'il ne fut jamais honoré,
11 sort au moins bien rassuré
Du synode des saintes femmes
Et du prône de son curé.
Vous dont la muse a plus d'haleine Et l'estomac plus de chaleur, Qui pouvez occuper sans peine Le cuisinier et l'imprimeur, Goûtez bien la doulale faveur De Comus et de l'hypocrène.
Par vos travaux, par vos loisirs.
Contentez les fous et les sages.
Mêlez l'étude aux badinages ; Je guérirai de mes désirs Avec des bains et vos ouvrages.
.Je vous prie. Monsieur, de recevoir ces mauvais vers avec votre bonté ordinaire. Je vous souhaite tout ce que je n'ai pas, beaucoup de gloire, du repos et de bonnes digestions. Un bon estomac entre dans le plan d'une vie heureuse. Je vous en souhaite une très longue ; vous méritez de jouir du temps, puisque vous l'employez si bien. Pour moi, qui ne suis bon à rien dans ce monde, je désire beaucoup l'autre, où sans doute on n'aura pas besoin d'estomac et où il ne faudra point prendre des bains pour des vapeurs, ni se tuer pour des hémistiches.
Je boude les muses, mais je les aime. Je prévois un raccommodement que je désire. Je me passerais pourtant bien de leur amitié, si je croyais avoir toujours ta vôtre. Vous me négligez un peu; je vous ai écrit, et je n'ai point eu de réponse. Je me flatte que cette nouvelle année sera plus heureuse pour moi.
Vous connaissez, Monsieur, les sentiments véritables qui m'attachent à vous pour la vie.
Le Président d'Alco.
Vous m'obligeriez beaucoup si vous vouliez bien me donner par écrit vos idées sur mon poème du Siège et de la prise de Constantinople par Mahomet 11, que vous n'avez fait que m'effleurer dans l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous à mon passage à Paris. Je ne vous parle point de voire Essai sur les femmes. Je crois que vous ne m'oublierez point.
A Caen, ce 12 janvier 1772.
Il sera encore question dans les lettres suivantes du poème que' Bonnier d'Alco projette d'écrire sur le Siège de Constantinople, mais simplement pour nous faire savoir que ce poète amateur a renoncé à chanter un sujet trop élevé pour ses forces.
Le 17 janvier, c'est la fête de Saint Antoine, le patron de Thomas et de Bonnier. Vite celui-ci adresse à celui-là ses vœux :
A Caen, ce 21 janvier 1772.
J'ai lu que votre cher patron
Se confina dans la retraite,
Qu'un dom pourceau, son compagnon.
Se lit de pair anachorète,
Et que tous deux eurent raison.
J'ai lu que, sans lit ni cuisine, Le saint, à la merci des loups, Vivait de la grâce divine. Et s'endormait sur ses genoux.
Pour moi, j'estime un lieu tranquille,
Où sur le duvet le plus fin,
Comme un directeur de nonain,
On goûte jusqu'au lendemain
Une digestion facile,
En sortant de ce doux banquet /
Où du Deffand et du Boccage,
Où GeofTrin, l'honneur de leur âge,
Charmaient de leur gentil caquet
Le peu d'élus qu'y convoquait
L'ange riant du badinage.
Dieu sagement fit les déserts
Pour tout bon chrétien qui m'ennuie,
Pour les prudes et les pervers ;
Mais le bal et la comédie.
Les bémols et les tapis verts, •
Surtout votre prose et vos vers.
Pour la meilleure compagnie.
Que certains pédants encrassés Viennent, tout fiers de leur soutane, Avec des minois compassés Vous reprocher un ton profane, L'ennui que partout vous chassez, Un bon estomac qui vous damne, Et ce Czar que vous encensez.
Pour effacer tant de souillures,
Mon fils, dinez mal, dormez peu,
Et sans délai jetant au feu
Vos livres et vos écritures.
Déraisonnez au nom de Dieu.
Ce discours n'a rien qui m'étonne ;
C'est un ours qui grogne, et j'en ris;
Jolis soupers et beaux, écrits
N'ont jamais fait tort à personne,
Et comme nous. Dieu vous pardonne
Et les bons mots et les perdrix.
Je me suis aperçu hier au soir, Monsieur, en jetant les veux sur monalmanach, que c'était vendredi dernier la fête de Saint Antoine et de son cochon. Je me suis souvenu de votre nom de baptême, et j'ai pensé que vous méritiez d'avoir pour patron un saint qui eut vécu en meilleure compagnie. Quoi qu'il en soit, j'ai griffonné en son honneur et au vôtre ce badinage que je vous abandonne.
J'ai, ainsi que vous, l'honneur de me nommer Antoine ; je ne donnerais, je vous assure, pas mon patron pour un autre. Son genre de vie me conviendrait mieux qu'à vous ; mais je voudrais vous avoir pour compagnon de retraite, et ce serait me faire bien des ennemis.
Je suis trop payé. Monsieur, de mes vers, quels qu'ils soient, par les choses obligeantes que vous me dites, et par les idées que vous me donnez sur le poème qui m'occupe. Vous chantez un héros moscovite ; je vais chanter un -grand homme turc. INos terres sont presque limitrophes. Nos succès ne seront pas les mêmes, et votre héros aura autant d'avantages sur le mien pour votre ouvrage, que les Russes en ont tous les jours sur les Turcs aux bords du Danube (i).
Vous connaissez. Monsieur, les sentiments qui m'attachent à vous pour la vie, et qui vous sont dûs à tant de titres.
Le Président d'Alco.
Je ne suis point encore décidé sur la mesure de vers que l'emploierai ainsi que sur l'arrangement des rimes. Les vers de dix syllabes et les rimes redoublées et entrelacées me paraissent préférables pour les ouvrages de l'espèce de celui que j'entreprends. Qu'en pensez- vous?
Antoine Thomas n'avait pas répondu à Antoine
(i) Allusion à la guerre qui s'est terminée par le premier partage de la Pologne, décidée par la Russie, la Prusse et la Hongrie le 2 septembre 1772, et consentie par la république de Pologne le 18 septembre 1773.
Bonnier. La maladie était la cause de son abstention.
Votre silence m'affligeait, Monsieur, mais j'étais loin d'en soupçonner le motif. Se peut-il qu'un homme d'esprit soit jamais malade ? Ce beau brevet d'immortalité que donnent les muses n'est donc qu'une belle chimère? Les académiciens ont des rhumes comme les autres hommes, et les médecins sont aussi nécessaires au Parnasse que dans un couvent de capucins.
Je suis fâché d'apprendre que vous avez une mauvaise poitrine ; c'est un rapport de plus que le chantre de Pierre le Grand a avec celui du pieux Enée, mais un rapport dont il se passerait très bien. Tous les succès du génie ne valent pas une bonne poitrine ou de bonnes digestions. Vous avez autant de droits sur la santé que sur notre admiration et nos hommages. Vous faites donc très bien de guérir. Vous méritez de vivre dans ce monde-ci et dans l'autre, et je ferai dire des messes pour vous.
Je recevrai avec grand plaisir et avec reconnaissance votre ouvrage si désiré sur les Femmes. Toutes nos dames l'attendent avec impatience, et me chargent de vous en demander un exemplaire pour chacune d'elles. Je vous conseille pourtant de faire des jalouses et de m'en donner le plaisir. Vous aurez la bonté de faire remettre le paquet au carrosse public de Caen qui part de Paris tous les lundis à quatre heures du matin. Mon adresse est chez M. Bonnier de Saint-Cosme, commissaire provincial ordonnateur des guerres, place Saint- Sauveur (i).
On m'a parlé ici d'un ouvrage nouveau, espèce de roman qu'on met sur le compte de J.-J. Rousseau (2), votre voisin (3). Je doute que l'auteur d'Emile fasse des brochures. Vous me ferez plaisir de me mander ce qu'on en dit à Paris.
Vous connaissez. Monsieur, tous les sentiments qui m'attachent à vous, et que je vous ai voués pour la vie.
Le Président d'Alco.
(i) A Caen.
(3) Lettre de Julie cVElange à son amant, Paris, 1772, in-i3. (3) J.-J. Rousseau et Thomas habitaient près l'un de l'autre dans la rue Plàtrière.
go THOMAS ET SES AMIS
P. S. L'auteur de Silvain (i) doit-il faire bientôt paraître son histoire poétique des Jncas(2)?
J'oubliais de vous prier de joindre à votre envoi votre belle Ode sur le Temps, que je vous ai souvent demandée.
A Caen, ce 17 mars 1772.
M. Thomas.
UOde sur le Temps n était plus une nouveauté ; elle avait obtenu en 1762 le prix de poésie; mais elle est bien grave de ton pour plaire au Président d'Alco. Il dut être médiocrement charmé de vers comme ceux-ci :
L'homme vit par son âme, et l'àme est la pensée ; C'est elle qui, pour vous, doit mesurer le temps. Cultivez la sagesse ; apprenez l'art suprême
De vivre avec soi-même; Vous pourrez sans effroi compter tous vos instants.
Bonnier d'Alco aimait beaucoup mieux cultiver sa fantaisie que la sagesse; il était beaucoup plus galant que' philosophe : témoins ces vers à Mlle de S-C. (Saint-Cosme), la fille de son hôte de Caen, qui partait pour le couvent (Almanach des Muses, 1776, p. g/i):
Vous partez donc, gentille anachorète !
Quoi ! vous allez cacher dans un couvent Ce joli sein, ce modèle naissant, Prendre le voile et le ton de Nonette ! Il faudra donc, en ce dévot séjour, Sanctifier mes vers et mes louanges.
Au compliment donner un nouveau tour, Et comparer à la beauté des anges Ce minois tout profane et semblable à l'Amour !
(i) Comédie de Marmontel, 1770.
(2) Les Incas,^ Paris, 1777, 2 vol. in-8.
La lettre suivante n'est pas datée, mais son contexte prouve qu'elle a été écrite vers le mois de mai 1772 :
J'ai été malade, Monsieur, et très malade, puisque je l'étais encore après avoir lu votre charmant Essai sur les Femmes. Je me hâte de vous faire agréer mes remerciements et ma reconnaissance. Vous ne devez pas craindre le triste sort d'Orphée ; les femmes prendront toujours votre parti ; pour moi, je me battrais avec tous ceux qui en diraient du mal.
Je suis devenu l'ami des femmes, depuis que j'ai trouvé mon bonheur à en aimer une. Que j'étais à plaindre ! Ne pas aimer, est-ce vivre ? L'indiflérence est le tombeau des âmes. On peut se consoler d'être né grand ou mince ; on sent le prix de l'existence. Je n'ai plus le courage de rien faire depuis que j'ai la taille de Descartes.
Vous pensez bien que la douce beauté qui m'aime me fait oublier Gonstantinople, et les juifs et les chrétiens, le sultan et les sultanes, le muphti et les eunuques noirs. Une jolie ' chrétienne a bien des droits sur de farouches musulmans, sur un Mahomet et ses fîères maîtresses qui seront damnées. Je passe ma vie près de la mienne ; elle serait si courte dans ses bras !
Je devais cette douce confidence à votre amitié pour moi ; je vous devais le désaveu de mes premiers serments. L'amour ne doit point nuire à l'amitié. Vous connaissez mes sentiments. Monsieur, et ils ne changent pas.
Le Président d'Alco.
Votre ouvrage court la ville. Il est partout admiré. C'est l'ouvrage d'un homme de beaucoup d'esprit et d'un philosophe sensible.
En veine de confidences intimes, Bonnier d'Alco
explique par ses bonnes fortunes les raisons qui lui ont fait abandonner son poème sur Çonstantinople . Combien de temps ont duré ses amours? Peu d'années, qui lui ont paru courtes dans les bras de sa maîtresse, et nous le retrouverons bientôt assagi- par lâge. 11 écrit à Mme *** {Journal de politique et de littérature, i5 mai 1777, p. 7 4, Bruxelles) :
Vos vers ont chanté la jeunesse, Les jeux, les tendres voluptés, Et l'amour que suit la sagesse ; C'est vous, Philis, que vous chantez.
Hélas ma jeunesse est passée, Le flambeau d'amour s'est éteint Sous l'haleine à demi glacée Du précoce hiver qui m'atteint.
Aux beaux jours de l'adolescence Les rides naissent du malheur.
Et la hâtive expérience Met la vieillesse dans le cœur.
L'esprit meurt, le ris s'évapore Par les réflexions usé.
La santé qui se décolore Languit comme un astre épuisé.
J'espérais un ennui paisible.
J'avais cru ne plus rien sentir.
Sur une cendre encor sensible Vous avez chanté le plaisir.
Et Philis, elle aussi, prend des années, mais s'en fait une douce raison ; « sa cendre n'est plus sensible )) ; elle répond à son vieil amoureux (Almanach des Muses, 1779, p. 178) :
Des vers à moi ! des vers galants !
Songez- vous que je suis grand-mère ?
THOMAS ET SES AMIS qS
J'ai passé la saison de plaire, Je ne crois plus aux compliments ; Les jeunes myrthes de Cythère Sont-ils fa-its pour les cheveux blancs?
On dit qu'en nous Tesprit remplace
L'empire que perd la beauté ;
Mais à son tour ce règne passe.
La raison, de sa main de glace,
Amortit la vivacité
D'un génie orné par les grâces ;
Les rides de l'austérité
Y viennent imprimer leurs traces ;
L'esprit meurt avec la gaîté.
Ainsi déplorant en moi-même Mon triste dépérissement.
Je m'applaudis, en vous lisant, D'avoir passé l'âge où l'on aime.
Le lundi 29 juin 1772, M. et Mme Necker partent pour la seconde fois, en compagnie de Thomas, au Mont-Dore. C est là que parvient la lettre suivante :
A Paris, ce 12 juillet 1772.
J'ai été vous voir, Monsieur, à mon arrivée à Paris, et j'ai appris que vous étiez aux eaux du Mont-Dore. Il est donc bien décidé que vous avez une mauvaise poitrine ; vous ne vous contentez pas de chanter les héros comme Virgile ; il faut encore que vous preniez les eaux comme lui. Je vous plains, mais moins que ceux qui vous aiment et que vous quittez. Je m'étais presque familiarisé, s'il est possible, avec le chagrin de ne pas vous voir, mais l'espoir de vous voir bientôt m'avait inspiré tout le sentiment de ce plaisir.
Les joies trompées sont cruelles, et je ne pardonne que par l'intérêt que je prends à votre santé, au docteur très
savant cl très mal avisé qui vous a envoyé en Auvergne pour nos péchés et pour les vôtres. Au reste, je ne connais point le Mont-Dore ; ce ne peut être qu'un beau séjour, et d'ailleurs avec de l'esprit et des talents comme les vôtres, on ne fait pénitence en aucun lieu ; vous embellissez tout de votre charme.
En vérité voilà de la galanterie ; mais il faut traiter les malades comme les jolies femmes, et assurer un malade comme vous, Monsieur, des sentiments distingués que vous méritez et de rattachement inviolable que je vous ai voué pour la vie.
Le Président d'Alco.
En 1770, le Gouvernement avait défendu à Thomas de publier son E/oge de Marc-Aurèle. Cependant, après la mort de Louis XV, une plus grande liberté fut accordée au parti des philosophes, et rien n'empêchait l'impression du panégyrique de Thomas, qui futx bientôt distribué à tous ses confrères et amis. Un tour nouveau, une mise en scène vraiment dramatique, frappèrent les lecteurs. Le discours est sensé prononcé sur le cercueil de Marc-Aurèle rapporté à Rome « au milieu des larmes et de la désolation publique » : un philosophe stoïcien, Apollonius, le rhaître et l'ami de Marc-Aurèle, prend la parole en présence de Commode, fils et indigne successeur du grand empereur romain. Le peuple scande ses paroles d'approbations et d interjections, et chacun apporte son tribut de reconnaissance et d'admiration.
Sébastien Mercier ne rêvait que réformes théâtrales et avait déclaré la guerre aux classiques, tels qu'Homère, Plante, Boileau, Racine, « ce pestiféré de la littérarature », comme il l'appelait. V Eloge de Marc-Aurèle
le transporta, a Le dramatique que vous avez mis en usage, écrivait-il à Thomas le 24 mars 1770 (i), donne une nouvelle vie au discours. C'est un genre d éloquence absolument neuf. Ce vieillard (Apollonius), ce peuple, cet indigne lils de Marc-Aurèle, sa tombe, cette action animée, tout imprime au discours une vérité qui fait que l'on assiste à la scène. Il m'est venu une idée ; c'est que l'on pourrait très bien représenter ce discours, et vous seriez l'inventeur d'un nouveaugenre théâtral. Je suis sur que cet Eloge, exécuté par de bons acteurs, ferait autant d'impression qu'une de nos bonnes tragédies. »
C'est à peu près ce que dit Bonnier d'Alco dans la lettre suivante, la dernière qu'on ait de lui :
A Montpellier, le i*''^ mai 1770.
J'ai lu, Monsieur, étant dans mon lit très malade, votre Eloge de Marc-Aurèle. Celte lecture pathétique m'a augmenté la fièvre ; mais elle était mêlée de tant de plaisir, que je vous le pardonne volontiers. On n'a rien fait depuis longtemps de si éloquent et de si bien pensé. C'est un genre neuf et très touchant. C'est du vrai drame auquel il ne manque pas même le spectacle.
L'indigne fils de Marc-Âurèle y est peint, pour ainsi dire, d'un trait, mais avec bien de la force. Le morceau sur la philosophie, celui contre les délateurs, et la dernière instruction du vieillard à cet impétueux (loramode, m'ont particulièrement frappé.
Celui qui fait parler si bien Apollonius est digne d'avoir sa place. Votre ouvrage doit vous rendre cher à la patrie et à celui qui la gouverne. Malheureusement l'inégalité est un des vices de nos constitutions modernes. Il faut qu'un ministre, qu'un instituteur soient courtisans, ou nés pour l'être;
(i) Voir dans le Correspondant du 20 avril 191 /i : Trois lettres inédites de Sébastien Mercier.
c'est mal raisonner, et cependant ce sont les peuples qui paient ce mauvais raisonnement.
Je suis fâché que M . de La Harpe ait blâmé cette phrase : « Il ne faut pleurer que sur la cendre des méchants, car ils ont fait le mal et ne peuvent plus le réparer (i). » Cette pensée est belle, elle appartient à une âme honnête. Avec cet ouvrage et beaucoup d'autres, vous pouvez vous attendre à l'envie, et ne la pas craindre. Les dents du monstre doivent vous attaquer ; mais vous pouvez les vaincre fort à votre aise.
Agréez, Monsieur, l'hommage de ma sincère admiration, et de tous les sentiments que je vous ai voués pour la vie.
Le Président d'Alco.
THOMAS ET JOUVANT
Les relations de Thomas et de Jouvant remontent à leur jeunesse. A peu près contemporains, ils ont été ensemble à Paris de 1762 à 175/i, sans doute comme camarades de cléricature ; car Thomas a fait de la procédure chez un procureur au Châtelet de Paris, et Nioolas-Louis Jouvant a évidemment poursuivi les mêmes études, auxquelles il s'appliquait avec plus de profit que le futur écrivain. Ils logeaient alors chez une dame Marie, à qui Thomas a adressé plusieurs lettres.
(i) « Cette idée n'est nullement vraie, dit La Harpe. On dirait avec beaucoup plus de fondement : Il faut pleurer sur la cendre des hommes vertueux, car ils ne peuvent plus faire le bien ; et ce début même, dans la bouche du stoïcien Apollonius, serait beaucoup plus intéressant et plus adapté au sujet » ÇCours de liltéralure, tome XIII, p. 286).
Né à Reims en 1780 (i), il s'y marie en 1760 avec une demoiselle Bourgongne et porte alors le titre d avocat en parlement. En 1761, il perd un fils, et figure dans l'acte de sépulture comme a écluyer, conseiller du roi, son avocat au bailliage et présidial ». En 1768, il reçoit des lettres de provision de lieutenant particulier au bailliage. En 1780, des lettres patentes du roi constatent la compatibilité de cette charge avec la fonction d'agrégé à la faculté de droit, et Jouvant cumule le rôle de magistrat et celui de professeur jusqu'à la Révolution. Il devient alors procureur- syndic du district, puis juge au Tribunal en 1792. Destitué en l'an II, il se retire à Rilly-la-Montagne, et meurt à Reims en 1808.
Dans un brouillon, bien alambiqué, de Thomas, qui remonte à décembre 175/I, et dans trois lettres de Jouvant, de 1779, 1782 et 1783, nous trouverons une foule de détails intimes à l'honneur des deux correspondants.
Brouillon de Thomas. — Décembre iy54.
Je vous plains de ce qu'il m'a pris aujourd'hui fantaisie d'écrire. J'ai de l'humeur ; j'ai envie de quereller; puisque je vous écris, vous en allez être l'objet. Si cela vous effraie, il est un moyen de l'éviter : ne lisez pas ma lettre. Peut-être vous n'y perdrez pas beaucoup ; si vous voulez même, je vous aiderai à vous y déterminer.
(i) Nous devons les renseignements sur les fonctions de Jouvant à Reims à l'érudit conservateur du musée et de la bibliothèque de cette ville, M. Henri Jadart, que nous ne saurions trop remercier de son inépuisable complaisance.
Je vous dirai que je suis charmé de me trouver dans cette disposition; depuis longtemps je l'attendais; jela tiens, je veux la saisir, car j'ai peur qu'elle ne m'échappe. Pour gronder un ami, il faut saisir un instant de caprice. Que sait-on quand il reviendra 1 Eh bien ! Etes-vous déterminé à lire ma lettre ? Je suis sûr que ce début pique votre curiosité : ainsi je continue.
Quelle idée vous etes-vous donc formée de l'amitié ? En vérité, celle idée est bien faible, si j'en juge par celle que vous me témoignez. Depuis quatre mois, je suis éloigné de vous, et je n'ai encore reçu que trois fois de vos nouvelles. Pensez-vous que cela puisse satisfaire un cœur tel que le mien? Si j'étais à Paris, me serais-je contenté de vous voir toutes les six semaines un seul quart d'heure, moi qui, tous les jours, trouvais tant de charme à passer des heures entières avec vous ? Je le vois bien, mon absence ne laisse aucun vide dans votre cœur ; vous ne vous apercevez pas qu'il vous manque rien. Cependant nous avons vécu deux ans ensemble et nous sommes aujourd'hui éloignés de Paris par un intervalle de cent lieues (i). 11 est bien humiliant pour moi que vous ne sentiez pas cette différence. Si vous mettez de si longs intervalles entre vos lettres, comment pourriez-vous souhaiter de .me voir? Non, je suis presque effacé de votre souvenir. Lorsque vous voulez encore chercher mon image, vous êtes obligé de la chercher dans votre imagination, où vous la trouvez à demi éteinte ; il y a longtemps qu'elle n'est plus dans votre cœur. Y a-t-elle même jamais été? C'était un goût d'habitude qui vous liait à moi, plutôt que le sentiment. Le sentiment est vif, ardent, délicat ; l'absence le ramène et l'irrite ; votre goût pour moi s'émousse de jour en jour. Déjà notre commerce de lettres ne tient plus de votre côté qu'aux faibles liens de bienséance. Vous seriez honteux de paraître avoir entièrement oublié une personne que vous avez longtemps appelée du nom d'ami.
Le peu de lettres que je reçois de vous, je ne les dois plus qu'à votre amour-propre ; est-ce cela que aous m'aviez promis ?
(i) Jouvant est revenu à Reims; Thomas est chez ses parents à Clermont-Ferrrand. C'est bien là « l'intervalle de cent lieues » dont parle Thomas.
Peut-être même êtes-vous disposé à rompre entièrement un commerce qui vous pèse ; vous voulez vous délivrer d'une contrainte qui vous gêne. L'assujettissement de répondre à mes lettres, quoique de loin, fatigue votre indolence. Vous seriez charmé que je vous justifiasse en commençant moimême à ne pas répondre à quelqu'une de vos lettres ; mais je vous avertis que je ne vous procurerai jamais cette satisfaction. J'aurai jusqu'à la fin une exactitude ennuyeuse ; je serai impitoyable ; je ne vous fournirai jamais le moindre prétexte, et si vous voulez interrompre notre commerce, vous serez obligé de tout prendre sur vous. Je pousserai même la malice plus loin. Plus je verrai croître votre indifférence, plus mon amitié se ranimera. Gela est cruel, n'est-ce pas? J'en conviens ; mais lorsqu'on a une fois contracté un engagement, il n'est plus temps de faire des réflexions ; il ne peut plus se rompre que par le consentement des deux parties. Et cet engagement-là est trop précieux à mon cœur pour que je donne jamais un tel consentement.
Eh bien ! que dites-vous aujourd'hui de mon humeur ? Je vous l'avais bien promis, qu'elle serait querelleuse. Il ne tenait qu'à vous d'éviter tous ces reproches ; vous étiez prévenu, vous n'aviez qu'à ne pas lire ma lettre. Mais vous avez été curieux. Ainsi c'est votre faute, et aous ne pouvez me rien imputer.
Il me reste encore quelque chose à vous dire ; je vous avertis par avance qu'il n'est pas plus agréable que ce que vous avez déjà entendu. Ainsi, si vous le voulez, vous pouvez vous éviter la peine de le lire. Cependant, en cas que la fantaisie vous en prenne, voilà ce que c'est.
N'est-il pas vrai que votre vanité a été bien mortifiée jusqu'ici en voyant que je ne vous ai pas encore dit un seul mot des trois lettres que vous m'avez envoyées depuis peu .-^ Comme sans doute vous en aviez une idée assez avantageuse, vous étiez impatient de la réponse c{ue j'y ferais. Dans cette réponse, vous vous attendiez à voir des éloges flatteurs: et quels éloges ! Si les lettres précédentes méritaient des compliments, ce n'était point trop peu pour ce trio fortuné qu'un panégyrique dans les formes. Assuré de ce tribut de louanges, vous n'étiez donc incertain que sur le tour que je leur donnerais ; c'était l'unique point qui intéressât votre curiosité. Déjà, en ouvrant ma lettre, votre amour-propre s'enivrait
par avance d'un encens aussi doux que séducteur. N'étaient-cc pas là vos idées? En vérité, elles sont charmantes; peut-être même pourrais-je m'y conformer, si cette humeur qui me tracasse ne me faisait trouver des charmes dans le plaisir malin de la contradiction. Mais, je vous Fai dit, je suis en train de gronder, et, quoique le très-humble serviteur de votre amour-propre, je ne puis m'empêcher de déranger son joli système, au sujet des trois lettres qu'il a dictées et dont il attend la récompense.
Dans la première, vous rabaissez exprès les soins que, dans votre enfance, on a pris de votre éducation, pour faire sans doute penser que vous êtes un de ces favoris de la nature qui, sans rien devoir aux secours de l'art, avez acquis par vous-même cette raison droite, cet esprit délicat, cette légèreté de style et cette facilité d'expressions que quelquesuns vous attribuent. Vous cherchez à justifier votre inconstance pour avoir le mérite d'être sans défaut. Enfin vous avez la sottise de vouloir chercher à conciher la retraite avec la société, comme si l'une inspirait de la dissipation et que dans l'autre on contractât de la rudesse, parce qu'il y a un petit nombre d'hommes, qu'on appelle philosophes, qui prennent ce parti-là I Quel travers dajns la façon de penser !
La seconde est un tissu de raisonnements par lesquels vous cherchez à prouver que l'admiration est un sentiment presque incompatible avec l'amitié. Mais qui a dicté cette lettre, si ce n'est la vanité de faire voir que vous connaissez parfaitement cette métaphysique du cœur, cette analyse des sentiments humains si à la mode aujourd'hui? Comme si, avec une lecture réfléchie de La Rochefoucauld, de La Bruyère et de Marivaux, et un esprit fin et délié, on ne pouvait point acquérir cette connaissance !
Que dirai-je de la troisième ? C'est un songe in-folio : un roman allégorique oîi vous peignez les travers de votre esprit et les vertus de votre cœur. Mais je ne vois pas qu'il y ait un grand mérite à avoir fait un tel ouvrage ; car, outre que dans toutes les règles, un songe ne doit pas être aussi joli, n'y a-t-il point eu avant vous d'autres personnes qui aient eu une riche imagination, un talent pour la poésie légère, la manière de raconter joliment, l'art d'envelopper les pensées sous des emblèmes ingénieux, de tracer des allégories fines et délicates ! D'ailleurs vous y étalez avec trop de faste les
THOMAS ET SES AMIS lOI
richesses de voire imagination; et puis, ce qui est un défaut essentiel dans un ouvrage, quand on a lu votre lettre, on ne se trouve point assez d'esprit à soi-même, et l'on vous en trouve trop. Vous sentez bien qu'il n'y a point de lecteur qui puisse vous pardonner cela.
Que serait-ce donc, si j'examinais vos lettres comme écrites à une personne que vous appelez du nom d'ami ? Combien les yeux de l'amitié y trouveraient-elles de défauts ! Auriez-vous tant d'esprit, si vous étiez touché de mon absence? Je parcours des cahiers entiers de papier pour y trouver quelque chose qui satisfasse mon cœur ; tout est esprit, rien n'est sentiment. Qu'importe à mon cœur les jolies pensées, les expressions fines, l'exactitude du style ? Est-ce là ce qu'il faut pour nourrir et satisfaire ce sentiment qui le remplit ? Quelques marques d'amitié, quelques inquiétudes sur ma santé, des désirs de me revoir, des regrets sur notre absence ! que sais-je, moi ^ Le sentiment se subdivise en tant de manières différentes ! Mais vous les ignorez toutes, Votre cœur s'endort parmi les saillies et les jolies phrases ; je voudrais que vous pensiez moins, mais que. vous sentiez davantage.
Quoi? notre commerce de lettres ne serait-il qu'un commerce de vanités où nous nous étudierions sans cesse à montrer de l'esprit, pour nous arracher mutuellement quelques applaudissements frivoles ? Le sentiment même ne nous plaira-t-il que sous le masque de la saillie ? Je crois voir deux coquettes qui sont convenues entre elles de faire tous les mois assaut d'agréments, et qui se louent tour à tour sur leurs charmes en minaudant.
A propos, j'ai des nouvelles à vous apprendre sur notre ancien séjour. La vieille amie de Madeleine a, depuis trois mois, abandonné le corps qu'elle tourmentait depuis soixante et quinze ans. La reine du petit empire (i), à la suite de sa fluxion, a eu une taie sur un œil, dont elle commence à se guérir. Elle a choisi dans ses états un nouveau favori et donné un gouverneur en petits rabats à l'aîné de ses jeunes princes.
Adieu, mon aimable philosophe. Prompte réponse. Si par
(i) Mme Mario, leur ancienne propriétaire.
hasard vous ne recevez point de mes nouvelles avant le jour où se commettront les premières sottises de l'année 1765, vous saurez qu'environ à quatre degrés (i) de Reims en tirant vers le midi, il y a une personne qui vous souhaite ce jour-là tout ce qui peut faire votre honheur.
Lettres de Jouvant à Thomas.
Après le brouillon de Thomas, un peu artificiel et d'une littérature trop laborieuse, répondant à des missives de Jouvant qui, elles aussi, paraissent manquer de simplicité et de naturel, vingt-cinq années ont passé. Avec elles se sont envolées chez les deux amis les prétentions au bel esprit, en même temps que s'éveillaient chez Jouvant les sentiments plus sincères et plus vrais du père de famille, encore tout ému d'une grave maladie de son second fils. Dès que le jeune homme sera rétabli, il entrera à Louis-le-Grand, grâce à une bourse que lui a fait obtenir l'archevêque de Reims, Mgr Talleyrand-Périgord (2) et il aura pour correspondant à Paris Thomas, le fidèle camarade de son père.
Je commence, mon cher ami, à respirer un peu. Mon fils, ce cher enfant que vous avez bien voulu aimer, a été au moment de m'être enlevé par la plus cruelle de toutes les maladies ; il en est heureusement réchappé, mais il est encore dans un état de faiblesse qui est incroyable. Je a'ous Tai caché, sachant l'intérêt que vous voulez bien prendre à ce qui me regarde, et le danger qu'il y aurait eu à l'aller
(i) Autrefois, un degré se composait de aS lieues. De Reims à Clermont-Ferrand, il y a à peu près, à vol d'oiseau, quatre degrés.
(2) Talleyrand-Périgord avait succédé le 28 décembre 1777 au Cardinal de la Roclie-x\ymond.
THOMAS ET SES AMIS Io3
voir; j'espère que vous me pardonnerez ce silence. Les choses ont élé au point que j'attendais de jour en jour les plus fâcheuses nouvelles. Je dois ce cher fdsaux soins incroyables de M. et Madame Colin; Madame Colin même a pensé avoir la même maladie; on a craint pour elle la fièvre putride et maligne. Cette digne femme, pendant tout le temps de son indisposition, ne s'est occupée que de mon fds ; elle semblait en être la mère. Sa première sortie a été de l'aller voir.
Quelle entrevue, mon cher ami ! Mon fds faisait effort pour jeter au col de Madame Colin ses bras faibles et décharnés, et des larmes d'attendrissement étaient l'expression touchante de sa sensibilité et de sa reconnaissance. Vous le dirai-je, mon cher, j'ai cru me reconnaître dans ce mouvement de l'ànie de mon fils. Oui, me suis-je dit, il a mes sentiments, j'en suis véritablement le père. 0 vous, tendre ami, dont l'âme est si sensible, il vous appartient d'apprécier dépareilles situations.
Mais vous-même, comment vous portez-vous ? Comment se porte votre chère sœur .i^ Vous auriez bien dû m'en donner des nouvelles. Vous ne devez pas douter de l'intérêt vif que je prends à l'un et à l'autre.
Au moment où mon fils est tombé malade. Monseigneur l'archevêque de Reims venait de me donner une place pour lui au collège de Louis-le-Grand ; je regardais cela comme un avantage d'autant phis grand, qu'il me mettait à même de continuer l'éducation de mon fils à Paris malgré ma modique fortune. J'espère qu'il en pourra jouir, et que vous voudrez bien, mon cher ami, lui continuer vos bontés. Cependant, avant d'entrer dans ce collège, j'espère l'aller chercher pour lui faire respirer j^endant quelque temps Fair natal.
Ce sera une occasion de vous aller témoigner de vive voix tout ce que je pense. Lorsque je placerai mon fds, je vous demanderai une marque d'amitié ; ce sera de lui permettre de se réclamer de vous.
Tous les jeunes gens qui entrent dans ce collège sont obligés d'avoir une personne connue qui réponde en quelque sorte d'eux, et qu'on puisse avertir en cas d'événement extraordinaire. C'est par ces personnes que l'on a de leurs nouvelles, les supérieurs ne pouvant, vu lé nombre des enfants, entretenir de correspondance avec les parents.
lOa THOMAS ET SES AMIS
Si cette marque d'amitié que je vous prie de m'accorder vous gênait en la moindre chose, je me flatte que vous voudriez bien me le dire ; si je vous la demande, c'est, je vous l'avouerai, que mon fils m'est infiniment précieux, et que je ne serai tranquille qu'en le déposant entre les mains de l'amitié.
Je suis, mon cher ami, en attendant le plaisir de vous voir, avec l'attachement le plus sincère, votre serviteur et ami.
JOUVANT.
A Reims, le 22 décembre 1779.
Suscription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, au Louvre à Paris.
Marque postale: Reims.
Trois années plus tard, Jouvant a fait le voyage de Reims à Paris pour présenter son fils aîné à Thomas. Mais ce dernier vient d'arriver à Nice pour hiverner ; le voyage de Jouvant n'a plus de raison d'être; il ne lui reste qu'à repartir pour faire ses vendanges à Rillyla-Montagne, car tous les Rémois, surtout s'ils avaient le bonlieup d'être propriétaires à Rilly, s'occupaient assidûment de leurs vignes, sans cependant faire précisément le commerce des vins.
A Paris, le l\ octobre 1782.
Je me flattais, mon cher ami, du plaisir de vous voir à Paris en ce moment-ci et de vous présenter mon fils aîné qui avait le plus grand empressement de vous voir et de vous connaître. J'ai été trompé dans mon attente, et je puis vous dire que le but de mon voyage est en grande partie manqué.
Je pensais, d'après ce que je vous avais entendu dire l'année dernière, que votre intention était de passer l'hiver en Provence, et qu'on vous reverrait l'été à Paris. Apparem-
ment que vous avez trouvé l'air où vous êtes convenable à votre santé. Si c'est là la raison du séjour que vous faites clans nos provinces méridionales, je vous exhorte beaucoup à en profiler. D'ailleurs votre façon de penser, que je connais, vous met à même de trouver partout les ressources les plus intéressantes. Vous ne croyez pas, comme bien des gens, que hors de Paris, point de salut. Le sage se plaît partout où il trouve ses semblables, et, plus il les trouve rapprochés de la simple nature, et plus ils lui offrent un spectacle touchant.
On m'a dit, lorsque j'ai été m'informer de votre santé, que vous étiez à Nice. La beauté du climat que vous habitez a des charmes que Paris n'a pas ; ses boues, ses fumées, ses brouillards affectent désagréablement l'imagination, troublent la vue, fatiguent la tête et la poitrine ; ce n'est qu'à grandes secousses qu'on se met au-dessus de ces inconvénients. Quelle différence, quand on respire un air pur ! Notre machine, plus à Taise, communicjue à l'cime un contentement inexprimable. Quelquefois, il est vrai, on s'endort mollement dans une heureuse insouciance ; mais, qu'importe? la vie coule toujours, et cjuand on est au terme, on est aussi avancé que celui cjui s'est fortement agité.
Je vous souhaite, mon cher ami, ce sommeil qui n'est que l'oubli des soins de la vie, qui n'est que l'art de se posséder et de jouir de soi-même, qui est l'état naturel de l'homme sans ambition, sans amour et sans cupidité ; il n'empêche pas les doux sentiments de l'amitié, ni les élans du génie.
Vous me faites regretter, mon cher ami, de n'être pas en ce moment habitant du Languedoc, ou du moins que la Champagne ne puisse vous offrir les ressources de cette province. J'aurais avec moi un ancien ami ; j'aurais la satisfaction d'avoir contribué à sa santé. La santé de quelqu'un comme vous est un bienfait public, et je denserais avec raison que le public m'en aurait obligation.
On m'a cîit que vous étiez avec Mademoiselle votre sœur ; c'est une grande consolation pour vous. Je vous prie de l'assurer de mon respect.
Je viens de ramener mon fils au collège de Louis-le- Grand. Je suis assez content des progrès qu'il y a faits ; j'espère qu'il gagnera en avançant. Il se souvient toujours
Io6 THOMAS ET SES AMIS
de vous et des bontés que vous avez eues pour lui. En général, je vois ce jeune homme sensible et reconnaissant ; c'est là l'essentiel.
Adieu, mon cher ami. Je vous embrasse de tout mon cœur. Je repars dans deux jours pour aller faire mes vendanges ; je crains bien qu'elles ne soient désagréables ; il pleut sans cesse, il fait froid ; il en est des vins froids comme des ouvrages froids ; personne n'en veut. Comme depuis longtemps nous ne voyons point le soleil, et qu'il s'est probablement réfugié dans vos climats, je vous prie de lui adresser une hymne de votre façon qui, à coup sur, le rendra favorable aux champenois et l'engagera à visiter leur vignoble.
Je suis avec l'amitié la plus sincère, mon cher ami, votre très humble serviteur.
J0UVA?<T.
Suscription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, à Nice en Languedoc.
Meilleur juriste que géographe, Jouvant n'a pas des idées très nettes sur remplacement de nos provinces méridionales. Il confond la Provence avec le Languedoc, et place ÏSice dans cette dernière province, sans se douter que celte ville n'appartient pas au royaume de France. Cependant, dans la lettre suivante, il montre des connaissances plus exactes à ce point de vue. Il est vrai cjue Thomas avait daté sa lettre de « Nice, dans les Etats du roi de Sardaigne ».
A Reims, ce septembre 1784-
Il y a des siècles, mon cher ami, que je n'ai reçu de vos nouvelles, et je ne sais en vérité ni à qui ni à quoi m'en prendre. Sur la foi de la dernière lettre que j'ai reçue de vous, et que vous datiez de « Nice, dans les Etats du roi de Sardaigne», je me suis avisé bêtement de vous écrire à « Nice, dans les Etats du roi de Sardaigne ». Je vois bien
que ce n'est pas où vous étiez qu'il fallait vous écrire, niais bien où vous n'étiez pas, pour vous faire parvenir plus sûrement de mes nouvelles. C'est donc au Louvre, que vous n'habitez pas dans le moment, que j'adresserai mon épître.
Que de choses, mon cher ami, se sont passées depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir ! J'ai été ruiné et j'ai fait fortune ; j'ai été très malade, et je me porte à merveille ; c'est même encore dans le temps de la convalescence que je vous écris. Je voudrais vous expliquer tout cela en détail, et je ne sais par où commencer.
i" Quant à ma fortune, un coquin dont j'avais répondu m'a mis dans le cas de payer pour lui. Mais la bonne volonté de notre archevêque, homme tendre, humain et sensible, m'a rendu de si bons offices qu'une bonne partie de mes perles est réparée. Cet événement ne m'a affecté que comme père de famille. Quant à ce qui me regardait personnellement, j'étais assez indifférent pour désespérer ma femme qui maudissait la philosophie et les philosophes, — car c'était le nom qu'elle' donnait à ma tranquillité et à ma modération — . Vous remarquerez que ces mots dans sa bouche avaient quasi l'air d'une injure. Il est plaisant, mon cher ami, de voir l'impression que quelques écus de plus ou de moins font sur la plupart des hommes. Il semble que leur àme soit composée du métal dont on les fait, et que suivant les révolutions qui surviennent, on ajoute à leur existence ou l'on retranche quelque chose. Dans tous ces événements, je ne vois à plaindre que le malheureux dont l'imprudence pu la mauvaise foi porte atteinte à la sûreté publique.
2" J'en suis actuellement à ma santé. Ah ! mon cher ami, j'ai eu un moment qui était bien fait pour amuser. J'avais mon médecin auprès de moi ; il prenait un air soucieux; il me faisait tirer la langue; il me tàtait le ventre, il me tàtait le pouls ; enfin, le diriez-vous, il trouvait des pronostics fâcheux qui annonçaient ou une fluxion de poitrine, ou une inflammation du bas-veutre, ou une fièvre putride. « Si la nature ne fait rien, disait-il de la meilleure foi du monde, nous sommes perdus. » Comme si, dans toutes les maladies du monde, ce n'était pas la nature qui faisait tout ! Moi, pendant ce temps-là, moi qui sentais que la nature était bien disposée, j'aurais volontiers ri sous cape de l'embarras du doc-
1 o8 THOMAS ET SES AMIS
teur. J'ai su depuis qu'il avait porté son inquiétude partout. En vérité, mon cher ami, je dois lui en savoir gré, car cette démarche de sa part a excité un intérêt général dans tous mes concitoyens, et m'a fait jouir d'un moment bien flatteur. Pendant ce temps-là, cependant, la nature opérait, et le lendemain je me trouve sans fluxion de poitrine, sans fièvre putride et sans inflammation.
Gomme nos médecins, en province, sont nos amis, je ne puis vous dire la joie que ressentit le mien et, par un contrecoup bien attendrissant pour une âme sensible, celle que cette révolution excita, je ne dis pas parmi mes amis, mais dans toute la ville.
Je dois cela, mon cher ami, au désir que j'ai toujours eu, et que l'on a reconnu en moi, de vouloir du bien à tout le monde, sans jamais ambitionner ni place, ni distinction(i). Comme A^otre ami de tous les temps, j'ai cru vous devoir compte d'un événement qui me semble fait pour intéresser l'amitié. Dans ce sentiment fait pour les âmes honnêtes, il se glisse un je ne sais quel amour-propre qui fait que nous sommes flattés de trouver des raisons d'estimer les objets de notre attachement.
Après vous avoir occupé de moi, qu'il me soit permis, mon cher ami, de vous entretenir d'une afl^aire qui regarde un de vos beaux-frères, c'est M. Rochefort(2). Un très honnête négociant de Reims, nommé Koffignon, homme actif, intelligent et père de douze enfants, est son créancier pour envoi fait le ^ juillet 1778 d'une somme de. . 1 1^7 livres.
Frais de protêt et sentence 28 livres.
Total. . . . I 170 livres.
Depuis plusieurs années, il sollicite son paiement et ne reçoit point de réponse; je ne sais quels peuvent en être les motifs. Je vous prierai, mon cher ami, de vouloir bien vous en instruire. J'ose me flatter que, s'ils ne vous paraissent pas fondés, vous voudrez bien faire justice impartialement
(i) Jouvant oublie ici ses fonctions de magistrat et de professeur de droit.
(2) Il a déjà été question de Rochefort, beau -frère de Thomas, avec lequel le philosophe a eu des difficultés d'intérêt lors d'un partage de succession.
entre votre beau-frère et un étranger. Vous vous intéresseriez à cet étranger, s'il avait l'avantage d'être connu de vous. Il est disposé à donner toutes les facilités convenables ; cela entre dans sa façon de penser. Comme père de famille, il cherche à recouvrer ce qui lui est dû, et, comme honnête homme, il serait désespéré de nuire à quelqu'un. Si vous pouvez faire quelque chose pour lui à ma recommandation, je vous en aurai mille obligations.
Adieu, mon cher ami. Je vous embrasse de tout mon cœur. Donnez-moi des nouvelles de votre santé ; vous savez à quel point elle m'intéresse et elle m'intéressera.
JOUVANT.