‹ Thomas Gordeieff;Chapitre 3 sur 8 · I. Le poud vaut 4o livres. (Noie du traducteur · texte numérisé non relu

I. Le poud vaut 4o livres. (Noie du traducteur

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homme ! Je vais annoncer tout de suite aux paysans le don que vous leur faites. Vous allez voir comme ils seront reconnaissants, heureux!

Il cria très fort, le corps penché en avant :

— Mes amis! le patron vous donne deux cents pouds...

— Trois cents! interrompit Thomas.

— Trois cents pouds, oh! merci! Trois cents pouds de blé, mes amis !

L'elfet produit fut médiocre.

Les paysans levèrent la tête et la baissèrent de nouveau; puis, sans prononcer un mot, ils se remirent à l'ouvrage. Quelques voix se firent entendre avec hésitation et comme à regret :

— Nous te remercions... Que Dieu te le rende... Merci beaucoup...

Une voix ajouta gaiement et avec insouciance :

— Qu'est-ce que cela? Si tu nous donnais un verre d'eau-de-vie, ce serait une vraie grâce, tandis que le blé ne va pas à nous, il va au district...

— Eh ! ils ne comprennent pas ! s'écria le receveur confus. Je m'en vais aller leur expliquer.

Et il disparut.

Mais le sentiment des })aysans sur son cadeau n'intéressait pas Thomas. 11 voyait les yeux noirs de la femme qui le fixaient d'une manière étrange et agréable. Ces yeux le remerciaient, l'attiraient et le fascinaient. Cette femme n'était pas vêtue comme une paysanne ; elle portait des chaussures, un corsage en percale, et un fichu extraordinaire sur ses superbes cheveux noirs.

Mince et souple, assise sur une pile de planches,

elle reprisait les sacs et, tout en remuant avec dextérité ses bras nus jusqu'aux coudes, elle continuait à sourire à Thomas.

— Thomas Ignatitch, résonnait la voix d'Ephime, chargée de reproches. Tu as été vraiment trop généreux !... un demi-cent de pouds tout au plus, voilà ce qu'il fallait donner ! Mais, si on peut!... Je crains bien que ceci ne soit une mauvaise affaire pour nous !

— Fiche-moi la paix! fit Thomas.

— Qu'est-ce que cela me fait à moi? Mais, comme tu es encore jeune, et qu'ordre m'a été donné de veiller sur toi, je m'expose à recevoir des coups pour avoir manqué de surveillance.

— Je dirai à mon père... Tais-toi! dit Thomas.

— A ton aise, Dieu te garde! tu es le maître ici...

— Eh bien, c'est bon !

— Si je te parle, Thomas Ignatitch, tu comprends, ce n'est que dans ton intérêt. Tu es jeune et naïf...

— Voyons! laisse-moi tranquille, Ephime... Ephime soupira et se tut. Thomas regardait toujours

la femme et pensait :

— Si l'on m'en amenait une comme celle-ci à acheter ! . . .

Son cœur battait avec violence. Vierge de corps, il ne connaissait des relations intimes entre l'homme et la femme que ce qu'il en avait appris par des conversations.

Il les connaissait sous des noms vulgaires et grossiers, qui excitaient en lui une curiosité intense et malsaine mêlée de honte ; son imagination travaillait obstinément, mais il n'arrivait pas à s'en faire une idée bien précise.

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Au fond, il ne pouvait croire que ces relations fussent vraiment aussi simples et aussi grossières qu'on lui disait. Et lorsqu'on l'assurait, en se moquant de lui, qu'elles étaient réellement telles et ne pouvaient être autres, il avait un sourire niais et confus et restait convaincu que des relations avec une femme ne prenaient pas forcément, et pour tout le monde, celte forme brutale. Il devait s'y rencontrer sûrement quelque chose de plus pur, de moins vulgaire et aussi de moins humiliant pour l'homme.

Et pourtant, en ce moment même, et tandis qu'il admirait la jolie ouvrière, Thomas sentait s'éveiller en lui un désir sensuel : il en avait honte et peur. Ephime, à ses côtés, l'exhortait sagement :

— Te voilà en contemplation devant une femme... je ne puis donc me taire. Tu ne la connais pas, mais, comme elle te fait de l'œil, tu es bien capable, avec la jeunesse et ton caractère, de nous en faire voir de toutes les couleurs!... si bien que, pour partir, nous ferons le chemin à pied, trop heureux encore si nous conservons nos culottes 1 . . .

— Qu'est-ce qu'il te faut .' fit Thomas se retournant brusquement, le rouge au front.

— Il ne me faut rien... Mais tu dois m'écouter. Pour ce qui est des femmes, je puis en toute sécurité être ton maître... Il faut, avec une femme, agir très simplement : lui offrir à boire et à manger, ensuite l'arroser de deux bouteilles de bière, et, en fin de compte, lui faire cadeau d'une pièce de vingt kopeks. A ce prix, elle te donnera ce qu'il y a de meilleur dans son amour.

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— ïu mens abominablement, fit avec douceur Thomas.

— Je mens, moi! Et comment et pourquoi menlirais-je, moi qui ai pratiqué toutes ces affaires plus de cent fois? Charge-moi de ta commission. Je te ferai faire sa connaissance en un rien de temps.

— Bien ! dit Thomas dont la gorge se serrait et dont la respiration devenait haletante.

— C'est entendu, je te l'amènerai ce soir...

Et Ephime le quitta, non sans lui jeter un sourire d'approbation.

Jusqu'au soir, Thomas s'agita comme dans un songe, sans remarquer les regards obséquieux et les attitudes respectueuses des paysans, stylés par le receveur.

Il était ému et se sentait en faute. A tous ceux qui lui adressaient la parole, il répondait de l'air humble et amical d'un homme qui a quelque chose à se faire pardonner.

■ Le soir venu, une partie des ouvriers quitta les chalands, les autres s'installèrent autour d'un grand feu qui pétillait gaiement, et se mirent à préparer leur repas.

Dans le silence de la nuit, arrivaient des lambeaux de conversation. La lueur du feu tombait sur la rivière et formait des taches jaunes et rouges qui miroitaient sur l'eau paisible et se reflétaient jusque sur les fenêtres de Thomas. Blotti dans un coin du sofa recouvert de cuir, il attendait. Devant lui, se dressait une table servie : de la bière, do l'eau-de-vie, des petits pâtés et des hors-d'œuvre. Il avait tiré les rideaux et n'avait rien allumé. La réverbération pâle du foyer

pénétrait au travers des rideaux; diminuant, puis croissant de nouveau, elle dansait en taches capricieuses sur la table, sur les bouteilles et les parois de la cabine. Toutctait silencieux sur le remorqueur et les chalands ; de la terre seule arrivaient des voix incertaines et l'on entendait à peine le léger remous de l'eau autour du bateau... Thomas croyait sentir auprès de lui quelqu'un, tapi dans l'obscurité et qui l'épiait...

Mais voici que des pas résonnent sur le pont du chaland... des pas lourds et précipités, la passerelle frappe l'eau d'un ton sec et désagréable... Thomas perçoit le rire étouffé du capitaine et sa voix assourdie... Ephime est à sa porte et parle d'un ton calme, mais impérieux, comme s'il donnait une consigne...

— C'est inutile! allait crier Thomas.

Et il avait déjà quitté son coin quand, au même instant, la porte de la cabine s'ouvrit et la haute silhouette d'une femme se dessina sur le seuil. Elle referma la porte sans bruit et dit doucement :

— Dieu! qu'il fait noir ici!... y a-t-il quelqu'un!^

— Oui, répondit Thomas, très bas.

— Bonjour, alors...

Et la femme s'avança légère.

— Je vais allumer, fit Thomas d'une voix entrecoupée.

Mais il retomba sur son canapé et se tassa dans le coin.

— Ma foi, on est aussi bien ainsi... l'œil s'habitue et on voit même dans l'obscurité.

— Asseyez-vous, dit Thomas.

— Merci...

Elle s'assit à l'autre bout du canapé. Thomas pou-

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vait distinguer l'éclat de ses grands yeux, le sourire de ses lèvres charnues, qui ne lui semble plus pareil à celui de tout à l'heure; il était triste, à présent. Mais ce sourire lui redonna du courage. Il respirait plus librement en regardant ces yeux, qui se baissaient dès qu'ils rencontraient les siens... Il ne trouvait rien à dire, et deux minutes au moins se passèrent dans un silence lourd et gênant. Elle le rompit la première :

— Vous devez vous ennuyer tout seul ?

— Oui, répondit Thomas.

■ — Ce pays vous plaît-il ? poursuivit la femme, à mi-voix.

— C'est beau; les bois sont grands!...

Puis un nouveau silence.

— Le fleuve est peut-être même plus beau que la Volga, dit Thomas avec effort.

— J'ai été sur la Volga.

— Où ?

— A Simbirsk.

— Simbirsk, répéta Thomas comme un écho, sentant de nouveau qu'il ne pouvait plus articuler un mot.

Mais elle comprit, sans doute, à qui elle avait afi'aire, car elle lui demanda brusquement d'un ton enjoué :

— Eh bien, mon hôte, tu ne m'offres donc rien?

— Л'^оНа, voilà ! fit Thomas fébrilement. En vérité, je ne suis qu'un sot ! Mettons-nous à table.

Il bousculait tout dans l'obscurité, prenait les bouteilles les unes après les autres, les reposait, riait d'un air naïf et confus. Elle s'était approchée tout contre lui et

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regardait en souriant sa figure et le tremblement de ses mains.

— Tu as honte ? murniura-t-elle tout à coup, effleurant de son souffle la joue de Thomas.

Et lui, répondit, tout bas aussi :

— Oui.

Alors elle lui posa les deux mains sur les épaules et, l'attirant doucement contre sa poitrine, elle se prit à murmurer des paroles câlines :

— Ne sois pas honteux... on ne peut l'éviter, mon amour... mon joli... que tu me fais de la peine!...

Les larmes l'étoufîaient. Ли son de celte voix, son cœur se fondait en une délicieuse langueur. La tête posée sur le sein de sa compagne, il la serrait dans ses bras et laissait écha[)per des paroles incohérentes et dont lui- mémo ignorait le sens...

Quelques jours plus tard, lorsque, les chalands rechargés et le remorqueur prêt à partir pour Perm, Ephime monta sur la passerelle, il vit à son grand désespoir arriver une charrette avec une malle et quantité de paquets sur lesquels étaient juchée la belle Pélagie.

— Envoie un matelot transporter ces colis. . . ordonna Thomas, faisant de la tête un signe dans la direction du rivage.

Ephime obéit en maugréant et demanda ensuite à '.oix basse :

— Elle vient donc avec nous?

— Avec moi... fit Thomas sèchement.

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— Mais, bien sûr... pas avec tous... Oh! Seigneur!

— Qu'as-tu à soupirer?

— Mais... Thomas Ignatitch! Nous allons dans une grande ville! N'en trouveras-tu pas assez, de ses pareilles?

— Silence! toi, fit rudement Thomas.

— Ah! je peux me taire... seulement ce n'est pas dans l'ordre.

— De quoi?

— C'est de la débauche. Notre bateau est bien propre, bien tenu... et tout à coup une femme! Et quelle femme! Mais non, elle n'a qu'un nom: une fdle.

Le front de Thomas se plissa et, s'adressant au capitaine d'un air rogne, la voix pénétrante et impérieuse, scandant chaque mot :

— Tu sais, Ephime, fil-il, tiens-le-toi pour dit, toi et les autres: si jamaisj'entends une parole injurieuse sur elle je vous fends la tête avec ma gourde!

— Quelle horreur ! murmura Ephime incrédule, les yeux curieusement fixes sur le visage de Thomas.

Mais, au même instant, il lit un pas en arrière. Le fils d'Ignat montrait les dents comme un loup, ses pupilles se dilatèrent et il rugit :

— Que je te voie rire ! Je t'apprendrai ! . . .

■ Très effrayé, Ephime lui répliqua pourtant avec dignité :

— Quoique vous soyez le maître, Thomas Ignatitch, votre père m'a dit : « Surveille, Ephime ! » Et, pour ce qui est du bord, je suis le capitaine...

— Capitaine ! vociféra Thomas, tremblant de colère et pâle comme un linge. Et moi, que suis-je ?

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— Par conséquent... ne criez pas pour une telle vétille... Pour une femme!...

De grandes plaques rouges couvrirent le visage pale de Thomas. Il serra convulsivement les poings et fourra ses mains dans ses poches, puis reprit, d'une voix contenue et forme :

— Tu es le capitaine! Eh bien, un mot de plus, et tu iras au diable! A terre! Seul avec le pilote, je suis bien capable de me débrouiller... As-tu compris.^ Je n'ai pas d'ordres à recevoir de toi... Eh bien.**

Ephime était consterné. Il regardait le patron, les yeux clignotants, ahuri, sans trouver de réponse.

— As-tu compris? je te demande.

— J'ai compris, je comprends bien! finit-il par dire. Mais pourquoi tant de bruit, tout de même? Pour une...

— Silence !

L'expression sauvage qui passa dans les yeux de Thomas, que la colère défigurait, le rendant méconnaissable, suggéra au capitaine la bonne idée de déguerpir au plus vite. Il fit donc demi-tour et s'esquiva.

— Ouf! Il m'a fait froid dans le dos! Le fruit ne tombe pas loin de l'arbre! murmurait-il, goguenard, en traversant le pont.

Il était furieux contre Thomas et se considérait comme injustement offensé, mais il n'en était pas moins vrai qu'il avait senti peser sur lui une main de maître, ferme et sûre. Lui qui, depuis des années, était habitué à la soumission, il aimait à sentir cette puissance s'exercer sur lui, et, lorsqu'il entra dans la cabine du pilote, ce fut avec une nuance de satisfac-

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tion dans la voix qu il raconta la scène qui venait de se passer.

— As-tu vu ça ? fît-il en terminant son récit. Chien de chasse chasse de race!... On le prendrait pourtant, à le voir, pour un homme à l'esprit obtus... Allons, il faut bien qu'il s'amuse... ceci n'aura aucune suite avec le caractère qu'il a. Mais ce qu'il a crié après moi ! Une trompe, je te dis ! Il s'est posé en maître, mais là, du premier coup!... C'est comme s'il avait puisé le pouvoir et une rigueur inflexible dans quelque coupe mystérieuse...

Et Ephime avait raison : un changement radical était survenu, en ces quelques jours, dans le caractère de Thomas. La passion qui s'était soudain allumée en lui l'avait rendu maître d'une femme, corps et ame, et maintenant il goûtait avec une volupté ardente les délices de la possession. Cette passion l'avait affiné. Elle avait banni tout ce qui le rendait gauche, le faisait paraître sot et morose, et, ayant tout détruit, elle lui avait mis au cœur un niAle orgueil, la conscience de sa personnalité humaine. L'amour d'une femme, quel qu'il soit, est toujours fécond pour l'homme, même lorsqu'il ne traîne que des souffrances après lui, car ces souffrances aussi sont précieuses. Si l'amour est un poison violent pour les âmes malades, pour les âmes saines il est comme le feu qui change le fer en acier.

L'engouement de Thomas pour cette femme qui avait trente ans et qui dans les bras du jeune homme, fêtait le renouveau de sa jeunesse, ne lui faisait pas négliger les affaires. Il menait de front le travail et l'amour, se donnant tout entier aux deux. L'amour de

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cette femme, comme un vin généreux, surexcitait toutes ses énergies et elle, de son côté, sous la caresse de ses baisers juvéniles, se sentait redevenir jcnne.

A Perm, Thomas trouva une lettre. Son parrain lui annonçait que, d'ennui, Ignat s'était mis à boire, chose très dangereuse à son Age. Aussi lui conseillait-il de bâcler ses alTaires au plus vite et de revenir à la maison. Ce conseil inquiéta Thomas et attrista la fête radieuse où s'épanouissait son Ame; mais les caresses de Pélagie et les alTaircs curent bientôt fait de dissiper cette ombre. Sa vie s'écoulait maintenant, rapide comme un torrent, cl chaf[ue jour lui apportait des impressions nouvelles faisan I éclore dans son esprit de nouvelles pensées. Pélagie montrait toute la fougue d'une maîtresse passionnée, avec cette violence de sentiment particulière aux femmes dont la jeunesse s'achève et qui boivent les dernières gouttes dans la coupe dorée de la vie.

Mais parfois, et ceci attachait Thomas bien plus encore, elle laissait percer un sentiment tout autre, également violent, mais tout différent : c'était de la tendresse maternelle, le désir de préserver un enfant aimé de toute faute, de lui enseigner l'art si difficile de vivre. Souvent, la nuit, sur le pont, alors qu'il la tenait étroitement enlacée dans ses bras, elle lui disait, triste et douce :

— Obéis-moi comme à une sœur aînée... J'ai vécu, je connais les hommes... J'ai beaucoup vu dans ma vie ! Choisis tes amis avec prudence, car il est des hommes, contagieux comme des malades. Rien ne vous met en garde, au premier moment : c'est un homme comme tous les autres, et tu l'imites sans

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t'en douter; puis il est trop tard quand tu t'aperçois que son mal t'a atteint. J'ai perdu tout par une amie... J'avais un mari... deux enfants... nous vivions bien... Mon mari était scribe au grefï'e...

Elle se tut et regarda longtemps par-dessus le bastingage les remous soulevés par la ma relie du bateau, puis elle soupira et reprit :

— Avec mes pareilles, surtout ! Que la sainte Vierge te protège ! sois très prudent. Tu es bien tendre encore, ton amour n'est pas encore suffisamment trempé... Les femmes sont friandes des bommes tels que toi... forts, beaux, riches... Méfie-toi surtout des saintes nilouches ; elles sont comme des vampires, elles se posent sur l'homme et lui sucent le sang... et restent toujours aussi tendres et aussi délicates. Elles te videront jusqu'au fond, mais sauront se ménager, te briseront le cœur, et ce sera tout... Recherche plutôt des natures en dehors, comme moi ! Celles-là sont désintéressées...

Elle était effectivement désintéressée. A Perm, Thomas lui acheta des bibelots et des toilettes. Elle était ravie, mais, ayant tout examiné, elle lui dit, anxieuse :

— Ne jette pas ainsi l'argent... ton père pourrait bien se fâcher... Je t'aime... tu le sais... sans cadeaux.

Depuis longtemps il était convenu qu'elle n'irait que jusqu'à Kazan, où elle avait une sœur mariée. Thomas ne pouvait se faire à l'idée de cette séparation, et lorsque, la veille de l'arrivée, elle lui répéta sa décision, il devint sombre et la supplia de ne pas le quitter.

— Ne te chagrine pas avant l'heure, dit-elle ; nous

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avons une nuit entière devant nous. Quand viendra le moment des adieux, tu me regretteras... si tu as du chagrin...

Mais lui insistait toujours davantage pour qu'elle ne partît pas, et il déclara enfin, comme il fallait s'y attendre, son intention de l'épouser.

— Voilà qui est parfait, fil-clle en riant franchement ; je t'épouserais donc, malgré mon mari ? Je t'aime, mon amour, mais pour une farce, elle est drôle. Ainsi, tu veux m'épouser? Mais est-ce qu'on épouse des femmes comme moi ? Tu auras plus d'une maîtresse... Marie-loi quand lu auras tout vu, que tu au ras mangé des friandises à ta faim, que le pain noir le tentera; c'est à ce moment qu'il faut se marier... J'ai beaucoup observé : un homme vigoureux ne doit pas se marier trop tôt, pour son propre repos. Une seule femme ne lui suffit pas, il court les autres... Si lu veux être heureux, ne prends femme que lorsque lu sentiras qu'une seule te suffit.

Mais, plus elle parlait, plus Thomas s'entêtait dans la volonté obstinée de ne pas s'en séparer.

— Ecoute bien ceci, disait la femme avec calme : tu as une bougie allumée dans la main, f(uand il fait déjà clair... jette-la dans l'eau, elle s'éteindra sans faire de fumée ni te brûler les doigts...

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire...

— Tu dois comprendre... Tu ne m'as pas fait de mal et je ne t'en souhaite pas... C'est pourquoi je te quitte...

Il est difficile de savoir comment se serait terminée cette petite querelle, si le hasard ne s'en était mêlé. A Kazan, Thomas trouva une dépêche de son parrain,

qui disait laconiquement : « Arrive de suite par le bateau des passagers. » Le cœur de Thomas se serra douloureusement, et, quelques heures après, debout sur la passerelle, il regardait, les yeux secs, les dents serrées, pâle et défait, le visage de la bien-aimée, qui s'éloignait petit à petit avec le débarcadère et le rivage.

Pélagie agitait son mouchoir et souriait toujours, mais il savait qu'elle pleurait de grosses larmes, amères et brûlantes. Ses larmes avaient trempé tout le devant de la chemise de Thomas et il lui semblait qu'un poids lourd et glacé fût tombé avec elles sur son cœur torturé par l'inquiétude. La silhouette de la jeune femme diminuait graduellement, se fondant dans la brume, mais Thomas ne pouvait en détacher son regard. A l'angoisse qu'il éprouvait pour son père, au regret de quitter cette femme se mêlait dans son ame un sentiment nouveau, violent et amer. Il ne pouvait le défmir, mais il lui semblait que quelqu'un l'avait offensé.

La foule des gens qui était demeurée là-bas sur le quai ne formait plus qu'une tache sombre, informe, morte, sans visage, ni mouvement... Thomas quitta la passerelle et se mit à arpenter le pont d'un air lugubre.

Les passagers causaient avec animation, s'installant pour prendre le thé, tandis que les domestiques s'empressaient le long de la coursive et se hâtaient de mettre le couvert. En bas, dans les troisièmes, un enfant riait, mêlant sa voix claire aux notes enrouées d'un harmonium, aux cliquetis des couteaux dans la cuisine, aux sons fêlés de la vaisselle. Et, pendant ce temps, l'énorme masse du bateau avançait très vite contre le

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courant, fendant la crête ccumeuse des vagues et ronflant péniblement, secoué tout entier par l'efTort puissant de sa machine.

Thomas regardait le bouillonnement majestueux des vagues que le bateau brisait sans cesse et qui s'élançaient l'urieuses aux flancs du monstre, et il se sentait pris du désir sauvage de briser, lui aussi, quelque chose, de présenter sa poitrine nue au courant, sa poitrine et ses épaules comme une proue vivante qui couperait l'eau...

— Le Destin!... dit tout à côté de lui une voix enrouée.

Ce mot lui était familier. Sa tante Anthcise Горроsait souvent aux questions qu'il lui faisait, et ce mot si court évoquait dans son esprit l'image de la force, d'une force pareille à celle de Dieu. 11 regarda les gens qui causaient : l'un était un vieillard tout blanc, avec une bonne ligure^ l'autre, plus jeune, avec de grands veux fatigués et une barbiche en pointe. En voyant son long nez et ses joues jaunes et creusées, Thomas songea involontairement à son parrain.

— Le Destin! répéta le vieux, reprenant l'exclamation de son interlocuteur, et il sourit. Le Destin dans la vie ressemble au pécheur sur l'eau : il lance dans le tourbillon humain un hameçon bien garni, et aussitôt l'homme saute dessus, la bouche ouverte, avide : le voilà pris... Il a beau se tordre ensuite et se frapper contre la terre : rien n'y fait. Quand on regarde, on voit que son cœur est brisé. C'est ainsi, monsieur !

Thomas ferma les yeux, comme aveuglé soudain par un rayon de soleil, et dit tout haut, en hochant la tête :

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— C'est exact. C'est tout à fait ça !...

Les deux causeurs le regardèrent attentivement. Le vieux, avec un sourire fin et intelligent, l'autre avec animositc et comme en dessous. Troublé, Thomas s'éloigna alors, réfléchissant toujours à la Destinée et en proie à une grande perplexité : à quoi bon l'avoir comblé en lui faisant le don royal d'une femme, si c'était pour la lui reprendre aussitôt, brutalement.^ Et il comprit alors le sentiment d'ofTense cruelle dont il soutirait, rancune contre la Destinée qui s'était jouée de lui. Il était trop un enfant gâté de la vie pour supporter sans douleur cette première goutte de poison tombée dans sa coupe encore pleine.

Il passa le reste du voyage sans sommeil, berçant son chagrin. Ce chagrin grandissait de jour en jour et se transformait, non en un souvenir douloureux, mais en une révolte haineuse.

Thomas trouva Maïakin qui l'attendait sur le quai. Pendant qu'ils s'installaient dans la voiture, aux questions inquiètes de son filleul il répondit, ses yeux verts étincelants :

— Ton père a perdu la tête ! . . .

— Il boit?

— C'est bien pis... il est tout à fait fou !

— Oh! mon Dieu ! mais parlez donc...

— Comprends-tu ? une femme s'est glissée auprès de lui...

— Eh bien?... fit Thomas, se rappelant Pélagie et éprouvant brusquement une joie inexplicable.

— Elle s'est collée à lui et lui suce le sangr.

— Une ingénue 1*

— Elle, ingénue ! Mais c'est une rouée, un incendie,

elle lui a souUlé soixante-quinze mille roubles comme une plume !

— Oh ! oh ! Qui est-ce donc ?

— Sophka Médinskaïa, la femmo de l'architecte...

— Mon Dieu! Elle... Est-ce que mon père?... serait-elle sa maîtresse? demanda Thomas doucement, tout ébahi.

Son parrain s'éloigna un peu, ouvrit les yeux et lui dit d'un ton persuasif, taudis que toute sa figure prenait un air comique :

— Mais tu es fou, toi aussi... Ma parole! Reviens à toi ! A suixanlc-trois ans, est-ce qu'on prend des maîtresses, et de ce prix-là encore ! Qu'as-tu ? Je le raconterai à Ignat...

A ces paroles Maïakin fut secoué d'un rire qui sonna comme un grelot et sa barbiche de bique tremblait déplaisamment. C'est avec difficulté que Thomas put apprendre quelque chose. Le vieillard, qui d'oi'dinaire parlait avec modération, était nerveux et excité. Il coupait ses phrases de gros mots et de crachats. En fin de compte, Thomas comprit que Sophie Pavlovna Médinskaïa, la femme d'un riche architecte, connue de toute la ville par son zèle infatigable dans l'organisation d'œuvres de bienfaisance, avait obtenu d'Ignat soixante-quinze mille roubles pour la fondation d'un asile de nuit et d'une bibliothèque populaire. Ignat avait versé l'argent, et les journaux ne tarissaient pas en louanges sur sa générosité.

Thomas avait rencontré plus d'une fois cette femme, dans la rue. Elle était petite et il savait qu'elle passait pour une des plus jolies personnes de la ville, mais que l'on blâmait fort sa conduite.

— Et c'est tout? fit-il quand son parrain eut terminé. Je m'imaginais Dieu sait quoi...

— ïoi ? tu t'imaginais... dit Maïakin en s'emportant soudain, l'u ne t'imaginais rien du tout, blancbec !

— Qu'avez-Yous à crier? fit Thomas, surpris.

— Voyous, dis : soixante-quinze mille roubles, est-ce une grosse somme, daprès toi.î^

— Oui, fit Thomas après avoir refléchi.

— Alors .^

— Oui, mais mon pore est très riche... qu'avez- Yous aussi?...

Maïakin se contracta tout entier, il jeta un regard méprisant au jeune homme et dit d'une voix faible :

— Est-ce toi qui parles ?

— Bien sûr! Qui voulez-vous que ce soit?

— Tu mens ! C'est ta sotte jeunesse qui parle ! Oui. Tandis que ma vieille sagesse, que la vie a éprouvée plus d'un million de fois, te dit : « Tu n'es qu'un jeune chien, il n'est pas encore temps de prendre une grosse voix ! »

Le parler imagé de son parrain avait le don d'exaspérer Thomas. Maïakin s'était, d'ailleurs, toujours montré plus rude que son père; mais, en ce moment, il se sentit réellement oiïensé par le vieillard et lui répliqua d'un ton ferme, quoique mesuré :

— Vous ne devriez pas crier pour rien. Je ne suis plus un enfant.

— Est-ce possible ? s'écria Maïakin, élevant les sourcils et le considérant d'un air narquois.

A ces mots Thomas bondit. 11 le regarda droit dans les yeux et prononça netlcment :

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— Je vous dis que je ne veux plus entendre vos injures, que je n'ai pas méritées! En voilà assez!

— Ilum! c'est ainsi?... Faites excuse !.. .

Jacob Tarassovitch remua les lèvres, se détourna de son filleul et ne dit rien pendant quelques secondes. La voiture entra dans une ruelle étroite et, à la vue du toit de la maison paternelle, Thomas fit involontairement un mouvement dans cette direction. Au même moment, son parrain lui demanda avec un sourire malicieux et tendre :

— Thomka ! dis-moi sur qui tu as aiguisé tes dents ? Hein ?

— Elles sont donc pointues.'* demanda Thomas, charmé de la nouvelle tournure que prenait la conversation.

— Pas mal... Mais c'est bien, mon ami, c'est très bien! Nous craignions, ton père et moi, que tu ne fusses trop mou... As-tu appris aussi à boire de l'eau-de-vie ?

— J'en ai bu...

— C'est bien tôt!... Beaucoup .!*

— Pourquoi, beaucoup ?

— C'est bon?

— Pas trop.

— Bien!... Tout cela n'est pas mauvais... Seulement, tu es trop ouvert... prêt à te confesser de tous tes péchés et à chaque pope... il est des choses qu'il vaut mieux taire : on satisfait les hommes, et l'on ne commet pas de péché... Oui. Notre langue est bien rarement discrète. ^lais nous voici arrivés... Prends garde, ton père ne sait rien de ton retour... Est-il seulement chez lui?

Il y était : des fenêtres, toutes grandes ouvertes, partait son rire puissant, un peu voilé. Le bruit de la voiture devant le perron attira Ignat vers la fenêtre et il s'écria joyeux, à la vue de son fils :

— Ah ! te voilà ! . . .

Un instant après, il serrait Thomas contre sa poitrine. La main posée sur son front, il lui rejetait la tête un peu en arrière pour mieux le voir, et ses yeux brillaient de satisfaction.

— Halé... bien portant... bravo! Voyez, madame! Est-il beau, mon fils?

— Pas mal... répondit une voix douce et claire. Thomas regarda par-dessus l'épaule de son père et

aperçut, assise dans le coin de la chambre, accoudée sur la table, une petite femme avec de beaux cheveux blonds. Sur son visage paie se détachaient de grands yeux noirs, des sourcils bien arqués et des lèvres charnues et rouges. Derrière le fauteuil, une grosse plante étendait ses larges feuilles au-dessus de cette tête menue, nimbée d'or.

— Bonne santé, Sophie Pav'ovna ! disait Maïakin humblement, en s'approchant d'elle la main tendue. Vous nous faites toujours payer des contributions, ù nous autres, pauvres diables.

Thomas la salua silencieusement, sans prêter la moindre attention ni à sa réponse, ni aux paroles de son père. Cependant, elle le regardait fixement, avec un sourire affectueux el franc. Sa taille frêle et enfantine, enveloppée d'une étoffe de couleur foncée, se confondait presque avec le velours du fouteuil, et son visage pâle , auréolé de cheveux d'or , se détachait en tache lumineuse sur ce fond sombre. Placée ainsi dans le coin, sous la plante verte, elle

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ressemblait tout ensemble à une fleur cl à une imaî^e sainte.

— Vois, Sophie Pavlovna, comme il te dévisage... Un aigle, quoi! disait Tgnat.

Les veux de la Médinskaïa se bridrrent, ses joues rougirent légèrement et son rire tinta comme ime clochette d'argent. Elle se leva et dit :

— Je ne veux pas vous gêner, an revoir! Lorsqu'elle passa devant Thomas de sa démarche

glissante, elle laissa comme une traînée de parfums et il remarqua que ses yeux étaient d'un bleu foncé et ses sourcils presque noirs.

— Voilà le brochet parti! dit à mi-voix Maïakin. en l'accompagnant d'un regard haineux.

— Allons, raconte-nous ton voyage ! As-tu dépensé beaucoup) d'argent? disait Ignat, poussant son fils vers le fauteuil que venait de quitter la Médinskaïa.

Thomas regarda avec mépris ce fauteuil et en prit un autre.

— Elle est jolie, la mâtine, hein? ricanait Maïakin, sondant Thomas descs yeuxperçanls. Ouvre la bouche en sa présence, elle te croquera tout entier.

Thomas eut un soubresaut, et, sans lui répondre, se mit à raconter à son père les détails de son voyage. Mais Ignat l'interrompit bientôt :

— Attends que je fasse servir du cognac.

— Tu ne fais que boire, ici, à ce qu'on dit ! répliqua Thomas d'un ton de reproche.

Ignat le considéra avec surprise et demanda :

— Peut-on parler ainsi à son père ?

Thomas, confus, baissa la tête.

Maïakin les regarda tous les deux, soupira, prit

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congé et les invita à venir le soir même prendre du thé dans son jardin.

— Où est la tante Anthéise ? demanda Thomas, se sentant tout à coup mal à l'aise en tête à tête avec son père.

— Elle est partie au couvent... Allons, raconte... je vais hoire...

En quelques mots, Thomas mit son père au courant des affaii'es et termina par l'aveu franc de ses dépenses :

— J'ai dépensé beaucoup d'argent pour moi...

— Combien?

— Six cents roubles... environ.

— En un mois et demi, c'est beaucoup, en effet! Je vois que tu me reviens cher, pour un commis. Où les as-tu fourrés?

— J'ai donné trois cents ponds de blé...

— A qui?... comment?...

Thomas raconta la chose.

— Hum ! ce n'est pas mal, ça ! approuva le père. C'est agir largement... L'affaire est claire... L'honneur de ton père, l'honneur de la maison. Ce n'est pas une perte... car c'est utile au bon renom, et cela, vois-tu, mon ami, c'est la meilleure réclame dans le commerce. Et encore?

— Je ne sais pas... c'est parti...

— Parle franchement... je ne te demande pas l'argent, je veux savoir comment tu as vécu, insistait Ignat, dévisageant son fils attentivement, l'air sévère.

Mais Thomas, la tête basse, morose et gêné, ne se livrait pas :

— J'ai bu. . . j'ai mangé. . .

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