‹ Thomas Gordeieff;Chapitre 4 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

THOMAS G О U D E I E F F

— Tu as bu? De l'eau-de-vie?

— Aussi...

— Ah! n'est-ce pas un peu lot?

— Tu peux demander à Ephinie si je me suis grisé.

— Pourquoi faul-il que j'interroge Ephime ? Tu dois tout me dire loi-memc... Ainsi, tu bois? Je n'aime pas cela...

— Je puis aussi ne pas boire...

— Que prends-tu? Veux-tu du cognac?

Thomas regarda son père et lui sourit gaiement ;

Ignat lui répondit aussi par un bon sourire amical.

— Que diable! Bois, mais ne néglige pas les afîaires... L'ivrogne cuve son vin et se réveille ensuite, tandis que l'imbécile... admettons ceci pour notre consolation. As-tu couru les fdlcs ? Voyons, parle franchement. . . je ne te battrai pas, va !

— J'en ai eu... une... sur le bateau... Je l'ai amenée depuis Perm jusqu'à Kazan.

— Allons!...

Ignat poussa un soupir et dit, sombre :

— Tu t'es souillé bien jeune !...

— J'ai vingt ans... Et tu m'as raconté toi-même que, de ton temps, on mariait les garçons à quinze ans.

— On les mariait, c'est vrai. Mais laissons ça. Tu t'es amusé avec une femme, que faire? Les femmes, c'est comme la rougeole, on n'y échappe pas. Je ne veux pas faire l'hypocrite, je recherchais les femmes bien ivant toi... Mais sois prudent avec elles...

Ignat devint rêveur et demeura longtemps immobile, la tête penchée.

— Ecoute, Thomas, reprit-il au bout d'un ins-

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tant d'un ton rude et ferme, je vais bientôt mourir... je suis vieux. Je me sens oppressé, la respiration me manque. . . je vais mourir. . . Tout le souci des affaires retombera sur toi... Au début, le parrain t'aidera : obéis-lui ! Tu as bien commencé, tu as tout arrangé comme il faut, tu as tenu les rênes d'une main ferme... et, quoique tu le sois amusé largement, il est visible que tu ne perdais pas la te te : Dieu veuille qu'il en soit toujours ainsi !... Mais rappelle-toi ceci : le travail c'est comme un animal vigoureux et vif, il faut savoir le conduire, lui serrer le mors ; sans quoi il te gagnera à la main... Efforce-toi de te placer au-dessus de l'affaire... pour l'avoir toute à tes pieds, bien en vue, pour pouvoir distinguer le moindre petit clou...

Thomas regardait la poitrine large de son père, écoutait sa grosse voix et se disait :

« Tu ne mourras pas de sitôt ! »

Cette pensée lui était douce et ravivait la tendresse qu'il éprouvait pour lui.

— Appuie-toi sur ton parrain... Sa tête a de l'esprit pour toute une ville... Il ne lui manque que le courage, sans quoi il aurait pu aller loin. Oui... je te le dis, je n'en ai plus pour longtemps à vivre. Je devrais même me préparer à la mort, quitter tout, faire mes dévotions, pour que les hommes se souviennent de moi en bien , . .

— Mais ils le feront ! dit Thomas avec assurance.

— Il n'y a pas de quoi !

— Et l'asile de nuit?...

Ignat regarda son fils et se mit à rire.

— Il n'a pas perdu de temps, Jacob. Il t'a raconté ?. . Vieux squelette !... Il a dit du mal de moi?

Il8 THOMAS Г.ОППГЛЕГК .

— Un peu, fit en souriant Thomas.

— Je pense Lien ! Je le connais assez.

— Il en parlait comme si c'eût clé son argent!... Ignat se rejeta dans son fauteuil et se mit à rire de

[)lus belle.

— Ah ! le vieux corheau ! C'est très juste ce que tu dis... Pour lui, son argent et le mien, c'est tout un... aussi il tremble... Il a un but, le vieux... Dis-moi lequel ?

Thomas réfléchit et dit :

— Je ne sais pas...

— Tu es bete... Il veut réunir l'argent.

— Comment?

— Voyons, devine !

Thomas regarda son père et comprit.

Son visage s'assombrit, il quitta le fauteuil où il était assis et dit :

— Non, je ne veux pas... je ne l'épouserai pas...

— Oh ! et pourquoi ? Une fille saine, pas bete, fdle unique...

— Et Taras? L'exilé? Mais c'est égal, je n'en veux pas du tout.

— Taras est parti, perdu; ce n'est donc pas la peine d'en parler... Jacob a fait un testament, mon ami, dans lequel il est dil : « Je laisse toute ma fortune mobilière et immobilière à ma fille Lioubov. » C'est vrai qu'il y a la parenté, mais nous arrangerons cela.

— Ça ne fait rien, déclara Thomas d'un ton décidé, je ne l'épouserai pas !

— Il est trop tôt pour discuter cela. .. Mais pourquoi ne te plaît-elle pas, au fond?

— Je n'aime pas ce genre-là.

THOMAS GORDEIEFF. IIQ

— Voilà!... Dites donc, monsieur, et quel est le genre qui vous plaît?

— Celles qui sont plus simples... Elle est toujours avec des étudiants et des livres, elle est trop savante pour moi... Elle se moquera de moi, disait Thomas, agité.

— Ça, c'est vrai. Elle est trop émancipée... Mais ce n'est pas grave... on enlève la rouille en mettant la main... Affaire d'avenir... Ton parrain est un vieillard intelligent. Il a mené une existence sédentaire, tranquille, il a eu tout le temps de réfléchir, il mérite d'être écouté, il voit de suite l'envers de chaque alTaire. . . Il est notre aristocrate, sa famille date de notre mère la Grande Catherine... Ha I ha !... il a une haute opinion de lui-même !... Et, comme son sang disparait avec Taras, il a décidé de te faire prendre sa place. Comprends-tu ?

— Merci ! J'aime mieux me choisir une place moimême, répondit Thomas, têtu.

— Tu es encore bien bête ! répliqua Ignat souriant à ces mots.

La conversation fut interrompue par l'arrivée de la tante Anthéise.

Derrière la porte on entendait sa voix joyeuse :

— Thomas, mon petit, te voilà de retour ! Thomas se leva et alla au-devant d'elle avec un

sourire alTectucux.

Et sa vie reprit un cours régulier, monotone, comme par le passé. De nouveau la Bourse et les leçons de son père. Mais, tout en conservant vis-à-vis de son fils un ton de bonhomie moqueuse, Ignat le traitait avec plus de sévérité. Il était devenu exigeant pour les plus

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petites choses et lui rappelait constamment qu'il l'avait élevé en pleine liberté, sans jamais le gêner, ni le battre.

— D'autres pères vous frappent avec un bâton, tandis que, moi, je ne l'ai jamais touché du bout du doigt...

— Il faut croire que vous n'aviez pas de raisons pour le faire ! déclara un jour Thomas très calme.

Ces paroles et le ton dont elles étaient dites mirent Ignat en colère.

— Voyez donc ça ! grommela-l-il. Tu deviens bien hardi... Tu as réponse à tout... Prends garde! Ma main était très douce, mais elle peut bien encore serrer et te faire jaillir les larmes des talons... Tu as beaucoup grandi... Comme un champignon vénéneux, à peine sorti de terre voilà que tu sens déjà mauvais...

— Pourquoi te fàches-tu contre moi ? lui demanda Thomas un jour qu'il était de bonne humeur.

— Tu ne peux pas souffrir que ton père te gronde, tu répliques tout de suite...

— C'est humiliant^ vois-tu !... Je ne suis pas plus mauvais qu'autrefois... et je vois bien la conduite des jeunes gens de mon Age...

— Tu n'en mourras pas, n'est-ce pas.^ si je te dis quelques sottises de temps en temps... Et si je gronde, c'est parce que je sens en toi quelque chose que tu ne tiens pas de moi.. . ce que c'est, je ne puis le comprendre, mais je le vois bien, et aussi que cela te nuira.

Ces paroles plongèrent Thomas dans une profonde rêverie. Il se rendait bien compte lui-même que quelque chose de particulier le distinguait de ses cama-

rades, mais il ne pouvait non plus comprendre ce que c'était. Et il s'observait lui-même avec méfiance.

Il aimait aller à la Bourse et se mêler à la foule grouillante et houleuse de tous ces gens sérieux qui brassaient des afTaires par millions. Le respect que témoignaient à Thomas Gordcieff le fils du millionnaire, des gens de moindre importance, flattait son amour-propre. Il se sentait fier et heureux, lorsque ayant pris l'initiative d'une décision quelconque dans une atTaire de son père, il en obtenait un sourire approbateur. Très ambitieux et désirant paraître un homme mûr et sérieux, il continuait néanmoins à vivre solitaire, comme avant son voyage à Perm, et n'éprouvait aucun besoin de se créer des amis, quoiqu'il rencontrât constamment les fils des autres marchands, jeunes gens du même âge que lui. Ils l'invitaient souvent à leurs fêtes, mais lui. refusait toujours, brutal et dédaigneux, et il leur disait en souriant :

— J'ai peur ! . . .Vos pères apprendront votre conduite vous serez battus, et je pourrais bien attraper quelques coups, moi aussi!...

Ce qui lui déplaisait, c'était de voir qu'ils s'amusaient et faisaient la noce en cachette, avec de l'argent dérobé dans la caisse paternelle, ou bien emprunté sur des traites à long terme et à un taux usuraire.

Eux ne l'aimaient pas non plus, à cause de sa froideur dédaigneuse, où ils démêlaient un orgueil qui les froissait. Il n'osait pas causer avec ses amis, parce qu'il craignait de paraître sot et peu entendu aux atfaires.

L'image de Pélagie lui revenait souvent à la mémoire, et, dans ces moments-là, son cœur se serrait

douloureusement. Mais, peu à peu, le temps passait sur cette image et en elTarait les fraîches couleurs ; insensiblement, sa place fut prise par la figure mignonne et angélique de la Médinskaïa. Tous les dimanches, elle arrivait chez Ignat, sous le prétexte de diverses œuvres charitables, mais, en réahté, uniquement dans le but d'activer la construction de son asile. En sa présence, Thomas se sentait gauche et lourd. Cela le contrariait, et, sous le regard affectueux de Sophie Pavlovna, sa figure se couvrait d'une vive rougeur. Il avait remarque que, chaque fois qu'elle le regardait, ses yeux devenaient plus foncés et sa lèvre supérieure remontait, laissant à découvert une rangée de toutes petites dents blanches. Cela l'elTrayait. Son père, un jour, surj^rit les regards dont il couvait la Médinskaïa et il lui dit :

— Ne regarde pas tant cette frimousse-là. Prends garde ! elle est pareille à un charbon de bouleau : il est noir, poh, bien inoffensif au dehors, et, si tu le prends dans la main, il te brûlera.

La Médinskaïa n'éveillait en lui aucun sentiment sensuel; elle ne ressemblait en rien à Pélagie et n'avait rien de commun avec les autres femmes. Il connaissait les histoires scandaleuses qui couraient sur son compte et n'en croyait pas un mot. Il modifia pourtant sa manière d'être du jour où il la rencontra en voiture à côté d'un gros monsieur, coiffé d'un chapeau gris, avec de longues mèches de cheveux qui tombaient jusque sur ses épaules. Le visage de ce dernier était rouge et boursouflé comme une vessie ; il ne portait ni barbe ni moustache et ressemblait à une femme déguisée. . . Thomas apprit que c'était son mari. . . Cette

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rencontre fit germer en lui des senlimenls obscurs et contradictoires : il eût voulu insulter l'architecte et, en même temps, il éprouvait pour lui un respect mêlé d'envie. A partir de ce moment, la Médinskaïa lui parut moins séduisante, mais plus accessible; il la plaignait et se disait pourtant, farouche :

« Elle doit être écœurée, quand il l'embrasse... »

Mais tout ceci n'était que superficiel. Au fond de son être, il sentait un vide immense et accablant, que rien ne pouvait combler, ni les impressions du jour, ni les souvenirs du passé. La Bourse, les affaires, les rêves de la Médinskaïa, tout s'engloutissait dans ce gouffre. Il s'inquiétait : dans les obscures profondeurs de l'abmie qu'il portait en lui, il soupçonnait une force invincible et hostile, informe encore, mais qui tendait déjà avec obstination et prudence à prendre corps...

Ignat changeait peu extérieurement ; toutefois, il devenait de jour en jour plus agité, ])his grognon, et se plaignait de malaises.

— J'ai perdu le sommeil, moi qui, dans le temps, dormais si bien qu'on m'aurait enlevé la peau sans me réveiller; maintenant, je me tourne et me retourne toute la nuit, et je m'endors à peine au petit jour. Puis, je me réveille à chaque instant... mon cœur bat irrégulièrement, tantôt comme celui d'une bête forcée : toc, toc, toc... tantôt il s'arrête... on dirait qu'il se détache et va tomber dans quelque fond insondable de mon être. Pardonne-moi, Seigneur, dans ta grande miséricorde !

Et il soupirait centriste, levant au ciel des yeux troublés dont la vie et l'éclat étaient déjà éteints.

13^ THOMAS г. OUDEIEFF,

— La mort me guette, elle est toute proche, disait-il, sombre et résigné.

Il avait raison, car bientôt elle terrassa son corps puissant d'athlète.

Cela se produisit un jour du mois d'août, de bon •? maliu. Thomas dormait ]irofondcment, lorsqu'il se sentit secoué par l'épaule, et une voix enrouée murmura à son oz'cille :

— Lève-loi...

Il ouvrit les yeux et aperçut son père, assis sur une chaise au pied du lit, qui répétait d'une voix sourde :

— Lève-toi, lève-toi...

Les premiers rayons du soleil pénétraient dans la chambre et répandaient partout, sur la blancheur des draps, sur la chemise de Thomas, leur teinte encore rosée.

— C'est bien tùl! dit Thomas en s'étirant.

— C'est bon, tu dormiras une autre fois... Thomas se pelotonna paresseusement dans la couverture et demanda :

— Te faut-il quelque chose P

— Lève-toi, mon ami, je t'en prie! s'écria Ignat. Et il ajouta froissé :

— C'est sûrement urgent, puisque je te réveille... Examinant son père, Thomas lui trouva le teint

terreux et fatigué.

— Ça ne va pas ?

— Non, pas trop fort...

— Veux-tu le médecin?...

— Laisse-le! fit Ignat avec un geste de la main. Je ne suis plus jeune... Je sais moi-même...

— Quoi?

— Je sais, te dis-je ! fit le vieillard mystérieusement.

Et il regarda autour de lui d'un air égaré. Thomas s'habillait. Son père, la tète basse, disait lentement :

— J'ai peur de respirer... J'ai l'idée que, si j'aspire à fond, en ce moment, mon cœur éclatera... C'est dimanche aujourd'hui. Après la première messe, fais chercher le prêtre...

— Qu'as-tu, papa.^ demanda Thomas essayant de sourire .

— Rien. Débarbouille-toi, et descends au jardin. J'y ai fait porter le samovar... AVnis prendrons le thé dans la fraîcheur du matin... Fais vite...

Le vieillard se souleva péniblement de son siège, et, courbé, il quitta la chambre, pieds nus, marchant à pas incertains. Thomas le suivait du regard, et une terreur glacée lui serra le cœur. Il se passa en hâte de l'eau sur la figure et descendit précipitamment dans le jardin.

Il y trouva son père assis dans un fauteuil, sous un gros pommier à larges branches. La lumière du soleil filtrait à travers les feuilles de l'arbre et éclairait la forme blanche du vieillard vctu de sa chemise de nuit. Le silence du jardin était si complet que le bruit léger d'une branche morte, qui tomba auprès de Thomas, lui parut un grand bruit et le (it ti-essaillir. Posé sur une table devant son père, le samovar ronronnait comme un vieux chat et envoyait dans l'air un jet de vapeur. Au milieu de la paix et de la fraîche verdure du jardin, qu'une pluie abondante avait lavé la veille, la tache éclatante et effrontée de ce cuivre bruyant lui parut inutile, déplacée, ne s'harmonisant

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ni avec le milieu, ni avec ГЬеиге, ni avec le sentimcnl qui venait de naître en lui à la vue du vieillard ( ourbé. malade, tout blanc, assis solitaire sous le dôme sombre et luisant du feuillage immobile, où se cachaient les pommes vermeilles.

— Assieds-toi. fit Ignat.

— Si on envoyait chercher le médecin?... lui proposa son fils indécis, prenant une chaise en face de lui.

— C'est inutile... I/air m'a fait du bien... Je vais boire un peu de thé ; cela ira mieux ensuite...

Et Ignat se mit à servir le thé dans les verres. Thomas voyait la théière qui tremblait dans sa main.

— Bois...

Thomas attira son verre, et penché dessus, souillant pour faire tomber la mousse répandue sur la surface du thé, il écoutait, le cœur serré, la respiration courte et haletante de son père.

Tout à coup, quelque chose frappa la table avec un tel fracas, que toute la vaisselle trembla.

Thomas sursauta, leva la tète et rencontra le regard elTrayé. presque affolé de son père. Ignat regardait son fils et murmurait dans un ràlc :

— Une pomme est tombée... quel vacarme! Ou aurait dit un coup de fusil, hein ?

— Si lu mettais un peu de cognac dans ton thé ? proposa Thomas.

— C'est bien comme cela...

Ils se turent. Un vol de moineaux passa au-dessus d'eux, remplissant l'air de cris joyeux. Et la paix solennelle de la nature en plein épanouissement enveloppa de nouveau le jardin. L'épouvante se lisait toujours dans les yeux d'Ignat.

THOMAS GORDEIICrr. la'

— Seigneur Jésus ! disait-il à mi-voix en se signant avec ferveur. Oui, la voilà arrivée la dernière heure de la vie!.,.

— \ oyons, papa! murmura Thomas.

— Quoi donc.^ Nous finirons le thé, puis tu enverras quelqu'un chercher le pope et le parrain...

— J'aimerais mieux tout de suite.,,

— On va sonner la messe à l'instant, le prêtre n'est pas là... d'ailleurs, cela ne presse pas, encore... ça ira mieux, peut-être.

Il approcha la soucoupe de ses lèvres et commença à boire hruyamment son thé...

— J'aurais besoin de vivre encore un an ou deux... Tu es bien jeune... et j'ai bien peur pour toi... Vis honnelement et fermement... ne convoite pas le bien d'autrui,- et garde le tien...

II parlait avec difficulté, s'arrêta et se frotia la poitrine avec la main.

— Ne compte pas sur les hommes !,., n'en attends pas beaucoup!... Tous, nous vivons pour prendre et non pour donner.,, 0 Dieu, pardonne-moi, à moi pécheur !

Au loin, le premier coup d'une cloche tomba dans le silence du matin. Ignat et son fils se signèrent trois fois.,.

Ce premier appel fut suivi d'un second, puis d'un troisième, et bientôt l'air s'emplit du bruit des cloches, qui arrivait de toutes parts, sons lents, égaux, invitant avec instance les fidèles à l'office.

— Voilà qu'on sonne la messe, dit Ignat suivant attentivement le son des cuivres. Distingues-tu les cloches d'après leurs voix ?

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— Non, lui répondit Thomas.

— Ecoute bien... Celle-ci... écoute... si profonde, c'est à Saint-Nicolas, un don de Pierre Mitritch Yiagine... celle-ci, voilà... c'est à Praskeve-Piatnitza...

Les ondes sonores emplissaient de vibrations l'air qui en était saturé et allaient se perdre doucement dans l'azur du ciel. Thomas considérait d'un regard désolé le visage de son père, et il vit ses yeux s'animer et perdre leur expression angoissée...

Mais, tout à coup, la face du vieillard prit une teinte rouge violacée, les yeux se dilatèrent et sortirent de leurs orbites, la bouche s'ouvrit et il s'en échappa un son bizarre, un silllement rauque :

— PJT... chchch...

Puis la tète roula sur une des épaules et tout ce corps pesant glissa lentement à terre, comme si la terre l'eût attiré mystérieusement à elle. Pendant plusieurs secondes, Thomas demeura silencieux et immobile, les yeux, remplis d'épouvante et de stupeur, fixés sur son père, puis il se précipita sur le corps, souleva la te te d'Ignat et regarda son visage. Ce visage était sombre, immobile, et les yeux grands ouA'crls n'exprimaient rien, ni terreur, ni soullVance, ni joie... Thomas regarda autour de lui : le jardin était toujours vide et dans l'air montait le bourdonnement sonore des cloches... Les mains de Thomas tremblèrent, il laissa échapper la têle de son père et elle retomba par terre avec un bruit sourd...

Ln petit filet de sang noir cl gluant sortit de la bouche ouverte et coula le long de la joue...

Thomas se frappa violemment la poitrine et, âge-

'Г H о M л s G о lU) E I E F F . I 3 f)

nouille devani le cadavre, il poussa un cri sauvage et dcchiranl. l'ont secoué par l'épouvanlc, de ses yeux hagards il chercliaii, loujours quelqu'un dans le jardin déscri...

La mort de son pcic plongea Thomas dans un élal de stupeur. Il éprouvait une sensation très étrange. Son âme s'était comme emplie de silence, silence lourd, immuable, qui cngloulissail tous les bruits de la vie. Une quantité de gens qu'il connaissait s'agitaient autour de lui ; ils arrivaient, s'en allaient, lui adressaient la parole ; il répondait à tort et à travers, et leurs paroles n'éveillaient en lui aucune image, se noyaient, sans laisser de trace, dans la profondeur infinie du silence de mort qui remplissait son âme.

Il ne pleurait pas, ne se désolait pas et ne pensait à rien. Sombre et pâle, le front plissé, il écoutait, perdu dans ce silence, qui avait détruit tout sentiment, dévasté son cœur, et qui comprimait son cerveau comme dans un étau. Il ne percevait qu'une sensation purement physique, celle d'un poids immense sur tout le corps et plus particulièrement dans la poi-

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trine : il lui semblait aussi que le crépuscule était venu, et, même dans la pleine clarté du soleil, tout sur la terre lui paraissait sombre et attristé.

Maïakin s'occupait de l'enterrement. Il courait, actif et pressé, d'une chambre à l'autre, frappait du talon par terre, ordonnait en maître, et, tapotant amicalement sur l'épaule de son flUeul, il le consolait :

— Allons, mon garçon, pourquoi restes-tu là immobile comme une pierre? Pleure, cela te soulagera... Ton père était vieux, sa santé ruinée... La mort nous attend tous, personne ne l'évitera. Il ne faut donc pas devancer... Ton chagrin ne le ressuscitera pas et il n'a pas besoin de ta douleur, car il est dit : a Lorsque l'âme est séparée du corps par des forces redoutables, elle oublie ses parents et ses amis », ce qui signifie que tu n'es plus rien pour lui, que tu pleures ou que tu ries... Le vivant doit s'occuper du vivant.. ïu ferais mieux de pleurer, l'homme doit pleurer... et ça soulage le cœur...

Mais, pas plus que le reste, ces discours n'éveillaient d'écho dans le cerveau ou dans le cœur de Thomas.

Le jour de l'enterrement, il revint à lui grâce à l'insistance de son parrain, c[ui, sans perdre courage, s'appliquait sans cesse à réveiller cette àme engourdie.

Le ciel était couvert et la journée grise.

Derrière la bière d'Ignat Gordcicif se déroulait, comme un long ruban, une foule immense et, dans le nuage de poussière soulevée, brillait l'or des vêtements sacerdotaux. Le cortège avançait lentement, avec un bruit sourd que dominaient les accents solennels des psaumes chantés par les chœurs de l'église métropolitaine. Thomas était bousculé de tous les

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côtés. Il marchait sans ricu voir, excepte la tète blanche de son père. Les prières des morts résonnaient douloureusement dans ce cœur meurtri. Maïakine, qui conduisait le convoi à ses côtés, lui parlait constamment à l'oreille.

— llegarde combien de monde... des milliers de gens. Le Gouverneur est venu en personne accompagner ton père. Le Maire aussi... presque toute la municipalité... el, derrière toi, retourne-toi, vois Sophie Pavlovna... La ville entière a voulu honorer Ignat...

D'abord Thomas n'avait prèle qu'une oreille distraite aux propos de son parrain, mais, en entendant le nom de la Médinskaïa, il se retourna involontairement et son regard tomba sur le Gouverneur. Une légère satisfaction, comme une goutte de rosée, dilata son coeur, à la vue de ce personnage si important, le ruban en sautoir, la poitrine constellée de décorations, qui suivait le cercueil avec une expression attristée sur sa face grave.

— Puisses-tu être heureux sur le chemin que ton àme suit aujourd'hui ! psalmodiait tout bas Jacob Tarassovitch.

Puis, tournant la tète, il chuchota de nouveau à Toreille de son filleul :

— Soixante-quinze mille roubles ! c'est une somme pour laquelle on peut exiger autant de personnes derrière soi. As-tu entendu dire queSonka veut poser, le 10, la première pierre? Il y aura tout juste quarante jours !...

Thomas se retourna de nouveau et ses yeux rencontrèrent ceux de la Médinskaïa. Son regard caressant lui arracha un soupir et il se sentit instanta-

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nément soulagé, comme si un chaud rayon de soleil eût pénétré jusqu'au fond de son cœur. Mais aussitôt il se dit qu'il était peu convenable de tourner ainsi la tête de tous les côtés.

A l'église, il fut pris d'un violent mal de tête et il lui sembla que tout tremblait autour de lui et sous ses pieds. La lumière des cierges vacillait incertaine dans l'air lourd de l'église chargé de poussière, de la fumée de l'encens et de la respiration d'une foule pressée. Parmi les icônes, la face douce et résignée du Christ le regardait, et les flammes des cierges, réfléchies par l'or mat de la couronne placée sur le front du Sauveur, apparaissaient comme des gouttes de sang...

Sortie de son engourdissement, l'àme de Thomas aspirait avec une volupté amère la poésie majestueuse et sombre de la liturgie orthodoxe et, lorsque retentit le touchant appel : « Allons, mes frères, donnez le dernier baiser », de sa poitrine s'échappa un grand sanglot pareil à un hurlement, et la foule fut secouée tout entière par ce cri de détresse.

Il chancela et serait tombé si son parrain, le saisissant par le bras, ne l'eût poussé vers la bière, tout en chantant assez haut et presque avec colère : « Baisez au front celui qui fut avec nous... embrasse, Thomas, embrasse, il est mis en bière... recouvert d'une pierre tombale... il part pour l'éternité, il est enterré parmi les morts... »

Thomas toucha de ses lèvres le front de son père et se rejeta en arrière avec horreur.

— Doucement! J'ai failh tomber... dit à mivoix Maïakin. Et ces paroles si naturelles soutinrent Thomas mieux que ne faisait le bras de son parrain.

l3^ THOMAS GOUDEIEFF.

— « Quand vous me verrez reposer immobile et muet, pleurez-moi, mes frères et mes amis... » suppliait Ignat par la voix clc l'Eglise.

Mais son fils ne pleurait plus. Le visage noir et enflé de son pore l'avait rempli d'épouvante, et cette épouvante amena une réaction salutaire dans son ame endolorie par les chants lugubres, larmes versées par l'Église sur les péchés d'un de ses enfants.

Les amis de Thomas l'entouraient maintenant et lui prodiguaient des condoléances et des consolations. Il les écoutait et comprenait que tous lo plaignaient et qu'il leur était devenu très cher. Son parrain lui glissa à l'oreille :

;i^— Remarque comme tous te flattent... les chats sentent le lard. . .

Ces paroles déplaisaient à Thomas, mais elles lui étaient salutaires, car elles distrayaient sa pensée et l'obligeaient à sortir de son mutisme.

Quand on fut au cimetière, et que retentit le chant des morts, il fut pris de nouveau d'une violente crise de larmes. Son parrain le saisit par le bras et l'entraîna loin de la fosse en lui disant avec colère :

— Quelle faiblesse d'ame, mon ami ! Ne m'était-il donc pas cher à moi ? Je pouvais l'apprécier à sa juste valeur, tandis que toi, tu n'étais que son fils. Pourtant, regarde, je ne pleure pas... Nous avons vécu plus de trente ans comme des frères... que de conversations, de pensées communes!... que de peines partagées ! . . . Tu es jeune. . . est-ce à toi de soullrir ? Tu as la vie devant toi et tu trouveras des amis... Moi, je suis vieux et j'enterre mon unique ami, je deviens pareil à un mendiant... mon cœur ne s'ouvrira plus à l'amitié.

THOMAS GORDEIEFF. l35

La voix du vieillard devenait chevrotante et brisée. Sa figure se contracta, ses lèvres s'entr'ouvrirent dans une pitoyable grimace et se mirent à trembler. Les innombrables plis de sa face se creusèrent subitement, tandis que de ses petits yeux s'échappaient, une à une, de menues larmes que l'on voyait rouler dans le sillon des rides. Il était, en cet instant, si touchant d'aspect, si peu pareil à lui-même, que Thomas s'arrêta, le serra dans ses bras avec la tendresse des forts et s'écria, anxieux :

— Ne pleurez pas, papa, mon très cher... Ne pleurez pas...

— C'est ça... fit Maïakin faiblement, en poussant un profond soupir.

Puis il se redressa et redevint le vieillard solide et intelligent qu'il était.

— Tu ne dois pas te laisser aller, reprit-il mys^térieusement, en s'inslallanl dans la voiture à côté de son filleul. Tu es un chef d'armée, à présent, et tu dois commander bravement à tes soldats. Tes soldats... sont les roubles, et tu en as une gr-an-de armée... Tu n'as qu'à combattre.

Thomas l'écoutait, stupéfait de la rapidité de sa métamorphose, et ces paroles lui rappelaient, sans qu'il sût pourquoi, le choc des mottes de terre que l'on jetait dans la fosse d'Ignat, sur son cercueil.

On arriva à la maison. La rue était encombrée de voitures et, par les fenêtres ouvertes, on entendait du dehors le brouhaha des conversations animées. A l'apparition de Thomas, on s'empressa autour de lui et on le traîna vers la table couverte de hors-d'œuvre, le forçant à prendre quelque chose. Cette salle était

bruyante comme une foire ; il y faisait chaud et l'on s'y écrasait. Thomas, sans proférer une parole, avala un verre d'eau-de-vic, puis un second et un troisième... Autour de lui résonnaient le cliquetis des verres et des mâchoires, le bruit des lèvres qui s'agitaient, tandis que de tous cotés l'eau-de-vie coulait des carafons... On [)arlait de l'esturgeon, puis de la voix basse du soliste dans le chœur des cliantrcs, puis encore de l'esturgeon et du maire qui s'était préparc à faire un discours mais n'avait rien osé ajouter à celui de l'architecte, craignant de se montrer inférieur.

Quelqu'un racontait, très ému :

— A^oici comment faisait le défunt : il coupait une mince tranche de saumon, la poivrait bien, la recouvrait d'une seconde tranche toute pareille et l'avalait après avoir bu un petit verre...

— Suivons son exemple... répondit une voix de basse.

Thomas, renfrogné, le cœur en peine, regardait toutes ces bouches lippues, ces mâchoires occupées à broyer des mets succulents, et l'envie le prenait de crier et de mettre à la porte tous ces gens, dont l'importance, si récemment encore, l'emplissait de respect.

— Sois plus aimable... plus communicatif, lui dit à mi-voix Maïakin, surgissant tout à coup à ses côtés.

— Qu'ont-ils besoin de s'empiffrer ici ? Sont-ils au cabaret? répliqua Thomas à haute voix et avec colère.

— Chut ! fit Maïakin, effaré en se retournant

THOMAS GORDEIEFF. I З7

immédiatement, un sourire' gracieux sur les lèvres.

Mais il était déjà trop tard : son sourire ne sauva rien. Les paroles de Thomas avaient été entendues. Dans toute la salle le bruit des conversations tomba; quelques invités s'agitèrent; d'autres, visiblement vexés et l'air tout à coup morose, posèrent fourchettes et couteaux et quittèrent la table. Tous regardaient Thomas de travers.

Lui ne baissait pas les yeux et fixait froidement les gens, silencieux et mauvais.

— Allons ! à table, messieurs ! criait Maïakin, pétillant au milieu de la foule comme une étincelle dans les cendres. Asseyez- vous, je vous prie, on va servir les crêpes.

Thomas haussa les épaules et se dirigea vers la porte en disant :

— Je ne dîne pas...

Un murmure malveillant s'éleva derrière lui, où perçait la voix doucereuse de son parrain, empressé auprès de quelqu'un :

— C'est la douleur. .. Ignat lui tenait lieu de père et de mère...

Arrivé dans le jardin, Thomas s'achemina vers la place où son père s'était affaissé et il s'y assit. Un sentiment de détresse et d'abandon lui écrasait la poitrine. Il défit le col de sa chemise pour respirer plus librement, s'accouda sur la table, se prit la tête entre les mains et s'abîma dans une profonde rêverie. Il tombait une petite pluie fine, et le feuillage du pommier bruissait mélancoliquement au choc des gouttelettes d'eau. Longtemps il resta ainsi, immobile et solitaire, le regard perdu. Sa tête tournait sous

l38 THOMAS GORDEIEFF.

l'effet de l'eau-de-vie qu'il avait hue, cl son cœur était ])lein de ressentiment contre les hommes. Des sensations vagues naissaient en lui et s'évanouissaient aussitôt ; le crâne chauve de son parrain couronné de cheveux hlaucs, avec un visage tout noir, passait devant ses yeux, pareil à ceux des images anciennes. La vision s'effaçait bien vite, mais ce visage, avec sa bouche cdentéc et son sourire sardoniquc, éveillait dans lame de Thomas de la crainte, mêlée d'animosité et augmentait la sensation d'abandon complet qu'il éprouvait.

Il se souvint ensuite des yeux doux de la Médinskaïa, de sa petite silhouette élégante, à côté de laquelle se dressa sans motif celle do Liubov Maïakin, grande, forte et fraîche, sa belle natte rousse tombant le long du dos, les yeux rieurs... Et les paroles de son père : « ?{e compte pas sur les hommes... n'en attends pas grand'chose... » résonnèrent à ses oreilles.

Il soupira tristement et regarda autour de lui. Les feuilles des arbres palpitaient sous la pluie, et l'air frémissait de sons plaintifs. Le ciel gris semblait pleurer et des larmes glacées tremblaient aux arbres. Il faisait sec et noir dans l'àme de Thomas. Le sentiment angoissant de la perte douloureuse qu'il venait de subir l'oppressait .. et dans cette angoisse il se demandait déjà :

« Comment vais-je vivre à présent.»^ Tout seul... »

Trempé jusqu'à la chemise, il frissonna de froid, se leva et rentra dans la maison. La vie le reprenait, le tiraillait dans tous les sens et ne lui laissait pas le loisir de concentrer ses pensées et ses regrets sur sa douleur.

THOMAS GOUDETEFF. l3g

Le quarantième jour qui suivit la mort d'Ignat, il devait assister à la cérémonie de la pose de la première pierre de l'Asile de nuit. Il s'élait habillé avec recherche et se sentait le cœur léger. La veille, il avait reçu ime lettre de madame Médinskaïa lui annonçant qu'on l'avait nommé membre du Comité de surveillance pour la construction de l'édifice et membre honoraire de la Société qu'elle présidait. Cela le flatta, et le rôle qu'il était appelé à jouer ce jour-là l'agitait beaucoup. En voiture, il réfléchissait tout le temps à ce qui allait arriver et à la contenance qu'il devait avoir, pour ne pas donner prise à la critique.

— Eh, arrête !...

Il se retourna, et aperçut sur le trottoir, se hâtant vers lui, Maïakin, vêtu d'une redingote qui lui battait les talons, coiffé d'une haute casquette et un immense parapluie à la main.

— Emmène-moi, dit le vieillard, sautant dans la voiture avec l'agilité d'un singe. Je t'avoue, que je te guettais... je me disais : « C'est l'heure, il va passer.»

— Vous y allez? demanda Thomas.

— Comment donc ! Il faut bien que je voie comment on enterre l'argent de mon ami.

Thomas le regarda de travers et ne dit rien.

— Qu'as-tu à me regarder ainsi ? Ne crains rien, tu seras aussi un bienfaiteur de l'humanité.

— Que voulez- vous dire? demanda Thomas froidement.

— J'ai lu dans le journal qu'on t'a élu comme membre du Comité pour la maison, et aussi dans la Société que préside Sophie, membre honoraire même !

— En effet...

\l^0 THOMAS GORDEIEFF.

— Ta bourse s'en ressentira, de cet honneur!... soupira Maïakin.

— Gela ne me ruinera pas, je suppose?

— Je n'en sais rien... fit malicieusement le vieux. Mais c'est surtout de cette œuvre que je parle ; elle ne me paraît pas très sensée... je vais même jusqu'à dire que ce n'est pas une œuvre, mais une absurdité... et c'est nuisible...

— C'est de venir en aide à ses semblables que vous trouvez nuisible? fit Thomas irrité.

— Eh ! tête de potager, c'est-à-dire tète de chou ! fit Maïakin souriant. Viens me voir tantôt, je t'ouvrirai les yeux sur bien des choses, il faut t'instruire. Viendras-tu ?

— Volontiers! aquiesça Thomas.

— Bon ! ... A propos, pendant cette cérémonie, prends une attitude ficre, mets-toi en évidence, que tout le monde te voie. Si on ne te le disait pas tu serais capable de te cacher derrière le dos de quelqu'un.

— Qu'ai-je à me cacher? dit Thomas mécontent.

— C'est précisément ce que je dis : c'est parfaitement inutile. L'argent versé est celui de ton père: les honneurs te reviennent de droit. La considération qu'on te doit, c'est aussi de l'argent... la considération ouvre au commerçant du crédit partout, et aussi tous les chemins. Donc il faut te mettre en avant, pour que chacun l'aperçoive et pour que chaque pièce de cinq sous que tu dépenses te rapporte un franc... Si tu te caches, ce ne sera plus qu'une insanité.

Lorsqu'ils arrivèrent, ils trouvèrent tous les personnages les plus importants de la ville déjà réunis, et une foule immense autour des échafaudages, des

THOMAS GOHDEIEFF. l/Jl

tas de terre et de briques. L'archiprêtre, le gouverneur, les notables de la ville et de l'administration formaient, avec les dames en toilettes d'été, un groupe clair et regardaient deux maçons qui s'agitaient autour d'un tas de ciment et de briques. Maïakin s'approcha de ce groupe en compagnie de son tilleul et murmura à l'oreille de celui-ci :

— Ne te laisse pas intimider... Tout ce qui brille n'est pas de l'or.

Puis, s'inclinant avec respect devant le gouverneur d'abord, et devant le prélat ensuite :

— Bonjour, Excellence ! Votre bénédiction, Monseigneur ! fit-il joyeusement.

— Bonjour, Jacob Tarassovitch ! s'écria le gouverneur amicalement, en serrant avec force la main de Maïakin et en la secouant pendant que ce dernier baisait la main du prêtre. Comment allez-vous, immortel '}

— Je vous remercie. Excellence ! Mes respects, Sophie Pavlovna ! disait Maïakin avec volubilité, tournant comme une toupie au milieu de cette foule.

Et, en une minute, il avait déjà salué le président de la Cour, le procureur, le maire, tous ceux qu'il jugeait utile de saluer le premier. A la vérité, ceux-là étaient peu nombreux. Il plaisantait, souriait et concentrait aussitôt l'attention générale sur sa petite personne, tandis que Thomas, immobile derrière lui, la tcte basse, examinait à la dérobée tous ces gens chamarrés d'or sur toutes les coutures et revêtus des étoffes les plus précieuses. Il enviait la désinvolture du vieillard, perdait toute assurance et s'en rendant compte, sentait son embarras grandir d'instant en ins-

iZja THOMAS nORDKirrF.

tant. Mais, tout à coup, son parrain le saisit par la main et, l'attirant à lui :

— Yoici mon filleul, Excellence : Thomas, fils unique du défunt Ignat.

— Ah ! fit le Gouverneur d'une \oi\. profonde, charme... Je compatis... à votre douleur, jeune homme.

Et, serrant la main de Thomas, il se tul, puis il ajouta, d'un ton assure et convaincu :

— La mort d'un père... est un grand malheur ! Au bout d'une seconde, n'obtenant de Thomas

aucune réponse, il se tourna vers Maïakin :

— Je suis dans l'admiration de votre discours à l'hôtel de ville, hier ! C'était beau, et plein de sens, Jacob Tnrassovitch... Leur proposition d'aifccler l'argent à ce cercle populaire est incompatible алее les besoins réels de la population...

— D'autant plus. Excellence, que le capilal est insignifiant... la ville devrait donc y être de sa poche.

— C'est parfaitement exact ! parfaitement exact !

— Je leur dis : la sobriété est une bonne chose ! Dieu la donne à chacun ! Je ne vois pas, quant à moi... mais à quoi bon ces représentations, ces salles de lectures, etc., quand le peuple, lui ne sait même pas lire?

Le Gouverneur écoutait, approbateur :

— Je leur ai dit d'employer cet argent à des travaux publics... Si l'on fait en petit, on en aura assez, et, dans le cas contraire, on peut en demander à Pétersbourg, on donnera ! Alors la ville n'aura rien à ajouter et ce sera bien plus intelligent.

— Justement 1 Et je suis tout à fait de votre avis !

THOMAS GOUDEIEFF. I^S

— Mais quels cris ont poussé les libéraux ! Ha ha ! ha !

— C'est leur aflFairc de crier...

A ce moment le diacre de la cathédrale fit entendre une grosse toux, ce qui annonçait le commencement du service divin.

Sophie PaAlovna Médinskaïa s'approcha de Thomas, lui dit bonjour avec des modulations dans sa voix triste et voilée :

— Je vous regardais, le jour des funérailles, et mon cœur se serrait... « Mon Dieu! pensais-je, ce qu'il doit soulTrir ! . . . »

Thomas l'écoutait et il lui semblait boire du miel.

— Et vos cris! Ils m'ont remuée jusqu'au fond du cœur, mon pauvre enfant ! Je puis vous parler ainsi, car je suis déjà vieille...

— Vous ! s'écria doucement Thomas.

— Vous ne trouvez pas? fit-elle en le regardant d'un air naïf.

Thomas se taisait et baissait la tète.

— Vous ne me croyez pas, quand je vous dis que je suis une vieille femme ?

— Je vous crois... c'est-à-dire que je crois en tout ce qui vient de vous... Seulement, ceci n'est pas vrai, répliqua Thomas à mi-voix, mais avec chaleur.

— Qu'est-ce qui ucst [)as vrai? Que vous me croyez!'

— Non, pas cela... mais que... Je... excusez-moi! Je ne sais pas parler ! s'écria enfin Thomas désespéré et tout rouge d'émotion. Je n'ai pas d'instruction...

- — Cela ne doit pas vous affecter hii dit la Médins-

kaïa d'un air protecteur, vous êtes jeune encore, l'instruction est à la portée de tous... Pourtant il y a des gens auxquels elle est inutile, qu'elle peut même gâter... Ce sont les gens qui ont un cœur pur, qui sont confiants, sincères comme les enfants... et vous êtes de ceux-là... Je ne me trompe point, n'est-ce pas?

Que pouvait-il répondre à une telle question ? 11 se contenta de dire bien sincèrement :

— Merci !

Mais il vit aussitôt une lueur moqueuse passer dans les yeux de madame Medinskaïa. Il se sentit ridicule et bête, s'irrita contre lui-même et reprit d'une voix sourde :

— Oui, je suis ainsi fait, je ne dis que ce que je pense. Je ne sais pas flatter, et, si j'ai envie de rire, je le fais ouvertement. Je suis un être stupide !

— Pourquoi parler ainsi ? dit la jeune femme avec , reproche, en arrangeant d'un air distrait les plis de sa jupe.

Et, dans ce mouvement, sa main frôla par hasard la main dont Thomas tenait son chapeau. Les yeux du jeune homme se portèrent instinctivement sur la main de Sophie Pavlovna et un sourire heureux illumina sa figure.

— \ ous assisterez au dîner, bien entendu ?

— Oui...

— Et demain, chez moi, au Conseil?

— Certainement !

— Peut-être viendrez-vous aussi me voir, sans cérémonie, un jour, oui ?

— Je... vous remercie! Je viendrai!

THOMAS G О К D К I E 1'^ V . I /!|5

— C'est à moi de vous remercier pour celte promesse.

Ils se turent. Dans l'air flottait la voix grave et mélodieuse du prêtre, qui lisait avec onction une prière, la main étendue au-dessus de l'endroit où devait cire posée la première pierre.

— « Que ni le vent, ni l'eau, que rien ne puisse l'endommager ; daigne bénir la fin de cette œuvre et ceux qui doivent l'habiter; préserve-les de tout mauvais artifice... »

— Que nos prières sont belles et qu'elles traduisent bien tous les sentiments ! disait la Medinskaïa.

— Oui, répondit Thomas, ne comprenant rien à ces paroles et se sentant de nouveau rougir.

— Ils sont toujours opposés à nos intérêts commerciaux, disait à côté de lui Maïakin, à mi-voix, d'un ton persuasif, en s'adressant au Maire. Qu'est-ce

* que cela leur fait? Pourvu que les journaux soient contents!... ils ne cherchent pas à deviner la vraie raison... ils ne vivent que pour les apparences, et non pour l'organisation sociale... ils se règlent sur les journaux et sur la Suède ! Le docteur m'a assommé hier, pendant toute la séance, avec sa Suède : « L'éducation populaire, disait-il, en Suède... et tout le reste... de premier ordre! » Et pourtant, qu'est-ce que c'est que leur Suède? Peut-être même... cette Suède... n'est-elle qu'une invention?... qu'on cite comme exemple . . . Peut-être n'y a-t-il là aucune éducation, ni aucune de ces autres choses extraordinaires... Et, de plus, nous ne vivons pas pour la Suède, et elle ne va pas nous faire passer un examen... nous devons arranger notre vie à notre mesure... n'cst-i! pas vrai?

ll\6 THOMAS GO RUE lEFF.

Le diacre, la tête rejetée en arrière, priait d'une voix sonore :

— « Au fondateur de cette maison, octroie. Seigneur, un souvenir éternel ! »

Thomas tressaillit, mais déjà Maïakin était auprès de lui et le tirait par la manche pour lui demander :

— Est-ce que tu y vas, à ce dîner!'

La petite main satinée de madame Medinskaïa gUssa de nouveau le long de la sienne.

Ce dîner fut une véritable torture j)our Thomas. Il assistait pour la première fois de sa vie à un repas de cérémonie, et il voyait que tous mangeaient, buvaient, parlaient, faisaient t(jut mieux ({uc lui, et qu'une barrière infranchissable le séparait de madame Medinskaïa, assise en face de lui. Il avait pour voisin le secrétaire de la Société dont il venait d'être élu membre — un jeune employé au ministère de la Justice, qui portait un nom baroque, — Ouchtitcheff. Son extérieur et sa voix ne faisaient qu'accentuer l'étrangeté de ce nom. Petit, gros, avec une figure de poupard, il était loquace et gai, parlait d'une voix de ténor, haute, et ressemblait en tout et pour tout à un grelot tout neuf.

— Ce que nous avons de mieux dans notre Société, c'est notre dame patronnesse ; ce que nous avons de plus important à faire, c'est de faire la cour à notre dame patronnesse ; ce qu'il y a de plus dilhcilc, c'est de lui tourner un compliment dont elle soit satisfaite ; mais ce qu'il y a de plus intelligent, c'est de l'admirer en silence et sans espoir ! De sorte que vous êtes, en somme, non pas « membre de la Société protectrice, etc., etc.. », mais membre de la Société

des Tantales, qui sont tous les serviteurs de Sophie Medinski.

Thomas l'écoutait, et tout en regardant la dame patronnesse qui causait, l'air inquiet, avec le Préfet de police, il grommelait une réponse à son interlocuteur. Il paraissait très absorbé par son dîner et souhaitait que tout cela fût fini. Il se sentait ridicule, béte, fait pour inspirer la pitié, et il était convaincu que tous le regardaient, l'épiaient et le critiquaient. Cette idée le paralysait cumplètemeut, le rendait incapable de parler et même de penser. Il en arriva à un état d'énervement tel que celte longue file de visages placés sous ses yeux prit l'aspect d'une vague blanchâtre où pointaient une multitude d'yeux dont les regards mocpieurs le perçaient douloureusement.

iMaïakin se trouvait assis à coté du Maire. Il brandissait sa fourchette et parlait avec volubilité, tandis que toutes les rides de son visage se livraient à une danse désordonnée. Le Maire, un homme grisonnant, apoplectique, le regardait, tel un taureau, avec une attention soutenue, et donnait de temps en temps un coup de pouce sur le bord de la table pour marquer son contentement. Des rires bruyants et des conversations animées couvraient la voix du parrain, de sorte que Thomas ne pouvait saisir un seul mot de son discours. A ses oreilles résonnait toujours la voix de ténor du secrétaire :

— Voyez, le prolodiacre se lève, il emmagasine de l'air dans ses poumons, et va tout de suite entonner le « Souvenir éternel ! » à Ignat Matvéitch !

— Ne pourrais-je pas m'en aller? demanda doucement Thomas.

— Pourquoi pas? Tout le monde comprendra... La voix sonore du diacre s'élève et couvre tous les

bruits de la salle. L'aristocratie marchande, réunie dans cette fête, est en admiration devant sa bouche grande ouverte d'oij sortent, lancées avec maestria, toutes les notes de l'octave. Thomas profita de ce moment pour se lever de table et s'esquiver.

L'instant d'après, il partait en voiture et se disait anxieusement qu'il n'était pas à sa place au milieu de tout ce beau monde. Ces gens, qu'il traitait de (( bien léchés », ne lui plaisaient pas. Il n'aimait ni leurs visages, ni leurs sourires, ni la liberté de leurs allures, et pourtant leur aisance, la facilité avec laquelle ils causaient un peu de tout, leurs beaux costumes, tout cela excitait en lui un sentiment de jalousie mêlé de respect. 11 se sentit humilié et attristé de ne pouvoir parler au>si bien qu'eux et se souvint que Liouba Maïakin l'avait souvent plaisanté Ki-dessus.

Thomas n'aimait pas la fille de Maïakin. Depuis que son père lui avait fait part de l'intention où était son parrain de. la lui faire épouser, le jeune GordeiefT avait évité toute occasion de la rencontrer. Pourtant, depuis la mort d'Ignat, il allait tous les jours chez les Maïakin, et Liouba lui dit une fois :

— Tiens! plus je te regarde, et plus je me dis que tu ne ressembles pas du tout à un marchand.

— Toi non plus, tu ne ressembles pas à une marchande ! lui répondit Thomas avec un regard méfiant.

Il ne savait comment interpréter ses paroles ; cherchait-elle à le blesser, ou lui avait elle dit cela tout simplement ?

THOMAS GOR DE lEFF. I 4()

— Dieu merci ! fit-elle.

Et elle lui envoya un de ses plus beaux et plus maternels sourires.

— Qu'est-ce qui le fait plaisir? demanda-t-il.

— Que nous ne ressemblions pas à nos pères. Thomas la regarda surpris^ mais ne dit rien.

— Avoue-moi franchement, continua-t-ellc en baissant la voix, tu n'aimes pas mon père? Il ne te plaît pas?

— Pas... beaucoup, répondit Thomas lentement.

— Eh bien! et à moi... pas du tout.

— Pourquoi ?

— Pour tout... quand tu seras plus intelligent, tu comprendras tout seul... Ton père était meilleur.

— Je pense bien ! s'écria Thomas, avec importance. Dès cet instant il s'établit entre les deux jeunes

gens un courant de sympathie qui allait s'accentuant de jour en jour, et qui prit bientôt un caractère d'amitié réelle quoique un peu étrange.

Liouba était du même Age que son frère de lait, mais elle le traitait toujours en petit garçon. Elle lui parlait avec condescendance, le plaisantait souvent et émaillait ses discours de mots inconnus à Thomas, qu'elle prononçait d'une façon particulière, pour leur donner plus d'emphase, et avec une visible satisfaction.

Elle aimait surtout à parler de son frère Taras, qu'elle n'avait jamais vu, mais dont elle racontait des histoires qui le rendaient semblable aux grands et nobles brigands de la tante Anthéise. Elle disait souvent à Thomas, lorsqu'elle se plaignait de son père :

— Tu seras tout pareil... un vrai monstre!

Ces remarques déplaisaient au jeune homme et blessaient son amour-propre. Mais, d'autres fois, elle était

lOO TIIOMASGORDEIEFF.

naturelle, droite, avec des manières franchement amicales et tendres. Ces jours-là, il lui ouvrait son cœur et ils se communiquaient mutuellement leurs pensées et leurs sentiments. Dans ces moments, tous deux parlaient beaucoup et sincèrement, mais ils ne se comprenaient pas. Il semblait à Thomas que ce que lui racontait Liouba lui fût étranger, à lui, et inutile à elle, et en même temps, il se rendait compte que son langage maladroit n'intéressait pas la jeune fille et qu'elle ne cherchait pas à le comprendre. Ces causeries ne leur laissaient jamais qu'une sensation de gêne et de mécontentement réciproques. C'était comme un mur invisible, fait de malentendus, qui se dressait entre eux et les séparait. Aucun d'eux n'osait toucher à ce mur, ni faire allusion à sa présence, et ils continuaient à s'entretenir ainsi, se rendant pourtant vaguement compte qu'ils portaient, chacun en soi, quelque chose qui eût pu les rapprocher et les unir...

La giossière façon d'agir de Thomas le jour de l'enterrement de son père, était connue des marchands et lui avait créé une fâcheuse réputation.

A la Bourse, il remarquait des regards malveillants et moqueurs ; on lui parlait d'une façon affectée et spéciale. Une fois même, il entendit derrière lui une exclamation méprisante :

— Gordianisko ! Blanc-bec !

Il comprit que ces mots s'adressaient à lui ; mais il ne fit pas un mouvement pour voir qui les avait prononcés. Les gens riches, qui l'intimidaient dans les premiers temps, perdaient peu à peu à ses yeux le prestige de l'esprit et de la richesse. Plus d'une fois, ils lui avaient arraché des mains quelque fourniture avantageuse. Il voyait clairement qu'ils le feraient toujours, et tous lui apparaissaient également âpres au gain, constamment prêts à se tromper les uns les

THOMAS GOllDElEFF.

autres. Lorsqu'il Ht part de cette observation à son parrain, le vieillard dit :

— Comment veux-tu qu'il en soit autrement? Le commerce est pareil à la guerre... aux jeux de hasard. On se bat pour un sac, et on trouve dans ce sac une àme...

— Cela me déplaît, déclara Thomas.

— Tout ne me plaît pas non plus... il y a trop de fausseté ! Mais il est impossible d'agir en foule franchise dans le commerce : il y faut de la politique. On doit présenter d'une main l'appât et, de l'autre, le couteau. Chacun cherche à payer un sou ce qui en vaut cinq...

— Ce n'est pas bien beau, tout cela ! dit Thomas, rêveur.

— Le beau viendra plus tard... f|uand tu auras pris le dessus, tout deviendra beau... La vie, mon cher Thomas, est bien simple : il faut aiguiser ses dents, mordre les autres, ou bien piétiner dans la boue.

Le vieux souriait et la vue de ces débris de dents éveilla dans l'esprit de Thomas une pensée ai^uë : « Que de monde lu as dû étrangler avec!... »

— La guerre... il n'y a que cela... répéta le vieux.

— Lst-ce là l'essentiel? lui demanda Thomas avec un regard scrutateur.

— Que veux-tu dire?

— Ne peut-on trouver rien de meilleur ? Est-ce tout?

— Que veux-tu de plus encore? Chacun pour soi... Chacun cherche pour soi-même ce qu'il y a de mieux. . . Qu'y a-t-il de mieux? C'est d'être au-dessus de tous les autres, le premier partout. Aussi s'efîorce-t-on

THOMAS г. ORDEIKFF. I 53

d'atteindre la première place, l'un d'une façon, l'aulrc d'une autre... mais tous veulent à n'importe quel prix être en vue, comme le clocher du village. C'est à rc4évation cpie l'homme est destiné... Cela est même dit dans le livre de Job : « L'homme naît pour la souffrance, comme les étincelles qui s'élancent dans l'air ! » As-tu observé les jeux des enfants? Eux aussi recherchent la domination. Chaque jeu a son but, c'est ce qui le rend attrayant. As-tu compris ?

— C'est assez clair ! répondit vivement Thomas.

— Il faut, non seulement le comprendre, mais le sentir aussi. La compréhension seule ne suffît pas, il faut vouloir, vouloir si bien, qu'une montagne ne soit plus pour toi qu'une moite de terre, et la mer u'ie llaque d'eau ! Eh ! à ton âge, la vie n'était qu'un jeu pour mol, tandis que tu t'y prépares seulement! D'ailleurs un beau fruit doit mûrir lentement.

Ces conversations avec le vieillard, toujours les mêmes, finirent par atteindre leur but. Thomas les comprit et pénétra le sens de la vie. « Il faut arriver à être au-dessus des autres », se répétait-il, et l'ambition germait dans son cœur et y jetait de profondes racines. Elle ne put toutefois le remplir, car les relations de Thomas avec madame Medinskaïa prirent fatalement la tournure qu'elles devaient prendre. Cette femme l'attirait, il voulait la voir toujours, et, en sa présence, il n'osait plus bouger, il devenait gauche et sot, le savait et en souffrait.

Il allait souvent chez elle, mais ne la trouvait presque jamais seule. Comme des mouches autour d'un morceau de sucre, un essaim de jeunes élégants tourbillonnait autour d'elle. Ils lui parlaient en fran-

çais, chantaient, riaient, tandis que lui, assis dans quelque coin, les jambes croisées, se taisait et les regardait, plein de fiel et d'envie.

Le salon de madame Medinskaïa était encombré de meubles et il était fort difficile d'y évoluer sans rien déranger, ni renverser quelque objet. Elle glissait sans bruit sur les tapis épais, lui jetait en passant un sourire ou un regard alTectueux, toujours entourée de ses adorateurs, qui passaient, souples comme des couleuvres, autour des différentes tables, étagères, chaises, écrans, vases dont le salon était rempli, magasin de précieux et fragiles bibelots disséminés par toute la chambre avec une négligence aussi dangereuse pour eux que pour Thomas. Le tapis moelleux ne parvenait pas à étouffer le bruit de ses pas; des bibelots s'accrochaient à ses habits et tombaient...

Un bronze placé près du piano était particulièrement redoutable. C'était une statuette représentant un matelot qui lançait une bouée; à la bouée pendait un tas de cordages où souvent Thomas avait réussi à prendre les boucles de ses cheveux... Ces petits accidents excitaient les rires de Sophie Pavlovna et de ses adorateurs et faisaient souffrir cruellement Thomas, qui en avait la fièvre.

A la vérité, quand il était seul avec elle, il se sentait tout aussi gauche. Elle le ^'fccevait avec un sourire charmant, s'installait avec lui dans un des coins si intimes de son salon et commençait généralement la conversation en se plaignant de tout le monde :

— Que je suis heureuse de vous voir ! vous ne sauriez croire.

THOMAS GOUDKIEFF. I 55

Ondoyante, avec des mouvements de félin, elle se penchait vers lui et le regardait dans les yeux, de son regard sombre où brillait alors une lueur étrange.

— J'aime tant à causer avec vous, chantait-elle de sa voix mélodieuse, traînant les mots ; ils m'agacent tous... ils sont ennuyeux, communs... Vous, vous êtes jeune, sincère... Vous non plus, vous ne les aimez pas, n'est-ce pas?

— Je ne puis les souffrir, répondait Thomas avec conviction,

— Et moi.^ demandait-elle doucement.

Thomas détournait les yeux et répondait en soupirant :

— Que de fois vous m'avez déjà posé cette question !

— Vous ne pouvez pas répondre ?

— Si; mais à quoi bon?

— Je veux le savoir.

— Vous vous jouez de moi, disait Thomas, la figure assombrie.

Elle ouvrait de grands yeux, et reprenait, avec un air de profonde surprise :

— Me jouer! jouer! que voulez- vous dire?

Et en voyant ce visage angélique, Thomas ne pouvait douter d'elle.

— Je vous aime... Je vous aime! Peut-on ne pas vous aimer? disait-il avec ardeur.

Puis il ajoutait d'une voix basse et désespérée :

— Mais à quoi bon?

— Enfin, vous l'avez dit! soupirait madame Medinskaïa satisfaite.

Et elle s'éloignait un peu.

lÔG THOMAS GORDEIEFF.

— J'aime lant vous l'entendre dire, vous le dites si bien! vous êtes jeune... Voulez-vous embrasser ma main?

Il saisissait sa petite main blanche et fine et se penchait respectueusement pour y déposer de longs et ardents baisers.

Elle retirait vivement la main, souriante et gracieuse mais nullement émue de son ardeur.

L'air rêveur, les yeux brillants de cet éclat qui troublait Thomas, elle l'examinait comme un objet rare et curieux et lui disait :

— Quelle nature saine, forte, quelle fraîcheur d'âme on sent en vous! Л^оиз autres marchands, vous êtes une race qui n'a pas encore vécu, une race qui a des traditions très originales, d'une énergie physique et morale surprenante ! Vous, par exemple, vous êtes une pierre précieuse, qui ne demanderait qu'à être bien polie et alors ..

Lorsqu'elle disait : a chez vous », « selon vous autres marchands », il semblait à Thomas que, par ces paroles, elle l'cloignait d'elle. Il se taisait, contemplait sa petite personne toujours excessivement élégante, sentant bon comme une fleur, respirant une candeur virginale. Par moments, il lui venait un désir sauvage et brutal de la saisir et de l'embrasser à pleine bouche, mais aussitôt la crainte de briser dans une étreinte cette taille souple et mince l'arrêtait ; et sa voix si calme, si douce et si claire, le regard dont elle paraissait l'épier, paralysaient son élan. Il sentait qu'elle lisait jusqu'au fond de son âme et devinait toutes ses pensées.

Ces explosions de sensualité étaient d'ailleurs rares

chez le jeune homme. Il l'adorait et aimait tout en elle : sa beauté, son esprit, ses toilettes. Et, dans cette adoration, le sentiment "vivace de sa supériorité, de l'espace immense qui les séparait, prenait parfois une acuité atroce.

Il avait d'ailleurs suffi à la Medinskaïa de deux ou trois rencontres pour s'emparer du jeune homme et le supplice de Thomas avait commencé. Cet empire absolu sur un garçon plein de santé, de force, plaisait à celte ame l)laséc. Elle se plaisait à l'afToler de tentations qu'elle domptait ensuite par le seul effet de son regard, et elle jouissait de ce jeu, sûre de sa toutepuissance. Il la quittait presque malade de cette fatigue nerveuse et emportait une foule de sentiments mauvais et enivrants, irrité contre lui-même et lui gardant rancune à elle. Mais, deux jours après, il revenait se soumettre au supplice.

Il lui demanda une fois timidement :

— Sophie Pavlovna... avez-vous eu des enfants?

— Non.

— J'en étais sûr! s'écria-t-il joyeux.

Elle leva vers lui un grand regard pur et naïf de petite fille et dit :

— Comment pouviez-vous le savoir? Et pourquoi tenez-vous tant à savoir si j'ai eu des enfants ou non ?

Thomas rougit, baissa la tête et ses paroles sortaient sourdes et heurtées avec autant de peine que si elles eussent pesé cent kilos.

— Voyez-vous... lorsqu'une femme qui... c'est-àdire lorsqu'une femme est accouchée, ses yeux sont... ils ne sont pas pareils...

l58 THOMAS GORDKIEFF.

— Vraiment! Comment sont-ils?

— Effrontés! lAcha Thomas.

Medinskaïa se mil à rire de son rire clair, et sa gaielé gagna Thomas.

— Pardonnez-moi, dit-il enfin. Je me suis peutêtre mal exprimé... peu convenablement.

— Oh! non, non! Vous ne pouvez rien dire d'inconvenant. Vous êtes un enfant pur et bon... Mes yeux ne sont donc pas effrontés.^

— Les vôtres! ce sont ceux d'un ange, — déclara Thomas radieux, la fixant avec enthousiasme.

Elle le regarda, à son tour, comme elle ne l'avait encore jamais fait, d'un regard de mère, d'un triste regard d'amour, mélangé de crainte pour le bienaimé.

— Allez... partez, mon ami... Je suis fatiguée et j'ai besoin de me reposer...

Et elle se leva en disant ces mots.

Il la quitta, docile. Sa manière d'être se modifia pour quelque temps. Elle se montra plus correcte et plus loyale à son égard, comme s'il lui eût fait pitié ; mais bientôt leurs relations redevinrent ce qu'elles étaient avant, et le chat recommença à jouer avec la souris.

Ces rapports suivis de Thomas avec madame Medinskaïa ne pouvaient échapper à la sagacité de son parrain, qui lui dit, un jour, avec un sourire mielleux :

— Prends garde, Thomas, de perdre la tète ! Elle ne me paraît pas bien solide.

— A propos de quoi me dites-vous ça ? demanda Thomas.

THOMAS GORDEIEFF. iSq

— A propos de Sophie... il me semble que tu vas bien souvent chez elle !

— Qu'est-ce que cela peut vous faire? répliqua Thomas grossièrement, et pourquoi Tappelez-vous Sophie?

— Cela ne me fait rien. .. et si l'on te plume, je n'y perdrai rien... Quant à l'appeler Sophie... tout le monde sait ça... et aussi qu'elle fait tirer les marrons du feu par les autres.

— Elle est intelligente, déclara Thomas avec fermeté. Et il enfonça ses mains dans ses poches. Instruite... aussi...

— Intelligente, cela est vrai ! L'autre jour, lorsqu'elle a donné une fête, elle s'en est tirée très adroitement : deux mille quatre cents roubles de recette, dix neuf cents de frais... Et je pense même que ses frais n'ont pas atteint mille roubles, car elle a tout, et de tout le monde, pour rien... Instruite... Elle t'instruira... Et surtout les salauds qui l'entourent.

— Ce ne sont pas des salauds, mais des gens d'esprit! répondit Thomas furieux, disant le contraire de ce qu'il pensait lui-même. Je profite de leur société. Je ne sais rien, moi; que m'a-t-on appris? Làbas on parle de tout, et chacun place son mot. Ne m'empêchez pas de devenir xu\ homme comme tout le monde.

— Dieu! que te voilà devenu loquace!... C'est comme des grêlons sur un toit, . . quelle colère ! . , . Bon ! bon! tâche (le prendre un aspect humain... Seulement, à cet effet, il est moins dangereux d'aller au cabaret. Le monde y est plus propre que celui qu'on rencontre chez Sophie... Il serait temps aussi, mon garçon, de

THOMAS CORDEIEFF,

distinguer les gens... Sophie, par exemple. Que représente-t-elle? Un insecte, ornement de la nature, et rien de plus !

Révolté jusqu'au fond de l'àme, Thomas enfonça davantage ses mains dans ses poches, serra les dents et quitta Maïakin. Mais le vieillard revint bientôt sur le même sujet.

Tous deux rentraient en traîneau d'une visite aux bateaux et causaient avec cordialité et animation de leurs afTaires. La neige jaune, fondue par endroits, éclaboussait tout le véhicule; on était en mars et un soleil déjà chaud brillait dans le bleu pur du ciel.

— En arrivant, tu iras voir ta donzelle tout de suite, hein? demanda brusquement Maïakin, interrompant une conversation d'alFaires.

— J'irai, répondit Thomas sèchement.

— Hum!... dis-moi donc, lui fais-tu beaucoup de cadeaux .►* demanda Maïakin avec simplicité et d'un ton amical.

— Quels cadeaux? pourquoi faire? répliqua Thomas surpris.

— Tu n'en fais pas? Voyez-vous ça!... Esl-il possible qu'elle soit la maîtresse par amour uniquement?

Thomas bondit, se tourna brusquement vers le vieillard et lui dit d'un ton de reproche :

— Oh! vous, un homme âgé, parler ainsi... c'est une honte!... La croire capable d'une pareille vilenie ?

Maïakin serra les lèvres et murmura d'une voix plaintive :

— Quelle bûche! quel imbécile!

THOMAS G «^KDEIEFF. iGl

Puis, tout à coup, entrant en fureur, il s'écria :

— Une auge dans laquelle ont bu tous les bestiaux, où il ne reste que la lie, et l'imbécile qui se fait un dieu d'un débris dédaigné de tous!... Que diable! va auprès d'elle et dis-lui simplement : « Je désire être votre amant, je suis un homme jeune, ne me demandez pas trop cher » .

— Parrain! dit Thomas avec une violence coutenue. Je ne veux pas en entendre davantage. Si quelqu'un d'autre s'était permis ceci...

— Mais qui donc te mettra en garde, sinon moi? Ah! Seigneur, hurla Maïakin, frappant ses deux mains l'une contre l'autre. Elle t'a conduit ainsi tout l'hiver par le bout du nez!,.. Ce nez!... Ce cochon ! . . .

Le vieillard était révolté. Le dépit, la colère, des larmes même [remblaient dans sa voix. Jamais Thomas ne l'avait vu dans cet état, et. malgré lui, il se taisait en le regardant.

— Elle t'envoûtera, Seigneur Dieu!... Oh! l'impudente prostituée de Babylone!...

Les yeux de Maïakin clignotaient nerveusement, ses lèvres se tordaient et laissaient échapper un flot tumultueux de paroles. 11 s'exprimait sur le compte de la Medinskaïa avec violence, d'une voix criarde, en termes crus, brutaux et cyniques.

Thomas sentait la vérité dans les paroles du vieillard. 11 était oppressé, sa bouche devenait sèche et a mère.

— C'est bon! papa... assez!... supplia-t-il doucement en détournant de Maïakin son regard de crucifié.

— Ah! il est temps que tu te maries! s'écria le vieux, alarmé.

— Taisez-vous, au nom du ciel ! fit Thomas d'une voix sourde.

Maïakin jeta un coup d'oeil à son fdleul et se tut. Le visage de Thomas s'était allongé, envahi par une pâleur terreuse. Autour de sa houche entr'ouverte se creusait un ])li sombre, et dans le regard de ses yeux éteints on lisait une surprise douloureuse : l'amertume d'un chagrin profond et incurable.

Des deux côtés de la route, s'étendaient des champs qui gardaient encore des lambeaux de leur vêtement d'hiver. Des corneilles sautillaient autour des places où la neige fondue laissait entrevoir la terre.

L'eau giclait sous les patins du traîneau et faisait voler en l'air des paquets de neige et de boue.

— Que la jeunesse est stupide ! s'écria Maïakin à mi-voix.

Thomas ne le regarda pas.

— On voit un tronc d'arbre, on le prend pour un spectre... et l'on s'en fait un épouvantail...

— Parlez simplement, dit Thomas d'une voix sourde.

— C'est tout parlé; et c'est bien clair : les filles sont la crème, les femmes le petit lait; mais les femmes sont près et les filles sont loin... Va-t'en donc chez Sonka, puisque tu ne peux pas t'en passer, mais dislui franchement : « Voilà ce que je veux... » Bécas-« seau ! tu dois bien comprendre que, si c'est une pécheresse, elle est plus accessible. Pourquoi boudes-tu? Qu'as-tu à faire cette tête?

— Vous ne comprenez pas, dit doucement Thomas.

THOMAS GORDEIKFF. l63

— Qu'est-ce que je ne comprends pas? Je comprends tout.

— L'homme a un cœur, un cœur ! répéta le jeune homme avec un long soupir.

— C'est qu'alors il n'a pas d'esprit, lui répondit Maïakin.

Des sentiments de haine, de vengeance et de colère se disputaient le cœur de Thomas lorsqu'il rentra en ville. Ln désir sauvage d'insulter la Médinskaïa, de l'humilier, s'était emparé de lui.

Les dents serrées, les mains enfoncées avec rage dans ses poches, il arpenta plusieurs heures de suite les chambres de sa maison, fronçant les sourcils et redressant sa haute taille. Son cœur plein de fiel était à l'étroit dans sa poitrine. Ses pas lourds frappaient le sol en cadence, comme s'il eût forgé sa colère.

— Oh ! la vile créature ! . . qui a prisl'aspect d'un ange ! Sa mémoire lui retraçait l'image fidèle de Pélagie,

et il murmurait avec une joie amère :

— Une femme perdue... mais combien meilleure! Celle-là ne dissimulait rien. Elle découvrait à la fois son corps et son Ame. Elle devait avoir le cœur aussi blanc et aussi ferme que son sein...

THOMAS GOHDEIEFf. J 65

Dune voix timide, l'espérance murmurait à son oreille : (c On a peut-être menti!... »

Mais il se rappelait le discours violent et convaincu de son parrain, et cet espoir s'évanouissait. Il serrait de nouveau les dents et soulevait sa large poitrine. Des pensées mauvaises s'enfonçaient dans son cœur, comme des échardes qui entrent dans la chair, et son cœur saignait et se tordait dans une souffrance aiguë.

En couvrant de boue madame Medinskaïa, Maïakin avait rompu le charme et détruit chez son filleul la crainte respectueuse qu'elle lui inspirait.

Le printemps amena une recrudescence de travail, et des soucis de toutes sortes absorbèrent Thomas. Ce fut une diversion salutaire et qui mit un peu de calme dans son cœur ulcéré. La douleur, que lui avait causée la perte d'un être vénéré, avait émoussé sa colère contre la femme, et celte pensée qu'elle n'était plus inaccessible la lui faisait paraître encore plus désirable. Insensiblement il comprit, et se décida brusquement à aller vers Sophie Pavlovna et à lui dire simplement ce qu'il désirait obtenir d'elle. Il éprouva une grande joie de sa résolution et partit d'un pas léger, en ne songeant, tout le long de la route, qu'à la façon la plus adroite et la plus convenable de lui exprimer son désir. Les domestiques habitués à ses visites, lui annoncèrent aussitôt que Madame était seule dans le salon .

Il se troubla... mais une glace lui renvoya son image élégante, bien serrée dans une redingote, son visage brun encadré d'une petite barbe soyeuse et fine, et ses grands yeux noirs, sérieux et doux. Il haussa les épaules et traversa la salle d'un pas assuré.

I OG Т H о M A s G о R D E I E F F .

Maintenant, à mesure qu'il avançait, il percevait plus nettement les sons d'un instrument à cordes, sons bizarres, qui remuaient l'âme et semblaient tantôt rire d'un rire triste et silencieux, tantôt gémir dans une plainte lamentable et désespérée... Tliomas n'aimait pas la musique : elle l'impressionnait toujours profondément. C'était à ce point que, lorsque l'orgue fie Barbarie, au cabaret, jouait des aiis mélancoliques, il en souffrait pliysiqucment et était forcé de faire taire la musique ou bien de s'éloigner. Il ne pouvait rester insensible à ces discours sans paroles, mais pleins de larmes et de gémissements.

Arrivé sur le seuil du salon, il s'arrêta involontairement. Un de ces rideaux japonais, dont les perles multicolores représentent des plantes étranges, masquait l'entrée ; les longues rangées de perles remuaient au moindre souffle et les ombres légères des plantes semblaient trembler dans l'air. Cette barrière transparente ne cachait pas aux yeux de Thomas lintérieur du salon. Il put voir madame Medinski assise dans son coin favori sur la chaise longue et jouant de la mandoline. Un large parasol japonais appliqué au mur reflétait ses teintes capricieuses sur la femme toute menue dans sa toilette foncée. Une lampe très haute, encapuchonnée de rouge, jetait sur elle une lueur de soleil couchant. Les sons harmonieux des cordes vibraient dans la demi-obscurité de la chambre. Tout à coup elle laisse tomber l'instrument sur ses genoux, et, tandis que ses doigts continuent à courir sur les cordes muettes, son regard fixe semble voir quelque chose devant elle... Thomas poussa un soupir.

THOMAS GORDEIEFF. iG/

Dans l'air la mélodie se mourait et le visage de madame Medinski changeait sans cesse, comme si les ombres qui l'enveloppaient n'eussent fait que l'effleurer, se fondant aussitôt sous l'éclat ardent de ses yeux.

Thomas la regardait et il remarquait que, vue ainsi, elle n'était pas aussi jolie que lorsqu'elle paraissait dans le monde. Son visage, plus grave, semblait vieilli ; ses yeux n'avaient pas la douceur et la caresse qu'il était habitué à y trouver ; ils n'exprimaient que la fatigue et l'ennui. Sa pose trahissait une lassitude infinie, comme si elle eiit été incapable de tout mouvement. Thomas s'aperçut que tout désir s'évanouissait pour laisser place daus son cœur à un autre sentiment. Il fit un mouvement et toussa.

— Qui est là? dit la jeune femme en sursautant. Les cordes vibrèrent et rendirent un son inquiet.

— C'est moi, répondit Thomas, écartant de la main les perles du rideau.

— Ah! c'est vous?... Vous entrez si doucement! Je suis heureuse de vous voir ! Mais asseyez-vous donc. Pourquoi ètes-vous resté si longtemps sans venir ?

Elle lui tendit une main et, de l'autre, lui indiquait un fauteuil bas, tout près d'elle. Ses yeux souriaient heureux.

— Je suis allé au port voir mes bateaux, répondit Thomas, d'un ton dégagé et en rapprochant son fauteuil de la chaise longue.

— \ a-t-il beaucoup de neige dans les champs ?

— En quantité ! mais elle commence à fondre

pour de bon : les routes, impraticables, sont couvertes d'eau.

Il la regardait et souriait. La liberté de ses allures et l'expression nouvelle de son sourire durent frapper la Medinski, car elle tapota sa robe et s'éloigna un peu de lui. Leurs yeux se rencontrèrent et elle baissa la tcte.

— Ah! la neige fond! fit-elle rêveuse.

Et elle examina avec une attention voulue la bague qu'elle portait à son petit doigt.

— Oui, il y a des ruisseaux partout, répliqua Thomas absorbé dans la contemplation de ses chaussures vernies.

— C'est très heureux... nous voici au printemps...

— Il ne })eut tarder à venir.

— Le printemps est proche... murmura madame Medinski.

Et elle sembla écouter le son de sa propre voix.

— La saison des amoureux, ricana Thomas, en se frottant énergiquement les mains.

— Deviendriez-vous amoureux par hasard ? lui demanda-t-elle sèchement.

— Ce n'est pas de moi qu'il s'agit... je le suis depuis longtemps... amoureux pour la vie...

Et, en disant ces mots, Thomas se rapprocha d'elle, un sourire épais et confus sur les lèvres.

Elle lui jeta un regard distrait, puis se remit à pincer les cordes de la mandoline et dit :

— Le printemps... que vous êtes heureux de n'être qu'à l'aube de la vie! Votre cœur déborde de force,.. et rien d'obscur ne l'assombrit...

— Sophie Pavlovna ! s'écria Thomas doucement.

■ — Ecoutez-moi, cher ! j'ai quelque chose de si bon à vous dire aujourd'hui... Vous savez, ceux qui ont beaucoup vécu ont ainsi des moments où ils retrouvent dans un coin de leur cœur des choses depuis longtemps oubliées... Ces choses dormaient au fond du cœur... mais elles n'avaient pas perdu le parfum de la jeunesse et, lorsque le souvenir les éveille, elles dégagent une douce odeur de printemps... une fraîcheur vivifiante d'aurore... C'est bon, quoique bien triste...

Les cordes tremblaient et pleuraient sous ses doigts et cette harmonie, mêlée à la voix de la jeune femme, caressait doucement le cœur de Thomas. Mais, inébranlable dans sa résolution, il ne saisissait pas le sens des paroles qu'elle lui adressait et se disait :

— Continue ! je ne crois plus un mot de ce que tu racontes...

Cette pensée l'énervait... Il regrettait de ne plus pouvoir l'écouter avec la même attention.

— Vous arrive-t-il de réfléchir à la façon dont ou doit vivre ? lui demanda-t-elle.

— Parfois... puis on oublie... Je n'en ai pas le temps ! fit Thomas eu souriant. D'ailleurs à quoi bon y penser.^ Les autres vivent, le plus simple est de les imiter...

— Oh ! ne faites pas cela ! Ayez de la pitié pour vous-même ! Vous êtes si bon ! Vous avez en vous quelque chose de particulier. Ce que c'est .^ Je ne sais pas! Mais je le sens... Et j'ai peur que la vie ne vous soit atrocement dure à vivre... Je suis convaincue que vous ne marcherez pas dans les sentiers battus, vous ne suivrez pas les gens de votre milieu, non ! Une vie

uniquement vouée au gain, à la ciiasse aux roubles, au commerce, oh ! non. Je le sais, vous désirez autre chose, n'est-ce pas?

Elle parlait vile, avec agitation.

Thomas pensait, en la regardant :

— Où veut-elle en venir .^ Il répondit lentement :

— Ce que je désirerais, je le désire déjà, peutêtre..

Elle s'élait rapprochée de lui, penchait son visage vers le sien, et lui disait sur un ton de prière:

— Ecoutez, ne vivez pas comme tout le monde. Organisez autrement votre existence... Vous êtes fort, jeune, et si bon !

— Mais, puisque je suis bon, tout doit me sourire ! s'écria Thomas, gagné par l'émotion et sentant son cœur battre avec violence.

— Ce n'est pas toujours ainsi ! Et dans ce monde les bons sont moins heureux que les mauvais ! répliqua tristement madame Medinski.

(c Aidez-moi, mon Dieu ! » prononça mentalement Thomas.

Puis, il commença à parler d'une voix basse, le cœur serré :

— Sophie Pavlovna I En voilà assez ! 11 faut que je parle... Je suis venu exprès pour vous dire ceci : il est temps d'en finir... Il faut agir loyalement... ouvertement... Vous m'avez attiré d'abord, vous me repoussez maintenant. Vos paroles ne sont pas toujours claires... mon esprit est lent... mais je sens... je sens que vous voulez vous dérober... et je le vois, vous comprenez très bien pourquoi je suis venu !

THOMAS GORDKIEFF. I7I

Ses yeux flamboyaient, sa voix vibrait et prenait plus d'ampleur à mesure qu'il parlait.

Elle fit un mouvement en avant de tout le corps, et dit, effrayée :

— Arrêtez-vous...

— Non, je dois parler!...

— Je sais ce que vous voulez dire...

— Vous ne savez pas tout ! dit Thomas, en se levant brusquement, l'air menaçant. Moi, je sais tout ce qui vous concerne, tout !

— Vraiment.'* tant mieux pour moi!... répondit la Medinskaïa avec calme.

Elle se leva comme pour s'en aller, mais se rassit au bout d'un instant. Son visage était sérieux, ses lèvres serrées, elle baissait les yeux, et Thomas ne voyait pas leur expression. Il s'était imagine que, lorsqu'il lui dirait : « Je sais tout », elle s'effondrerait, serait honteuse et confuse, lui demanderait pardon de s'être jouée de lui. Alors il la prendrait dans ses bras, l'embrasserait. Mais rien de pareil n'était arrivé : c'est lui qui se troublait devant son calme; il la regardait, cherchait ses mots et ne les trouvait pas.

— Tant mieux! répéta-l-elle, d'un ton ferme et sec. Vous avez tout appris, dites-vous? Et vous m'avez condamnée, comme de juste... Je comprends... je suis coupable envers vous... Mais... non, je ne puis me justifier

Elle se tut tout à coup, d'un geste nerveux porta les bras à sa tête et arrangea ses cheveux. Thomas poussa un profond soupir.

Les paroles de madame Medinski avaient mis en

lui un dernier espoir, dont il n'eut conscience qu'au moment où il le perdait. ]'][ il reprit, d'un ton amer :

— Je vous regardais parfois et je me disais : « Comme elle est belle, bonne et douce, ma colombe ! » Et voilà que, vous aussi, vous vous dites coupable ! Hélas !

Sa voix tomba.

Elle se mit à rire doucement.

— Vous êtes un excellent garçon, mais bien amusant ! Et comme c'est dommage... que vous ne puissiez comprendre... tout cela!...

Le jeune homme la regardait, se sentant désarmé par ses paroles affectueuses et son triste sourire.

Tout ce qu'il y avait dans son cœur de dureté contre elle fondait au chaud rayonnement de ses yeux.

Elle lui apparaissait maintenant toute petite, sans défense, pareille à un enfant.

Elle lui parlait d'une voix pleine de caresses et de prières, lui souriait, mais Thomas ne l'écoutait pas.

— Je suis venu, reprit-il en lui coupant la parole, j'étais sans pitié... Je pensais : « Je lui dirai tout ». Mais, je n'ai rien dit... je n'en ai plus envie .. Mou courage est tombé... Je suis en votre pouvoir... Ah! pourquoi vous ai-je vue? Vous ne m'êtes rien. Il faut partir.

— Attendez, mon ami! ne partez pas! dit-elle hâtivement en lui tendant la main. Pourquoi si brusquement? Ne me gardez pas rancune. Que puis-je être pour vous? Il vous faut une autre amie, une ame aussi simple, aussi saine que la vôtre. Elle doit être gaie et forte. Moi, je suis une vieille femme... Je m'ennuie

THOMAS GOUDEIEFF. 17З

toujours... ma vie est si vide et si triste!... Si vide!... Savez-Yous?. . . lorsque l'homme est habitué à mener une vie joyeuse et que rien ne peut plus le réjouir, il est malheureux! Il voudrait être gai, rire... et ce n'est plus lui qui rit, mais la vie qui se moque de lui. Et le monde... Ecoutez-moi! Je vous donne un conseil de mère : je vous jnie, je vous supplie, n'écoutez que votre cœur. Vivez comme il vous l'ordonnera. Les hommes ne savent rien, ne peuvent rien dire de vrai... ne les écoulez pas.

Elle cherchait à lui parler simplement pour s'en faire comprendre, mais elle s'agitait, et les mots se suivaient rapides, incohérents. Un sourire malheureux errait sur ses lèvres et son visage avait perdu toute beauté !

Thomas fit un geste découragé et, pour toute réponse, dit d'une voix sourde :

— Adieu !

— Adieu! lui répondit doucement la Mcdinskaïa.

Il ne lui tendit pas la main, lui tourna le dos brusquement et s'éloigna. Mais, à peine avait-il fait deux pas qu'il se sentit rempli de pitié et se retourna à demi. Elle était toujours à la même place, immobile dans le coin du salon, les deux bras ballants et la tête penchée sur l'épaule.

Il comprit qu'il ne pouvait la quitter ainsi, se troubla et dit d'une voix basse, mais sans repentir :

— Si je vous ai olfensée, pardonnez-moi, car je vous aime, malgré tout !

Et il soupira profondément.

Elle eut un rire étrange et doux.

— Vous ne m'avez pas offensée... Dieu vous protège!

l-jll THOMAS GORDEIEFF.

— Adieu, alors! répéta Thomas plus bas.

— Oui, réponclit-elle sur le même ton.

Thomas écarta de la main les fils de perles du rideau qui s'agitèrent en un léger bruissement et lui frôlèrent la joue. Il tressaillit à ce contact froid, et sortit, emportant un poids indéfinissable et douloureux. Dans sa poitrine, son cœur battait à coups inégaux, comme s'il se fût débattu dans un filet souple, mais solide.

Il faisait une nuit claire. La gelée avait couvert les flaques d'eau de fines lamelles de glace qui luisaient comme de l'argent mat. Thomas marchait sur le trottoir et, du bout de sa canne, brisait la glace qui craquait avec un bruit sec. Les maisons projetaient sur son chemin des ombres carrées, et les arbres de fantastiques dessins ; quelques-uns ressemblaient à d'immenses mains qui cherchaient vainement à s'accrocher à la terre.

« Que fait-elle en ce momcnt.>* » pensait Thomas, se représentant la jeune femme seule dans son salon, à côté du parasol japonais, noyée dans la rouge lueur de la lampe.

a II vaut mieux l'oublier », décida-t-il.

Mais l'oubli ne venait pas. Elle était toujours là, présente à ses yeux, excitant tantôt sa pitié, tantôt une colère qui s'exaspérait jusqu'à la fureur.

Son image était si nette et son souvenir si précis, qu'il lui semblait porter cette femme en lui, comme un poids énorme dans la poitrine.

Une voiture s'avançait à sa rencontre. Elle remplissait le silence de la nuit du bruit de ses roues grinçant sur la glace ou rebondissant sur les pavés. Toutes les fois qu'elle entrait dans une partie éclairée de la

rue, le bruit augmentait ; dans l'ombre, il paraissait plus sourd et plus lointain. Le cocher et un voyageur assis à côté de lui, ballottés tous deux par les cahots de la voiture et penchés en avant, se confondaient avec la croupe du cheval dans une masse confuse et informe. Le sol était parsemé de taches d'ombre et de lumière, mais au loin l'obscurité était si épaisse qu'elle donnait l'illusion d'un véritable mur barrant la rue et montant jusqu'au ciel. Il semblait à Thomas que ces gens ne savaient où ils allaient... Et lui ne le savait pas non plus... Il se représentait sa maison : les six grandes pièces qu'il habitait tout seul : la tante Anthéise partie en pèlerinage, pour visiter un couvent, et qui ne reviendrait peut-être jamais ; elle y mourrait, sans aucun doute; Jean, le vieux garde, à moitié sourd; Séclétie, une vieille fille, cuisinière et femme de chambre, et un chien noir, hirsute, avec un museau plat comme un poisson. Le chien aussi, très vieux...

a Je devrais peut-être me marier, décidément, » pensa Thomas. Mais cette idée lui parut baroque et le troubla. C'était pourtant une chose bien facile. Il n'avait qu'à le dire demain à son parrain, qui lui trouverait bien vite une fiancée, et un mois ne se serait pas écoulé qu'une femme entrerait dans sa demeure. Jour et nuit, il l'aurait avec lui. Il n'aura qu'à lui dire : (( Sortons », elle sortira ; « Allons nous coucher », elle viendra se coucher.

Quand elle voudra l'embrasser, elle pourra le faire, qu'il le veuille ou non. S'il lui dit non et qu'il la renvoie, elle se trouvera offensée. De quoi pourrat-il bien causer avec elle? Et que pourra-t-elle trouver à lui dire?

l-jG THOMAS UOUDEIKrF.

11 se reprcsenlail les jeunes filles de sa connaissance, des filles de marchands. Quelques-unes étaient jolies, et toutes n'auraient pas demandé mieux que de l'épouser. Mais aucune d'elles ne le tentait, il n'en désirait aucune pour femme. Coaime on doit être gêné et honteux quand une jeune fdle devient votre femme!.. Et que peuvent bien se dire les jeunes mariés, le soir de leurs noces, dans la chambre nuptiale? Thomas essaya d'y penser, chercha les mots qu'il dirait dans une pareille occasion et se mit à rire, confus, ne trouvant aucune parole convenable. Il songea alors à Liouba Maïakine. Elle aurait sûrement parlé la première, avec des mots d'emprunt, dont elle-même n'eût pas compris le sens... Il lui semblait qu'elle employait toujours des mots ({ui lui étaient étrangers et qu'elle ne disait pas ce qu'une jeune fille de son âge, de son aspect et de son milieu aurait dû dire...

Sa pensée se reporta alors aux propos, aux plaintes de Lioubov. Il ralentit le pas, frappé soudain de cette coïncidence que tous ceux qui causaient intimement avec lui lui parlaient de la vie. Son père, sa tante, le parrain, Lioubov, Sophie Pavlovna, tous voulaient lui faire comprendre la vie, ou bien ils s'en plaignaient. Les paroles sur la Destinée, prononcées par ce vieillard qu'il avait rencontré à bord du bateau, lui revinrent à la mémoire, ainsi que beaucoup d'autres observations, des reproches et des plaintes amères contre la vie, entendus de ci, de là.

« Qu'est-ce donc^* se disait-il. Qu'est-ce que la vie, si ce n'est les hommes? Les hommes en parlent comme si ce n'était pas eux, comme si, en dehors d'eux, il y avait autre chose, quelque chose qui les

THOMAS GORDEIEFF. I77

empêche de vivre. C'est peut-ctrc le diable? » A cette pensée, il éprouva brusquement uue sensation de froid par tout le corps. Il tressaillit et jeta un rapide coup d'œil autour de lui. Gomme des yeux sans regard, les fenêtres noires des maisons s'ouvraient sur l'obscurité. Son ombre seule courait le long des maisons et des clôtures.

— Cocher ! cria-t-il en allongeant le pas. Son ombre tressauta et le suivit, muette et noire. Il croyait sentir une haleine glaciale derrière lui et une masse invisible, mais terrifiante, qui cherchait à l'atteindre. Affolé, ce fut presque en courant qu'il s'élança au-devant d'une voiture qui apparut soudain, sortant avec fracas de quelque rue obscure et, lorsqu'il fut confortablement installé sur les coussins, il n'osa pas se retourner, malgré l'envie qu'il en éprouvait.

Une semaine environ s'était écoulée depuis la conversation que Thomas avait eue avec madame Medinski. Son image l'obsédait jour et nuit, lui torturant le cœur. Il voulait retourner auprès d'elle, résistait à cette envie et souffrait tellement que, de ces luttes avec lui-même, il sortait rompu, hrisé, défaillant. Il se taisait, mais en lui il entretenait sa haine contre cette femme, tout en s'occupant activement de ses affaires. Il sentait bien, confusément peut-être, qu'entre lui et elle la chaîne était rompue, qu'il ne la retrouverait plus pareille à elle-même, que son sourire affectueux, son doux regard, qui chaque fois éveillaient en lui tant de désirs, que tout cela n'était plus... Et, de peur de la trouver autre, il se faisait violence et agonisait.

Mais ni le travail, ni ses soucis cuisants ne l'empêchaient de réfléchir à la vie. Il ne discutait pas ce problème mystérieux et redoutable : il ne savait pas

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discuter, mais il saisissait avec avidité et cherchait à retenir tout ce qui se rattachait à ce sujet captivant. Des lambeaux de phrases ramassés de droite et de gauche, ne lui expliquant rien d'ailleurs, augmentaient simplement sa perplexité et sa méfiance à l'égard des hommes. Il voyait très bien qu'ils étaient adroits, rusés et intelligents, et aussi qu'en alTaires il fallait être très prudent, car dans les cas graves aucun d'eux ne disait sa pensée. Ces remarques lui inspiraient le sentiment que leurs plaintes n'étaient pas sincères. Il les observait d'un regard soupçonneux, et une ride profonde lui barrait le front.

Un matin, à la Bourse, son parrain lui dit :

— Ananï est arrivé... il veut te voir... vas-y ce soir, mais tiens bien ta langue. Ananï cherchera à te faire causer affaires... Il est rusé, le vieux diable... Un vrai renard... les yeux au ciel, il vous glisse sa palte dans la poche et en tire votre bourse... Méfietoi...

— Lui devons-nous quelque chose i* demanda Thomas.

^ — Certainement, le chaland n'est pas payé... et puis on a pris du bois... S'il te demande un versement immédiat, refuse... Le rouble, c'est comme de la glu : plus tu le gardes dans la main et plus il s'y colle de kopeks. Le rouble ressemble à un bon ramier : il s'envole et ramène tout un troupeau de pigeons.

— Mais comment faire pour ne pas le payer, s'il réclame ?

— Laisse-le pleurer, supplier, et toi, gémis de ton côté et ne donne rien.

— .Te vais y aller tantc)t, dit Thomas.

l8o THOMAS GORDEIEFF.

Ananï Sawitch Tchouroff était un gros marchand de bois, propriétaire d'une immense scierie, constructeur de chalands et de radeaux. Thomas l'avait connu du temps de son père, et ce beau \ieillard à h\ barbe blanche, droit comme un I, lui inspirait un profond respect, quoique la rumeur publique lui attribuât une fortune mal acquise et l'accusât de mener une mauvaise vie chez lui, dans son lointain village, au milieu des bois. Ignat avait raconté à Thomas que Tchouroff, dans sa jeunesse, était un pauvre paysan. Il avait, un jour, abrité dans sa grange un forçat évadé auquel il faisait fabriquer de la fausse monnaie. Ce fut le début de sa fortune. Sa grange flamba, un beau jour, et on découvrit dans les cendres le corps calciné d'un homme qui avait le crâne fendu. La rumeur publique accusa TchourolT de l'avoir assassiné et d'avoir mis le feu ensuite. De pareils méfaits étaient nombreux dans la vie du vieillard; mais tant d'histoires analogues couraient sur le compte des richards de la ville, qui, tous, se seraient enrichis en volant, en assassinant, et surtout en faisant de la fausse monnaie ! Thomas entendait ces histoires depuis sa plus tendre enfance; il n'y avait pas prêté grande attention, ni cherché à en vérifier l'exactitude.

Il se souvint aussi que Tchouroff avait eu deux femmes, dont l'une était morte la nuit de ses noces, dans les bras de son mari. Il avait ensuite séduit la femme de son iils, qui, de chagrin, s'adonna à la boisson et faillit en mourir, mais guérit finalement et entra dans un couvent, à Irgès. Puis, lorsque sa maîtresse, sa belle-fille, mourut, il prit une enfant muette, une petite mendiante, avec laquelle il vivait enoore.

THOMAS G О К и E I E 1 F ,

et qui venait d'accoucher d'un enfant mort né- Chennin ftiisant, pour se rendre à l'hotel où était descendu Ananï, Thomas se rappela tout ce qu'on disait au sujet du vieux, et il sentit que tout à coup TchourolT l'intéressait énormément. Lorsqu'il entr'ouvrit la porte, il s'arrêta respectueusement sur le seuil, d'où l'on n'apercevait que le toit rouillé de la maison voisine. 11 trouva le vieillard assis sur son ht. Il venait de s'éveiller ; arc-bouté sur ses deux bras, les yeux fixés à terre, il était tellement voûté que sa longue barbe blanche s'étalait sur ses genoux; mais, même ainsi, il paraissait énorme.

— Qui est là ? demanda-t-il sans lever les yeux.

— C'est moi. Bonjour, Ananï Sawitch.

Le vieux leva lentement la Icte, ferma à demi les )eux et regarda Thomas.

— Es-tu le fils d'Ignat?

— Justement.

— Bien, viens ici... assieds-toi [)rès de la fenêtre. Voyons si tu es changé!... Veux-lu du thé!'

— J'en prendrai volontiers...

— Garçon! cria le vieux, haussant la voix.

Puis il ramassa toute sa barbe dans sa main et se mit à dévisager Thomas sans dire un mot. Thomas, de son côté, l'examinait en-dessous.

Le grand front du vieillard, dont la teinte ressemblait à du cuir tanné, était tout sillonné de rides. Des cheveux gris et bouclés recouvraient ses tempes et ses oreilles pointues ; des yeux bleus et calmes donnaient une expression de sagesse et presque de candeur a lu partie supérieure de son visage. -Mais de grosses joues et des lèvres épaisses et rouges gâtaient tout. Un long

102 THOMAS G ORDEIEFF.

nez crochu se perdait dans la moustache blanche, et les lèvres du vieillard remuaient constamment en laissant entrevoir de petites dents jaunes et pointues. Il était vêtu d'une chcшi^e en percale rose, serrée à la taille par une ceinture de soie, et de larges culottes noires, enfoncées dans de hautes bottes. Thomas regardait ces lèvres épaisses et se disait que celui-ci était bien tel qu'on le lui avait dépeint.

— J.orsque tu étais gamin, tu ressemblais davantage à ton ])ère, dit TchourolT tout à coup.

Et il soupira :

— Te souviens-tu de ton père? Pries-tu jDCur lui?... Il faut prier! continua- t-il sur une réponse brèxede Thomas. Ignat était un grand pécheur... Il est mort subitement... sans se confesser... Un grand pécheur !

— Pas plus qu'un autre, probablement, répliqua Thomas, blessé dans ses sentiments de piété filiale.

— Que qui, par exemple.»^ demanda sévèrement Tchouroir.

— 11 ne manque pas de pécheurs !

— Il n'y a qu'un homme sur la terre qui soit plus coupable que feu Ignal, c'est ce maudit hypocrite, ton parrain, Taschka, fit le vieux, scandant ses paroles.

— Л ous en êtes sur.'* demanda Thomas avec un sourire.

— Moi, je le sais ! répondit TchourolT d'un ton convaincu.

Et ses yeux se froncèrent.

— Moi aussi j'ai des comptes à rendre à Dieu... ils sont lourds... Je porterai un fardeau bien pesant à ses pieds. J'ai réjoui plus d'une fois le diable.

THOMAS GOUDEIEFF. l83

mais je croisa la miséricorde du Si'iiiiicur, laiidis que Taschka, lui, ne croit à rieu... Tasclika ne croit pas en Dieu, je le sais! et, pour ce manque de foi, il sera puni même sur cette terre !

— Vous le savez aussi? demanda Thomas.

— Aussi ! D'ailleurs je sais qu'il te parait risible de m'entendre parler ainsi... Tu te dis: « Quel voyant! » Mais l'homme qui a beaucoup péché... a toujours de l'esprit : le péché instruit... C'est pourquoi, Maïakin, Taschka est d'une intelligence rare.

En écoutant la voix enrouée et assurée du vieillard, Thomas se disait :

« Il se sent près de sa fin » .

Le garçon d'hôtel entra à ce moment, pâle et comme effaré; il posa le samovar, sur la table, ])uis se sauva vivement à tout petits pas.

Tchouroff s'était levé, il triait des paquets sur le rebord de la fenêtre et parlait sans regarder Thomas.

u Tu es un insolent... Et ton regard est sombre... Dans le temps on voyait plus de gens aux yeux clairs... c'est parce que les âmes étaient plus pures... Tout était plus simple jadis, les hommes et les péchés... à présent, tout s'est complique... hélas! »

11 mit le thé à infuser et se rassit en face de Thomas :

— A ton âge, ton père, — il était honmic de peine à bord d'un bateau, en face de notre village, — à ton âge, Ignat m'apparaissait aussi clair que du verre... On n'avait qu'à le regarder, on devinait tout de suite quel homme c'était. Tandis que j'ai beau te regarder, je ne comprends pas. Qui es-tu ? qui es-tu ? Toimême, mon garçon, tu ne le sais pas... c'est ce qui te

]8/l THOMAS С OUDKIKFF .

perdra... Tous les hommes d'aujourd'hui sont perdus, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes. La vie est une foret encombrée d'arbres arrachés par la Icmpêlc, et il faut savoir y trouver son chemin... où est-il? Tous errent... le diable est heureux. Es-tu marié ?

— Pas encore, fit Thomas.

— Encore ça, pas marié, et sûrement souillé depuis longtemps... Travailles-tu beaucoup, au moins, dans les affaires?

— Assez. Je suis encore avec mon parrain...

— Quel travail faites-vous, à présent? demanda le vieux en hochant la tète.

Ses yeux étincelaient, s'éclaircissaient cl s'assombrissaient lour à tour.

— Vous ne savez pas ce que c'est que le travail ! Dans le temps, un marchand voyageait pour ses affaires en voiture, au milieu des bourrasques, la nuit... il partait ! Des bandits le guettaient sur la route et le tuaient... il mourait en martyr, rachetantses péchés par son sang. . . Л présent, on roule en wagon, on envoie des dépêches... puis, on a encore inventé de parler sans bouger de son bureau, et les gens vous entendent à des lieues de distance... ceci est une invention qui ne va pas sans le secours du diable. L'homme est assis, sans mouvement. . . Il pèche parce qu'il s'ennuie, il n'a rien à faire : des mécanismes font sa besogne. Il n'a aucune peine... et sans peine l'homme est perdu ! Il s'est entouré de machines et il s'imagine que c'est parfait! Il ne voit pas que ces machines sont justement un piège que lui tend le diable. C'est ainsi qu'il vous attrape!... En travaillant l'homme n'a pas le temps de pécher, tandis que

mainteuaul il a loule sa liberté. La liberté fera périr l'homme comme le soleil tue les vers, habitants du sein de la terre. L'homme périra par la liberté !

Le vieux Ananï frappa cinq fois la table du doigt en prononçant ces derniers mots lentement et posément. Son visage rayonnait d'une joie mauvaise, sa poitrine se soulevait, les poils de sa barbe argentée s'agitaient doucement. Ses paroles et son as[)ect firent éprouver un grand malaise à Thomas, car il y discernait une foi inébranlable, et la force de cette foi le troublait. Il oublia, pour l'instant, tout ce qu'il savait sur le compte du vieillard et ce qu'il croyait être la vérité, un inst&nt auparavant.

— Celui qui libère sou corps perd son ame! disait Ananï. — L'expression de ses yeux était si étrange qu'il semblait regarder une autre personne à travers Thomas, une personne dont la souffrance et la terreur le réjouissaient.— Vous tous, gens nouveaux, vous périrez parla liberté... Le diable vous a pris dans ses filets... il vous a enlevé le travail en vous fournissant des machines et des télégraphes, et la liberté dévore déjà les âmes humaines. Dis-moi, pourquoi les enfants sont-ils plus mauvais que les pères? A cause de la liberté. Oui, c'est pour cela qu'ils s'enivrent, qu'ils débauchent les femmes... ils ont moins de santé, ayant moins de travail... ils ont perdu la gaieté, car ils ont plus de soucis... La gaieté vient pendant le repos, et aujourd'hui personne ne se fatigue...

— Allons, fit Thomas, d'un ton bas, je pense qu'on buvait et que l'on prenait les femmes autrefois, tout autant qu'à présent...

— Qu'en sais-tu ? Tais-toi plulùt, s'écria Ananï, les

iS(i

Т II о M A s Г. о n D E I F. F F .

veux brillants. Autrefois, les hommes avalent plus de vipucur... leurs péchés se mesuraient à leur force... Aujourd'hui les forces ont diminué, mais les péchés ont augmente en proportion... et les péchés sont plus vilains... Autrefois, les hommes étaient des chênes... Le jugement de Dieu se fera d'après leurs forces... Leurs corps seront pesés et leur sang mesuré dans des auges... et alors, on verra si le poids de leurs péchés n'a pas dépassé celui de leur sang et de leurs corps... As-tu compris? Dieu ne condamnera ])as le loup qui aura mangé une hrchis; mais si un vil rat a répandu le sang d'une brebis... il condamnera le rat!

— Comment les hommes peuvent-ils savoir de c|uelle façon Dieu les jugera.»* demanda Thomas rêveur. Il faut un juge visible...

— Pourquoi, visible?...

— Pour que les hommes le comprennent.

— Et qui peut me juger, hormis Dieu ?

Thomas jeta sur le vieillard un coup d'œil. se tut" et baissa la tète. Le forçat évadé, tué par Tchouroff, lui revint à l'esprit et il crut de nouveau que cela était vrai, Des femmes aussi, épouses et maîtresses, avaient péri par la faute de ce vieillard, conduites au tombeau par ses lourdes caresses. Il les avait écrasées de sa poitrine osseuse, avait sucé leur sang de ses grosses lèvres, rouges encore et comme humides du sang de toutes ces pauvres femmes, mortes sous l'étreinte de ses longs bras nerveux. Et il était là qui faisait le compte de ses péchés, en attendant la mort tapie tout près de lui. Il jugeait les hommes et se jugeait lui aussi, probablement... et il disait :

« Qui peut me juger, hormis Dieu ? »

THOMAS COnnKIEFF.

— A-t-il peur, oui ou non? se demaudait Thomas. Et il demeura un instant pensif en examinant le

vieillard.

— C'est ainsi, mon garçon! Réfléchis, disait TchourofTen hochant la tête; réfléchis à la façon dont tu dois vivre... vois... ton cœur a de maigres capitaux et des goûts dispendieux... prends garde que tu ne te fasses banqueroute à toi-même ! eh ! eh ! eh !

— Vous ne pouvez savoir ce que j'ai dans le cœur ! répliqua Thomas, blessé par le rire du vieihard.

— Je le vois ! Je sais tout ! parce que je vis depuis longtemps... Oh! oui! depuis coiubien de loinps! Des arbres ont été plantés, ont poussé, puis on les a coupés et on en a fait des maisons... j'ai tout vu et je vis encore... Et parfois, je me remémore mon existence et je me dis : « Est-il Dieu possible à un seul homme d'avoir fait tout ça ? Ai-je vécu tant d'années ? y>

Le vieux regarda Thomas sévèrement, hocha la tête et se tut. Tout devint silencieux. Sur le toit un crépitement se faisait entendre ; le bruit des voitures et des voix montait de la rue. Le samovar chantait tristement. TchouroiT regardait le fond de son verre, lissait sa barbe, et un râle sourd sortait de sa poitrine comme si quelque chose de lourd y eût remué.

— La vie doit te paraître dure sans ton père ?

— Je m'y habitue, répondit Thomas.

— Tu es riche... Jacob mourra, tu sera plus riche encore, il te laissera tout...

— Je n'en ai pas besoin...

— Qu'en fera-t-il? il n'a qu'une fdle, tu devrais la prendre... Elle est ta sœur de lait, mais cela n'a pas d'importance. On peut tout arranger... Marie-toi... il

l88 THOMAS OOUDKIEFF.

n'est pas bon de vivre ainsi. Tu cours les filles, je parie P

— Non.

— Avoue! Eh! eh! le marchand se meurt... J'ai entendu dire par un garde forestier, — après tout, il mentait peut-être. — que les chiens étaient tous des loups au début... que depuis ils ont dégénéré... Il en est de même de notre caste, nous deviendrons aussi des chiens. Nous sommes farcis de science, nous mettons sur nos tètes des chapeaux à la mode; bref, nous faisons tout ce que nous pouvons pour perdre notre indixidualilé... On ne nous distinguera bientôt en rien des autres honmies... Voilà quêtons envoient leurs enfants au lycée... On nivelle tout ! marchands, nobles et bourgeois. On les habille de gris et on leur enseigne à tous la même science... on veut élever les hommes comme on cultive les arbres... Pourquoi faire? Nul ne le sait. Une bûche même se distingue d'une autre, ne fût-ce que par une branche!... et l'on veut que les hommes entrent tous dans un même moule ! Certes, il est temps pour nous autres vieux de gagner le cercueil, oui ! Dans une cinquantaine d'années, personne ne se souviendra plus sans doute que j'ai vécu, moi, Ananï fils, du nom de Tchouroll! Et que moi, Ananï, je ne craignais personne, hormis Dieu!... Oui, dans ma jeunesse, je n'étais qu'un pauvre paysan, possédant tout juste deux hectares de champ, et j'en ai amassé pour mes vieux jours onze mille, tous boisés... et de l'argent, deux millions environ.

— On parle toujours d'argent, interrompit Thomas agacé. El pourtant, quelle joie l'homme y trouve-t-il.^

THOMAS СО li ПК 1 MF F . 1 8q

— Hum ! grommela TcliourolV. Tu feras un mauvais marchand, si lu ne comprends pas la puissance de l'argent...

— Qui la comprend ? demanda Thomas.

— Moi ! lui répondit TchouroiT avec force, et chaque homme intelligent... Jacob la comprend aussi... L'argent? Eh! mon garçon, c'est énorme. Etale-le devant toi et réfléchis à tout ce qu'il représente. Tu t'en rendras compte alors : ce sont des forces humaines, de l'esprit humain. Des milliers d'hommes ont mis leur vie dans ton argent, et des milliers encore l'y mettront... Et tu peux, toi, jeter tout cet argent dans le feu et le regarder brûler!.,. En cet instant-là tu peux te croire (out-puissant.

— Cela ne se fait pas...

— Parce que les imbéciles n'ont pas d'argent... On place l'argent dans les affaires... les hommes trouvent leur vie autour de ces affaires... et toi, tu es le maître de tout ce inonde. Pourquoi Dieu a-l-il créé l'homme? Pour que l'homme s'incline devant lui et le prie... il était seul et sa solitude lui pesait... il voulait la puissance... Et comme il est dit que l'homme est créé à l'image du Seigneur, l'homme aussi recherche la domination. Et qui donc, sinon l'argent, donne la puissance? Voilà!... Aoyons, as-tu apporté l'argent?

— Non, répondit Thomas, dont la tête commençait à tourner à force d'écouter les longues dissertations du vieux, et qui était enchanté de voir l'entretien s'acheminer vers le terrain des affaires.

— C'est fâcheux ! fit TchourotT sévèrement. L'échéance est passée, il faut payer...

— Vous aurez demain la moitié...

I pO Т II о M A s о о R n E I E F F .

— Pourquoi la moitié? Donne tout.

— Nous avons extrêmement besoin de fonds en ce moment.

— Et vous ne les avez pas.»* Pourtant, moi aussi j'en ai Ijesoin.

— Patientez un peu.

— Non, mon ami, je n'attendrai pas... Tu n'es pas comme ton pore... vous autres, blancs-becs, vous n'êtes pas des gens sûrs... Vous pouvez en un mois gâcher la plus belle affaire.. . et c'est moi qui en souffrirais ! Apporte-moi toute la somme demain, ou je fais protester les traites. Ça ne traînera pas.

Thomas regardait TchourolT avec surprise. Ce n'était plus du tout le vieillard qui, d'un air illuminé, discourait, l'instant d'avant, sur le diable. Son visage, ses yeux avaient changé d'expression ; son regard était devenu dur, ses lèvres impitoyables, et sur les joues, vers les narines, apparaissaient de petites veines noires dans un rictus avide. Thomas comprit ({uc, si TchourolT n'était pas payé à l'échéance, il serait sans pitié et déshonorerait la maison en faisant protester les traites.

— Les affaires ne vont pas, hein? demanda Tchourofl". Dis-moi, franchement, où as-tu semé l'argent de ton père ?

Thomas voulut tenter la chance, et dit :

— Les affaires ne sont pas brillantes... on n'a pas de commandes... pas d'arrhes... c'est bien difficile.. .

— Voyons!... faut-il t'aider ?

— Soyez assez bon... reculez les échéances.

— Hum ! par amitié pour ton père, peut-être le ferai je? Voyons un peu...

THOMAS GORDEIEFF. IQI

— A quand les remettrez-voiis? demanda Thomas.

— A six mois.

— Je vous en suis bien reconnaissant...

— De rien. . . tu me dois onze mille six cents roubles. Tu vas accepter une nouvelle traite, tu écriras quinze mille... paye les intérêts d'avance, et je prends une hypothèque sur tes bateaux.

Thomas se leva de sa chaise et dit en souriant :

— Envoyez demain vos traites, j'en payerai intégralement le montant.

Tchouroff se souleva péniblement, lui aussi, et, sans baisser les yeux sous le regard moqueur de Thomas, il dit en se grattant paresseusement la poitrine.

— Soit! ce n'est pas mauvais non phis...

— Merci... de votre bon accueil...

— Ce n'est pas la peine... Tu ne te laisses pas faire... j'aurais pourtant été bien gentil, fit le vieux en découvrant ses tients pointues.

— Ah ! oui ! Quand on vous tombe sous la main !

— Je réchauffe...

— Vous roussissez même, à ce qu'on dit...

— En voilà assez, mon garçon ! dit Tchouroff farouche. Tu te crois très fort, mais c'est un peu tôt. Tu as joué à qui perd gagne et te voilà bien fier... Attends de m'avoir gagné quelque chose, à moi, et lu te réjouiras ensuite. Au revoir ! et apporte l'argent demain.

— Soyez sans crainte. Au revoir!

— Adieu !

En sortant de la chambre, Thomas entendit un bâillement sonore, puis la voix du vieillard qui entonnait un psaume :

laa riioMvs coudicikfi'.

« Sainte Vierge, ouvrez-moi les portes de la clémence céleste !... y>

Thomas emporta de cette visite ime double impression : TchourofTlui plaisait cl lui répugnait en même temps.

Il repassa, une à une, les paroles du vieillard sur le péché, songea à sa foi ardente dans la miséricorde divine, et un sentiment voisin du respect naissait en lui.

« Celui-là aussi parle de la vie... il connaît ses péchés, mais ne gémit pas et ne se plaint de rien... « .l'ai péché... je répondrai de mes fautes. » Oui... Et l'autre.^ »

Il se souvint de la Medinskaïa et son cœur se serra de douleur,

« L'autre joue le repentir... on ne la comprend pas... Est-ce pour éviter qu'on la juge!* ou bien est-ce que réellement son cœur en souffre? « Qui a mission de me juger, hormis Dieu? » a-t-il dit. Voyezvous ça !... »

Thomas crut sentir qu'il devenait jaloux d'Ananï et aussitôt il se rap|)ela comment cet homme avait essayé de le dépouiller. Ce souvenir le remplissait de dégoût pour le vieillard et il n'arrivait pas à concilier les sentiments contraires qu'il lui inspirait. Il était perplexe et pensif lorsqu'il arriva chez Maïakin.

— Je viens de chez Tchouroft! dit-il en prenant une chaise, devant la table où était servi le thé.

Maïakin était vêtu d'une robe de chambre crasseuse, un livre de comptes à la main. Il s'agita sur son fauteuil de cuir et dit avec animation :

— Verse-lui vite du thé, Lioubov!... Allons,

THOMAS COUD i: 1 1; if. t qS

raconte, Thomas ? Je dois rtrc à neuf heures au Conseil, parle vite.

Thomas raconta en ricanant l'offre de Tchouroff de renouveler les traites.

— Eh ! soupira Maïakin avec regret en hochant la tête. Tu as tout gâché, mon ami. Si on peut y aller aussi carrément! PlTf!... C'est le diable qui m'a poussé à t'envoyer chez lui. J'aurais dû le voir moimême. Je l'aurais tourné autour de mon petit doigt !

— J'en doute ! Il dit : « Je suis un chêne... »

— Un chêne?, . . et moi une scie. Un chêne! Le chêne est un bel arbre, mais ses fruits ne servent qu'à nourrir les cochons... Résultat : le chêne n'est qu'un imbécile !

— Mais puisqu'il faut quand même payer...

— Ce n'est jamais pressé!... pour les gens d'esprit. Mais toi, tu voudrais y courir à toutes jambes, pour porter ton argent... Drôle de marchand!...

Jacob Tarassovitch était positivement mécontent de son fdleul. Il faisait des grimaces et donnait impérieusement des ordres à sa fille, qui assistait silencieuse à ce colloque et servait le thé.

— Approche-moi le sucrier... lu vois bien que je ne puis l'atteindre...

Le visage de Lioubov était pale, ses yeux troubles et ses gestes lents et gauches. Thomas la regarda et pensa : « Quelle douceur devant son père ! »

— De quoi avez-vous parlé ? lui demanda Maïakin.

— Du péché ! . . .

— Naturellement! Chacun apprécie son œuvre... et il est fabricant de péchés. Л oilà assez longtemps

19Д TIIO^IASGORDEIEFF.

qu'on irémil après lui dans l'enfer et au bagne... on s'ennuie, on l'attend avec impatience...

— « Il parle très bien, dit Thomas tout en remuant le sucre dans son thé. »

— A-t-il dit du mal de moi ? s'informa Maïakin, l'air moitié piqué, moitié souriant ;

— Un peu...

— Qu'as-tu répondu ?

— J'ai écouté...

— Ilum ! et qu'as-tu entendu ?

— (( Il sera pardonné aux forts et il n'y aura point de pardon pour les faibles... »

— Quelle trouvaille ! Les puces elles-mêmes savent cela !

Cette façon dédaigneuse de traiter TchourolT agaça Thomas sans qu'il sût au juste pourquoi, et. regardant bien en face son parrain, il lui dit :

— Il ne vous aime pas, c'est certain.

— Moi. mon ami, personne ne m'aime! déclara Maïakin avec orgueil. Du reste, il n'y a aucune raison pour que l'on m'aime, je ne suis pas une fille... Mais, en revanche, on m'estime... et on n'estime que ceux que l'on craint...

Le vieux cligna malicieusement de l'œil en regardant son filleul...

— Il parle très bien... reprit Thomas, il se plaint, il dit que la race des marchands dégénère... On enseigne à tout le monde la même science, prétend-il, podr que tous soient égaux... tous faits à la même mesure...

— Et il trouve que ce n'est pas convenable ? '^^ Je crois... oui.

THOMAS GORDEIEFF. igS

— Im-bé-cile ! fit Maïakin, plein de mépris.

— Pourquoi donc? lui demanda Thomas, incrédule. Vous pensez que c'est bien?

— Ce qui est bien, nous l'ignorons, mais ce qui est intelligent nous pouvons le voir... Du moment que l'on prend des gens dans tous les coins pour les réunir en un mome endroit et leur inculquer les mêmes idées, nous devons admettre que c'est intelligent. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un homme dans la constitution de l'Etat? Rien do plus qu'une brique, et les briques doivent avoir toutes les mêmes dimensions. Gomprends-lu maintenant? Si les hommes ont tous le même poids et la même taille, je puis les grouper à ma fantaisie.

— Gomme c'est agréable d'être une brique ! fit Thomas sombre.

— Il ne s'agit pas d'agrément, mais de nécessité. Si tu es pétri d'un métal dur, on ne te polira pas... Il n'est pas facile d'eflacer la physionomie première de tout homme!... mais certains se transforment en or pur sous les coups de marteau... Si la tête se fend sur l'enclume, tant pis! c'est qu'elle était faible.

— Puis, il a parlé du travail... les machines font tout, prétend-il, c'est pourquoi les hommes se gâtent. . .

— En voilà encore des histoires ! s'écria Maïakin avec une moue méprisante. Quel plaisir peux-tu trouver à écouter de telles balivernes?... Et à propos de quoi ?

— Est-ce également faux? demanda Thomas, avec un rire forcé.

' — Que peut-il dire de jusle? Une machine! Vieille

1()() THOMAS С. О li 11 E I H К r .

hùchc ! a-t-il jamais songé en quoi était faite une machine? En fer! par conséquent, elle ne j^eut inspirer de la pitié. On la fait travailler et elle fabrique des roubles ; sans aucune réflexion, sans aucun souci... on la lâche, elle tourne. Tandis que l'homme est agité et misérable... parfois morne il est très malheureux... Il hurle, il gémit, il pleure, il supplie, il s'enivre... ah! que je vois dans l'humanité de choses superflues ! Tandis que dans une machine, comme dans un mètre, on ne trouve rien de plus que ce qu'il faut, tout juste, pour que l'un et l'aulrc remplissent les fonctions auxquelles ils sont deslini's. Allons, je dois m'hahiller... il n'est que temps.

Il se leva et quitta la chambre en traînant ses pantoulles. Thomas le suivit du regard et murmura en fronçant les sourcils :

— Du diable si l'on |)eut y comprendre quelque chose !... l'un dit blanc, l'autre noir...

Puis il prit congé de Lioubov et se dirigea vers son cercle.

La nuit tombait, l'air était frais. Un vent froid et vif tourbillonnait dans la rue, soulevant la poussière et la lançant aux yeux des passants.

Il faisait noir et des silhouettes hâtives glissaient dans l'obscurité. Thomas cherchait à se garantir de la poussière, fermait les yeux et pensait :

« Si je rencontre une femme, Sophie Pavlovna m'accueillera gentiment, comme par le passé... .l'irai la voir demain... Si c'est un homme, je n'irai pas demain..., je patienterai encore... »

Il rencontra un chien et cela le mit en fureur... Il lui aurait volontiers cassé sa canne sur le dos... En

TTIO^IAS GOUDl. II.FF. IfJ'J

arrivant au cercle, la première figure de connaissance qu'il vit fut celle dn joyeux Ouchtitcheff. Adossé à la porte du butTet, il causait avec un gros homme, orné d'une moustache énorme ; mais, dès qu'il aperçut Gordeiefî, il s'avança souriant et lui dit :

— Bonjour, modeste millionnaire !

Ce garçon plaisait à Thomas à cause de son caractère gai et ouvert, et c'était toujours avec plaisir qu'il le voyait. Il lui tendit cordialement la main :

— Gomment savez-vous que je suis modeste? lui demanda-t-il.

— Voilà un homme qui mène une vie d'ermite, ne boit pas, ne joue pas, ne court pas les femmes... A propos ! savez-vous, Thomas Ignatitch, que notre incomparable patronnessc nous quitte demain pour aller passer l'été à l'étranger ?

— Sophie Pavlovna ? demanda lentement Thomas.

— Elle-même! Le soleil de ma vie se cache... et peut-être aussi de la vôtre ?

OuchtitchefT fit une grimace comique et malicieuse en regardant Thomas bien en face. Ce dernier était immobile et sentait sa tète tomber sur sa poitrine, malgré l'efTort qu'il faisait pour se raidir.

— Oui, notre radieuse aurore!...

— La Medinskaïa va partir? articula une grosse voix. Parfait! j'en suis ravi...

— Pardon... et pourquoi? s'écria OuchtilchofT. Thomas souriait bêtement et regardait d'un air

éperdu l'homme qui se tenait à coté d'Ouchtitchelï. Celui-ci. d'un geste affecté, lissait sa moustache et il s'en échappait un flot de paroles grasses, lourdes et grossières qui semblaient se déverser sur Thomas.

— Mais, parce que, de celle façon, la ville aura une cocotte de moins.

— Fi ! Martin Nikititch ! s'écria Ouchtitchelî en fronçant les sourcils. Un reproche !...

— Л quoi voyez-vous qu'elle est coquette ? demanda Thomas, morose, en s'avançant vers le compagnon d'Ouchlilcheiï.

Celui-ci le toisa d'un regard dédaigneux, se détourna et, tirant sa cuisse, il scanda ces mots :

— Je n'ai pas dit « coquette »... En tout cas, déclara Ouchtitcheff, d'un ton conciliant, très agité, on ne peut pas parler ainsi d'une femme qui...

Mais Thomas l'interrompit :

— Attendez ! Je désire demander à monsieur ce que c'est... quel est le mot qu'il a dit.

Thomas prononça ces paroles d'une voix ferme et décidée. Il enfonça ses mains dans les poches de son pantalon et bomba la poitrine, ce qui donna à toute sa personne un air de défi. L'homme à l'épaisse moustache le toisa de nouveau et sourit :

— Messieurs..., suppliait Ouchtitcheff.

— J'ai dit : « cocotte », répéta l'homme, avançant les lèvres, comme s'il dégustait ce mot. Si vous ne le comprenez pas, je puis vous l'expliquer...

— Oui, c'est ça, dit Thomas avec un profond soupir et sans le quitter des yeux, ayez la honlé de vous expliquer. . .

Ouchtitcheff leva les bras au ciel et il se mit un peu de côté.

— Une cocotte, puisque vous désirez le savoir, est une femme que l'on paie, continuait l'autre à mi-voix, approchant de Thomas sa grosse face joufflue.

THOMAS C.ORDEIEFF. I99

Thomas poussa un grognement sourd et avant que son interlocuteur eût songé à se reculer, il le saisit à pleine main par ses cheveux bouclés et grisonnants.

D'un geste convulsif, il se mit à secouer cette tête et tout ce corps énorme, et massif, rythmant ses mouvements clc paroles cadencées.

— N'insulte pas... derrière le dos... insulte... bien en face... en face...

Il éprouvait une jouissance âpre à voir s'agiter en l'air les deux gros bras et les deux jambes de l'homme qu'il secouait ainsi, effondré sous lui et traînant déjà sur le parquet. Une montre en or s'était échappée de son gousset et, accrochée à la chaîne, roulait sur son gros ventre proéminent. Ivre de sa force et de l'humiliation infligée à ce personnage qui se donnait des airs si importants, Thomas ressentait une joie féroce et comme des frissons de volupté. Heureux de sa vengeance, et tout en continuant à traîner par terre sa victime, il poussait des grognements sourds et furieux dans une sorte de déhre sauvage.

En cet instant, un sentiment d'une intensité extrême le dominait: il lui semblait qu'il s'était libéré d'un poids qui depuis longtemps oppressait sa poitrine.

Tout à coup il sentit qu'on le saisissait par derrière il la taille et aux épaules ; quelqu'un s'accrochait à son bras, le brisait ; on lui écrasait les pieds. Cependant, insensible, les yeux injectés de sang, il s'acharnait toujours sur la masse noire et lourde qui gémissait pantelante sous sa main... Enfin, on réussit à lui arracher sa victime; il fut immobilisé sous le poids de plusieurs corps et distingua, au travers d'un brouillard

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