‹ Thomas Gordeieff;Chapitre 5 sur 8 · THOMAS (;()П ПК 1 1; I' F · texte numérisé non relu

THOMAS (;()П ПК 1 1; I' F

rouge, devaiil lui, [)пг terre, à ses ])ieds, l'Iiumme qu'il avait assommé. Décoifîé, cbourille, il remuait les jambes sur le parquet, essayant de se relever ; deux lionmics en noir le soutenaient sous les aisselles, ses bras pendaient j)itoyables, comme deux ailes cassées, et il criait à Thomas d'une voix entrecoupée de sanglots convulsifs :

— Connucnl a-t-on osé... me battre! Comment a-t-on os(' ! Je suis décoré!... misérable! J'ai des (Mifants... tout le monde me connaît... Canaille sauvage ! Oli ! oh !... Je veux un duel !

Pendant ce temps, OuclilitchcH" souillait à l'oreille de Thomas :

— Allons-non s-cn ! mon cher ami, au nom du ciel !

— Attends, que je lui fourre mon pied sur la gueule! hurlait Tlionias.

On l'entraîna hors de la salle. Ses oreilles tintaient, son cœur battait à se rompre, mais il se sentait gai et dispos. Sur le perron du cercle, il aspira avec satisfaction une bouffée d'air frais et dit à Ouchtitcheff avec un sourire plein de bonhomie :

— Je lui ai donné une fameuse raclée, hein?

— Ecoutez ! s'écria le joyeux secrétaire indigné. Excusez-moi, mais c'est un acte sauvage ! Du diable... si j'ai jamais vu une chose pareille...

— Mon bon ami ! fit Thomas affectueusement. Voyons, ne l'a-t-il pas mérité!' N'est-ce pas une canaille? Peut-on raconter ces choses-là derrière le dos d'une femme? Il faut aller à elle et le lui dire en face...

— Permettez... que le diable vous emporte! Ce

Tiio^f л s но II Di;i ], ГГ

n'est pourtant pas à cause d'elle que vous l'avez ainsi battu ?

— Comment, pas à cause d'elle? A cause de quoi alors? répliqua Thomas stupéfait.

— De quoi? Je n'en sais rien... mais il est évident que vous aviez des conqjles à régler cnscnd^le. Fi ! mon Dieu ! quelle scène ! Je ne l'oublierai pas jusqu'à mon dernier soupir.

— Mais qui est-ce, au f;ut, ce bouliomme-là? demanda Thomas en éclatant de rire. Comme il criait, l'imbécile !...

OuchtitchefT regarda attentivement Thomas et lui posa cette question :

— Dites donc... vous ignorez réellement qui vous avez Ггар]№? Et c'est uniquement à cause de Sophie Pavlovna ?

— Je vous le jure ! répliqua Thomas.

— Ah bien ! que le diable m'emporte si cela a une apparence de bon sens !

Il s'arrêta, haussa les épaules avec perplexité, puis se remit à marcher, jetant à Thomas un regard de côté.

— Vous payerez cela très cher, Thomas Ignatitch...

— Il me traînera devant les tribunaux?

— Dieu veuille que ce ne soit que cela... Il est le gendre du Vice-Gouverneur.

— Allons donc! s'écria Thomas, dont le visage s'allongea.

— Oui, la main sur le cœur, c'est un misérable et un fdou... Partant, il faut bien avouer qu'il méritait la correction. .. mais, si l'on prend en considération que la dame dont vous avez pris la défense est aussi...

THOMAS GORUEIEFF,

— Asbcz...! fil riiomas linlerrompanL d'un Ion l'crme et lui posant la main sur l'épaule. Tu m'as toujours été sympathique... et te voilà à mes côtés en ce moment... je comprends et je sais apprécier... Seulemcnl. ne dis pas de mal d'elle... Quelle qu'elle soit selon vous, pour moi... elle m'est chère... elle est la meilleure... Je te le dis franchement... puisque tu as bien voulu me suivre : ne la touche pas... Je l'estime parfaite : donc, elle est parfaite...

La voix de Thomas traliissait une profonde émotion. Ouchtitcheff le regarda et répondit, rêveur :

— Л ous êtes un drôle de corps. . . il faut bien l'avouer

— Je suis un homme simple... sauvage. Je l'ai rossé, et me voici heureux... Advienne que pourra !..

— J'ai bien peur qu il n'en advienne rien de bon.. Franchise pour l'raucliise : vous me plaisez aussi., quoique... hum! \ ous êtes très dangereux. Lorsqu'il vous prend un accès chevaleresque, on risque fort une terrible tripotée...

— Allons donc! C'est bien la première fois... et je n'assomme pas tous les jours quelqu'un ! dit Thomas, confus.

Son interlocuteur se mit à rire.

— Quel monstre vous êtes! mais... écoutez : se livrer à un pareil pugilat, c'est d'un sauvage... excusezmoi... Pourtant je dois vous dire que dans le cas actuel, votre choix s'est trouvé heureux. \ous avez tapé sur un débauché, un cynique, un parasite... un homme qui, ayant dépouillé ses neveux, est resté impuni...

— Dieu merci ! dit Thomas avec satisfaction ; je l'ai un peu châtié !

THOMAS GOUDEIEFF. 2o3

— Vous appelez cela un peu P Soil, meltons que ce soit un peu... Seulement, voyez- vous, mon enfant, permettez-moi de vous donner un conseil, je suis un homme de loi... Ce Kniazeff est un misérable, oui! Mais on n'a pas le droit de frapper même un misérable, car c'est un être social, sous la garde paternelle des lois. On n'ose pas le toucher, tant qu'il ne franchit pas les limites du code pénal... Et même alors, ce n'est pas vous, mais nous, les juges, qui devons lui apphquer la peine. Et vous, veuillez patienter...

— Vous tombera-t-il bientôt entre les mains?... demanda naïvement Thomas.

— Nul ne sait. Comme ce n'est pas un sot, il y a des chances pour que cela n'arrive jamais. Et il vivra le restant de ses jours, à l'égard de la loi, sur un pied d'égalité avec vous et moi. 0 mon Dieu! qu'est-ce que je raconte là?...

Et Ouchtitcheir soupira d'un air comique.

— Si tu trahis le secret professionnel !... dit Thomas en souriant.

— Ce n'est pas un secret. . . mais je ne dois pas paraître léger. . . Diable ! toute cette histoire m'a surexcité. Vi'ai ! Némésis reste fidèle à elle-même, alors même qu'elle rue simplement comme un cheval.

Thomas s'arrêta nel, comme s'il avait rencontré un obstacle sur son chemin. Ouchtitchelf continuait à bavarder.

— Némésis, с est la déesse de la Justice; mais qu'avez-vous ')

— Tout ceci a commencé par l'annonce de son départ, dit Thomas d'une voix sourde, parlant lentement, comme avec effort.

•лоц THOMAS сошя:! i:ii'.

— Quel déparl!'

— Sophie l'avlmna...

— Oui, elle s'en \a... eli bien;*

Il se tenait en face de Thomas cl le regardait en souriant. Gordeien* se taisait, la lête basse, creusant la terre du bout de sa canne.

— Marchons ! dit Ouchtilchefl".

Thomas se mil en mouvement, balbutiant avec indilïércnce :

— Eh bien, qu'elle parte... Seul, sans elle... OuchtitchelV faisait le moulinet avec sa canne et

sifflolait, jclaut à la dérobée des regards sur son compagnon.

— Est-ce que je ne puis vivre sans elle? fit ЧЪотаз, le regard perdu devant lui.

1']1, après un court silence, il répondit avec conviction:

— Admirablement.

— l'xoulez! s'écria Outchlilclieir, je vais vous donner un bon conseil... Un homme doit, avant tout, cire lui-mcmc. \ous clés un homme épique, pour ainsi dire, le lyrisme ne vous va pas. Ce n'est pas voire genre...

— Écoutez, cher monsieur, parlez-moi plus simplement, dit Thomas, qui l'avait écouté avec une grande attention.

— Plus simplement!' Bon!... je veux dire que vous feriez mieux d'oublier celle dame... Elle est pour vous... du poison,

— C'est précisément ce quelle prétend, ajouta Thomas.

— Elle vous a dit ça? fit Ouchlitchefl' étonné. El il devint pensif.

THOMAS OOUDEIEFF. 2o5

— Hum ! Tiens, si nous allions souper?

— Volontiers, répondit Thomas.

Et tout d'un coup, il poussa un sfrognement sauvage, serra les poings et les ])raiidil en l'air :

— Allons-y, allons ! Et ce (pie je vais m'en donner ! Après... gare là-dessous !

— Pourquoi, mon Dieu? Nous souperons tranquillement.

— Non, attends, dit Thomas d'une voix déchirante de tristesse, en lui posant la main sur l'épaule. J'en ai assez, après tout! Suis-je moins (juc les autres? Tout le monde vit, s'agite, se remue, chacun poursuit son hut... Moi, je m'ennuie. Chacun est satisfait de lui-même... et ceux qui se plaignent, ils mentent, les misérables ! Ils le font pour dissimuler la vérité, pour la galerie. Je n ai pas besoin de feindre, moi : je suis un imbécile. Moi, mon ami, je ne comprends rien, je veux vivre, tout simplement! Je ne sais pas penser... je suis écœuré... l'un me dit une chose, l'autre une autre. Fi! Et elle...? ah! si tu savais, tout ce que j'avais mis d'espoir en elle ! . . . j'en attendais. . . Qu'attendais-je? Je n'en sais rien... Mais elle est la meilleure. Et je croyais en elle... j'étais convaincu qu'elle me dirait un jour des paroles dont elle seule avait le secrcl... Ses veux, mon ami... Dieu, qu'ils sont beaux! J'ai honte de les regarder... Je disais donc que je pensais entendre d'elle quelques paroles... qui me feraient tout comprendre... Ce n'est pas seulement de l'amour pour elle, c'était une âme tout entière que je lui apportais. . . Je cherchais. . . je croyais que puisqu'elle était si belle, je deviendrais auprès d'elle un homme comme les autres...

THOMAS г, о 11 D Е I к F F ,

OuclilitchclT regardait son interluculcur et écoutait les paroles incohérentes et lourdes qui tombaient de ses lèvres. 11 voyait les muscles de son visage tressaillir sous l'efTort de la pensée qui cherchait à s'exprimer d'une façon intelligible, et il sentait, derrière tous ces mots sans suite, un profond et sincère chagrin.

Ce grand garçon vigoureux cl sauvage qui marchait d'un j)as allongé et inégal le long du trottoir, inspirait, dans sa détresse, une profonde pitié. Sautillant derrière lui, sur ses jambes courtes, OuchlilchelT comprenait qu'il était de son devoir de chercher à calmer Thomas. Tout ce que ce dernier avait dit et fait ce soir-là éveillait sa sympathie; il se sentait, de plus, très flatté de la confiance (|ue lui témoignait le jeune richard. Mais il était décontenancé par cette franchise brutale, qui l'avait brusquement étreint de sa force obscure et, quoiqu'il possédât déjà, malgré sa jeunesse, des phrases toutes faites pour les différentes circonstances de la vie, il ne les trouva pas de suite.

— Tout est sombre et étroit autour de moi, continuait Gordeieflf; je sens un poids qui m'écrase les épaules... mais qu'est-ce? je ne puis le comprendre. Il me gène... et entrave ma liberté d'action. Lorsque je prèle l'oreille, tous parlent de façon différente. Elle seule aurait pu me dire...

— Eh ! mon vieux, interrompit OuchlitchefF, en le prenant amicalement sous le bras, cela ne peut aller ainsi ! A peine entrez- vous dans la vie que déjà vous faites de la philosophie ! Ça ne va pas ainsi. La vie nous est donnée pour vivre ! Donc, vivez et faites vivre

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les autres : voilà la philosophie. Quant à cette femme, hah! est-elle donc le centre de l'univers?... Si vous le désirez, je vous ferai connaître une personne remarquable, un poison qui ne laissera plus, au bout d'un instant, un atome de philosophie dans votre ame ! Une femme extraordinaire, et qui sait jouir de la vie ! C'est aussi un être épique! Et belle!... une vraie Phryné, je puis le dire ! Vous ferez bien la paire, tous les deux. Au diable! C'est vraiment une idée magnifique... je vous la ferai connaître. Un clou chasse l'autre.

— J'ai conscience, dit Thomas, sombre et triste, que, tant qu'elle vivra, je ne pourrai avoir aucune femme.

— Quoi ! un garçon vigoureux et frais comme vous? Oh ! s'écria Ouchlitclieff.

Et il se mit à chapitrer Thomas sur la nécessité de trouver un dérivatif à son humeur noire en faisant la noce avec des femmes.

— Ce sera superbe et c'est indispensable pour vous, croyez-moi ! Votre conscience... pardon ! votre définition est quelque peu inexacte... ce n'est pas votre conscience qui vous gêne, mais votre timidité, je suppose... Vous vivez en dehors de la société, vous êtes timide et gauche... vous vous en doutez... et c'est ce sentiment que vous nommez conscience. Il ne peut en être question pour le moment... Et qu'avez-vous à faire de votre conscience, puisqu'il est tout naturel que l'homme s'amuse, du moment que c'est une nécessité et que c'est son droit ?

Thomas emboîtait le pas à son compagnon et regardait la rue devant lui. Elle s'étendait entre deux rangées de hautes maisons, faisant songer à un chenal

plein de ténèbres. \i\\e semblait ne pas avoir de fui, et charriait au loin quelque chose de sombre et d'indcMlnissable qui arrêtait la respiration. La voix persuasive et amicale d'Ouchtitchell' résonnait aux oreilles de Thomas, monotone, et, quoiqu'il ne cherchât pas à comprendre ses paroles, elles se collaient à lui (^oumie de la glu ; et il les retenait involontairement. Malgré la présence de son compagnon, il se sentait perdu dans l'obsciirilé. Celte pensée l'enveloppait et l'entraînait à la suite d'OuchtitchelT. Une grande lassitude s'était emparée de lui et lui ôtait tout désir de résister aux sollicitations de celui-ci el, du resie, à quoi bon résister?

— l^a discussion n'est pas utile à tout le monde, disait Ouchtitchefï. jouant avec sa canne et se grisant de sa propre science. Et si tous discutent, qui donc vivra ? On ne vit qu'une fois. El il est sage même de se presser, je vous le jure. Mais à quoi bon parler? autorisez-moi à vous secouer un peu. Allons tout do suite dans une maison très gaie... elle est habitée par deux s(eurs... En voilà qui savent rire ! Décidez-vous!

— Pourquoi pas? Allons-y, dit Thomas avec calme et en baillant. N'est-il pas un peu tard? demanda-t-il en examinant le ciel chargé de nuages.

— Il n'est jamais trop tard pour elles ! s'écria gaiement OuchtitchefF.

Trois jours après la scène du cercle, Thomas se trouvait à sept lieues de la ville, sur le chantier servant à l'exploitation forestière du marchand Ivantzefî, en compagnie du fils de ce dernier, d'Ouchtitcheff, d'un monsieur très sérieux, qui avait des favoris, une tète chauve et un nez rouge, et de quatre femmes...

Le jeune Ivanlzelî portait un pince-nez , il était pale, maigre, et lorsqu'il se tenait debout, ses mollets tremblaient continuellement comme s'ils eussent été indignés de supporter ce corps chétif, velu d'une houppelande à grands carreaux, avec un capuchon dans les plis duquel remuait, lamentable, une petite tête coiffée d'une casquette de jockey. Le monsieur aux favoris l'appelait Jean, et il ])rononçait ce nom comme s'il avait été affecté d'un rhume chronique. La compagne de Jean était une femme forte et grande. Sa tête aplatie des deux côtés, son front bas et fuyant, son nez

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long et pointu, la faisaient ressembler à un oiseau. Ce visage, laid, était impassible ; seuls les yeux, des petits yeux froids et ronds, souriaient toujours, pleins de malice et de perspicacité. La compagne d'OuchtitcbefT s'appelait Vera. C'était une personne élancée, pâle, avec des cheveux roux ; elle en avait une telle quantité qu'elle semblait coi liée d'un énorme casque qui lui descendait sur les joues et le cou. masquant son front élevé qu'éclairaient deux grands yeux bleus, calmes et indolents.

Le monsieur aux ftivuris élait assis à cùlé d'une jeune fdle. très fraîche, qui ne cessait de rire des propos qu'il lui débitait, penché sur son épaule.

Quant à l'amie de Thomas, c'était une brune, svelte. tout habillée de noir. Elle avait le teint mat, les cheveux ondulés, et se tenait très droite, la tête haute, avec un regard fier, plein de condescendance pour tous ceux qui l'entouraient. On voyait tout de suite qu'elle se considérait comme la personne la plus importante de la réunion.

La compagnie s'était installée sur un radeau, dernier maillon d'une longue chaîne, tout à fait en amont de la nappe déserte du fleuve. Des planches avaient été posées sur la surface rugueuse des arbres et. au milieu de l'ilot flottant, se dressait une table autour de laquelle traînaient des bouteilles vides, des paniers à provisions, des bouts de papiers, des épluchures d'oranges... Dans un coin, sur un amas de terre, brûlait un tas de bûches, et un paysan, accroupi devant le feu, se chauffait les mains, tout en jetant de temps à autre un regard sur les maîtres réunis autour de la table. Celle-ci était garnie de fruits et de

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vins ; mais les convives, fatigués d'une fête qui durait depuis deux jours, et d'un repas copieux qu'ils venaient de terminer, paraissaient mal disposés. Tous contemplaient la rivière et la conversation languissait, coupée par de longs silences.

Il faisait une journée de printemps claire et vivifiante. Un ciel froid et pur s'étendait majestueusement au-dessus de l'immense nappe d'eau trouble, immobile comme le ciel et vaste comme la mer, que le fleuve avait copieusement étalée sur les prairies fécondes. Au loin, les massifs montagneux s'estompaient, doucement noyés dans une fumée bleuâtre où scintillaient, pareilles à de grandes étoiles, les croix des églises. De ce côté de l'horizon, la rivière présentait beaucoup d'animation. Des bateaux la sillonnaient dans tous les sens, et leur rumeur confuse arrivait comme un gros soupir jusqu'aux radeaux et jusqu'aux prairies que le mouvement lent de l'eau emplissait de sons ouatéS;, indécis, très doux. D'énormes chalands se suivaient à la fde, remontant le courant et déchirant, comme de monstrueuses bêtes, la surface paisible du fleuve.

Les cheminées des remorqueurs vomissaient des torrents de fumée noire qui se dispersait lentement dans l'air frais, plein de la clarté éblouissante du soleil. Une sirène déchirait l'air de son cri furieux de bête énorme, exaspérée par l'cfFort. Cependant autour du radeau, sur les prairies, régnait le silence, une paix profonde. Quelques arbres, émergeant audessus de l'eau se couvraient de jeunes pousses d'un vert éclatant. L'inondation avait atteint leurs cimes qui se reflétaient dans l'eau et prenaient l'aspect de

TU ом л s с. ouui: i v.vv .

splières légères, u'allcndaat qu'un souille d'air pour se mettre à voguer, gracieuses, sur la nappe miroitante du fleuve.. .

La femme rousse fixait l'horizon d'un œil rêveur et elle se mit à chauler sur un rythme plaintif :

Le long de la Volga, Passe un liatcau léger.,.

La brune fronça les sourcils, ferma à demi ses grands yeux sévères et dit avec mépris :

— Nous nous ennuyons bien assez sans cela !

— Laisse-la donc chanter! fit Thomas avec bonhomie, en se penchant vers son amie.

Il était })àle, ses yeux jetaient des éclairs et un sourire paresseux et incertain errait sur ses lèvres.

— Chantons tous en chœur! proposa le monsieur aux favoris.

— Non, il vaut mieux qu'elles chantent toutes les deux! s'écria Ouclitilcheir très animé. Vcra, déclame cette chanson... tu sais? a A. l'aurore j'irai! »

— Comment est-ce? Pauline, chantez, je vous prie! Pauline — c'était celle qui riait tout le temps —

se tourna avec déférence vers la brune et lui demanda:

— Peut-on chanter, Sacha?

— Je chanterai moi-même... déclara l'amie de Thomas.

Et se tournant vers la femme au profil d'oiseau :

— Vassa, tu vas chanter avec moi, fit-elle d'un ton de commandement.

Vassa interrompit instantanément sa conversation avec IvantzefI, se passa la main sur le cou et fixa ses yeux sur ceux de sa sœur. Celle-ci se leva

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s'appuya d'une main sur la table et, la tête orgueilleusement rejetée en arrière, elle commença d'une voix forte, presque masculine :

Celui-là est heureux Qui n'a pas de soucis, Ni сГашоиг clans le cœur !

Sa sœur pencha la tête et gémit, d'une une voix de mezzo-contralto, plaintive et lente :

Et je sens, moi, pauvre fille!

Les yeux étincclants, Sacha reprit, à l'octave plus bas :

Que mon cœur est aride comme les pierres.

Les deux voix se mêlèrent et se mirent à planer audessus de l'eau dans une belle harmonie, captivante, où vibrait tout un monde de sentiments. L'une exhalait la souffrance intolérable d'une anie torturée, des plaintes amères, des sanglots impuissants et désespérés. (iOmme un poison subtil, elle distillait son chagrin et ilierchait à noyer dans des larmes le l'eu de ses tourments. L'autre, plus profonde et plus mâle, l'cspirait la haine; dans un concert d'imprécations mortelles, elle s'élevait impuissante et altérée de vengeance... Les vers de la chanson se détachaient, un à un, lentement, et la voix s'envolait libre, sonore et pleine. Frémissante sous l'injure, exaspérée par l'outrage, elle ne se plaignait pas; elle réclamait du sang et chaque mot criait éperdument vengeance...

.le le lui rovauiliMi ! . . .

chantait sur un mode plaintif, Yassa, les yeux clos.

Je l'allolerai d'amour, je le torturerai!...

reprenait Sacha avec violence, lançant dans l'air des notes vigoureuses et pleines, pareilles à des coups... Puis changeant tout à coup de rythme, d'une voix plus haute, lentement, comme sa sœur, elle se mit à proférer des menaces empreintes d'une joie lascive :

Il sera lui aussi plus aride que le veut, IMiis sec que l'Iiorbo faucliée, ЛггагЬГч' et quc^ la l)riso sèche...

Accoude sur la table, la tète penchée, les sourcils froncés, Thomas considérait le visage de la chanteuse et ses yeux noirs à demi fermés. Elle laissa errer au loin son regard où brillait un feu sombre et farouche et l'on eût dit que la voiv veloutée qui sortait de sa poitrine s'éclairait elle-même à la lueur mystérieuse de .ses yeux perdus vers les vagues horizons...

'i'iiomas se souvint de ses caresses et pensa : « D'où sort-elle? Elle vous donne le frisson. » OuchlitchelT, serré contre son amie, écoutait la chanson avec une figure béate et rayonnante de plaisir.

Le monsieur aux favoris et IvanlzelT buvaient et échangeaient quelques paroles à voix basse, penches l'un vers l'autre. La femme rousse examinait rêveuse, la paume de la main d'Ouchtitcheff qu'elle tenait entre les siennes, et la jeune fdle, tout à l'heure si gaie, paraissait attristée; la tête baissée, elle écoutait la chanson, sans remuer, comme ensorcelée. Le paysan se rapprocha, abandonnant son feu. Il marchait avec

précaution sur les planches, se haussant sur la pointe des pieds, les mains croisées derrière le dos, toute sa large face barbue transiigurée par un sourire de joie extatique .

Oh! devine donc, élu de mon cœur!

soupirait langoureusement \assa. l^t sa sœur, raidissant tout son buste, élevant encore davantage sa le te dans un geste superbe, répondait d'une voix puissante et triomphale par le vers de la fin :

La (loulour de mon amour méprisé.

La chanson terminée, elle promena autour d'elle un regard fier et s'asseyant auprès de Thomas, lui passa son bras autour du cou, d'un geste fort et calme.

— Est-elle belle, ma chanson?

— Superbe! soupire Thomas, avec un sourire. Cette musique l'avait ému. Son cœur était altéré

d'amour et tressaillait encore, tout plein de mélodie ; cependant au mouvement caressant de Sacha, devant tout le monde, il se sentit gcné.

— Bravo! bravo! Alexandre Savielievvna ! criait Ouchtitchefl', tandis que tous les autres applaudissaient.

Mais Sacha n'y prétait aucune attention et, serrant Thomas contre elle, elle lui disait, majestueuse :

— Il faut me donnez un beau cadeau pour celte chanson...

— Bien ! tu l'auras, fit Thomas.

— Quoi?

— Que veux-tu?

— Je te le dirai en ville... VA si lu me donnes ce que je désire..., oh ! comme je t'aimerai !

— Ce sera pour le cadeau... il \aiidrait mieux que ce fût pour rien. ..

Elle le regarda Iranfpiillenicnl, rc'iléchil un moment, el reprit avec as.su rance :

— I^our rien, c'est trop li'it!... Je ne sais pas mentir, pourquoi le tromperais-je!* Je le le dis franchement, je t'aime pour ton argent, pour les cadeaux... puisqu'en dehors de l'argent, les hommes ne sont rien. Ils ne peuvent rien donner de plus précieux que l'argent... rien qui le vaille... Je le sais déjà... Mais on peut aimer aussi pour rien... Oui... Aie de la patience, je pourrai t'aimer aussi pour rien... peut-être... Pour l'instant, il ne faut pas m'en vouloir; j'ai besoin de beaucouj) d'argent, dans mon métier...

Thomas l'écoutait et frissonnait au contact de son jeune corps ferme et souple.

La voix fêlée, aigre et ennuyeuse d'Ivanlzelf se ht entendre :

— Je n'aime pas, je ne puis comprendre la beauté de ce fameux chant russe... Qu'y perçoit-on? Des hurlements de loups affamés, quelque cho.sc de sauvage... Aucune gaieté... aucun a chic )i... Ce sonl des })laintes de chien, c'est bestial... pas de sons beaux el ^iYiГlants... Oh! si vous pouviez entendre ce que chante et comment chanle le paysan français, ah! — ou bien l'italien...

— Permellez, Ivan Nicolaevilch... criait Ouchtitchcfr, indigné.

— I! faut convenir que la chanson russe est monotone el terne... il lui manque, voyez-vous, ce brillant

THOMAS GO H DE lE FF. 21"]

de Id civilisation..., disait avec mélancolie le monsieur aux favoris, en buvant du vin à petites gorgées.

— En revanche, on trouve toujours un cœur qui saigne à vif, observa la dame rousse, en épluchant une orange.

Le jour déclinait. Du côté de la vallée, le soleil disparaissait à l'horizon, derrière une forêt, dans le lointain. Il colorait les bois d'une teinte pourpre et jetait sur l'eau noire des taches roses et dorées. Thomas contemplait ce tableau et admirait le jeu des rayons de lumière ; il suivait leur chatoiement indécis sur la surface calme et déserte des eaux, tandis qu'à son oreille arrivaient des lambeaux de conversation, pareils à un vol de papillons de nuit. La tète sur son épaule, Sacha lui murmurait des paroles qui allumaient son jeune sang, le faisaient rougir et l'emplissaient du désir furieux de la saisir dans ses bras et de l'embrasser à pleine bouche.

Aucune des personnes présentes ne l'intéressait, excepté elle... Ivantzeff et sou ami le dégoûtaient positivement.

— Qu'as-tu à regarder ainsi .^ résonna la voix enjouée d'Ouchtitcheff.

OuchtitchefT interpellait le paysan. Celui-ci ôta son bonnet, se frappa le genou et répondit en souriant :

— Je me suis approché pour mieux entendre la dame.

— Chante-t-elle bien?

— Cela ne se discute même pas, dit le paysan, qui fixa sur Sacha un regard plein d'admiration.

— C'est cela ! s'écria Ouchtitchelf.

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— Elles ont une grande J'orce dans leur poitrine ! dit le paysan, hochant la tête.

Ses paroles firent rire les femmes, provoquèrent des paroles à douhle enlenle du côté des hommes.

Sacha écoulait tranquillement et, sans daigner répondre, elle demanda au paysan :

— Est-ce que tu chantes P

— A notre manière !

— Quelles chansons connais-tu !

— Toutes sortes... J'aime à chanter...

Il sourit de l'air d'un homme pris en faute.

— Chantons tous les deux...

— Gomment voulez-vous? Je ne buis pas voire égal.

— Allons, donne le ton !

— Est-ce que je peux m'asseoir?

— Mets-toi à table... approche...

— Comme c'est gai ! s'écrie Ivant/elF avec une grimace.

— Si vous vous ennuyez, jetez-vous à l'eau, répliqua Sacha, avec un mauvais regard.

— Merci, elle est trop froide! répondit IvantzelT. visiblement gêné.

— Comme il vous plaira ! fit-elle en haussant les épaules. L'instant est parfait : l'eau abonde précisément en ce moment, et vous ne la gâterez pas toute, avec votre pourriture de corps...

— Fi ! quelle plaisanterie de mauvais goût ! siffla le jeune homme en se détournant d'elle.

Et il dit avec mépris :

— En Russie, les cocottes même sont grossières... Il s'adressait à son voisin, mais il n'en obtint pour

toute réponse qu'un sourire de brute avinée. Ouchlit-

THOMAS и О К D E I E F F . 12 1 f)

cheff était également ivre. Il regardait son amie avec des yeux troubles, marmottait des paroles inintelligibles et ne comprenait rien,

La femme à tête d'oiseau becquetait des bonbons, le nez enfoncé dans la boîte, Pauline était tout au bout du radeau et jetait des écorces d'oranges dans l'eau.

— Je n'ai jamais encore pris part à une aussi stupide promenade en pareille compagnie, disait Ivantzeff à son voisin.

Thomas le regardait en ricanant et il était enchante que ce bonhomme malingre et laid s'ennuyât et que Sacha l'eût blessé. Il contemplait son amie avec tendresse et satisfaction. Il aimait à la voir parler à tous si simplement et montrer la même fierté qu'une grande dame.

Le paysan s'était maintenant installé aux pieds de Sacha. Les mains posées sur ses genoux, il la considérait et l'écoutait religieusement.

— ïu dois monter la voix quand je la baisse... as-tu compris ?

— J'ai compris... seulement, madame! tu devrais m'oifrir un verre pour me donner du courage.

— Thomas, verse-lui à boire !

Lorsque le paysan eut avalé un verre de vin, eut toussé et se fut léché les lèvres, il dit:

— Là, je suis prêt. ..

Alors Sacha ordonna, en fronçant les sourcils :

— Commence...

Le paysan tordit la bouche, leva les yeux vers elle et entonna d'une voix de ténor :

Hélas I je ne puis plus boire, je ne puis avaler... »

2 20 THOMAS GO RDl.IE FF.

Secouée d'un frisson de la lete aux pieds, la femme sanglote et reprend avec un accent de tristesse poignante :

C'est mon àmc qui refuse le vin...

Le paysan remue doucciucnl la Icte, de droite et de gauche ; les yeux à demi fermes, un sourire extatique sur les lèvres, il lance toute une gamme de notes hautes :

Hélas ! l'heure est vciuie pour moi de loul quitter...

Et la femme pleure et gémit. Elle se tord et répond dans un sanglot :

Quitter tous ceux que j'aime...

Et le paysan, sur un ton plus has, avec un halancement rythmé de tout le corps, une lorce d'expression extraordinaire, surprenante de détresse, reprend :

Et je dois aller en pays étranger...

Lorsque ces deux voix, confondant leurs pleurs et leurs gémissements, s'élevèrent dans la paix et la fraîcheur du soir, tout parut devenir plus beau et plus doux. 11 semblait que la nature entière s'emplît de pitié et sourît à la douleur de cet homme qu'une force obscure arrachait au nid familial pour le jeter en pâture aux humiliations et aux dures servitudes. Ce n'était ni l'harmonie du chaut, ni les paroles qui vibraient dans l'air, c'étaient de purs sanglots, et ces larmes d'un cœur humain exaspéré par la souffrance tombaient sur la terre comme une rosée mystérieuse et bienfaisante.

THOMAS GOUDEIEFF,

Une détresse infinie, toutes les douleurs que peut ressentir l'être humain aux prises avec les forces implacables de la nature, broyé sous l'étreinte de fer de la nécessité, tout se trouvait dans les paroles naïves de la chanson, dans les notes infiniment tristes qui s'envolaient vers ce ciel lointain et immuable, sourd à toute émotion et qu'aucun écho n'évsillera jamais.

Thomas s'était un peu éloigné des chanteurs et les considérait avec un sentiment voisin de la terreur. Leur chanson lui entrait dans la poitrine comme un jet de flamme, et le désespoir sans bornes dont elle était pleine lui serrait le cœur au point de produire une douleur physique. Un flot de larmes lui montait aux yeux, sa gorge se contractait et des tressaillements nerveux agitaient sa figure. Il regardait les yeux noirs de Sacha, immobiles, animés d'un éclat sombre et ces yeux démesurés lui paraissaient s'agrandir d'instant en instant. Il lui semblait aussi que ce n'étaient pas deux personnes qui chantaient, mais que la nature entière chantait et sanglotait, vibrait et se tordait dans les spasmes de la douleur, s'élançant éperdument vers un but inconnu, répandant des larmes brûlantes, et que tout ce qu'il y a de vivant s'était uni dans une étreinte commune de désespoir. Et lui aussi chantait dans ce chœur lamentable ; il chantait avec l'humanité entière, avec l'eau de la rivière, avec les forets lointaines d'ovi arrivaient des soupirs profonds mêlant leur vague murmure à l'écho de la chanson.

Mais voici qne le paysan s'est agenouillé devant Sacha. Il la regarde et lève les bras. Elle est penchée vers lui et sa tèle se balance d'un mouvement cadencé. Tous deux chantent maintenant sans f)arler et

THOMAS (JOnOEIEFF

Thomas ne peut croire que de ces poitrines sortent les sons puissants faits de gémissements qui emplissent l'air...

r.orsqu'ils curent fini de chanter, il les contempla tout tremblant d'émotion, le visage en larmes, un sourire égaré aux lèvres.

— Gela t'a remué .^ lui demanda Sacha.

]"]puisée, haletante, elle était toute blanche et respirait difficilement. Thomas regarda le paysan. Il s'épongeait le front et promenait tout autour de lui des yeux inconscients, comme s'il n'eût pu comprendre ce c[ui venait de lui arriver.

Autour d'eux c'était un calme absolu. L'assistance demeurait immobile et silencieuse.

— Ah! mon Dieu! soupira Thomas en se levant brusquement. Eh! Sacha! Paysan, qui es-tu ? fit-il d'une voix presque menaçante.

— Je suis Stépan, répondit le paysan, avec un sourire gêné, en se levant également, mais oui, je suis Stépan.

— Gomme tu chantes ! ah ! s'écria Thomas avec admiration.

— Eh! Votre Grâce ! soupira le paysan.

Et il ajouta d'un ton convaincu et très bas :

— Le malheur donnerait au bœuf une voix de rossignol... Mais comment se fait-il que cette dame chante ainsi.^... Dieu seul le sait !... Elle chante avec toutes ses fibres... on voudrait s'étendre et mourir de chagrin. Ah ! quelle dame !

— G'est fort bien chanté, résonna la voix avinée d'Ouchtitcheff.

— Non, que le diable vous emporte, c'est dégoû-

tant! s'écria IvantzefT, la voix pleine de larmes et se levant brusquement de table. Je suis venu ici pour m'amuser, je veux me distraire, et l'on me force à écouter des chansons d'enterrement. C'est inconcevable ! Je n'en veux plus. Je m'en vais.

— Jean! je pars aussi... Je m'ennuie, déclara le monsieur aux favoris.

— Vassa ! fit Ivanlzefî, appelant sa compagne. Apprête- toi.

— Il est temps de partir, dit posément la femme rousse à Ouchtitcheff. Il fait frais et la nuit tombe...

— Stéphan, ramasse tout, ordonnait Vassa.

Tous s'agitèrent, se mirent à causer. Thomas les regardait, perplexe, et frissonnait toujours. Les gens allaient et venaient sur les radeaux, titubants, pâles, las ; ils échangeaient des propos sans suite, dénués de sens. Sacha les bousculait sans cérémonie, ramassant ses alTaires.

— Stepan ! fais avancer les voitures...

— Aloi... je... prendrais bien encore du cognac... Qui veut prendre du cognac avec moi ? disait le monsieur aux favoris, d'une voix avinée, tenant une bouteille entre ses mains.

Vassa enveloppait le cou d'IvanlzclT d'un cache-nez. Il se tenait debout devant elle, avec une mine mécontente, crispée, et ses mollets tremblaient. Leur vue inspira du dégoût à Thomas, il s'éloigna et passa sur un autre radeau. II était stupéfait de voir que la chanson n'avait produit aucun elïet sur tous ces gens... Elle vibrait dans son ame et y éAcillait un désir inquiet d'agir et de parler. Mais il ne trouvait personne à qui s'adresser.

22Д THOMAS GOKDEIEFF.

Le soleil était couché et un brouillard bleu enveloppait l'horizon. Thomas le regarda et se détourna. Il n'avait aucune envie de rentrer en ville avec ces gens-là, ni de rester dans leur compagnie. Ils continuaient tous à s'agiter sur le radeau traînant leurs pas indécis et murmurant des mots incohérents.

Les femmes étaient moins grises que les hommes»: seule, la rousse ne pouvait arriver à se dresser sur ses jambes ; elle y parvint enfin et dit :

— Seigneur ! que je suis ivre !

Thomas s'assit sur une grosse bûche, ramassa la hache qui avait servi au paysan à fendre son bois et se mit à jouer avec.

— Dieu! que tout ceci est insipide! résonna la voix aigre d Ivanlzcll".

Thomas s'aperçut à ce moment qu'il le détestait... lui et tous les autres, à l'exception de Sacha, qui lui produisait une impression étrange, où dominait la crainte de la voir se livrer à quelque acte extravagant et terrible.

— Brute ! cria Ivantzefl d'une voix aiguë.

Et Thomas le vit repousser le paysan, qui enlevait humblement son bonnet et s'éloignait.

— Imbécile! continua Ivantzeff, tandis que, la main levée, il poursuivait le pauvre diable.

Thomas, d'un bonrl. fut sur pied, et, la voix pleine de menaces :

— Toi! ne le touche pas! s'écria-t-il.

— Quoi-oi ? grommela Ivantzeff, se tournant vers lui.

— Stepan, viens ici ! fit Thomas.

— Paysan! dit Zvantzefl", en toisant avec mépris Thomas.

Celui-ci haussa les épaules et fit un pas vers Ivantzefl". Tout à coup, une idée traversa son cerveau. Il eut un mauvais sourire et demanda, bas, à Stepan :

— Le radeau est amarré en trois endroits ?

— En trois, certainement.

— Coupe les amarres...

— Et eux?...

— Tais-toi! coupe...

— Mais!...

— Coupe, te dis-jc... et doucement, qu'on ne sen doute pas.

Le paysan s'arme de la hache, s'approche sans bruit de l'endroit où les deux radeaux sont attachés l'un à l'autre, donne plusieurs coups de hache, et se tourne vers Thomas.

— \ otre Grâce sait que je ne prends aucune responsabilité ?

— Ne crains rien...

— Les voilà partis ! murmure le paysan avec terreur.

Et il se signe hâtivement.

Thomas regardait, riait tout bas, et éprouvait une sensation aiguë, mélange de frayeur et de volupté.

Les personnes restées sur le radeau continuaient à se mouvoir lentement. Elles se heurtaient les unes aux autres : les hommes aidaient les femmes à vêtir leurs manteaux; tous causaient et riaient, tandis que le radeau tournait sournoisement sur l'eau.

— S'ils dérivent vers la file des chalands, murmurait le paysan, ils se heurteront aux étraves et se briseront dessus.

— Tais-toi...

J IZ G '!• H (1 Л1 л s С О R D E I E F F .

— Ils se noieront sûrement.

— Tu prendras un bateau pour les repêcher...

— Л la bonne heure! merci!... autrement, ce n'était pas bien. Ce sont des hommes, après tout. On est responsable d'eux aussi...

Enchanté, riant, le paysan se hâta vers le rivage, sautant d'un radeau sur l'autre.

Thomas restait immobile, et l'envie le prenait de crier quelque chose à ses compagnons, mais il était retenu par le désir de les voir s'éloigner davantage. Il craignait qu'ils ne pussent sauter, à ce moment encore, sur les radeaux amarrés. A voir le frêle esquif se balancer lentement sur l'eau et s'éloigner de lui à chaque seconde, il éprouvait un sentiment délicieux. Ces gens emportaient avec eux le lourd poids qui l'oppressait tout le temps. Il aspirait avec bonheur l'air frais du soir, et sa tête se dégageait des vapeurs qui l'alourdissaient. Sur le bord du radeau qui s'en allait ainsi à la dérive, le dos tourné vers lui, se tenait Sacha ; il regardait sa gracieuse taille et pensait involontairement à la Medinski. L'autre était plus petite. Ce souvenir lui entra comme une flèche dans le cœur, et il cria d'une voix forte et moqueuse :

— Eh ! là-bas ! Adieu ! ha ! ha ! ha !.. .

Les silhouettes sombres se massèrent tout à coup et se retournèrent d'un même mouvement.

Mais maintenant, entre elle et Thomas, un espace de plus de deux mètres d'eau brillait d'un reflet métallique. Plusieurs secondes s'écoulèrent dans un silence de mort.

Puis, tout à coup, ce fut comme une tempête de sons, où les voix glapissaient, pleines d'une terreur

THOMAS с OUDEIEFF. 227

animale, des plaintes hideuses. Plus fine et plus grelottante que les autres, la voix d'Ivantzeff se détachait dans ce concert, déchirant les oreilles de Thomas.

— Au se-cours ! . . .

Quelqu'un, le monsieur très grave aux favoris, sans doute, hurlait d'une voix de basse :

— On noie... des hommes ici...

— Est-ce que vous êtes seulement des hommes ? hurla Thomas avec rage, agacé par ces cris qui lui faisaient l'effet de morsures.

Les passagers du radeau couraient maintenant d'un côté à l'autre, affolés de terreur. Les mouvements qu'ils imprimaient au radeau augmentaient sa vitesse; l'eau, jaillissant de toutes parts, bruissait sous les planches Des cris déchiraient l'air ; tous ces gens se trémoussaient, agitaient leurs bras, tandis que, seule, la silhouette de Sacha demeurait immobile et silencieuse.

— Mes amitiés aux écrevisses ! leur criait Thomas.

Il se sentait de plus en plus gai et son coiur devenait plus léger à mesure que le radeau s'éloignait davantage.

— Thomas Ignatitch ! s'écria Ouchtitcheff, d'une voix mal assurée, mais où toute trace d'ivresse avait disparu, prenez garde, ceci est un jeu dangereux, je porterai plainte...

— Lorsque tu seras noyé.^ Plains-toi, répliqua Thomas insouciant.

— Tu es un assassin ! gémit Ivantzeff dans un sanglot.

Mais à ce moment, une gerbe d'eau jailht avec un bruit sonore, pareil à un cri de surprise et d'effroi

Thomas tressaillit et s'arrêta pétrifie. Les femmes se mirent à pousser des hurlements sauvages et les hommes, affolés, des exclamations pleines de terreur. Toutes les silhouettes du radeau s'immobilisèrent. Thomas aussi, les yeux fixés sur l'eau, se sentait incapable de bouger. Dans un clapotis de jietites vagues, s'avançait à la nage une masse noire...

Instinctivement, plutôt que d'un mouvement réfléchi, Thomas se coucha tout de son long sur le plancher du radeau et étendit les deux bras en avançant la tète au-dessus de l'eau. Quelques secondes se passèrent qui lui parurent horriblement longues. Deux bras glacés et ruisselants se nouèrent autour de son cou, et il entrevit l'éclat de deux yeux noirs... Il comprit alors que c'était Sacha...

La terreur hébétée qui l'avait envahi fit place à une joie débordante. Il saisit Sacha par la taille, l'arracha ainsi à la mort et, la serrant contre lui, se mit à la regarder dans les yeux, étonné, sans trouver une parole. Elle lui souriait avec amour... Au bout d'un instant, elle frissonna et dit doucement :

— J'ai froid î . . .

Au son de sa voix, Thomas eut un rire joyeux. Il la souleva avec facilité et s'élança en courant le long du radeau, vers le rivage. Elle était toute trempée et froide comme un poisson, mais son haleine était chaude; elle brûlait la joue de Thomas et lui remplissait la poitrine d'une allégresse farouche.

— Tu voulais donc me noyer? disait-elle, se serrant contre lui. Il n'est pas temps encore... attends...

— Que tu as bien fait! balbutiait Thomas, tout en courant. Bravo !

— Eh bien! Et toi aussi tu n'as pas mal imaginé... quoique ton apparence soit si calme. . .

— Et les autres ? Ils hurlent toujours. Ha ! ha ! ha !

— Que le diable les emporte!... S'ils se noient, nous irons en Sibérie, répliqua Sacha, comme si ces paroles eussent dû le consoler et le remonter.

Elle fut prise d'un frisson, et ce frisson de tout son corps, en se communiquant à Thomas, le fit courir plus vite.

La rivière leur renvoyait l'écho des cris, des plaintes, des prières. Là-bas, dans l'obscurité, l'eau indifférente emportait vers le milieu du fleuve et éloignait toujours davantage de la berge un petit îlot sur lequel des formes humaines s'agitaient désespérément.

La nuit les enveloppait

Un dimanche, l'après-midi, Maïakin était installé dans son jardin et prenait du thé, en causant avec sa fille. Assis à l'ombre d'un cerisier, le col de sa chemise déboulonné et un essuie-main enroulé autour du cou, il gesticulait et bavardait sans cesse.

— Celui qui se fait l'esclave de son ventre est un imbécile et un misérable ! La vie ne nous oflfre-t-elle rien de mieux que de boire et de manger ? Et de quoi pourras-tu te vanter, si tu n'es pas meilleur qu'un cochon ?

Le vieillard avait les yeux brillants de colère et d'émotion, ses lèvres se plissaient dédaigneusement et les rides de son visage basané tressaillaient.

— Si Thomas avait été mon fils, je l'aurais vertement corrigé.

Lioubov écoutait en silence, jouant avec une branche d'acacia, et les yeux fixés avec respect sur le visage

THOMAS G ORDEIEFF. зЗх

de son père. A mesure qu'elle avançait en âge, elle changeait insensiblement ses manières raides et méfiantes à l'égard du vieillard. Elle retrouvait dans les paroles de son père les idées contenues dans ses livres, et cela la séduisait, lui faisant préférer sa conversation imagée aux froides doctrines imprimées.

Toujours ardent aux affaires, toujours éveillé et intelligent, il suivait seul son chemin. Elle comprenait sa solitude, savait par expérience combien c'était chose pénible, et ses manières s'adoucissaient en conséquence. Elle entrait parfois en discussion avec le bonhomme, qui lui répondait toujours d'un ton acerbe et ironique, mais, malgré cela, chaque fois, avec un peu plus d'abandon.

— Si le défunt Ignat avait lu cet article de journal, où l'on raconte les fohes de son fils!... il aurait assommé Thomas ! disait Maïakin, donnant un coup de poing formidable sur la table. On l'a proprement arrangé ! Une honte !

— Il ne l'a pas volé ! dit Liouba.

— Je ne dis pas que ce soit injuste ! On l'a éreinté de main de maître... Je voudrais savoir qui a écrit cet article.»*

— Qu'est-ce que cela peut vous faire ? demanda la jeune fille.

— Oh! par curiosité... Cet animal s'est joliment moqué de la conduite de Thomas... On voit bien qu'il était de la fête, et qu'il a assisté à toutes ses folies...

— Penh ! il ne va pas se compromettre avec Thomas ! déclara la jeune fille.

Et elle rougit aussitôt violemment sous le regard scrutateur de son père.

— Tiens, tiens ! Tu as de jolies relations, Liouba, fit Maïakin sur un ton de mordante ironie. Voyons, qui Га écrit ?

— Pourquoi voulez-vous le savoir, papa ?

— Dis toujours !

Elle eût préféré se taire, mais son père insistait et sa voix prenait un accent dur et fâché. Alors, elle demanda, inquirte :

— Vous ne lui ferez rien ?

— Moi? moi, je... je lui mangerai la tète ! Sotte ! Que puis-je faire ? Ces écrivains ne sont pas des idiots non plus, et avec cela une force... une force, les diables ! Je ne suis pas le gouverneur, et le gouverneur non plus, d'ailleurs, ne peut faire couper la main, ni attacher la langue... Ils sont comme les souris, ils nous grignotent tout doucement. . . et pour les empoisonner on se sert de roubles au lieu de soufre. Allons... voyons, qui est-ce?

— Vous souvenez- vous, lorsque j'étais à l'école, un garçon du nom d'Ejoff venait ici. .. un petit noir?...

— Hum!... Je l'ai vu, certainement! Je sais... C'est lui?

— C'est lui.

— Raton ! On voyait bien qu'il n'en sortirait rien de fameux ! Il était déjà dans les jambes de tout le monde... Un gamin débrouillard... J'aurais dû m'en occuper alors... ce serait peut-être un homme, aujourd'hui...

Lioubov eut un sourire malveillant et demanda à son père, avec emportement :

— Celui qui écrit dans les journaux n'est donc pas un homme ?

Le vieux resta longtemps sans lui répondre, tambourinant sur la table d'un air absorbé et examinant son visage qui se reflétait dans le samovar en cuivre poli. Puis il leva la tête, cligna des yeux et reprit avec emphase :

— Ce ne sont pas des hommes, ce sont des abcès ! Le sang des hommes russes s'est corrompu ! il s'est corrompu, il s'est gâté, et ce mauvais sang produit tous ces gens de lettres, journalistes, pharisiens féroces... Des abcès ont percé partoul, et il en pousse toujours... D'où provient la corruption du sang? D'une circulation trop lente... Les moustiques, par exemple, d'où sortent-ils ? Des marécages... L'eau stagnante engendre toutes espèces de pourriture... et une vie mal or";anisée, éaralement...

— Il ne s'agit pas de cela, papa ! dit doucement Liouba.

— Et de quoi donc?

— Les écrivains sont les gens les plus désintéressés, ce sont des créatures d'élite ! Ils ne veulent rien que la justice. . . que la vérité ! Ce ne sont pas des moustiques. . .

Lioubov s'agitait en faisant l'éloge de gens qui lui étaient très chers ; ses joues étaient roses, et ses yeux si éloquents, en regardant son père, qu'elle semblait vouloir lui imposer ainsi sa conviction, tout en sentant l'impuissance de ses paroles.

— Eh ! là ! soupira le vieillard en l'interrompant, tu as trop lu! tu t'es empoisonnée! Dis-moi plutôt ce que sont ces gens ? Personne ne le sait. Ejoif, par exemple, qu'est-il?... Ils ne recherchent que la vérité, dis-tu!... Voyez cette modestie! Mais la vérité, c'est ce qu'il y a de plus précieux au monde ! Peut-être

аЗД THOMAS GORDETKFF,

bien que cliacim la cherche en silence. Crois-moi donc : l'homme ne peut être désintéressé... il ne se mettra pas en quatre pour le bien d'autrui, et, s'il le fait, c'est un imbécile... et personne n'en profitera. L'homme doit défendre son bien... son bien à lui... alors, il arrivera ! c'est ainsi !... La vérité ! voilà quarante ans que je lis le même journal, et je vois très bien... Tiens, ton visage en se reflétant dans le samovar est tout défiouré. Et pourtant c'est bien toi. C'est ainsi que sont les journaux. Ils présentent toujours le visage du samovar, et ce n'est pas le vrai... Toi, tu les crois... Tandis que moi, je sais que mon visage apparaît déformé dans le samovar. On ne peut dire la vérité vraie à personne : l'homme a le gosier trop fragile pour ça... et puis, elle n'a été révélée à personne, cette vérité-là ! . . .

— Mon père ! s'écria douloureusement Liouba, les livres et les journaux défendent pourtant des intérêts généraux, ceux de tous les hommes.

— Dans quel journal as-tu lu que la vie te pèse, et qu'il est grandement temps de te marier ? Ils ne défendent donc pas tes intérêts! Eh! là! les miens non plus, d'ailleurs... qui sait ce que je veux? qui peut connaître mes aflaires, excepté moi ?

Les paroles de son père tombaient sur Liouba comme les mailles d'un filet : elles l'enveloppaient, l'enserraient, et la jeune fille ne pouvant s'en défaire, écoutait en silence le discours du vieillard. Elle le regardait aVec une tension de tout son être, espérant trouver dans sa pensée l'appui qu'elle cherchait, et elle y démêlait certaines analogies avec ce qu'elle avait lu dans les livres, qui lui paraissaient contenir la vérité.

Seulement, le rire triomphant et mauvais de son père lui serrait le cœur, et ces petites rides mobiles, qui sillonnaient son visage, semblables à des serpents, lui inspiraient une inquiétude vague. Elle sentait qu'il se détournait de quelque chose qui, dans ses rêves, lui apparaissait simple et lumineux.

— Papa! dcmanda-t-elle tout à coup, cédant à un brusque désir... Papa ! qu'est... selon vous, Taras?

Maïakin tressaillit. Ses sourcils se rapprochèrent menaçants, il fixa sur sa fille des yeux irrites et répliqua sèchement :

— Que signifie cette question ?

— iM'est-il défendu de parler de lui ? demanda Liouba, confuse.

— Je ne veux pas en parler,.. Et je ne te le conseille pas.,.

Le vieillard eut un geste de menace, fronça de nouveau les sourcils et baissa la tête.

Mais, en disant qu'il ne voulait pas parler de son fils, il s'était sans doute mépris sur ses propres sentiments, car. au bout d'un instant de silence, il reprit avec colère :

— Taraska ! c'est un abcès, lui aussi.,. La vie répand partout son haleine, mais, vous autres blancsbecs, vous ne savez pas distinguer les vrais parfums et aspirez indistinctement toute espèce de miasmes : c'est pourquoi vos têtes sont si troublées.,. C'est pourquoi vous n'êtes capables de rien de bon et vous souffrez de cette impuissance... Taraska!.,, oui!... Il peut avoir quarante ans, aujourd'bui ! Un forçat, mon fils!* Grosse bête qui n'a pas voulu prendre conseil de son père. Il est tombé...

зЗб TnO^IAS GORDEIEFF.

— Qu'a-t-il fait? demanda Liouba. qui ccoutait suspendue aux lèvres de son père.

— Est-ce qu'on sait? Je parie qu'à cette heure luimême ne le sait plus... s'il est devenu intelligent... et il doit l'être... il n'est pas le fds d'un imbécile... et il a assez vu de choses!... On les gâte trop, les nihilistes! Qu'on me les donne... j'aurai tôt fait de les remettre à leur place ! La solitude ! Demi-tour et en avant, marche! pour les pays déserts! Faites voir un peu, messieurs les intellectuels, comment vous allez organiser la vie à votre idée? Allons!... Et je les aurais mis sous la coupe de robustes paysans... Eh bien! messieurs, on vous a donné à manger et à boire, on vous a instruits, montrez-nous à présent un échantillon de votre savoir? Payez vos dettes. Oui! je n'aurais pas déboursé un sou vaillant pour ces gens-là, mais je les aurais fait suer sang et eau... payez ! Un homme n'est pas à dédaigner ; et le mettre en prison, vraiment, c'est trop peu ! Tu as violé la loi et tu te crois le maître? Ah! non! travaille, à présent. Ln seul grain produit un épi : il est inadmissible (ju'un homme soit perdu pour l'univers. Le menuisier adroit sait utiliser la moindre planche ; de même, chaque homme doit être employé pour l'intérêt général, usé jusqu'à la dernière goutte de son sang. Dans la vie, chaque grain de sable a sa place, et l'homme n'est pas une quantité négligeable... Hélas! quand la force n'est pas secondée par l'intelligence, c'est un triste spectacle ; mais l'intellisfence sans la force ne vaut rien non plus. Regarde Thomas... Qui est-ce qui vient là? va voir...

Liouba se retourna, aperçut, s'avançant vers elle.

chapeau bas/dans une des allées du jardin, Ephime, le capitaine de YErmak. Son attitude était celle d'un homme qui se sent coupable et n'espère aucun pardon. Il paraissait complètement défait. Jacob Tarassovitch le reconnut tout de suite et s'écria, inquiet :

— D'où \iens-tu.^ Qu'est-il arrive?

— A'^oilà... je viens vers vous ! dit Ephime a\cc un profond salut.

Et il s'arrêta auprès de la table.

— Je le vois bien... Mais de quoi s'agil-ii? Où est le bateau "^

— Le bateau est là-bas ! fit Ephime, en étendant le bras dans un mouvement gauche de tout le corps, . .

— Mais où, que diable? Parle plus clairement. Qu'est-il arrivé? cria le vieux hors de lui.

— Je vais vous dire... un malheur, Jacob...

— Il s'est brisé?

— Non, Dieu nous a sauvés...

— Brûlé, alors ? voyons, parle donc !

Ephime respira bruyamment et prononça avec lenteur :

— ÏNous avons coulé le chaland nP9, il est perdu... Un homme a les reins brisés... un autre manque à l'appel, il se pourrait bien qu'il fût noyé... Cinq autres sont blessés, mais enfin pas mortellement, quoiqu'il y en ait parmi eux de bien abîmés...

— Voilà ! fit Maïakin, les yeux fous de colère et toisant le capitaine de la tête aux pieds. Tu sais, Ephimouchka, que je t'enlèverai toute ta sale peau...

— Ce n'est pas moi... répliqua vivement Ephime,

— Ce n'est pas toi! s'écria le vieillard tremblant. Et qui alors ?

— Le patron lui-même...

— Thomas:' Et loi, loi que faisais- tu:*

— Moi, j'étais couché dans l'entrepont.

— Ah ! tu étais couché ! . . .

— Attaché...

— Comment:* glapit le \icux d'une voix perçante.

— Laissez-moi \ous raconter tout dans l'ordre... Le patron était gris et il cria : « \ a-t'en ! Je vais conduire le hateau moi-même ! » Je réponds : « Je no le puis pas! Je suis le capitaine! — « Attachez-le » qu'il fait ! Alors on m'a ligoté et on m'a descendu dans l'entrepont. Et, comme il était ivre, il a voulu s'anmser... Nous allions à la rencontre de six chalands vides, que remorquait le Thernogaretz. Thomas Ignatitch s'était mis par le travers pour leur barrer la route. Ils ont silllé... plus d'une fois, il faut dire la vérité !

— Et alors;*

— Alors, nous n'avons pu résister. Les deux premiers chalands se sont jetés sur nous, et, lorsqu'ils ont abordé notre /г" 9, nous avons coulé... Ils ont aussi souffert, mais nos avaries ont été bien plus grandes.

Maïakin se leva et laissa éclater par saccades son rire sarcastique et fêlé. Ephime soupirait et disait :

— Il a un caractère trop énergique... Quand Thomas Ignatitch n'a pas bu, il ne parle pas et reste pensif; mais, quand il lui arrive de mettre de l'huile dans les ressorts, il part sans qu'on puisse l'arrêter. Dans ces moments-là il n'est plus son maître, ni le maître de ses affaires, mais il est son pire ennemi... excusez-moi! Et je veux m'en aller, Jacob Tarassovitch ! Je n'ai pas

THOMAS GOUUKXEFF, 2З9

riiabitiide de n'avoir pas de maître, je ne peux vivre ainsi...

— Silence ! s'écria Maïakin d'une voix rude. Où est Thomas ?

— Là-bas, sur place... Il est revenu à lui tout de suite après l'accident et on a envoyé chercher du monde. On va tâcher de renflouer le chaland, on a même commencé à y travailler.

— Est-il seul ? demanda Maïakin, baissant la tète.

— Pas tout à fait, répondit Ephime à voix basse, jetant sur Liouba des regards hésitants.

— Eh bien ?

— Il y a une dame... très brune...

— Bon!...

— Une femme qui ne paraît pas avoir toute sa tête, continuait Ephime avec un soupir. Elle chante toujours... elle chante même rudement bien... un grand charme...

— Je ne te demande pas de détails sur elle ! lui cria Maïakin avec fureur.

Les rides de son front se plissaient douloureusement et Liouba crut un instant que son père allait pleurer.

— Calmez-vous, papa, supplia-t-elle tendrement. Les pertes ne sont peut-être pas très importantes !*

— Pas importantes? cria Jacob ïarassovitch, furieux. Qu'est-ce que tu y entends, petite sotte? Est-ce :un bateau qui s'est brisé? Dis? C'est l'homme qui est perdu ! Voilà l'affaire ! et cet homme m'est utile, entendez-vous, brutes sans cervelles I

Le vieux secoua la tête avec fureur, et se dirigea à grands pas vers la maison.

•л[хО THOMAS GOUDEIEFF.

Pendant que cette scène se passait chez Maïakin, Thomas se trouvait à quatre cents verstes de son parrain, dans une cabane de paysans, sur les bords de la Volga. ]1 venait de s'éveiller, couché sur un lit de foin frais, posé à même le plancher et suivait d'un regard morose, à travers les vitres, des lambeaux de nuages gris et lourds. Le vent les morcelait et les chassait dans le ciel. Ils passaient épais et noirs, chargés d'ennuis, pareils à un troupeau d'animaux, se dépassaient les uns les autres, se réunissaient en une seule masse compacte, puis se séparaient de nouveau et descendaient vers la terre dans un glissement muet pour remonter vers le ciel, s'agréger encore et se souder en un bloc compact.

La tête alourdie par les vapeurs du vin, Thomas resta longtemps immobile, absorbé dans la contemplation de cette agitation incessante, et il lui sembla à la fm que ces nuages mornes et silencieux s'infdtraient jusqu'au plus profond de son être en une buée fétide et glacée. Leur mouvement incertain faisait naître une impression d'impuissance et de crainte... Et cette impuissance et cette crainte, il les sentait spontanément au fond de son cœur : il eut la vision nette de toute la vie qu'il avait vécue pendant ces derniers mois.

Il lui semblait être tombé dans un (orrent d'eau trouble. Des vagues sombres, toutes pareilles aux nuages, le saisissent et le roulent dans l'espace... Au milieu du fracas et de l'obscurité, émergent des silhouettes effacées d'individus, jamais les mêmes ; celles d'aujourd'hui ne sont pas celles d'hier... mais, toutes sont également ignobles et attristantes. Ivres,

THOMAS GOUDEIEFF. зДх

bruyantes et avides, elles tournoient autour de lui comme des feuilles que l'ouragan soulève, se jouent de lui , l'injurient , se battent, crient et pleurent même parfois. Lui aussi les bat. Il se souvient d'avoir un jour frappé quelqu'un au visage, de lui avoir arraché sa redingote et de l'avoir jeté à l'eau. Il croit encore sentir sur ses mains des lèvres froides, visqueuses, répugnantes comme des grenouilles... On lui baise les mains et on le supplie en pleurant de ne pas tuer. Sa mémoire évoque des visages, des sons, des voix... Une femme dégrafée, en caraco jaune, chante d'une voix forte qui résonne comme un sanglot:

Vivons ainsi le plus longtemps possible, Et qu'après nous tout soit flétri 1

... Tous ces gens sont, comme lui, roulés par la môme vague, entraînés ainsi que des fétus, affolés et abrutis... Et ces gens n'osent regarder devant eux pour savoir où les emporte cette vague furieuse. Ils noient leur terreur dans le vin, suivent le courant, se débattent, crient, s'aiTolent d'extravagances, s'assouvissent de vacarme, sans jamais trouver le calme ni le plaisir. Et lui, il avait été leur compagnon, il avait fait comme eux... Et maintenant il se disait qu'il avait agi ainsi par crainte de lui-même, pour traverser au plus vite cette partie de sa vie, ou peut-être aussi pour éviter dépenser à l'avenir...

Dans ce milieu de gens que l'appétit de la débauche, les passions brutales et les orgies affolaient, qui cherchaient ardemment l'oubli dans le désordre, Sacha seule restait toujours calme et égale. Elle ne s'enivrait jamais, parlait toujours de la même voix

! /j 2 THOMAS G О U D i; I E F F .

Геппс el aulorilaire, et se Icnait en dehors de leur a<iitation en gardant la même mesure dans les gestes, comme si elle eût été l'instigatrice de cette folie tumultueuse et qu'elle l'eût gouvernée à son gré. Thomas la trouvait la plus intelligente de tous, mais aussi la plus avide de bruit et d'orgies. Elle dirigeait tout, elle parlait à tous de la même façon, aussi bien aux cochers, aux valets, aux matelots, qu'à ses amies ou à Thomas. Klle était plus belle et plus jeune que Pélagie, mais ses caresses étaient froides. Il pensait que dans le fond de son cœur, cette femme cachait jalousement un secret hideux, que jamais elle ne se livrerait dans un abandon complet d'elle-même. La puissance captivante de son charme en était augmentée et une curiosité ardente et inquiète s'attachait au mystère de son âme, froide et sombre comme ses yeux. Et Thomas se rappela lui avoir dit un jour :

— Que d'argent nous avons semé tous les deux ! Elle le regarda vivement et répliqua :

— A quoi bon le garder ?

— Mais c'est vrai, ça... pourquoi le garder? se dit Thomas, stupéfait d'une réponse aussi logique.

Un autre jour, il avait voulu la questionner sur ellemême.

— Qui es-tu ')

— As-tu donc oublié mon nom P

— Plaisanterie !

— Que te faut-il alors?

— C'est ton origine qui m'intéresse...

— Ah! eh bien, je suis du département de Jarosla>v, de Ouglitch, bourgeoise... harpiste. Te suis-je plus chère, à présent que tu sais ça?

— Qu'est-ce que je sais? ricana Thomas.

— Cela ne te suffît pas?... Pourtant, tu n'en sauras pas davantage... A quoi bon?... Nous sommes tous nés de la même laçon... hommes et bêtes... D'ailleurs, que peut-on dire de soi-même... et pourquoi? Ces conversations sont inutiles. Cherchons plutôt comment nous allons nous amuser aujourd'Iuii ?

Ce jour-là, ils avaient fait une promenade en bateau avec un orchestre de musiciens, bu du Champagne et s'étaient enivrés abominablement.

Sacha leur chanta une mélodie étrange, d'une poignante tristesse, qui fit pleurer Thomas comme un enfant. Ensuite, ils dansèrent la danse russe ; après quoi, harassé de fatigue et trempé de sueur, Thomas se jeta à l'eau tout habillé. Il faillit se noyer.

Ces souvenirs firent honte à Thomas, et il en conçut de l'irritation contre Sacha. Tout en regardant ses formes gracieuses et frêles, moulées par le drap, il pensait que cette femme n'était pas indispensable à sa vie et qu'il ne l'aimait pas.

Dans sa tête lourde encore de l'ivresse de la veille, passaient des idées sombres et sans suite.

Toute sa vie écoulée lui semblait avoir pris la forme d'une sorte de peloton épais et visqueux qui roulait dans sa poitrine et d'où se dévidaient des fils fins et gris qui s'emmêlaient.

— Qu'est-ce qui m'arrive? se disait-il. Je mène une vie désordonnée... et pourquoi? Je ne sais pas vivre... Je ne me comprends pas... Que suis-je?

Celte question le frappa à tel point qu'il réfléchit longtemps pour essayer de savoir la raison pour laquelle il ne pouvait mener l'existence calme et régu-

lière (le tout le monde. Mais cette pensée l'agita et le lourinenla enct)ie plus ; il se retourna sur son lit et donna un violent coup de coude ù Sacha.

— Doucement! fil-clle endormie.

— C'est bon!... tu n'es pas une grande dame.

— Qu'as-tu?

— Rien du tout...

Elle lui tourna le dos, bâilla voluptueusement et se mil à parler avec lenteur.

— .le rêvais que j'étais redevenue harpiste. Je chantais un solo... Un gros chien noir crotté, assis devant moi, montre les dents et attend que je finisse. J'ai l^eur, car je sais que, sitôt que je m'arrêterai, le chien me dévorera... je chante... je chante... et tout à coup la voix me manque... Oh! l'horreur! Le chien fait claquer ses mâchoires... Seigneur Dieu! quelque mauvais présage...

Thomas, morne, l'arrêta.

— Ne bavarde pas tant, dis-moi plutôt ce que tu sais de moi?

— Je sais, par exemple, que tu es éveillé, répondit-elle sans se retourner.

— ENeillé? C'est exact... je suis éveillé, répliqua Tliomas, songeur.

Puis il leva les bras au-dessus de sa tête et continua :

— C'est pourquoi je te demande ton opinion : quel homme suis-je?

— A peine dégrisé, répondit Sacha en baillant.

— Alexandra! supplia Thomas, ne plaisante pas : dis sur ta conscience ce que tu penses de moi...

— Je ne pense rien! dit-elle sèchement. Tu m'ennuies avec tes bêtises.

— Sont-ce là des bêtises? s'écria Thomas, désolé. Que diable! c'est le principal... ce qu'il m'importe le plus de savoir.

Il poussa un profond soupir et se tut.

... Des rafales de vent passaient sur la rivière, soulevant d'énormes vagues d'une teinte jaunâtre, et le fleuve irrité s'élançait vers la tempête, roulant ses eaux tumultueuses toutes couvertes d'une écume de rage. Les roseaux s'aplatissaient vers la terre comme s'ils y cherchaient un abri contre les coups répétés de l'élément déchaîné. Les coups de sifïlet. le mugissement creux de la tempête et une rumeur ample, pareille à une grande plainte poussée par des milliers d'individus, emplissaient l'air.

— Ah!... hiss! ah!... hiss! ah!... hiss!,..

Cet appel, à la fois bref comme une décharge de mitraille et lourd comme le souffle d'une gigantesque poitrine haletante sous l'effort, planait sur la rivière, descendait sur les vagues qu'il semblait exciter dans leur lutte contre le vent, et qui s'élançaient exaspérées vers les rives.

Deux bateaux vides, mouillés sur leurs ancres, auprès du bord escarpé, se balançaient lentement, et les hauts mats de leurs pointes inquiètes traçaient dans le ciel d'invisibles dessins. Les deux ponts étaient encombrés d'échafaudages, de gros madriers bruns, d'immenses poulies desquelles pendaient des cordages et des chaînes qui tintaient faiblement.

Une file de paysans en chemises rouges et bleues traînaient une longue poutre, et gémissaient en cadence :

— Ah ! . . . hiss ! ah !.. . hiss !

2l\() THOMAS nORDKlEFF.

De tous côtés, c*c4;»ienl des grappes d'hommes, rouges ou bleues, attelées à des pièces de charpente. Le vent qui enflait leurs blouses et leurs culottes leur donnait les formes les plus imprévues, les faisant tantôt bossus, tantôt ronds et ballonnés comme des outres.

Sur les échafaudages et sur les ponts, des ouvriers sciaient, clouaient, abattaient ou consolidaient. Une multitude de bras nus jusqu'au coude s'agitaient, des tourbillons de sciure s'envolaient. De cette activité montait une rumeur entraînante et brutale. Les morsures des scies s'enfonçaient au cœur du bois avec une sorte de rage joyeuse; les poutres craquaient et se plaignaient sous les blessures de la hache ; des planches gémissaient sous les coups qui les fendaient; une varlope, avec un vilain sifflement de plaisir, enlevait au bois des lanières de fibre vive. Et le vent, en chassant les nuages devant lui, avec des hurlements, emportait les bruits de ferrailles heurtées, les grincements des poulies, confondus avec le vacarme des vagues, et les disséminait au loin.

— Michka-a! renvoyez le bout! criait une voix sonore du haut des échafaudages.

Un énorme paysan, la tcte renversée pour mieux voir, répondait :

— Quoi-oi ?

Le vent se jouait dans sa longue barbe rousse et la lui plaquait sur le visage...

— Renvoie le bout 1

Une autre voix puissante criait dans le porte-voix :

— Gomment, espèce de diable aveugle, as-tu attaché les planches? Je vais te frotter les yeux.

THOMAS GORDEIKFF. 2^7

— Mes en-fa nts ! prenons en- cor e !

— En-core-nnc bonne-fois ! chauLail quelqu'un d'un ton perçant...

Thomas, mince et beau, habillé d'un veston de drap noir et chaussé de bottes à la russe, se tenait adossé au mât, et, d'une main distraite, il caressait sa barbe, admirant l'activité joyeuse des paysans.

Ce bruit autour de lui lui donnait envie de crier, de se mêler à ces hommes, de couper du bois, de porter des charges comme eux, de les commander. Il aurait désiré attirer leur attention et déployer devant eux son courage, son adresse, sa vigueur; mais il demeurait immobile, silencieux.

Un double sentiment de respect humain et de timidité le retenait. Il était gêné surtout par sa situation. Il était le maître. Ces hommes pourraient ne pas croire qu'il fût véritablement heureux de travailler avec eux, et il ne voulait pas qu'ils pussent le soupçonner de chercher à activer la besogne en les stimulant par l'exemple. Qui sait même s'ils ne riraient pas de lui ?

Un jeune gars roux et bouclé, le col de sa chemise ouvert, passait et repassait devant lui, tantôt chargé d'une planche, tantôt une hache à la main. Il sautait comme un jeune chevreau, égrenait un rire insouciant et joyeux, lançait des plaisanteries, parfois de gros mots, et travaillait avec ardeur, aidant tantôt l'un, tantôt l'autre, courant avec rapidité et adresse sur le pont, encombré de bois et d'outils. Thomas suivait avec une attention soutenue ce garçon qui répandait autour de lui une telle profusion de vie et une si saine et si réconfortante animation. Il lui portait envie.

« Ce doit être un homme heureux! » se disait-il.

aZiS THOMAS OORDEIKFF.

El SOUS cetlc pensée se glissa, dans un instinct de jalousie haineuse, le désir d'humilier ce garçon et de lui faire de la peine.

Cependant, les chaînes continuaient à tinter, les poulies à grincer, les coups de marteaux à retentir audessus du fleuve. Les bateaux se balançaient sur les vagues et Thomas voyait, dans leur mouvement continuel, le symbole, l'image de cetle instabilité d'esprit qui l'empêchait de fixer sa décision et de prendre un parti définitif. Quel triste destin était le sien !

L'entrepreneur des travaux, un petit paysan à la barbiche pointue, aux yeux bridés dans une face terreuse et toute ridée, s'approcha de lui et prononça d'une voix particulièrement nette, quoique basse :

— Tout est prêt, Thomas Ignatilch, tout est en ordre... On pourrait commencer, avec l'aide de Dieu.

— Commence, lui répondit Thomas avec douceur. Et il détourna ses yeux du regard perçant du

paysan.

— A la grâce de Dieu ! dit l'entrepreneur, se redressant et boutonnant son vêtement.

Puis, il inspecta minutieusement les échafaudages dressés sur les deux bateaux qui étaient mouillés parallèlement, à dix mètres environ l'un de l'autre, et il cria tout à coup :

— A vos places, mes enfants !

Les paysans se rangèrent par groupes, le long des bordages. Les conversations cessèrent. Quelques-uns se hissèrent lestement au sommet des mâts, attendant là-haut les ordres, sans parler.

— Attention, mes enfants ! sonna la voix de l'entrepreneur calme et claire. Tout est-il bien paré?...

THOMAS GORDEIEFF. S^jQ

Lorsqu'une femme accouche... il n'est plus temps de coudre une chemise... Allons, prions Dieu !

Il jeta sa casquette à terre, leva les yeux au ciel et commença à se signer avec ardeur. Après lui, tous les paysans, levant la tête vers le ciel chargé de nuages, firent le signe de la croix avec de larges gestes. Quelques-uns priaient tout haut, et un murmure confus se mêlait au clapotement des vagues.

— Seigneur, bénis-nous! ... sainte Vierge !... saint Nicolas!...

Thomas écoutait toutes ces invocations qui lui tombaient comme des pierres sur le cœur. Ils s'étaient tous découverts, lui seul avait oublié d'enlever sa casquette ; aussi l'entrepreneur lui dit-il, sa prière terminée, sur un ton incisif :

— Vous devriez aussi demander au Seigneur. . .

— Occupe-toi de tes affaires... tu n'as rien à m'apprendre, lui répliqua Thomas, avec un coup d'œil méchant.

Plus le travail avançait, plus il était vexé de se sentir inutile, parmi ces gens si sûrs de leurs forces, prêts à soulever pour lui des milliers de kilogrammes du fond de la rivière. Il souhaitait que l'entreprise échouât pour jouir de leur confusion, et une méchante pensée traversa son cerveau:

« Les chaînes casseront peut-être! »

— Mes enfants ! attention ! criait l'entrepreneur. Commencez tous en même temps... Que Dieu bénisse !

Puis, il frappa brusquement ses mains l'une contre l'autre et poussa un cri strident :

— Allons !

5o THOMAS COR DE lEFF.

Les ouvriers saisirent son cri et le répétèrent ensemble avec vigueur :

— Allons 1 En avant !

Les poulies grinçaient et gémissaient ; les chaînes tendues par le poids qu'elles soulevaient, avaient des craquements sonores, et les ou\Tiers. appuyant leur poitrine sur les barres, grommelaient et piétinaient lourdement sur le pont. Les vagues, jalouses de garder leur proie, s'agitaient furieusement entre les deux bateaux.

Thomas voyait, tout autour de lui, les chaînes, les cordes et les câbles se raidir et tressaillir, sous l'efTort de leur tension; les chaînes rampaient à ses pieds, le long du bateau, pareilles à d'immenses serpents gris, puis s'élevaient maillon par maillon et retombaient ensuite comme un écroulement de bronze ; mais les cris assourdissants des ouvriers couvraient tous les autres bruits.

— En avant! en avant! en avant!... МагтсЬопя ! chantaient-ils en chœur, sur un ton presque solennel.

Et, dans ce tumulte confus de voix, la parole stridente et coupante de l'entrepreneur s'enfonçait comme un couteau dans du pain.

— Mes en-fants ! Tous en-sem-ble ! . . .

Alors un désir étrange s'empara de Thomas : celui de s'associer intimement à tout ce vacarme, à ce bruit de chaos, à ces hurlements formidables, larges et puissants comme le fleuve, à ces grincements si énervants, à ces gémissement, à ces éboulements de ferrailles, à ces remous furieux de vagues. La violence de ce désir lui mettait la sueur au front. Il se détacha brusquement du màt et, en quelques bonds, il fut au cabestan, pale d'émotion.

— Tous en-sem-ble ! hurlait-il d'une voix sauvage.

Il se heurta la poitrine contre la barre, mais il ne s'aperçut pas de la rudesse du choc et se mit à tourner avec les autres en criant et en s'arc-boutant avec vigueur de ses pieds contre le pont. Il sentait une onde bienfaisante et chaude qui pénétrait dans sa poitrine et réparait les forces qu'il dépensait. Une joie débordante, inexprimable le soulevait et s'exhalait en cris farouches. Il ne voyait plus personne. A lui seul, il faisait virer le treuil et sa force grandissait toujours. Plié, la tête basse, il ressemblait à un taureau et allait au-devant de cette résistance qui cédait devant lui lentement, à chacun de ses pas, tout en le repoussant en arrière. Chaque pied de terrain gagné l'excitait davantage, chaque ellort dépensé se reconstituait sous le Ilot d'un orgueil indomptable et fébrile. La tête lui tournait, ses yeux étaient injectés de sang, il ne voyait rien et sentait seulement qu'un obstacle formidable lui barrait la route, qu'il le renversait, qu'il allait en être victorieux et qu'il pourrait alors respirer librement à pleins poumons, dans un délire de fierté heureuse.

C'était la première lois de sa vie qu'il éprouvait un sentiment aussi violent, et. de toute son âme alTamée et avide, il s'en grisait, il s'en délectait et il exhalait sa joie en poussant à l'unisson des hommes un cri triomphal comme une fanfare guerrière.

— Ah!... hiss! ah!... hiss !

— Arrêtez!... Serrez! arrêtez, mes enfants!... Thomas reçut un choc dans la poitrine cl fut rejeté

en arrière...

202 THOMAS r.ORDEIEFF.

— Je VOUS félicite. Thomas Ignatilch, du succès final, disait l'entrepreneur ra\onnant de joie. Dieu merci! \ous devez être fatigué !

La bise glaciale souillait en pleine figure. Un vacarme joyeux et llalteur s'élevait autour de Thomas. Les ouvriers l'entouraient, avec des sourires affectueux sur leur visage en sueur, se bousculant gaiement. Lui les considérait, souriant et indécis : son exaltation n'était pas encore tombée et l'empêchait de comprendre ce qui les rendait tous si heureux.

— Cent soixante-dix mille pouds ' qu'on a retirés aussi facilement qu'un radis de la terre, disait une voix. Le patron devrait bien nous payer à boire...

Debout sur un paquet de cordages, Thomas regardait par-dessus la tête des ouvriers. Entre les deux bateaux, on en apercevait maintenant un troisième, noir, gluant, brisé, emmailloté de chaînes. Il était tout déjeté, comme enilé de quelque atroce maladie et restait là, suspendu entre ses deux compagnons, difforme et impuissant, s'appuyant sur eux. Au milieu du pont se dressait tristement un mat cassé, couvert de taches de rouille et le long duquel coulaient de minces filets d'eau rougeàtre, pareille à du sang. Le pont était encombré de tas de ferrailles, de tronçons de bois vermoulus, noirs et visqueux, de cordes...

— On l'a sorti .'^ demanda Thomas, ne sachant que dire à l'aspect de cette masse informe et lourde et se sentant de nouveau offensé à la pensée que c'était pour tirer hors de l'eau ce monstre sale et démoli que son cœur avait bondi dans sa poitrine et qu'il avait

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