‹ Thomas Gordeieff;Chapitre 6 sur 8 · I. Environ 3.400.000 kilogrammes. {Note du tradacleur.J · texte numérisé non relu

I. Environ 3.400.000 kilogrammes. {Note du tradacleur.J

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éprouvé cette explosion de joie. Gomment est-il .^ s'informa-t-il vaguement, se tournant vers l'entrepreneur.

— Pas mal, lui dit celui-ci.

Et il ajouta, comme s'il eut voulu le consoler :

— Il laut vite le décharger, y mettre une vingtaine de charpentiers et il aura bientôt pris un autre air.

Le gars roux s'était approché de Tliomas et lui disait avec un large sourire :

— Vous nous donnerez bien de l'eau-de-vie ?

— Ça ne presse pas ! lui dit sévèrement l'entrepreneur.

— Tu vois bien qu'on est fatigué...

Alors ce furent des exclamations qui partirent de tous les côtés :

— Comment ne pas être fatigué !

— Ce n'est pas une petite aiTairc!

— Quand on n'a pas l'habitude, bien sur qu on se latigue ! . . .

— Quand on n'a pas l'habitude, on se fatigue de manger la soupe...

— Je ne suis pas du tout fatigué, déclara Thomas, sombre.

Et les observations reprirent de plus belle, tandis que les paysans se rapprochaient de lui.

— Certes ! quand le travail plaît, il n'est guère pénible. . .

— C'est un jeu...

— On ne s'en fatigue pas plus que de caresser une femme...

Le gars roux, seul, tenait à son idée. Il implorait, tout en souriant et en soupirant :

— Votre Grâce ! Offrez-nous du vin ! . . .

Thomas regarda toutes ces faces barbues, serrées autour de lui, et il éprouvait le désir de leur dire quelque chose de blessant. Mais ses idées étaient tellement embrouillées qu'il ne put rien trouver et finit par s'écrier avec colère, sans se rendre compte de ses paroles :

— Л'оиз ne pensez qu'à boire ! Le reste ne vous touche pas. \'ous devriez réfléchir. Pourquoi? Comment ? Eh ! là !

La stupéfaction se peignit sur tous les visages. Ces êtres barbus, bleus et rouges, se prirent à soupirer, à se gratter, tout en déplaçant l'équilibre de leurs corps, le portant d'un pied sur l'autre. Quelques-uns jetèrent à Thomas des regards déconcertés et se détournèrent de lui.

— Oui, soupira l'entrepreneur, ce serait bien bon î Je л eux dire qu'il est bon de rechercher pourquoi et comment chaque chose se fait... C'est une parole... pleine de sens...

Le garçon roux, entêté, fit un geste de la main et dit avec un sourire débonnaire :

— Nous ne pouvons réfléchir au travail ! Quand on en a on l'abat. Notre affaire est bien simple : un rouble est gagné, Dieu soit loué ! Nous sommes capables de tout faire...

— Et sais-tu ce que tu dois faire ? demanda Thomas que ces contradictions exaspéraient.

— Mais tout... ceci et cela...

— Et le résultat?

— Le résultat est toujours le même pour nous autres... le pain et les impositions, quand on les a

gagnés.., on vit. S'il se trouve quelques sous de plus, alors on boit.

— Eh ! loi ! s'écria Thomas plein de mépris. Pourquoi parles-Ui ? Qu'est-ce que tu y comprends ;*

— Est-ce notre affaire de comprendre ? dit le garçon roux en secouant la tête,

Ces propos de Thomas commençaient à l'aigi'ir ; il le soupçonnait de ne pas vouloir leur donner de quoi boire et s'irritait un peu.

— Tu vois ! dit Thomas d'un ton doctoral, enchanté que le gars lui cédât et sans remarquer les regards moqueurs et sournois des paysans. Celui qui comprend se rend compte qu'il doit travailler à une œuvre éternelle, à une œuvre dont on pourra dire dans mille ans : « Ce sont les paysans de Bagorodsk qui ont fait cela. » Oui !

Le gars roux regarda Thomas avec étonnement et demanda :

— Et s'il nous fallait boire toute la VolgaP

Et il s'esclaffa de rire, remua la tète et déclara :

— Nous ne le pourrions pas, nous éclaterions ! Ces paroles confondirent Thomas. Il regarda autour

de lui : les paysans avaient des sourires dédaigneux et caustiques... Et ces sourires le piquèrent comme des aiguilles...

Un paysan, grave, avec une grande barbe grise, qui jusqu'alors n'avait pas ouvert la bouche, se décida à parler. Il s'approcha de Thomas et prononça lentement :

— Même si nous buvions toute la Volga jusqu'à la dernière goutte, et que nous mangions celte montagne par-dessus... cela s'oublierait, \otre Grâce! tout

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s'oublie... La vie est longue... Ce n'est pas à nous de faire de pareils travaux... Les échafaudages, voilà notre alTairc !

Il envoya un gros crachai à ses pieds, puis s'éloigna de Thomas avec indilTérence et rentra dans la foule comme un coin dans du bois. Ses paroles déconcertèrent Thomas ; il se sentait sot et ridicule aux yeux des paysans. Alors, pour sauver son prestige de patron et attirer à nouveau leur attention, il se gonfla, enfla comiqucment ses joues et déclara avec emphase :

— Je vous paie trois seaux d'eau-de-vic !

Les discours les plus courts sont toujours les plus ap|)réciés et produisent les plus forles impressions. Aussitôt les paysans s'en"acèrent respectueusement (levant Thomas, le saluant très bas, avec de gais et reconnaissants sourires, cl le remerciant de sa générosité.

— Conduisez-moi à terre, dit Thomas, se rendant compte que l'excitalion faclice qui le soutenait ne durerait pas.

Un ver lui rongeait le cœur ; il se sentait très triste.

— Je m'ennuie ! dit-il en entrant dans la cabane où Sacha, vêtue d'une élégante robe rose, s'agitait autour de la table, en disposant les vins et les horsd'œuvre.

— Je m'ennuie, Alexandra ! Ne peux-tu rien faire pour moi, hein?

Elle le regarda attentivement, puis s'assit auprès de lui sur le banc, épaule contre épaule, et dit :

— Si tu t'ennuies, c'est que tu voudrais quelque chose... Que te faut-il?

THOMAS GORDKIEFF. aDj

— Je n'en sais rien ! lui répondit-il, en secouant mélancoliquement la te le.

— Mais réfléchis... cherche...

— Je ne sais pas réfléchir... et mes pensées n'aboutissent à rien...

— Eh ! petit enfant ! prononça Sacha bas et d'un ton plein de mépris.

Elle s'éloigna de lui et ajouta :

— Ta tête ne te sert à rien.

Thomas ne saisit pas la nuance qu'elle mit dans ses paroles et ne remarqua pas son mouvement de recul. Les deux bras appuyés au banc sur lequel il était assis, le corps penché en avant, il regardait à terre et parlait avec un balancement de tout son buste.

— Je pense parfois, je pense... et les pensées se posent en foule sur l'amc, comme des mouches sur la glu... Puis, brusquement, tout s'évanouit, disparaît comme par enchantement... Et l'ame reste vide, noire et glaciale comme un caveau... rien ne subsiste I Cela fait frémir... c'est comme si l'on n'était pas un homme, mais un gouffre sans fond... Que me faut-il?

Il se tut, pensif. Sacha se leva du banc et fit le tour de la cabane en se mordant les lèvres. Puis, elle s'arrêta devant lui. leva les bras au-dessus de sa tête et dit :

— Sais-tu? Je vais te quitter...

— Pour aller où ? demanda Thomas sans lever la tète.

— Je ne sais pas, ça m'est égal...

— Et pourquoi faire ?

— Tu dis des niaiseries... Je m'ennuie avec toi... Tu engendres la mélancolie.

208 THOMAS Г. ORDKIEFF,

Thomas leva la tête et la considéra avec un sourire navré :

— Allons donc ! Est-ce possible ?

— C'est positif! Si je me mets à penser, je comprendrai le sens de tes paroles et leur raison... Je suis de ton espèce... je penserai quand mon heure sera venue... l'^t je périrai... Mais c'est encore trop tôt... Non, je veux vivre encore... et après, advienne que pourra !

— Et moi ? Dois-jo périr aussi ? demanda Thomas indiiïércnt et comme fatigué.

— Mais bien sur! répondit Sacha avec calme et assurance. De pareilles gens périssent toujours... Quelle peut être la vie de celui dont le caractère ne plie pas et qui n'a pas d'esprit? C'est précisément notre cas.

— Je n'ai pas du tout de caractère, dit Thomas en s'étiranl. Et il ajouta, après quelques secondes de silence : ni d'esprit...

Quelques minutes se passèrent, pendant lesquelles, tout en continuant à se regarder, ni l'un ni l'autre ne parla.

— Eh bien, qu'allons-nous faire? demanda Thomas :

— Il faut dîner.

— Non, mais en général? Après!

— Après? Je... ne sais pas...

— Ainsi, tu me quittes... c'est bien décidé?

— Je te quitte... mais amusons-nous d'abord une dernière fois. Allons à Kazan, et faisons-y une noce à tout casser. Nous enterrerons nos amours.

— C'est faisable! répondit Thomas. C'est même

indiqué pour nous faire nos adieux... Que, diable! Existence joyeuse ! Dis donc, Sacha, on dit de vous autres, femmes galantes, que vous êtes si avides d'argent et même voleuses...

— Laisse dire, répliqua Sacha sans s'émouvoir.

— Cela ne te blesse donc pas? interrogea Thomas avec curiosité. Pourtant, lu n'es pas avide, loi... tu aurais tout avantage à rester avec moi... Je suis riche, et tu me quittes... donc, tu n'es pas avare...

— Moi?

Sacha réfléchit et dit avec un geste indifférent :

— Peut-être bien ; mais qu'est-ce que cela te fait ? Je ne suis pas encore tombée si bas... comme celles qui appellent les passants dans la rue... Qui peut m'olTenser? On peut tout dire... Ce que le monde raconte a moins d'importance que le beuglement d'une vache... L'honnêteté, la vertu humaines, je les connais bien... si bien! Si j'étais juge, je n'acquitterais que les morts !

Et Sacha partit d'un éclat de rire méchant; puis elle dit brusquement :

— Trêve de bêtises... Mettons-nous à table !

Le lendemain matin, Thomas et Sacha se tenaient côte à côte sur la passerelle du bateau au moment où l'on arrivait à Oustié, Tous les yeux se portaient sur Sacha, coiffée d'un énorme chapeau noir, relevé sur le côté et garni de plumes blanches. Thomas était très gêné et sentait glisser sur son visage confus mille regards curieux. Le bateau sifflait et tressaillait, en se rangeant le long du quai garni d'une foule bigarrée, habillée de clairs vêtements d'été. Il semblait à Thomas que. parmi toutes ces figures si diverses, il en

aGo THOMAS COHDEIEFF.

apercevait une qui lui t'tail familière, mais qui se dissimulait derrière les autres, sans toutefois le quitter des yeux.

— Descendons dans nos cabines, dit-il à sa compagne, tout inquiet.

— C'est très \ilain de cacher ses péchés! ricana Sacha. As-tu aperçu quelqu'un de tes amis?

— Hum!... oui... quelqu'un qui me guette...

— Une nourrice avec un biberon? ha! ha! ha!...

— Ah! voilà que tu brailles à présent, lui dit Thomas, en lui jetant un coup d'œil féroce. Tu crois que j'ai peur ?

— Oh! je vois bien ton courage...

— Tu le verras... Je ne crains personne, dit Thomas avec colère.

Mais, en examinant attentivement la foule du quai, il changea de (Igure et ajouta doucement ;

— C'est mou parrain

Tout contre le parapet, serré entre deux énormes femmes, Jacob Tarassovitch agitait sa casquette avec une politesse perfide et élevait très haut son visage de vieux tableau. Sa barbiche tressaillait, son front chauve reluisait au soleil, et ses petits yeux, comme deux vrilles, transperçaient Thomas.

— Quel vautour! murmurait Thomas, tout en rendant au parrain son salut et en agitant sa casquette en l'air.

Ce salut mit Maïakin au comble de la joie, car le vieux se tordait, piétinait, et son visage rayonnait d'un sourire diabolique.

— Le petit garçon sera puni ! disait Sacha cherchant à exciter Thomas.

Ces paroles, jointes au sourire de SOU parrain, allumèrent dans la poitrine de Thomas un feu ardent.

— Nous allons voir ce qui va arriver, grommelat-il entre ses dents.

Et il se figea tout à coup dans un calme de mauvais augure.

Le bateau accostait. Les passagers se réunirent sur le quai, et Thomas avait perdu de vue Maïakin depuis quelques instants, lorsque celui-ci émergea tout à coup de la foule, tout près de lui, avec un sourire narquois et triomphant. Thomas, les sourcils froncés, le regarda bien en face et se dirigea vers lui, franchissant lentement la passerelle. Il était bousculé, serré, écrasé, et tout cela l'irritait encore davantage. Il finit par se rencontrer face à face avec son parrain, qui le reçut avec un salut très gracieux et lui demanda :

— Où vous dirigez-vous, Thomas Ignatitch?

— Je vais à mes affaires, lui répondit Thomas très ferme et sans lui rendre son salut.

— Mes compliments, monsieur! reprit Jacob Tarassovitch, tout rayonnant. Et cette dame à plumes, peut-on savoir qui elle est ?

— C'est ma maîtresse, déclara Thomas très haut et sans baisser les yeux sous le regard de son parrain.

Derrière lui, par-dessus son épaule. Sacha examinait, sans s'émouvoir, le petit vieux dont la tête n'arl'ivait pas au menton de son amant. Le public, que le mot prononcé par Thomas d'une voix très forte avait attiré, les regardait, flairant un scandale. Avec l'humeur batailleuse de son filleul, Maïakin craignit un esclandre. Il fit jouer ses rides, remua les lèvres et dit, très conciliant :

aOa THOMAS gordeieff.

— J'ai à te parler... Viens à l'hôtel avec moi...

— Je veux bien, si ça ne doit pas être long...

— Tu n'as donc pas le temps? Je devine... tu as hâte de couler encore un chaland, fit le vieux, qui ne pouvait y tenir.

— Pourquoi pas? la belle affaire! répliqua Thomas piqué au vif, tout en gardant son sang-froid.

— Mais bien sûr ! Ce n'est pas toi qui as gagné l'argent... tu n'as pas à l'épargner. Allons, viens... Et ne pourrait-on pas... noyer la dame dans la rivière pendant quelques instants? dit-il doucement.

— Va à l'hùtcl, Sacha, prends une chambre à VAii- Jioyfc de Sibérie; ]Q te rejoindrai bicnlùl, dit Thomas.

Puis, se tournant vers Maïakin, il déclara d'un ton très décidé :

— Je suis à vos ordres... partons...

Tous deux marchèrent en silence jusqu'à l'hôtel.

Thomas voyait que, pour ne pas rester en arrière, son parrain élait obligé de courir; il allongea le pas à dessein. Par ce manque d'égards voulu, il cherchait à entretenir et à stimuler l'esprit de révolte qui grondait en lui.

— Garçon ! appela d'une voix doucereuse Maïakin en entrant dans le restaurant de l'hôtel, et en se dirigeant vers le coin le plus éloigné. Apporte-moi une bouteille de kvass de cauneberge '...

— Et du cognac pour moi, ordonna Thomas.

— C'est ça ! Quand ou a un mauvais jeu, on commence toujours par son dernier atout, fit Maïakin moqueur.

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