CHAPITRE DEUXtèME II
de la doctrine de Bentham et de James Mill, au moment même où, dans la Réforme de iSSs, les radicaux orthodoxes voient un triomphe de leur propagande, la philosophie originale du droit sur laquelle il fonde son radicalisme hétérodoxe et anarchiste.
Toute théorie sociale repose sur une base philosophique; et la vraie philosophie, selon Hodgskin, c'est ce réalisme dont les penseurs anglais, depuis le xvii* siècle, entretiennent la tradition.
Il me parait que les principes directeurs de la philosophie de lord Bacon et de Locke principes
selon lesquels « l'homme est le simple interprète de la Nature », et « toute notre connaissance du monde extérieur nous vient par l'inlermédiaire des sens, » ou encore « est une copie de ce monde»; — il me parait, dis-je, que ces principes, bien qu'ils aient été négligés par les écrivains qui ont traité de la législation et du progrès de la civilisation, jettent une lumière vive et régulière sur un grand nombre de phénomènes sociaux. Les déductions que nous pouvons tirer de
ces principes prouvent que le législateur n'a pu
créer et établir, ni même modifier, en quelque mesure, un droit de propriété. Gomme le philosophe, il est
rai right of property. — Lettre VI. The law-maker does not establisn rights : be only copies usages. — Lettre VII. Real guarantee <»f the right of property. — Lettre VIII. Evils of the artilicial pieht of property. — Postscript. To lord Brougham and Vaux, lord high chanceilor of England.
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au mieux un interprète incorrect de la nature... Me conformant strictement aux grands principes enseignés par Bacon et Locke, j'affirme que les auteurs des lois n'ont fait que mettre le sceau de leur autorité aux droits établis ou aux injustices pratiquées par l'humanité (i).
Cette idée maîtresse de la philosophie de Bacon et de Locke a déjà été appliquée par les économistes à l'interprétation des phénomènes sociaux, et Dugald Stewart, le professeur et l'ami de Brougham, avait lui-même, avec beaucoup de précision, donné pour tâche à l'homme d'État de découvrir « quelle forme de société est parfaitement agréable à la nature et à la justice»» et « quelle est la transformation de l'ordre social vers laquelle les affaires humaines tendent spontanément (2)». Ces vérités, dont on a reconnu la fécondité, non seulement en philosophie, mais encore en économie politique, pourquoi faut-îl donc qu'elles soient encore méconnues des législateurs parlementaires? Pourquoi faut-il qu'au lieu de reconnaître l'existence d'un droit naturel, indépendant de leurs décrets, ils n'abolissent certaines lois que pour en établir de nouvelles ? Pourquoi faut-il que Bentham et ses fidèles, parmi lesquels Brougham lui-même, favorisent
(i) Nat. et art, r. ofProp.y p. 106.
GHAPITHB DBUXIÂMR IIQ
l'illusion législative, et ne condamnent les lois existantes que pour leur substituer tout un code nouveau, conforme à leur système ?
Considérons en particulier le droit de propriété, dont Hogdskin vient de constater Timportance en économie politique, et qui, selon sa constitution légale, modifie si profondément la distribution des richesses (i). « Les philosophes de Westminster » (a), ceux qui légifèrent au Parlement et suivent les leçons de Bentham, veulent que le gouvernement crée le droit de propriété. Bentham, dans les « Traités de Législation », James Mill, dans V « Essiii sur le Gouvernement », se refusent à admettre qu'il existe des droits naturels; avant l'existence des lois, il pouvait être utile, nous disent-ils, et paraître désirable qu'il existât des droits : mais c'est la loi qui conféra plus tard à ces droits l'existence actuelle. Hodgskin condamne catégoriquement cette manière d'entendre l'idée de loi.
Messieurs Bentham et Mili, tous deux avides d'exercer le pouvoir de la législation, le représentent comme une divinité bienfaisante, qui subjugue nos passions et nos inclinations nalurelleinent mauvaises (ils adoptent la doctrine dos prêtres, suivant qui les inclinations et les passions des hommes sontnaturel-
m PP. i6-ai.
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lement mauvaises), — qui tient Fambition en échec, veille à l'exécution de la justice et encourage la vertu. Délicieuses caractéristiques I dont le seul défaut est d'être contredites par chaque page de l'histoire . . . Si le principe est vrai dans un cas, il doit l'être universellement ; et, selon ce principe, les parents n'ont pas le droit d'être aimés et respectés par leurs enfants, les nouveau-nés n'ont pas le droit de se nourrir au sein de leurs mères, avant que le législateur, — voyant, calculant à l'avance les bénéfices immenses qu'il y a pour l'espèce humaine à établir
la longue liste des droits et des devoirs les
eût établis par ses décrets A moi , le système
semble aussi pernicieux qu'il est absurde. Les doctrines ne s'en accordent que trop bien avec la pratique des législateurs . . . Elles élèvent la législation au-dessus de nos prises et la mettent à l'abri de la censure. L'homme, naturellement dénué de droits, peut être soumis à des expériences, emprisonné, expatrié, ou même exterminé, comme il platt au législateur. . . La doctrine du droit divin des rois, chez Filmer, était bienveUlante et raisonnable à côté de cette assertion monstrueuse que a tout droit est factice et existe par la volonté seule du législateur » (i).
La philosophie de Locke était bien dififérente(2). Suivant Locke, l'esprit est le reflet des choses ; la loi, œuvre de l'esprit, peut donc bien enregistrer l'existence d'un droit naturel : elle
(1) PP. 19, ao, 21.