CHAPITRE TROISIÈME l5l
g^^ne seulement sept shilliogs par jour, pendant qu'un Ministre» un Maréchal, un Archevêque, ou rhomme qui surveille d'autres travailleurs, gague autant ou trois fois autant de livres sterling par Jour.... Nous disons qu'il faut être aveugle sur ce qui se passe dans la soci<^té, pour ne pas sentir que les inégalités de rémunération^ les degrés relatifs d'estimation où sont tenus les dilTérents genres de travail, et conséquemment les différents taux des salaires, sont une des questions brûlantes du jour ; l'ouvrage qui, tout en prétendant traiter de la plus grande des sciences sociales, néglige systématiquement ce sujet, laisse de côté un problème qn'Adam Smith avait discuté et qui, par son intérêt, écrase tous les autres.
Il reprend, sans la modifier, son ancienne théorie du capital, Toppose, en i854, à Morrison, auteur d'un « Essai sur les relations du capital avec le travail» (i);à Rickards, auteur d'un livre sur (( la Population et le Capital » (a) ; à Charles Knight, qui vient de remanier et de publier sous un nouveau titre Fouvrage dans lequel il avait, en i832, malmené Uodgskin (3).
11 est contradictoire de dire que le capital est le résultat du travail, et que le capital doit précéder
(1) 39 avril 1854, pp. 458 9.
(2) 18 nov. 1854. pp. 1269-1370.
(3) 3o décembre i854, pp. i453-i454. — V. encore une lettre qu'il adresse, le Janvier x858, au Moming Chroniele, sons le titre « Tradê mthoai capital ».
THOMAS HODOSKIN
toute production.... L'industrie, dit-on, est limitée par le capital... En quel sens? Ce n'eHt pas par la valeur ni par la quantité da capital; car la première dépend de l'habileté des travailleurs, et la seconde de leur énergie. L'épargne d'un noble russe et celle d'un industriel anglais peuvent être également de lo.ooo quarters de blé, et Tindustrie qu'entretiendra chaque quantité de 10.000 quarters sera manifestement Irès différente
en valeur et en quantité Le fait que le capital est
employé^ ou rapidement restitué, dépend d'un sentiment : le fonds consiste en ce qu'un homme fait crédit à un autre, croit qu'il y aura une production future pour le payer de ses peines, plutôt qu'il ne consiste en marchandises actuellement existantes ; mais, à coup sûr, sans qu'il existe un atome de capitcd en plus ou en moins, les classes laborieuses peuvent trouver du travail abondant et des salaires élevés, ou bien être vouées à l'inaction et à la faim. Si Mr. Morrison avait étudié davantage l'homme et ses mobiles — les relations immatérielles des êtres humains plutôt que les relations des choses matérielles, — son livre eût été plus profond... L'homme est l'unique agent productif Toute la science de l'économie politique concerne l'homme et l'industrie, non ses produits.
Enfin, la théorie de la rente différentielle est caduque. Hodgskin félicite Carey (i) d'avoir» en la critiquant, ajouté une tentative
aux nombreuses tentatives qui se font aujourd'hui, de tous côtés et en des sens divers, pour
(i) aS octobre 184S, pp. 1937 -laaS.
CUA.PITRB TROISIÈME
montrer que le gouverneineiit de la société est dirigé I>ar des lois pins hautes que celles de la législation liiimaine.. , pour étabUr rautoriié de lauatare.
Sans doute, les arguments de Garey ne portent
pas toujours. Démontrer que rhomme cultive les terres légères avant les terres lourdes, ce n*est pas démontrer qu'il eommence par la culture des terres moins fertiles : les terres légères sont d'abord, au point de yue strictement économique où se place Ricardo, les terres les plus fertiles. Mais Carey a ce mérite d'opposer des faits tirés de rhistoire économique des États-Unis au très petit nombre de faits qui avaient frappé Timagination de Ricardo, a plus pénétrant qu'instruit i>. A une époque où il y avait accroissement très rapide de la population sur un sol fermé,
il conclut, de la rapide augmentation de la rente qui se produisit alors, à l'origine de la rente et rexpliqua par l'existence de plusieurs degrés de fertilité du sol et par Toccupation du sol le plus fertile avant les autres, alors que l'histoire nous y montre un effet de la conquête et de l'oppression.
Au fond, le pessimisme de Ricardo n'est-il pas surprenant, à une époque où les énergies productives du monde civilisé subissaient un développement prodigieux ?
La conclusion qu'avec le progrès de la société le sol fournit uu revenu constamment moindre au capital
THOMAS HODOSKtN
el au travail. . . . contredit, en fait, le principe propre de Mr. Ricardo — à savoir que le travail paie toai le coût. 11 a contribué à dissiper les doutes et les anomalies qui Tenveloppaient, et» depuis lui, on a constamment et généralement admis cfue le travail est la source unique de la valeur, la source unique de la production, le paiement de tous les coûts et le dernier régulateur du prix M. Ricardo fait constamment allusion aux perfectionnements de la culture et aux découvertes techniques comme tendant, par intervalles, à compenser la chute des profits ; mais ces perfectionnements, où il voit des exceptions à la règle, sont, en fait, la règle, et constituent la grande loi de la population et de la production L'homme devient habile dans la mesure où Tespèce devient nombreuse.
La théorie de la rente difTérentielle nVst-elle
pas d'ailleurs, trente années après sa découverte, si démodée qu'il ne vaut pas la peine de la discuter ?
Quoiqu'il n'existe pas de réfutation accréditée, en termes exprès, des erreurs de Uicardo, hi société les a dépassées (/utô lived thern down)^ et personne, si ce n'est quelques purs écrivains, ne s*inqniète plus de ce que Malthus dit de la population ni Ricardo de la rente (i).
La décadence même de T orthodoxie fondée par Ricardo semble, en effet, propre à donner
(i) i8 novembre i854, p. 1^69.
CHAPirra TROISiteB
conûance à Hodgskin en ses doctrines propres ; Stuart Mill Tient, dans son grand ouvrage, de distinp^uer. un peu comme Hodgskin l'avait fait lui-même, entre les lois naturelles et les lois humaines, celles, eif particulier, qui prétendent définir le droit de propriété, dont Tinfluence s*exerce sur les phénomènes économiques (i).
Stuart Mill a peut-être seulement manqué de sens historique, et son livre aurait, selon Hodgskin, plus de valeur
s! ses longues dissertations sur la tenure foncière
étaient nettement rapprochées des conditions sociales parliculières. qui rendent, en ce qui concerne la propriété foncière, tolérable et justifiable en un temps ce qui est intolérable et monstrueusement injuste et funeste en un autre. L'appropriation originelle du sol, par exemple, il y a un grand nombre de siècles» fut alors un mal supportable; mais l'influence qu'elle exerce sur la condition présente de Tlrlande n'est évidemment que destructive.
£t il faut regretter également que Stuart Mill, esclave probablement des préjugés législatifs chers à l'école de Bentham, après avoir admis Texistence de lois naturelles de la production, ait tenu la distribution de la richesse pour absolument arbitraire, dépendante du législateur et des coutumes qu'il peut lui arriver d'établir.
(i) 37 mai 1848, pp. 603-604.
THOMAS HODG8KIN
En réalité» tous les hommes peuvent agir mal, mais ils ne peuvent éviter les conséquences de leurs
actions : (i'où il suit qu'il y a un juste et un injuste lorsqu'il s'agit de ia distribution de la richesse aussi bien que lorsqu il s'agit de protéger ou de prendre la vie humaine, et qu'une nation ne peut pas davantage décréter la distribution de la richesse qui lui plaît, ou protéger par la force la distribution qu'elle décrète, qu'elle ne jniU néglif^or de cultivei* ses champs ou ravager le territoire d'une autre nation et commettre toutes sortes d'atrocités, sans violer les lois morales.
Si les prétendues lois naturelles de la distribution des richesses, formulées par Técole de Ricardo, doivent être refutées, c'est précisément parce que, tendant à imputer à la nature le mal économique et, par suite, le mal social tout entier, elles nient la véritable loi de la justice naturelle.
Est-ce à dire que, depuis i83d, la pensée de Hodgskin n'ait pas varié? En fait, elle a subi
d'incontestables variations, mais dont riin{)ortance sera diversement appréciée, selon le point de vue où Ton se i)lace dans rinterprétation de sa philosophie ; Hodgsliin continue (i) d aûirmer que le droit de propriété, <x tel qu*il est légalement constitué, n'est pas incapable d'amélioration », et que « la distribution de la
(i) a6 mai 1849, p. 084.
CHAPITHB TROlSlàMB 15^
richesse est le problème social du jour, qai
péclame une solution », niais il ne veut pas « d'une grande altération de la propriété, à plus forte raison d'un système communiste ou socialiste, pour supprimer la distribution actuelle ». Si Ton songe que Hodgskin a été des premiers à fournir aux socialistes anjçlais une doctrine économique, on trouvera la variation grave ; on la trouvera moins grave si Ton considère que Hodgskin a toujours combattu, pour des raisons de principe, toute intervention du gouvernement et de la loi dans la distribution des richesses, critiquant les revenus du propriétaire foncier et du capitaliste précisément parce qu'il attribuait à ces revenus une origine législative et gouvernementale.
Hodgskin trouve injuste et néfaste dans ses
elTets la constitution actuelle du droit de propriété foncière. Mais jamais il n'aurait pu, sans violer le principe, individualiste et anarchiste, de sa philosophie sociale, demander au gouver' nement d'intervenir, soit pour rendre collective la propriété du sol, soit pour la réduire, de force, à ses dimensions naturelles. En i85i, paicc^lt la « Statique sociale » de Herbert Spencer, et Hodgskin salue avec enthousiasme (i) un livre
(I) 8 février i85i, pp. i9-i5i.