‹ Thomas JeffersonChapitre 103 sur 212 · FORMATION · texte numérisé non relu

FORMATION

le cabinet le représentant de l'opposition dont Madison était l'organe dans le congrès : il travailla aussitôt à la rendre plus unie et plus contagieuse, à rapprocher ceux de ses chefs que séparait encore le souvenir de leurs dissidences à lui assurer un instrument de propagande en fournissant à Fréneau, rédacteur de la Gazette nationale, des idées, des nouvelles et un traitement de commis dans les bureaux de la secrétairerie d’État*. Sous son habile direction, l’opposition devint en peu de mois un parti, un parti national, capable d’étendre ses conquêtes sur toute la surface des États-Unis. Diverses causes l’avaient empêchée jusque-là d’avoir prise sur la masse flottante des honnêtes gens. L’opposition était antifédéraliste d’origine, et les opinions antifédéralistes étaient devenues suspectes au peuple américain depuis qu’il avait éprouvé les bienfaits de la constitution. L’opposition ne s’était guère recrutée que dans le Sud, et toute lutte géographique alarmait les partisans de l’Union; elle n’avait servi que des intérêts locaux, discuté que des questions techniques, et l’on ne peut remuer profondément la foule qu’avec de grandes idées à la fois vagues et simples qui n'ont pas besoin d'être pleinement comprises pour frapper les imaginations, ou avec de gros mots exagérés et violents qui parlent aux passions et se commentent d’enx-mêmes.

Le plus grand service que Jefferson rendit à l’opposition, ce fut de lui trouver un principe à représenter et

1 Jefferson au colonel Mason; Philadelphie, 4 février 1791. — Works o f Jefferson, t. III, p. 209, 210.

* Jefferson à Fréneau ; Philadelphie, 28 février 1791. — Works o f Jefferson, t. III, p. 215, 4G4. — Works of Hamilton, t. VII, p. 5-16.

DU PART* RKPURLICAIN. 199

des inquiétudes populaires à exploiter. En lui donnant le nom de parti républicain, il lui donna un drapeau et un cri de guerre. La nation tout entière était républicaine, si républicaine que la république aurait pu se passer de défenseurs : « Parmi ceux dont l’opinion vaut quelque chose, il n’y a pas, » disait Washington, « dix hommes qui songent à transformer le gouvernement en monarchie1. » C'est malheureusement l’un des caractères des sociétés démocratiques d’ètre toujours disposées à se croire menacées, et c’est un titre à la confiance des masses que de donner raison à leurs soupçons, de spéculer sur leur crédulité. Par le nom seul que s’arrogeait l’opposition, elle évoquait sans cesse devant le public le fantôme de la monarchie Si des hommes aussi modérés que Madison croyaient devoir se déclarer hautement républicains, leurs adversaires ne pouvaient être que des royalistes et des aristocrates; l’administration devait nécessairement être engagée dans quelque sinistre complot contre les institutions du pays. Ainsi s'expliquait enfin ce qu’on remarquait depuisquelque temps de suspect danslesalhiresdu gouvernement : le vice-président John Adams se prélassant comme un prince dans une voilure à six chevaux ; madame Washington saluée, lors de son entrée à New-York, par une salve de treize coups de canon ; le palais de la présidence et ce luxe, cette étiquette qui le faisaient ressembler à Versailles; les laquais en livrée, les invités en habit de cérémonie, tout le monde debout devant le chef de l’État, enfin ce bal où Washington s’était assis avec la générale sur un

* Ana. — Works of Jefferson, t. IX, p. 122.

LES FEDEKALISTES SONT

canapé qui ressemblait à un trône, et celte commission du sénat qui était allée jusqu’à vouloir décerner au président le titre d’a/frsse et de prolecteur. De telles atteintes à la simplicité des mœurs démocratiques ne pouvaient avoir été conseillées que par les officiers qui avaient, à la fin de la guerre de l’indépendance, offert la couronne au commandant en chef et fondé l’ordre militaire et héréditaire des Cincinnati. Leurs desseins n’étaient pas changés: Hamilton était leur chef. N’avait-il pas, au sein même de la convention de Philadelphie, proclamé sa prédilection pour les institutions britanniques? — En passant de bouche en bouche, ces propos allaient sans cesse s’envenimant, et ils faisaient de tels ravages, même dans les cœurs les mieux disposés pour le pouvoir, qu’Hamilton écrivait à ce John Adams que l'opinion désignait comme son complice : a Je viens de recevoir une lettre d’un ami de la Virginie parfaitement renseigné. IL médit: — « Toutes les personnes que je rencontre sont heureuses et prospères; mais la plupart, y compris les amis du gouvernement, semblent s’alarmer d’un système politique supposé qui tendrait à détruire le gouvernement républicain du pays.» —Les hommes ont-ils jamais été plus ingénieux à se tourmenter de fantômes1? »

Le correspondant virginien du secrétaire du trésor n’était autre que Washington. 11 avait cru devoirexposer à son ministre les griefs de l’opinion, et lui demander ce qu’on avait à y répondre*. « A de telles absurdités, »

1 Philadelphie, 16 août 1792. — Works of Hamilton, t. IV, p. 245.

* Washington à Hamilton; Mount-Vernon, 29 juillet 1792. — Works of HamUtoti, t. IV, p. 230.

ACCUSÉS DE ROYAUSME. 201

écrivit Hamilton, «il n’y a d’autre réponse possible qu’un ■ démenti purelsimple1. » Dédain légitime, mais qui gouvernait trop habituellement la conduite du jeune colonel. Son mépris pour de sottes clameurs l’empêchait de veiller avec assez de soin à ne leur donner aucun prétexte. 11 servait loyalement la république, il savait qu’aucune autre forme de gouvernement n’était possible aux États- Unis ; mais il regardait la constitution américaine comme moins parfaite en soi que la constitution anglaise, et il le disait sans ménagement et sans prudence, mettant son honneur à ne point sacrifier la liberté de son langage à de vulgaires préjugés. D’une humeur à la fois vive et sociable, il lui arrivait même parfois, dans le laisser-aller de la conversation, après une séance du conseil ou un dîner de cabinet, de développer sa pensée sous une forme un peu exagérée et choquante, et de se livrer ainsi à la bonne foi et à la discrétion de ceux qui l’écoulaient. Jefferson ne se faisait faute d’en abuser. Tous les propos inconsidérés de son collègue étaient par lui recueillis avec soin, enregistrés sur ses carnets, répétés à l’oreille de scs amis, puis colportés par eux, interprétés à mal et invoqués comme autant de preuves des mauvais desseins du secrétaire du trésor. Tantôt Jefferson « en prenait à témoin le Dieu qui l’avait fait, » il avait entendu Hamilton défendre les bourgs pourris comme un des éléments nécessaires de la constitution britannique, et il se croyait autorisé à en conclure que son rival était un partisan systématique de la corruption

i Hamilton à Washington, Ig août 17tt2. — Works of Hamilton, t. IV, p. 271.

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