SECRÈTES MANŒUVRES
je ne douterais pas de dînera Londres avec Pichegru l’automne prochain; car je serais, je crois, tenté de me séparer pour un peu de temps de mes trèfles, et d'aller saluer l’aurore de la liberté et du républicanisme dans cette île »
L’Europe n’avait pas seule le privilège de faire sortir de son assiette l’esprit de Jefferson. Il profitait de ses loisirs pour se livrer secrètement à de véritables débauches de langage sur les affaires américaines. Il faisait un crime au gouvernement d’avoir réprimé les troubles de la Pensylvanie, et à l’opposition d’avoir toléré qu’on les réprimât ; il reprochait à Washington d’avoir habilement soulevé l’opinion contre les vrais promoteurs cfe l’insurrection, les sociétés démocratiques, et à Madison de ne l'avoir point follement bravée pour les défendre *. Lui qui avait suggéré à ses amis la prudente évolution dont M. Genet avait été la victime, il les blâmait vertueusement d’avoir renié de compromettants auxiliaires et de s’ètre rangés du côté du pouvoir pour ne point se séparer de la nation. N’ayant plus à répondre de la conduite du parti républicain, il se se préoccupait beaucoup plus de l’exciter que de le diriger, de le pousser en avant que de lui épargner les faux pas. L’important était de troubler l’État, même au risque de froisser passagèrement l’opinion : de petites réactions au profit du pouvoir ne pouvaient empêcher les fédéralistes de s’user dans la lutte contre le désordre.
i Jefferson à William B. Giles ; Monticello , 27 avril 1795. — Works nf Jefferson, t. IV, p. 118.
* Jefferson à Madison, 28 décembre 1794. — Works of Jefferson, t. IV, p. 110.
DE JEFFKKSON (171(4-1767). «31
Ils se retranchaient derrière la constitution et le président, les deux principaux objets du culte populaire : il fallait les poursuivre jusque dans l’arche sainte. Il n’y avait pas grand mal à mettre au néant les dispositions de la loi fondamentale qui tournaient à l'avantage des ennemis de la république *, et à enlever un peu de son prestige au grand homme de bien dont les vertus nuisaient à la bonne cause : tâche ingrate, mais que Jefferson entendait réserver aux hommes de peine de son parti. 11 était pour lui-même parfaitement décidé à ne jamais passer pour un adversaire de la constitution et de Washington, à ne jamais se mettre en conflit avec ces deux grandes puissances morales. De mauvais bruits couraient-ils sur scs intrigues contre le gouvernement, il s’empressait d’écrire au président pour les démentir, il s’indignait contre les misérables calomniateurs qui osaient transformer ses moindres propos en noirs attentats contre la chose publique, et pour mieux dissimuler sa duplicité, il avouait fièrement l’innocente liberté de ses discours *. Le Moniteur du 2C janvier 1797 en apporta bientôt à Washington un curieux spécimen.
Se trouvant en querelle avec le gouvernement américain, le Directoire crut qu’il était de bonne guerre de révéler ce que l’un des citoyens les plus éminents des États-Unis pensait de Washington et de sa politique. Il fit reproduire dans le journal officiel la lettre suivante, adressée par Jefferson à M. Mazzei , diplomate italien fort
1 Jefferson à Machaon; Monticello, 27 mars 1796. — Work * of J iffrrtont t. IV, p. 185.
* 19 juin 1796. — Works of Jefferson, t. IV, p. 141.